Histoire de Marie Stuart

Part 19

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Cependant Marie Stuart expiait de son côté ses fautes et son forfait. Reléguée dans une petite île, en un donjon délabré, où elle n'avait pour promenoir qu'un espace de cinquante pieds, elle luttait sans cesse contre le découragement. Du haut de sa tour de Lochleven elle regardait aux quatre coins de l'horizon, à l'orient et à l'occident, au sud et au septentrion, interrogeant l'air, sondant l'étendue, appelant de toutes les puissances de son désir des secours et des partisans.

Ce séjour de Lochleven, sur lequel le roman et la poésie ont répandu des lueurs si charmantes, l'histoire plus vraie ne peut le peindre que dans sa nudité et dans ses horreurs. Le château, ou plutôt le fort, n'était qu'un bloc massif de granit, flanqué de deux lourdes tours, peuplé de chauves-souris, éternellement noyé dans la brume, défendu par les eaux du lac, par le fanatisme, par la vengeance. C'est là que gémissait Marie Stuart, opprimée sous les violences des lords presbytériens, déchirée par le remords, troublée par les fantômes du passé et par les terreurs de l'avenir.

Et ce qui ajoutait aux tortures de sa captivité, c'est qu'elle était grosse dans ce donjon. Elle y accoucha, au mois de février 1568, d'une fille qui fut emmenée sur le continent, et qui devint religieuse au couvent de Notre-Dame de Soissons.

Entièrement guérie, mais profondément triste, Marie Stuart écrivait, le 31 mars 1568, à l'archevêque de Glasgow, en France:

«De Lochleven.

«Monsieur de Glascow, votre frère (John Beatoun), vous fera entendre ma misérable condition; et, je vous prie, présentez-le et ses lettres, sollicitant ce que vous pourrez en ma faveur. Il vous dira le surplus: car je n'ai ni papier ni temps pour écrire davantage, sinon prier le roy, la royne et mes oncles de brusler mes lettres: car si l'on sait que j'ai escrit, il coûtera la vie à beaucoup, et mettra la mienne en hasard, et me fera garder plus estroitement. Dieu vous ait en sa garde et me donne patience!

«De ma prison, ce dernier mars, votre ancienne bien bonne maistresse et amie,

«MARIE, R. (ROYNE), maintenant prisonnière.»

Elle écrivait à Catherine de Médicis:

«De Lochleven, le 1er mai 1568.

«Madame, je vous envoye ce porteur pour l'occasion que j'écris au roy vostre fils. Il vous dira plus au long, car je suis guestée de si près, que je n'ay loisir que durant leur disner, ou quand ils dorment, que je me relesve: car leurs filles couschent avec moy. Ce porteur vous dira tout. Je vous supplie lui donner crédit et le fayre récompancer autant que m'aimés. Je vous supplie d'avoir tous deux pitié de moy; car si vous ne me tirés par force, je ne sortiray jamays.

«MARIE, R.»

Malgré ses malheurs et ses douleurs, malgré les outrages dont elle avait été abreuvée, les colères dont elle avait été poursuivie, Marie n'avait pas désappris de séduire. Elle sut inspirer une ardente passion à George Douglas, le plus jeune frère du laird de Lochleven. Elle lui donna même l'espérance de faire casser son mariage avec Bothwell en alléguant la violence, et de l'épouser ensuite, s'il devenait son libérateur. Douglas, éperdument amoureux, et qui avait ses entrées libres à Lochleven, essaya vainement d'en tirer Marie. Convaincu de trahison, il s'évada du château, mais il ne renonça pas à son dessein.

Marie, de son côté, fit bien des tentatives d'évasion. L'ambassadeur anglais Drury en raconte une à Cecil:

