Part 2
Telles étaient les plaintes, tels étaient les progrès de la réforme dans les vallées, sur les montagnes et au bord des lacs d'Écosse. Jacques fut près de céder au torrent. Il ne ménageait plus les évêques, il les traitait avec hauteur et colère. Il les recevait d'un visage sévère, raconte Melvil, et leur reprochait leur avarice, leur cruauté. «Dans quelle vue, leur dit-il à Stirling, pensez-vous que mes prédécesseurs ont donné à l'Église tant de champs et tant de richesses? Était-ce pour entretenir des chiens et des faucons, pour fournir au luxe et aux débauches de tant d'hypocrites et de fainéants? Henri VIII vous fait brûler, le roi de Danemark vous fait trancher la tête; et moi je vous percerai le cœur avec mon épée.» En prononçant ces mots, il la tira en effet; ce qui épouvanta si fort les évêques, qu'ils prirent la fuite.
On crut qu'il allait se liguer, avec sa noblesse et avec son oncle Henri VIII, contre Rome. Le clergé comprit le danger qui menaçait son existence même, et le conjura à force de souplesse et de diplomatie. Le cardinal Beatoun, archevêque de Saint André, et David Beatoun, répandirent autour du roi les flatteries, et parvinrent à l'enchaîner à leur cause. Jacques changea de rôle, et ferma les yeux à tous les abus.
Les Beatoun fomentèrent ses jalousies et ses mécontentements contre les nobles, le détournèrent de toute amitié pour l'Angleterre et pour Henri VIII, l'inclinèrent vers l'alliance et vers l'admiration de François Ier. La cour de France, de son côté, avertie de ces manéges, ne négligea rien pour les cultiver et les nourrir.
Jacques fit un voyage sur le continent. On lui avait beaucoup parlé de Madeleine, fille de François Ier; et il partit avec le projet vague, romanesque de l'aimer, de l'épouser peut-être. Ses conseillers avaient semé d'avance dans l'imagination du roi cette fantaisie, d'où pouvait éclore un sentiment, et plus tard une politique.
François Ier était à Fontainebleau, son séjour de prédilection, et la plus enchantée de ses demeures. C'est là qu'il reçut en roi chevalier un autre roi chevalier. Les tournois, les chasses, les bals attendaient Jacques, et le retinrent comme en un cercle magique. Les splendeurs d'Holyrood furent éclipsées par celles de Fontainebleau. Il y eut dans ce palais incomparable une suite de fêtes, toutes données en l'honneur du roi d'Écosse. Il y eut dans ces parterres, où tous les dieux de l'Olympe habitaient, d'où jaillissaient les sources vives, des promenades aux flambeaux; il y eut des promenades sur l'étang, au son des fanfares lointaines et au clair de lune. Il y eut même, dans le plus mystérieux réduit de ce parc immense, à la grotte du jardin des pins, une entreprise de Jacques V qui acheva de le subjuguer et de le ravir. Ce prince ayant gagné le gardien de ce jardin, put voir, à l'aide d'un miroir secret, une dame au bain, dans une baignoire en forme de conque, au fond de la grotte tapissée de lierre et entourée de verveine. Cette apparition aux yeux bleus, aux cheveux dénoués, ruisselants, et qui semblait la fraîche naïade de ces beaux lieux, n'était autre que la princesse Madeleine, la fille du roi. Jacques demanda sa main, et l'obtint de François Ier, auquel dès lors il s'attacha de cœur. Hélas! la pauvre princesse, transplantée en Écosse, y expira quelques mois après son débarquement. Un de ses plus jeunes pages qui l'avait accompagnée si loin de la France, et qui devait être le grand poëte Ronsard, composa des vers touchants sur la fin prématurée de sa maîtresse:
La belle Magdeleine, honneur de chasteté, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . A peine de l'Écosse avoit touché le bord, Quand, au lieu d'un royaume, elle y trouva la mort.
