Part 18
Bothwell alors eut recours à un autre messager. Il défia les lords confédérés, leur déclarant qu'il était prêt à soutenir et à prouver son innocence par les armes contre le premier d'entre eux qui se présenterait. La réponse fut prompte. Kirkaldy de Grange, le héros le plus brillant de l'armée, Murray de Tullybardin, un héros sectaire, et Lindsey de Byres, un héros barbare, un héros de clan, lui envoyèrent leurs gantelets.
Dans cette occasion solennelle, il y eut une scène inattendue, touchante, qui impressionna vivement les imaginations, et dont les plus humbles soldats s'entretinrent longtemps. Le comte de Morton ayant manifesté le désir de se mesurer aussi avec Bothwell, Lindsey, le plus orgueilleux des lords, mit un genou en terre, et s'humilia ainsi devant Morton, le suppliant de lui céder son tour, à lui qui était proche parent de Lennox. Morton fit les choses en Douglas, avec la majesté et la magnificence de sa race. Il obtempéra de bonne grâce à la prière de Lindsey, et, en le relevant, il lui donna l'épée de son aïeul Archibald, comte d'Angus, cette terrible épée, célèbre dans les ballades à l'égal de son maître, qui n'en frappa jamais deux fois un ennemi. Lindsey la revêtit et n'en voulut plus d'autre. Il quitta la longue épée de ses aïeux pour celle du comte d'Angus, plus longue et plus lourde, qu'il porta sur l'épaule, et dont la poignée touchait à son cimier tandis que la pointe battait ses éperons. C'était une épée à deux mains, comme celle avec laquelle le roi Richard décapitait un lion d'un seul coup.
Armé de pied en cap, Lindsey, qui avait aussi fléchi, en faveur de son droit de parenté, de Grange et Tullybardin, refusés d'ailleurs par Bothwell comme n'étant que barons, Lindsey rendit défi pour défi. Il se promena fièrement autour des tentes dans une sombre résolution, priant tout bas de sa voix rude, et disant: «Seigneur, Dieu de David, faites-moi raison aujourd'hui de ce Goliath.»
Au lieu de s'honorer par un duel éclatant, qui pouvait devenir le signal d'une victoire ou l'occasion d'une chute glorieuse, Bothwell chercha sous de frivoles prétextes à éluder le combat, soit que, craignant tout du présent, espérant un peu de l'avenir, comptant sur les Hamilton et les autres seigneurs de son parti, il se réservât prudemment pour des temps meilleurs; soit que le remords, la honte, l'ambition déçue lui eussent ôté le courage qu'il avait montré autrefois à la guerre; soit plutôt qu'il se sentît impuissant, en cette heure suprême, contre les larmes de la reine, contre la colère de tout un peuple et de deux armées.
Son épouvante ou ses calculs, autant qu'une habile évolution du laird de Grange sur le flanc de la colline de Carberry, achevèrent de démoraliser le camp de la reine. Les murmures sourds commencèrent, et avec eux les désertions. La reine comprit qu'il fallait se hâter, ou qu'il serait trop tard. Elle proposa une entrevue à Kirkaldy de Grange, qui commandait les avant-postes des confédérés. Muni du sauf-conduit qu'elle lui avait envoyé, Kirkaldy s'empressa d'obéir au vœu de la reine. La conférence s'engagea aussitôt. Tandis que de Grange exposait à Marie, dans un discours militaire mêlé d'éloquence et d'affection, la situation désespérée où elle se trouvait, Bothwell, qui était demeuré à quelque distance, ordonna de la voix et du geste à un soldat de sa garde d'ajuster ce traître. La reine et de Grange s'aperçurent du projet du comte. De Grange sourit de dédain, et la reine, courant à Bothwell, le supplia de ne pas violer le sauf-conduit qu'elle avait signé; puis, retournant à Kirkaldy qui l'attendait avec un calme héroïsme: «Que faire? lui demanda-t-elle.--Deux choses, madame: Séparer votre cause de celle du comte de Bothwell, et vous présenter avec confiance au milieu de nous. Vous rendre ainsi est moins dangereux que combattre. Une imprudence perdrait tout.» Il ajouta qu'il allait consulter les lords confédérés, et qu'il rapporterait leur réponse à la reine.