«Vers le 25 du mois dernier (avril 1568), elle faillit s'échapper, grâce à sa coutume de passer toutes les matinées dans son lit. Elle s'y prit ainsi: la blanchisseuse vint de bonne heure, ce qui lui était déjà arrivé plusieurs fois; et la reine, suivant ce qui avait été convenu, mit la coiffe de cette femme, se chargea d'un paquet de linge, et se couvrant la figure de son manteau, elle sortit du château et entra dans la barque qui sert à passer le loch. Au bout de quelques instants, un des rameurs dit en riant: «Voyons donc quelle espèce de dame nous avons là?» Il voulait en même temps découvrir son visage. Pour l'en empêcher elle leva les mains. Il remarqua leur beauté et leur blancheur, qui firent aussitôt soupçonner qui elle était. Elle parut peu effrayée. Elle ordonna, sous peine de la vie, aux mariniers de la conduire à la côte; mais, sans faire attention à ses paroles, ils ramèrent aussitôt en sens contraire, lui promettant le secret, surtout envers le lord à la garde duquel elle était confiée. Il semble qu'elle connaissait le lieu où, une lois débarquée, elle se serait réfugiée, car on voyait et l'on voit encore rôder dans un petit village nommé Kinross, près des bords du loch, George Douglas, avec deux serviteurs de Marie jadis très-dévoués, et paraissant l'être toujours.»

Elle avait en effet des intelligences au dedans et au dehors de sa prison. Après la fuite de George Douglas, un de ses jeunes parents, son confident, qu'on appelait le _petit Douglas_, et qui était amoureux aussi de la reine, bien qu'il ne fût âgé que de seize ans, réussit là où son ami George avait échoué. Cet enfant hardi, fier de son dirk de montagnard, la première arme qu'il eût portée, heureux de la confiance de la reine, la première femme qu'il eût aimée, déroba les clefs du château à l'heure du souper, et, pendant que les geôliers reposaient, il ouvrit à Marie les portes qu'il referma sur les gardes (2 mai 1568). Il avait eu soin d'allumer un fanal à l'une des fenêtres les plus élevées de la forteresse pour avertir ses amis. Il conduisit la reine déguisée dans un petit bateau qui les attendait. Il jeta les clefs dans le lac. La reine priait mentalement le Dieu qui commande aux vents et aux flots, tandis que les rames battaient, semblables à des ailes, et entraînaient la barque légère. Marie, comme pour reprendre possession du sceptre, cueillit un lis sur les eaux et un chardon sur la rive où elle eut bientôt abordé. Ces plantes étaient le double emblème de ses deux royautés en France et en Écosse.

George Douglas et John Beatoun erraient dans les environs depuis quelque temps. Ils étaient couchés parmi les herbes, lorsqu'ils aperçurent le signal convenu et la barque voguant vers eux. Ils se levèrent et coururent la recevoir avec des transports de joie.

Peu d'instants après le débarquement de Marie, un cor se fit entendre au loin. «Ce sont, dit John Beatoun, nos amis qui ont aussi aperçu le signal.--Oui, oui, s'écria la reine qui avait écouté d'abord avec inquiétude, oui, c'est Claude Hamilton. Je le reconnais, ajouta-t-elle en se tournant vers George Douglas, comme l'un de vos ancêtres, lord James, reconnut la présence inattendue de son souverain, mon glorieux aïeul Robert Bruce, aux sons trois fois répétés du cor d'ivoire du héros.»

Marie ne se trompait pas. C'était lord Claude Hamilton qui, averti par un de ses espions et par le fanal, rejoignait la reine avec une troupe nombreuse. Il la conduisit à West-Niddrie, château de lord Seaton.

Le lendemain elle arriva au château d'Hamilton et y révoqua solennellement son abdication. Les comtes d'Argill, d'Eglington, de Rothes, les lords Somerville, Herries, Ross, Yester et un grand nombre d'autres s'empressèrent de la reconnaître comme reine. M. de Beaumont, envoyé de Charles IX, se rendit aussi près d'elle au milieu de ce mouvement chevaleresque.

Ce fut d'Hamilton que Marie Stuart convoqua tous les seigneurs qu'elle croyait fidèles. Ils devaient être pourvus de tentes de campement et de vivres pour vingt jours.

Elle n'oublia rien pour porter au comble le dévouement de son parti. Elle redoubla de séduction, de grâce et d'entraînement. Elle paraissait quelquefois inopinément à la fin des repas. Des toasts bruyants l'accueillaient. Les coupes s'entre-choquaient pour elle, et les lords buvaient à la prospérité de l'Écosse et de Marie.