Jacques, poussé par ses conseillers et par le désir de renouveler sa race, demanda une autre princesse presque française, Marie de Lorraine, de la famille catholique des Guise. C'était un engagement sûr envers la cour de Saint-Germain et envers Rome.
La noblesse protestante murmura, et les récentes persécutions contre les rebelles à l'Église redoublèrent. Un grand nombre de ces malheureux furent livrés aux flammes par les juges ecclésiastiques de l'archevêque de Saint-André. Ni l'âge, ni le sexe, ni le rang, ne furent épargnés. Ce tribunal ne fut surpassé en rigueur et en fanatisme que par les tribunaux de Valladolid et de Goa. Il fut dans le nord comme l'apparition formidable de l'inquisition du midi.
Irrité, moins de ces cruautés que d'un plan de règne et d'un système politique, religieux, diplomatique, si opposé à ses desseins, Henri VIII envoya un ambassadeur, sir Ralph Saddler, à Édimbourg. Il lui enjoignit de représenter à Jacques les rapines, la licence, les immoralités du clergé, et de sommer le roi d'Écosse de se prononcer entre la France et l'Angleterre, entre le catholicisme et la réforme. Sir Ralph Saddler, dont les instructions étaient si impérieuses, ne les tempéra pas assez par la modération de ses paroles; et il blessa deux fois le prince, décidé déjà par l'autorité des Beatoun, les organes du clergé auprès de lui, par l'attrait de l'or français, et surtout par l'influence de sa jeune femme, Marie de Guise. Jacques éluda de répondre aux instances de sir Ralph Saddler, promettant seulement d'aller à York afin de s'entendre avec son oncle, dans une entrevue de roi à roi. Henri VIII, fidèle au rendez-vous, attendit vainement son neveu toute une semaine. Il reçut enfin un message de Jacques, qui s'excusait sous un frivole prétexte. Transporté de colère, Henri VIII lança sans différer une armée en Écosse.
Jacques était prêt. Il eut quelques avantages contre les Anglais. Animé par ce succès, il marcha lui-même sur les frontières, à la tête de toutes les forces de son royaume. Arrivé à Fala, il apprit que les Anglais s'étaient retirés sur leur territoire, et il donna l'ordre de les y poursuivre. Loin de lui obéir, les nobles lui déclarèrent avec fermeté qu'ils étaient venus pour protéger leur patrie contre une invasion, mais qu'ils ne prolongeraient pas en Angleterre une guerre impolitique, entreprise follement contre le vœu de l'Écosse et dans les intérêts de Rome.
Jacques pria, s'emporta: tout fut inutile. Ses efforts se brisèrent contre la détermination de la noblesse, au fond presbytérienne; et son armée se dispersa. Il revint désespéré à Édimbourg. Impatient de venger sa honte, il assemble une seconde armée de dix mille hommes, dont il donne le commandement à Olivier Sinclair, son favori, le complaisant des prêtres, et le plus ardent fauteur de cette guerre impopulaire. Cette seconde armée est taillée en pièces près de Solway-Moos, par Thomas Dacre et John Murgrave.
La nouvelle d'une telle déroute traversa le cœur du roi, comme une flèche anglaise de ces archers qui avaient assuré la victoire à Henri VIII. Jacques, rugissant et gémissant, se retira dans son château de Falkland, où une fièvre chaude se joignit à sa douleur pour agiter son imagination de fantômes.
Jacques avait perdu ses deux fils. Il s'était aliéné la fidélité de sa noblesse et l'amour de son peuple par son dévouement aux croyances antiques. Il avait appris que la renommée de ses armes était à jamais ternie.
Des rêves cruels troublaient son sommeil, et sa veille était peuplée de visions sinistres. Les spectres de ceux qui avaient été condamnés aux flammes se dressaient de leur tombeau, et apparaissaient au malheureux prince. Les uns lui faisaient signe et l'appelaient, d'autres s'approchaient avec des tenailles ardentes; d'autres le précipitaient dans une fournaise de feu, d'autres dans l'abîme des eaux. L'un de ces spectres, le plus acharné, lui avait coupé les deux bras, et lui jurait de revenir lui couper la tête.