Pendant la courte éclipse de lord de Grange, Marie et le duc d'Orkney se rapprochèrent. Leur conversation eut lieu à cheval et dans le désordre de ce moment terrible. Des pleurs qu'elle cherchait à retenir roulaient sur les joues de la reine. Le duc, au milieu du chaos de mille passions, avait une expression farouche. La reine lui dit: «Sauvez votre vie, il le faut pour moi. Nous nous reverrons dans un temps plus heureux.» Le duc résista d'abord; mais la reine insistant: «Me garderez-vous fidélité, madame, comme à un mari et à un roi?--Oui, dit la reine; et, en signe de ma promesse, voici ma main.» Le duc la saisit, la pressa dans une étreinte violente, et partit accompagné de douze cavaliers. Il arriva le premier de son escorte au château de Dunbar sur un genet d'Espagne, dont la rapidité le sauva. Le pauvre animal, essoufflé, épuisé, tomba mort en arrivant.
Lord de Grange étant revenu, Marie se montra résignée, et se rendit aux conditions tracées par Kirkaldy lui-même. De Grange était pénétré d'une respectueuse pitié. Il descendit de son cheval par une courtoisie généreuse qui le distinguait de la plupart de ses amis; et, prenant la bride du cheval de la reine, il la conduisit en gentilhomme plus qu'en chef de parti au camp des lords confédérés. Marie, navrée dans son cœur, paraissait incertaine, inquiète. Sous les auspices de son noble guide, elle aborda les rebelles avec une dignité triste. Les premiers rangs l'accueillirent sans insulte; mais au delà, elle s'avança au milieu des cris et des risées. Lord de Grange tira plusieurs fois son épée du fourreau pour arrêter les imprécations qui s'élevaient de toutes parts. Les soldats avaient des drapeaux qui représentaient Darnley mort, couché sous un arbre dans le verger, et Jacques à genoux, invoquant la colère divine avec ces paroles: _Juge et venge ma cause, ô Seigneur!_ Dès que la reine passait près de l'un de ces drapeaux, on le lui portait au visage. Elle s'évanouit plusieurs fois. Menée ainsi à Édimbourg, elle traversa la ville à cheval dans un costume en désordre, la robe dénouée, le manteau déchiré, le front ruisselant, les yeux hagards, parmi les malédictions du peuple et les huées des soldats. Elle fut gardée chez le lord prévôt. La tapisserie de sa chambre, exécutée par des artistes d'Arras, si célèbres au XVIe siècle, représentait une grande chasse, et attira l'attention de Marie. «Les chasseurs, dit-elle, ce sont mes rebelles, et ils ont pour gibier une reine.»--Elle parut, raconte un contemporain, à sa fenêtre qui donnait sur Highgate, s'adressant au peuple d'une voix forte, et disant comme elle avait été jetée en prison et enlevée par ses propres sujets. Elle se présenta à cette fenêtre plusieurs fois, dans un misérable état, ses cheveux épars sur ses épaules et sur son sein, et la plus grande partie de son corps nue jusqu'à la ceinture.
La même bannière outrageante fut déployée devant cette fenêtre, et acheva d'exaspérer la reine. Elle jura de ne pas laisser pierre sur pierre dans cette cité anarchique.
Son exaltation n'avait pas de bornes. Elle s'agitait comme une lionne blessée et prise au piége. L'amour que la présence de Bothwell faisait quelquefois si âpre, les regrets de l'absence lui avaient rendu son charme infini. Les inquiétudes sur la vie, sur la sûreté du duc, les colères contre cette soldatesque et contre cette populace, l'humiliation de son honneur, la majesté violée, les lords devenus ses maîtres, et, par-dessus tout, les élans de son cœur, de son âme et de ses sens de feu, lui ôtaient toute faculté de dissimulation ou d'habileté. Elle sortait tout à coup de longs silences, et elle s'écriait: «Traîtres et doubles traîtres à Dieu et à moi! je vous ferai tous torturer, pendre et crucifier.» Elle rudoya Ruthven de paroles, et touchant de la main le brassard de Lindsey: «Par cette main royale, dit-elle, j'aurai votre tête pour ce jour!»
Lethington essaya d'avoir un entretien avec Marie, dans l'intention de la subjuguer par sa jalousie même contre l'ancienne femme de Bothwell.