Un jour, au dessert, s'aidant d'un de ces symboles familiers au génie des peuples du Nord, elle apporta elle-même un mets couvert qu'elle présenta à ses hôtes, et qu'elle déclara avoir préparé de ses royales mains. Chacun attendit avec impatience. La reine alors découvrit le plat sur lequel brillait une paire d'éperons. Un enthousiasme subit électrisa les convives, qui saluèrent la reine de vivat répétés, et qui, en signe d'adhésion, poussant leurs cris de guerre, jurèrent tous de monter à cheval et de vaincre ou de mourir pour Marie Stuart.

Elle se trouva bientôt après son évasion à la tête d'une armée de six mille hommes. Elle consuma du temps en négociations avec Murray. Elle se souvenait de Carberry-Hill, la journée qui lui avait enlevé le trône, Bothwell et la liberté. Elle se méfiait du jeu des batailles. Elle n'était pas heureuse, et elle craignait de perdre.

Le 12 mai, Murray, rompant toute espérance d'accord pacifique, déclara, en sa qualité de régent du royaume, les partisans de Marie Stuart coupables de haute trahison.

Le 13, Marie quitta le château d'Hamilton pour gagner Dumbarton, où les chefs qui l'entouraient comptaient la mettre en sûreté avant d'ouvrir la campagne.

Murray attendait au village de Langside avec des troupes peu nombreuses, mais bien disciplinées, Marie Stuart et son armée commandée par le comte d'Argill. Les Hamilton et les autres gentilshommes de l'avant-garde, sans songer à autre chose qu'à se bien battre, voulurent forcer le passage. L'archevêque de Saint-André, qui se voyait déjà le maître de la reine et du royaume, excitait cette folle ardeur au lieu de la modérer.

Le village était situé sur la colline. Kirkaldy de Grange, investi de toute la confiance de Murray, avait ordonné que chaque cavalier prît en croupe un fantassin du régent. Il les groupa en haut, tout autour du village. Il plaça un corps d'arquebusiers en bas, à l'entrée du défilé que dominait le village, et vers lequel allait se précipiter la cavalerie de la reine. De Grange embusqua ses arquebusiers entre quelques cabanes de bûcherons et dans des bouquets de coudriers, afin de résister au choc des Hamilton par cette stratégie formidable. Les Hamilton se jetèrent avec impétuosité sur le défilé. «Claymores! criaient-ils à l'avant-garde, qui répondait par ce chant sauvage: Venez, corbeaux et vautours, venez, nous vous donnerons la pâture...»

Ces paroles, véritable _Marseillaise_ des Highlands, n'ont pas sauvé leur poëte inconnu de l'oubli, mais l'air inspiré qui les notait, vibrant des poitrines et des cornemuses, retentissait comme le prélude du carnage et de la mort.

Un combat très-vif s'engagea. Il fut surtout meurtrier à l'entrée du défilé. Lord Arbroath se lança plusieurs fois avec les Hamilton au premier rang de l'avant-garde pour enlever cette position si bien fortifiée par de Grange. La brillante ardeur des cavaliers de la reine venait se briser contre les arquebusiers si admirablement postés, et dont cet avantage enflammait encore la bravoure. On citait longtemps après le courage indomptable d'Alexandre Hume qui les animait par son exemple. Il était descendu de cheval, et combattait au milieu d'eux comme un simple soldat, la pique à la main. Abattu à plusieurs reprises, toujours il se relevait et recommençait de nouveaux prodiges. A la fin, renversé dans un fossé, son beau-frère, lord Cessford, qui ne l'avait pas quitté un instant, fut obligé d'aider à le remettre debout. Hume, couvert de blessures, inondé de sang, continua de combattre; et comme, après tant de décharges, la poudre et les balles manquaient, les soldats, sur son ordre, se servirent des crosses de leurs fusils contre les ennemis.

Ce fut à cet endroit du défilé que l'engagement fut le plus acharné, et que la reine perdit le plus de monde. Il fut enfin forcé; mais les Hamilton arrivèrent au village de Langside harassés par ce premier combat, essoufflés par la montée. De Grange les y reçut avec des troupes fraîches. Il se porta partout où sa présence était nécessaire, soutenant les uns, aiguillonnant les autres, disciplinant cette anarchie sanglante de la bataille aux calculs les plus profonds et aux inspirations les plus soudaines.