Cette agonie fut longue et terrible.
Les dernières heures du pauvre roi furent plus calmes. La fièvre diminuant, il recouvra toute sa raison. C'est alors qu'on lui annonça l'accouchement de la reine et la naissance de Marie Stuart. Jacques se leva sur son séant, et un sentiment de bonheur passa sur son visage comme un éclair; mais il retomba bientôt, de découragement, sur son oreiller. «Ceux, dit-il, qui n'ont pas respecté le chardon royal et qui ont flétri la couronne d'Écosse, ceux qui ont profané cette couronne sur mon front, l'arracheront du sien. Par fille elle est venue, et par fille elle s'en ira.» Telles furent les paroles prophétiques de Jacques V; après quoi, se retournant dans son lit d'angoisse, et poussant un grand cri, il expira (14 décembre 1542).
La faute ou le malheur de ce monarque, si éminent à tant de titres, ce fut de s'obstiner dans la foi du passé, quand l'Écosse tout entière palpitait à la foi presbytérienne. S'il agit ainsi par devoir, qui oserait l'en blâmer? Mais s'il fut incliné par mollesse à repousser la jeune idée que son royaume saluait avec enthousiasme; si, comme il est permis de le supposer, il céda moins à la conviction qu'à l'influence du clergé et des Beatoun, il n'y a pas de justification pour sa politique.
Que fit-il, en effet, lorsqu'il se déclara le proscripteur de la réforme pour laquelle son peuple se passionnait? Au lieu d'incarner sa dynastie dans ce peuple, au lieu de la souder à lui, il la sépara des sujets intrépides et fiers sur lesquels elle était appelée à régner: il empêcha Marie Stuart d'être une Élisabeth d'Écosse. Un peuple n'adopte que les souverains qui le personnifient par l'intelligence, par la foi, par le cœur. Les autres, les souverains dont le symbole lui est hostile, un peuple les hait d'abord; et quand le jour des crises arrive, il les combat, il les efface de son histoire dans un divorce sanglant.
Les Bourbons sont un exemple politique de cette fatalité. Les Stuarts en furent avant eux un exemple religieux, depuis Jacques V jusqu'au dernier d'entre eux, jusqu'au second fils du chevalier de Saint-Georges, qui mourut à Rome sous la robe rouge de cardinal, près de l'Église, et loin du trône où sa place était marquée, sans la faute irréparable de son ancêtre.
Le protestantisme n'était, il est vrai, qu'un premier pas dans l'avenir religieux de l'humanité. Mais, quelles que soient ses erreurs et ses bornes, il apportait aux hommes le libre examen. Pour les sujets de Jacques V, il était une seconde révélation; en le persécutant, le roi se perdit avec toute sa race.
Je dois le dire cependant: malgré la répression inquisitoriale et barbare exercée contre le protestantisme par Jacques et par son gouvernement, le temps a réconcilié ce prince avec l'Écosse presbytérienne. Chose incroyable! il a retrouvé dans la postérité la faveur des commencements de son règne. Depuis les flots de la Tweed jusqu'aux sommets des highlands, j'ai vu partout l'image de Jacques V. Il revit, dans la hutte des montagnards, sur d'humbles pages d'almanach; et, dans les châteaux des nobles, sur des toiles admirables. On le cite pour sa bravoure, pour sa générosité, pour ses largesses aux ouvriers et aux paysans. Tout le reste est oublié; et dans les mystères du souvenir, comme dans les vieux cadres de ses portraits, il demeure couronné de ce prestige immortel que la légende et l'art conservent, de génération en génération, aux femmes qui ont été belles, aux héros qui ont été bons, et aux rois qui ont sincèrement aimé leurs peuples.
La mort de Jacques ouvrit la plus orageuse des minorités, une minorité où le schisme devait enflammer la révolte, où la guerre étrangère devait s'entremêler à la guerre civile pour ravager la malheureuse et sauvage Écosse.