Lethington ayant marché le long du corridor voisin de la chambre de la reine, dans la maison du lord prévôt, la reine le reconnut à travers un vitrage intérieur, et l'appela par son nom. C'est ce que voulait Lethington. Marie releva un peu le vitrage, et, s'appuyant sur le châssis:--De quel droit, dit-elle à Lethington, me tenez-vous captive, loin de mon mari, mon seul bien, moi qui suis sa femme légitime et votre souveraine?--Madame, reprit doucement Lethington, renoncez à ce malheureux. Nous sommes, nous, vos vrais amis, et lui, il vous renie dans ses lettres à la sœur du comte de Huntly.--Que contiennent-elles, ces lettres? s'écria Marie.--Elles expriment la plus vive tendresse pour la comtesse de Bothwell. Le duc lui écrit qu'il l'aime toujours, qu'elle n'a pas cessé d'être sa femme, et que la reine n'est que sa concubine.--Il a écrit cela? dit Marie avec emportement. Ah! si j'en étais sûre!... Mais non, reprit-elle en gémissant, vous êtes des imposteurs, et, non contents de me disputer mon trône, vous cherchez à m'enlever mon amour.» Et toutes les passions de la reine se fondant en larmes, en attendrissement:--Lethington, dit-elle, mon cher Lethington, toi qui as le don de persuader, parle aux lords, et dis-leur que je leur pardonne à tous, s'ils consentent à me réunir sur un vaisseau avec le duc, avec celui que j'ai épousé de leur aveu à Holyrood, et s'ils nous laissent aller au hasard des flots où le vent et la fortune nous conduiront.»
La diplomatie de Lethington s'étant brisée contre cette explosion de l'amour, il ne s'opposa plus aux desseins violents contre la reine. Elle se coucha quelques heures, et se releva pour écrire une longue lettre à Bothwell. Cette lettre, dans laquelle elle nommait le duc _son cher cœur_, fut interceptée, et les lords confédérés, redoutant peut-être un de ces brusques revirements de popularité que le malheur provoque, irrités d'ailleurs les uns de la tendresse, les autres des fureurs de la reine, se hâtèrent de la juger. Sa captivité fut résolue. Elle fut menée à Holyrood, où on lui permit une halte d'une heure; puis elle repartit, sous une escorte de quatre cents hommes d'armes, pour le château de Lochleven. Morton et Atholl l'accompagnèrent à quelque distance, et furent remplacés dans cette séditieuse mission par Ruthven et par Lindsey. Indépendamment de ces quatre seigneurs, ceux qui signèrent l'ordre d'emprisonnement furent les comtes de Marr, de Glencairn, les lords Sempill, Graham, Sanquhar et Ochiltree.
Marie Stuart fut transférée dans le château de ce farouche Robert Douglas qui avait épousé la mère du comte de Murray. William Douglas, frère utérin de Murray et cousin de Morton, en était le seigneur depuis la mort de son père. Ce château situé sur le Lochleven, près de la plaine de Kinross, en face des derniers sommets du Ben Lomond, ressemblait beaucoup à une forteresse, et les maîtres de cette demeure féodale étaient moins des hôtes que des geôliers.
Lady Douglas, de l'illustre maison de Marr, et qui, par sa naissance autant que par sa beauté, pouvait prétendre à la main de Jacques V, son séducteur, n'avait jamais pardonné à Marie de Guise de lui avoir été préférée. Son fils bien-aimé, le régent, n'était que le fils de son déshonneur. Sa haine n'était pas éteinte après tant d'années, et elle allait poursuivre, par des persécutions cruelles, dans sa prisonnière, l'infortunée et auguste fille de sa rivale et de son amant. Une autre cause de l'animosité violente que nourrissait lady Douglas de Lochleven contre la reine, c'était le catholicisme. Marie le professait avec une ardeur qui blessait le fanatisme de lady Douglas, l'une des plus zélées enthousiastes de Knox et de sa doctrine.
A ce moment de l'histoire d'Écosse, la commisération gagne jusqu'à du Croc, ce diplomate si impassible, si résolu à se tenir en équilibre, comme une balance, entre les partis, bien avec la reine, bien avec les seigneurs, l'homme des calculs et des temporisations. Un cri de pitié lui échappe enfin: «Je prie Dieu qu'il conseille ce pauvre royaume, qui est aujourd'hui le plus affligé et tourmenté royaume que ce soyt soubs le ciel.»