Dans un moment où la fortune était douteuse, il courut à l'aile droite de la garde du régent. Suivi de Lindsey, de Ruthven, et de quelques autres seigneurs intrépides qu'il avait autour de lui, il arrêta cette aile qui allait plier, et il l'entraîna dans la mêlée en lui communiquant son élan. Il rétablit le combat, et prépara ainsi une seconde fois la victoire. Le comte de Morton la décida par une manœuvre que ses adversaires étaient incapables de prévoir, tant leur furie les aveuglait! Il tourna la colline et les prit en flanc. Dès lors, entre deux feux, entre deux forêts de lances, l'armée de la reine se dispersa, malgré la valeur fabuleuse de toute cette chevalerie. Il y avait là des bras et des cœurs; il n'y avait pas une tête. L'infortunée Marie fut témoin de cette défaite. Elle y assista dans un flux et un reflux de découragement et d'espérance, et dans une angoisse inexprimable, de la galerie du château de Cathcart, situé à quelques milles du château de Crookston, qui appartenait au comte de Lennox, et où elle avait passé les meilleurs jours de son mariage avec Darnley.

Le chef qui, dans cette journée, eut les illuminations les plus vives, et qui se multiplia le plus sur tous les points menacés, Kirkaldy de Grange, était atteint depuis quelques semaines d'une fièvre qui avait épuisé ses forces. Le matin de la bataille, il se fit habiller et armer par son frère et par son écuyer. Ils hésitèrent d'abord, le suppliant de ne pas monter à cheval dans l'état où il était. Kirkaldy insista avec autorité, et ils obéirent à regret. Quand il fut revêtu de sa cotte de mailles et ceint de son épée, Kirkaldy se trouva mieux. Il s'avança lentement jusqu'à son cheval. Il était néanmoins si chancelant qu'il fallut le mettre en selle, et que son frère et son écuyer se placèrent à ses côtés avec une sollicitude inquiète. Lorsqu'il eut gravi la colline au sommet de laquelle il devait faire des dispositions si heureuses, le champ de bataille, puis les éclairs et le cliquetis des glaives, le bruit de l'artillerie, l'odeur de la poudre, lui communiquèrent une vigueur nouvelle. Il respira fortement, et une vieille chronique presbytérienne dit que son souffle ressemblait à un hennissement. Il eut de rapides frissons, de courts tressaillements, durant lesquels l'ange de la guerre le secoua si puissamment, que la violence de ses émotions et l'agitation de tous ses esprits le guérirent. La même chronique remarque, dans un étonnement superstitieux, que le cheval de Kirkaldy de Grange comprit toutes ces phases diverses des souffrances et du rétablissement de son maître; qu'il le ménagea d'abord, mesurant son pas avec un tact presque humain, et qu'il l'emporta plus tard au gré de tous les essors de l'âme héroïque qu'il semblait reconnaître, deviner et seconder.

Kirkaldy de Grange fut le héros le plus pur de cette journée mémorable, car un égoïsme machiavélique absorbait Morton, et l'ambition, une ambition trop personnelle, altérait chez Murray le zèle du bien public.

Cette victoire fut complète. Les talents supérieurs de Murray, de Morton, et surtout de Kirkaldy de Grange, prévalurent sur les prouesses chevaleresques des partisans de la reine. L'étoile de Marie pâlit et sombra. La mêlée de Langside fut un oracle du dieu des armées. Il prononça sur ce petit champ de bataille, jonché seulement de trois cents morts, que l'Écosse serait protestante, que Marie n'aurait désormais pour royaume qu'une prison, pour trône peut-être qu'un échafaud.

LIVRE VIII.