C'est dans ces conjonctures difficiles que la petite Marie fut sacrée à Stirling. Elle avait un peu plus de neuf mois. On remarqua, avec une sorte de superstition et d'effroi, qu'elle ne cessa de verser des larmes durant toute la cérémonie, comme si de ces limbes de l'enfance elle eût déjà pressenti le sombre avenir!
Marie, qui avait pour dot un royaume, était la secrète espérance de la France et de l'Angleterre. Henri VIII la voulait pour le prince Édouard, son fils; mais les Guise, ses oncles, la destinaient au jeune François II, et leurs désirs étaient des lois à Holyrood. Après des années de lutte contre les factions, Marie de Lorraine, pour complaire aux Guise, et aussi pour arracher sa fille à toutes les vicissitudes des rébellions, se résolut à l'envoyer en France.
Pendant les troubles antérieurs et la guerre avec l'Angleterre, qui dura jusqu'en 1546, Marie Stuart, confiée aux soins des lords Erskine et Livingston, avait résidé au château de Stirling, et surtout au monastère d'Inch-Mahome, au milieu du lac Monteith. La reine douairière avait fini par trouver cet asile sûr à sa fille, qu'elle avait sauvée longtemps de retraite en retraite. «Estant aux mamelles testant, sa mère l'alla cacher, dit Brantôme, de peur des Anglois, de terre en terre d'Écosse.»
Arrêtons-nous un moment à Inch-Mahome. Des souvenirs recueillis au bord même du lac, et confirmés par le descendant de l'un des gouverneurs de la petite reine, nous y retracent les tendres années de Marie.
Son éducation un peu rude raffermissait sa santé, colorait son teint, et développait cette taille svelte et souple qui depuis fut tant admirée. L'on était obligé, dès lors, comme plus tard à la cour de Henri II, de mettre un frein à son appétit de paysanne.
Elle se levait avec le jour, et, à peine habillée, elle courait gaiement parmi les sentiers pierreux, les bruyères et les rochers.
Ramenée plutôt que revenue au château, elle prenait avec distraction quelques leçons d'anglais et de français, puis se livrait à la musique et à la danse avec une ardeur folle, indomptée. Il fallait user d'autorité pour l'arracher à ces exercices, où elle excella toujours, et qu'elle aimait d'instinct. Elle prenait plaisir au chant des ballades primitives, au récit des vieilles légendes nationales, et au pibroch, sorte de mélodie guerrière exécutée sur la cornemuse, et qui répète tous les accidents variés de la bataille, la marche, la charge, la mêlée, les gémissements des vaincus, les cris de triomphe des vainqueurs.
Une tradition locale parle des promenades sur l'eau de Marie, et les mêle à des récits fabuleux touchant le Kelpy, le démon du lac, qui, sous la forme d'un centaure noir, agite les flots de ses courses rapides, et noue ses bras nerveux autour des barques pour les submerger. Le centaure de Monteith ne surprit pas la petite Marie, et ne l'ensevelit pas dans le lac; mais, selon la même tradition, elle ne put éviter le mauvais œil dont il regarde les promeneurs attardés.
Elle était charmante alors au monastère d'Inch-Mahome, avec son _snood_ de satin rose, et son plaid de soie, rattaché par une agrafe d'or aux armes de Lorraine et d'Écosse. Elle avait déjà ce don de séduction qui lui était si naturel. Elle était adorée de ses gouverneurs, de ses officiers, de ses femmes, de ses maîtres, et de tous ceux que le hasard lui faisait rencontrer, bourgeois ou gentilshommes, commerçants de la plaine, pêcheurs ou montagnards.
Cependant le cardinal Beatoun, fidèle à sa politique extérieure, cimentait de plus en plus l'alliance de l'Écosse avec la France. Il maintenait aussi avec un fanatisme altier sa politique intérieure de proscription contre la réforme. La reine mère, Marie de Guise, avait pour lui les mêmes déférences que pour le cardinal de Lorraine; et le régent, le comte d'Arran, se soumettait sans effort à la volonté du primat. Le cardinal Beatoun semble une ébauche et comme le premier jet du cardinal de Richelieu, dont il avait les manéges profonds, les hauteurs, l'orgueil, l'obstination, les fougues, les rigueurs; égal au ministre français par son caractère indomptable, inférieur peut-être par le génie, moins homme d'État et plus inquisiteur.