Élisabeth, elle aussi, eut un instant d'émotion, non comme femme, mais comme reine. L'ébranlement du trône de Marie Stuart lui semblait une insulte à tous les trônes. Elle dépêcha Trokmorton en Écosse, pour négocier dans l'intérêt de Marie avec les lords confédérés. Trokmorton était un diplomate d'une habileté supérieure. Il tenta tout ce que peut tenter le génie de la conciliation; mais il avait contre lui la politique des lords confédérés, l'opinion publique de l'Écosse et l'indomptable passion de Marie.
Il écrivait d'Édimbourg, le 14 juillet 1567, à Élisabeth:
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«La reine d'Écosse est en bonne santé dans le château de Lochleven, gardée par le lord Lindsey, et Lochleven, propriétaire de ce lieu. Le lord Ruthven a été employé à une autre commission, parce qu'il commençoit à montrer beaucoup d'attachement pour la reine, et qu'il lui donnoit avis de ce qui se passoit. Elle est accompagnée de cinq ou six dames et de deux femmes de chambre, dont l'une est Françoise. Le comte de Buchan et le frère du comte de Murray ont aussi la liberté de la voir autant qu'ils le veulent. Les lords qui l'ont en garde la tiennent fort étroitement resserrée, et, autant que je puis l'apercevoir, la rigueur est exercée, parce que la reine ne veut point, à quelque prix que ce soit, donner l'ordre de poursuivre le meurtrier, ni acquiescer, quelque chose qu'on puisse lui représenter, à abandonner Bothwell et à le renier pour son mari; qu'elle déclare constamment qu'elle veut vivre et mourir avec lui; qu'elle dit que, s'il était à son choix d'abandonner la couronne et son royaume ou le lord Bothwell, elle abandonnerait son royaume et la couronne pour vivre avec lui, et qu'elle ne consentira jamais qu'il éprouve de mauvais traitements ni qu'il ait plus de mal qu'elle-même.
«... La principale cause de la détention de la reine vient de ce que les lords voient cette vive affection de sa Grâce pour Bothwell dans l'état où elle est actuellement, et qu'ils seroient obligés d'être continuellement sous les armes.
«Les lords pensent aussi que le divorce présente, à beaucoup d'égards, les mêmes inconvénients auxquels le mariage a déjà donné lieu, et qu'une séparation seroit impossible, si la reine étoit en liberté et si elle avoit en main le pouvoir.
«... Les plus marquants des lords qui sont ici seroient, à ce que je crois, portés à prendre les voies de douceur à l'égard de sa Grâce; mais ils craignent la rage du peuple. Les femmes sont les plus effrontées et les plus furieuses contre la reine; cependant les hommes, de leur côté, sont assez fous pour qu'un étranger qui voudroit trop s'en mêler pût, en un moment, devenir victime.
«... Knox n'est point à Édimbourg, il est dans la partie occidentale. Lui et les autres ministres doivent se rendre ici à la grande assemblée. Je crains la sévérité de cet homme pour la reine, autant que celle de qui que ce soit.»
Le 18 juillet, Trokmorton écrivait encore à Élisabeth:
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«J'ai les moyens de lui faire savoir (à Marie Stuart) que Votre Majesté m'a envoyé ici pour la secourir.
«J'ai essayé aussi de lui persuader de se prêter à ce qu'on exigeoit d'elle; savoir, de ne plus regarder Bothwell comme son mari, et d'obtempérer au divorce entre eux. Elle m'a fait dire qu'elle n'y adhéreroit jamais, et qu'elle aimeroit mieux mourir. Elle se fonde sur cette raison qu'elle se croit grosse de six semaines, et qu'en renonçant à Bothwell elle se reconnoîtroit grosse d'un bâtard et avoir forfait à son honneur; ce qu'elle ne voudroit jamais faire au péril de sa vie.
«M. Knox est arrivé. J'ai eu quelques conversations avec lui, ainsi qu'avec M. Craig, l'autre ministre de cette ville.
«Je les ai exhortés à prêcher et à conseiller les voies de douceur. Je n'ai trouvé en eux qu'austérité. Je ne sais pas ce qu'ils feront dans la suite.
«... On dit hautement parmi le peuple et parmi les gens de tous les états, que la reine n'a pas plus le droit de commettre un meurtre ou un adultère qu'aucun particulier, et qu'elle est également soumise en ces points aux lois divines et humaines.»
Irritée du refus des lords confédérés qui interdisaient à Trokmorton l'entrée de Lochleven Élisabeth les jugeait sévèrement.