Marie s'enfuit jusqu'à Galloway.--Elle s'arrête à l'abbaye de Dundrennan.--Elle aborde en Angleterre.--Hésitation d'Élisabeth.--Elle refuse de recevoir Marie Stuart jusqu'à ce que la reine d'Écosse se soit justifiée.--Lettres.--Marie Stuart prisonnière.--Élisabeth arbitre entre les seigneurs écossais et leur reine.--Conférence d'York.--Conférence d'Hampton-Court et de Londres.--Élisabeth refuse de se prononcer.--Elle garde Marie captive et renvoie Murray comblé de sa faveur et de son or.--Triomphe du protestantisme en Angleterre et en Écosse.--Régence de Murray.--Sa mort.--Guerre civile en Écosse.--Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington se rallient à la cause de la reine.--Prise de Dumbarton par les partisans du roi.--L'archevêque de Saint-André pendu.--Le comte de Lennox, le comte de Marr, le comte de Morton, tour à tour régents.--Lethington et de Grange tiennent seuls pour la reine dans le château d'Édimbourg.--Prise du château.--Mort de Lethington.--Mort de Kirkaldy de Grange.--Le régent enrichi.--Le roi affermi.--Giordano Bruno.--Knox.--Les luttes du réformateur.--Son courage indomptable.--Son portrait.--Sa mort.--Sa maison au sommet de la Canongate.--Iniquités de Morton.--Conspiration de Jacques et de ses favoris contre le régent.--Procès de Morton.--Son exécution.--James Douglas venge le comte de Morton.--Contre-coup de tant d'événements sur Marie Stuart.

Après sa déroute, Marie s'enfuit à toute bride (13 mai 1568). Ses amis s'enfuirent comme elle.

La reine marcha, elle courut sans espérance par les vallées et par les montagnes, le long des lacs et des torrents de l'Écosse. La solitude sauvage, que nul travail n'anime, oppressait son cœur; le désert où nulle fumée ne s'élève d'aucun toit, d'aucune cabane, lassait ses yeux et son imagination. Mais toute jeune fille, toute femme, tout enfant, tout vieillard, tout animal domestique pouvaient la trahir. La défaite et la honte en arrière, les périls et les piéges en avant, tel était son triste sort. Il n'y avait que les bêtes fauves des forêts et des landes inhabitées qui ne fissent pas peur à son infortune. C'est ainsi qu'elle parvint avec un cortége dévoué et peu nombreux à Galloway, et, de là, à l'abbaye de Dundrennan, près de Kirkudbright, sur les frontières d'Angleterre, à quelques heures de cette terre impie, barbare, qui dévore ses suppliants et qui boit le sang de ses hôtes.

Le souvenir des bontés d'Élisabeth, dont l'âme avait paru s'attendrir pendant la captivité de Lochleven, entraîna Marie. Ses propres États lui étaient fermés par la haine; l'Espagne, l'Italie et la France, par la mer. La générosité qu'elle supposait à Élisabeth et la nécessité la poussaient. Elle loua un bateau de pêcheur, traversa le golfe de Solway, et aborda, désolée, à Workington, dans le Cumberland, à trente milles de Carlisle. Elle dépêcha un courrier à Élisabeth, dont elle implorait l'hospitalité. Elle sollicitait la permission de la voir et de l'embrasser en sœur qui invoque la providence d'une sœur.

A ÉLISABETH.

«De Workington, 17 mai 1568.

«Je vous supplie le plus tost que pourrés m'envoyer querir, car je suis en piteux estat, non pour royne, mais pour gentillfame. Je n'ay chose du monde que ma personne, comme je me suis sauvée, faysant soixante miles à travers champs le premier jour, et n'ayant despuis jamays osé aller que la nuict...»

Attirée par surprise à Carlisle, Marie continua son appel.

A LA REINE ÉLISABETH.

«De Carlisle, 28 mai 1568.

«... Faytes moy conoistre en effect la sinsérité de votre naturelle affection vers vostre bonne sœur et cousine et jurée amie. Souvenés vous que je vous envoyés mon cœur en bague; je vous aporte le vray et corps ensemble, pour plus seurement nouer ce nœud.»

Élisabeth avait à prendre l'une de ces deux décisions royales: ou relever Marie Stuart jusque sur le trône d'Écosse par de puissants secours; ou la laisser, soit se fixer en Angleterre, soit en sortir comme elle y était entrée, selon son bon plaisir.

Elle eut, dit-on, ces mouvements de générosité, réprimés aussitôt par les conseils de Cecil. La vérité est que Cecil ne fut si persuasif que parce qu'il parlait à la jalousie mortelle d'Élisabeth. Il démontra facilement à cette princesse que Marie, libre, était un embarras immense. En Écosse, elle serait une rivale. En Espagne, elle serait un instrument de Philippe II; en France, des Guise; en Italie, du Pape; en Angleterre, elle serait le drapeau, le point de ralliement des mécontents et des catholiques. Il n'y avait qu'une sûreté contre elle: la prison. Élisabeth eut l'air de résister à Cecil, mais elle était convaincue d'avance. L'habile ministre arrivait à une conclusion atroce par un froid argument politique. Chez la reine, cette conclusion était la même. Seulement, elle lui fut inspirée moins par ses craintes de reine que par son envie de femme. Elle ne voulait pas qu'on la vît, même un jour, à côté de la belle Marie, dans le palais de Greenwich. Cecil eût gagné alors, s'il ne l'eût possédée déjà, la faveur d'Élisabeth, en abritant la passion honteuse et cruelle de sa maîtresse sous la raison d'État.