Un tel prélat, qui avait conquis une influence si complète sur un monarque brave, spirituel et chevaleresque comme Jacques V, ne pouvait manquer de diriger un grand seigneur irrésolu, timide et vain comme le régent. Le comte d'Arran s'était déclaré presbytérien. Le premier soin de Beatoun fut de le ramener à la foi de l'Église, et il ne se contenta pas de le faire catholique, il le fit persécuteur.
Les bûchers, un moment éteints, se rallumèrent. De tous ceux qui furent condamnés au supplice, le plus noble, le plus saint, celui dont la mort souleva le plus de ressentiments dans les consciences, fut George Wishart.
C'était un ministre de l'idée nouvelle. Il était jeune encore. Ses convictions étaient profondes, absolues. Doux et fort, la doctrine enfouie dans son cœur était le miel caché dans le rocher. Il ne craignait et n'aimait que Dieu. Il en était plein, il l'aspirait, il le respirait comme l'air, et le répandait autour de lui par une sorte de fonction vitale et de magnétisme religieux. Son onction était merveilleuse, et l'huile de parfum éternel dont sa parole était imbibée amollissait les haines, purifiait les passions, versait le ciel dans les âmes. Wishart, le saint Jean, le précurseur angélique de Knox, était né apôtre, et devait mourir martyr. Il le savait, il s'y attendait, et il remerciait le Christ, son maître, de l'avoir choisi en Israël pour témoigner de la foi et sceller de son sang le saint Évangile. Sans cesse pourchassé et traqué par les papistes, il avait échappé miraculeusement à plusieurs tentatives de meurtre. Un jour, blotti sous des meules de foin dans une ferme, il avait reçu au front une blessure de l'un des soldats qui sondaient avec la lance le fenil où se cachait Wishart. Lui, malgré la douleur qu'il ressentit, ne poussa pas un cri, et son silence le sauva. Il portait la cicatrice de cette blessure avec modestie, mais ses enthousiastes la montraient avec orgueil. Les habits de Wishart conservaient les traces de ses dangers: sa toque était entaillée de coups de sabre, et son manteau était troué de balles. Ses partisans, depuis le seigneur jusqu'au pâtre, venaient l'écouter en armes, et se plaçaient sous le vent, afin de ne pas laisser envoler sa parole sans la recueillir. Toujours un cliquetis de fer se mêlait aux acclamations, quand cet étrange auditoire s'agitait pour applaudir l'intrépide ministre. Tantôt l'un, tantôt l'autre de ses disciples, Knox le plus souvent, tenait l'épée nue devant lui lorsqu'il devait prêcher. «J'aime cette épée, dit avant un sermon le laird de Brunston, cette épée qui a soif du sang des papistes.--Paix, homme violent, répondit Wishart. Cette épée est le symbole du glaive spirituel; elle n'a pas soif du sang des papistes, mais de leur conversion.»
Dénoncé pour son zèle au cardinal Beatoun, surpris au bourg d'Ormiston et livré par lord Bothwell, George Wishart fut jeté dans un cachot du château de Saint-André. Ce château était à la fois la citadelle et le palais du cardinal, sa place de sûreté et sa résidence habituelle. Il avait une prédilection marquée pour cette demeure, dont les jardins étaient étagés en terrasses comme à Babylone, dont les appartements étaient dignes d'un pape. C'était son Vatican, où il trônait comme primat, où il siégeait comme président de la cour criminelle, au-dessus des prisons qui regorgeaient de victimes, et sous la protection des canons de sa forteresse.