Élisabeth une fois résolue à retenir Marie captive, réussit à trouver un prétexte à ses sinistres desseins.

Elle dépêcha Midlemore à Murray, ainsi qu'aux seigneurs écossais de son parti, pour leur enjoindre de rendre compte de leur conduite envers leur reine. Elle écrivit en même temps à Marie, elle lui fit dire par lord Scrope et par sir Francis Knollys, qu'elle ne pouvait décemment consentir à la recevoir que lorsqu'elle se serait justifiée aux yeux du monde des accusations portées contre elle par les seigneurs écossais ralliés au jeune roi Jacques VI.

Marie fut transportée d'indignation; mais établie déjà dans le château de Carlisle, elle s'était ainsi constituée, sans le savoir, prisonnière de l'Angleterre. Elle appréhenda de s'avouer coupable en refusant d'accepter indirectement le tribunal amiable d'Élisabeth. Elle choisit donc des représentants chargés de répondre en son nom aux inculpations infamantes de Murray, de Morton et de leur faction. C'était reconnaître implicitement la suprématie d'Élisabeth, qui se hâta de profiter de ces avantages en nommant des commissaires pour cet étrange et perfide arbitrage.

Marie faisait ses réserves:

A ÉLISABETH.

«De Carlisle, 15 juin 1568.

«... Hélas! madame, où ouistes vous un prince blasmé pour escouter en personne ceulx qui se plaignent d'estre faussement accusez? Ostez, Madame, hors de vostre esprit que je suis venue icy pour la sauveté de ma vie (le monde ni toute Escosse ne m'ont pas reniée), mais recouvrer mon honneur et avoir support à chastier mes rebelles, non pour leur respondre à eulx comme leur pareille.

«... Je ne puis ni ne veulx respondre à leurs faulses accusations, mais ouy bien par amitié et bon plaisir me veulx-je justifier vers vous de bonne _voglia_, non en forme de procès avec mes subjectz. Madame, eulx et moi ne sommes en rien compaignons, et quand je devrois estre tenue icy, encores aimeroys-je mieulx mourir que me faire telle.

«MARIE, R.»

Les négociations commencèrent de Murray à Élisabeth. Juge entre les seigneurs écossais et leur reine, elle s'étudiait à tous les dehors de l'impartialité, mais au fond elle écoutait, excitait et récompensait les premiers. Peu à peu Marie, traitée d'abord avec beaucoup de déférence, cessa d'être une reine. Elle ne fut plus qu'une captive.

Don Gusman de Silva, ambassadeur d'Espagne en Angleterre, écrivait vers cette époque à Philippe II:

«La pièce que la reine habite est obscure; elle n'a qu'une seule croisée garnie de barreaux de fer. Elle est précédée de trois autres pièces gardées et occupées par des arquebusiers. Dans celle qui fait antichambre au salon de la reine, se tient lord Scrope, gouverneur des districts de la frontière de Carlisle; la reine n'a auprès d'elle que trois de ses femmes. Ses serviteurs et domestiques dorment hors du château. On n'ouvre les portes que le matin à dix heures. La reine peut sortir jusqu'à l'église de la ville, mais toujours accompagnée de cent arquebusiers. Elle a demandé à lord Scrope un prêtre pour dire la messe. Celui-ci a répondu qu'il n'y en avait pas en Angleterre.»

Épouvantée des intentions d'Élisabeth, Marie Stuart implora la France. Elle écrivit à Catherine de Médicis; elle écrivit au roi Charles IX et au duc d'Anjou pour leur demander de la secourir.

Elle écrivit au cardinal de Lorraine dans le même but.

«De Carlisle, 21 juin 1568.

«Je n'ay de quoy achetter du pain, ny chemise, ny robe.