Wishart parut devant ses juges avec le calme de l'innocent et la sincérité du juste. Il déclina les droits du tribunal, mais en déclarant qu'il était prêt à tout souffrir pour Dieu. Paisible en lui-même, replié dans sa conscience, ni les questions provocatrices, ni les injures de ses accusateurs ne purent l'émouvoir. Sa patience même, son attitude candide, sa fermeté douce, irritèrent ses ennemis. Ils redoublèrent d'outrages, et ils le condamnèrent à être brûlé vif. Wishart écouta sa sentence dans un recueillement pieux, sans rougeur, ni pâleur, ni frisson. Sa destinée s'accomplissait. Il sentait que bien mourir lui serait facile. Seulement, d'une voix basse, lente et profonde, mais qui, malgré sa faible sonorité, perça les voûtes du palais et les nuées du ciel, il en appela de ses juges au Christ, leur juge et le sien. Il ajouta qu'il implorait pour unique faveur de se préparer au bûcher par la communion. Cette grâce lui fut refusée, et on le reconduisit dans son cachot. Cependant le lendemain, jour de l'exécution, le gouverneur de la forteresse, à qui il avait été confié, lui offrit à sa table de famille un dernier repas. Le capitaine de la garde qui devait présider au supplice y était invité aussi. Wishart s'empressa d'accepter. Il se montra le plus tranquille des convives, dont l'attendrissement était visible. Lui, tout occupé de son âme, versa le vin, rompit le pain en souriant, les bénit, et communia selon le rituel de Luther. Il parla en homme de Dieu jusqu'au moment où il fallut marcher au supplice. Alors il se leva, embrassa tous les assistants, et s'avança d'un pas assuré vers la grande place, en face du château. Un poteau avait été planté au milieu de cette place. On y attacha Wishart, après l'avoir fait monter sur une pyramide de fagots mêlés de sacs de poudre. Wishart observa d'un regard clair la multitude qui l'entourait; puis apercevant au grand balcon du palais le cardinal, tout enveloppé de velours et d'hermine: «Vous voyez, dit-il au capitaine de la garde, qui était à la hauteur de Wishart, sur un échafaud volant, vous voyez cet homme superbe qui est venu jouir de mon supplice et savourer mon trépas: que Dieu lui pardonne dans l'éternité comme je lui pardonne! Mais son arrêt est déjà porté, et ses minutes sont comptées. Encore un peu de temps, et il sera suspendu mort à ce balcon d'où il se penche avec un orgueil si insolent et si dur!»
Wishart achevait ces mots, lorsque le feu fut mis aux fagots du bûcher, (janvier 1546). Les sacs de poudre firent explosion, et un long cri du peuple répondit douloureusement au suprême _hosanna_ du martyr expirant dans les flammes.
Quand tout fut terminé, la foule en se retirant se répétait tout bas la prédiction du saint ministre. Cette prédiction circula comme une menace. Il semblait que ce fût une étincelle de la colère divine échappée du bûcher, et cette étincelle, en tombant dans les cœurs, y enflamma la haine contre le cardinal. Une inimitié privée ne tarda pas à s'envenimer encore de cette sourde fureur du peuple.
Le meurtre allait bientôt venger les victimes, et punir le bourreau.
Norman Lesly, fils du comte de Rothes, était l'un des plus braves et des plus hardis seigneurs de l'Écosse. Il s'était signalé dans plusieurs batailles contre les Anglais. Il avait apprivoisé un lion dont il aimait à toucher la crinière, et à provoquer en se jouant les instincts féroces. Il portait dans la vie civile l'arrogance et presque la tyrannie d'un chef militaire. Il eut un différend d'argent avec le puissant cardinal, qui lui persuada de n'avoir pas recours à la justice, et qui lui fixa un dédommagement à court délai. Le délai passé, Lesly se présente chez le cardinal, et le presse de s'acquitter. Le fier prélat répond avec hauteur, et s'écrie, en menaçant Norman: «Vous me manquez de respect.--Vous, reprend le jeune chef hors de lui, vous me manquez de parole, et vous vous en repentirez.»