Elle écrivit à son ambassadeur le 6 août:
«... Nous trouvons que leurs comportements et procédés envers leur reine surpassent tout le reste, et sont si extraordinaires, que nous ne pouvons pas nous empêcher de penser, et tout l'univers sans doute avec nous, qu'ils ont en ceci été bien au delà du devoir de sujets, et qu'il doit nécessairement en résulter sur eux une tache perpétuelle et ineffaçable.»
Trokmorton insinua aux principaux des nobles le mécontentement d'Élisabeth. Les lords s'excusèrent, et persistèrent à barrer le chemin à Trokmorton. Décidés à précipiter Marie d'un pouvoir qu'elle voulait partager avec Bothwell, leur ennemi, ils comprirent qu'il ne fallait pas donner à leur reine une force de plus en lui apprenant, par un négociateur aussi délié que Trokmorton, la bienveillance de l'Angleterre.
Rebuté de nouveau, l'ambassadeur d'Élisabeth, sur l'ordre de sa maîtresse, s'adressa au parti des Hamilton. Il les encouragea à prendre les armes et à remettre Marie en liberté.
«Notre intention, lui écrivait Élisabeth, est que vous fassiez bien entendre aux Hamilton que nous approuvons leurs procédés (en ce qui concerne leur souveraine, par rapport à sa délivrance), et que nous sommes disposée à faire, sur ce point, tout ce qu'il nous paroîtra raisonnable de faire pour la reine, notre sœur.»
Mais Élisabeth, Trokmorton et les amis de Marie Stuart furent alors impuissants. Édimbourg et toute l'Écosse étaient en feu. Knox et les ministres soulevaient les fureurs de la multitude contre le meurtre et l'adultère. Les nobles se liguaient pour empêcher à tout prix la réhabilitation de Bothwell et les vengeances qui auraient suivi une restauration de la reine et de son audacieux complice.
Nommés pour gouverner le royaume par intérim, les lords du conseil agitèrent le sort de Marie Stuart. Plusieurs proposèrent des mesures extrêmes, et voulaient condamner Marie pour l'assassinat de Darnley. La majorité inclina à une décision moins rigoureuse. Elle conclut à dépouiller Marie de la royauté dont elle s'était rendue indigne. Elle était alors tellement tombée dans l'estime de l'Europe, le mépris universel l'avait tellement découronnée, que du Croc, l'ambassadeur des Guise autant que du roi de France, s'entendit avec les lords du conseil pour sauver le trône des Stuarts en l'assurant à Jacques VI. Ils députèrent à la reine Ruthven, Melvil et Lindsey, afin de la plier à leurs desseins. Marie, avertie par Trokmorton que tout ce qu'elle promettrait dans sa prison ne l'engagerait point, céda aux injonctions de ses ennemis. Sir Robert Melvil, en qui elle avait foi, lui parla secrètement dans le sens de Trokmorton. Ruthven, dont le père s'était si barbarement signalé dans l'assassinat de Riccio, était absent ce jour-là, malgré le témoignage contraire de quelques historiens. C'est Lindsey qui présenta la plume à la reine, et qui la pressa de tracer son nom au bas des actes qui lui étaient imposés. Il ajouta violemment et avec un accent qui fit tressaillir Marie, que c'était le seul moyen de racheter sa tête. Comme elle hésitait, il avança la main, et du même gantelet de fer qu'il avait envoyé de la colline de Carberry à Bothwell en signe de défi, il serra jusqu'à le meurtrir le bras de la reine trop lente à signer.
Ce fut le 24 juillet 1567 que Marie Stuart, brutalement contrainte, abdiqua en faveur de son fils, et nomma régent le comte de Murray. Le jeune prince fut reconnu roi et sacré le 29 à Stirling. Le comte de Marr le tenait dans ses bras pendant la cérémonie. Le comte de Morton à droite, le comte d'Athol à gauche, portaient l'un le sceptre, l'autre la couronne ornée du chardon. L'épée était aux mains de lord Glencairn. Knox, sorti depuis quelque temps de sa retraite, prêcha. Dans un sermon véhément, il déchaîna sur l'assemblée et sur l'Écosse tous les orages de sa solitude, il secoua toutes les torches de son fanatisme politique et religieux.
Murray, qui avait quitté précipitamment la France, se rendit à Londres, où il conféra avec les ministres d'Élisabeth. Le 11 août, il était à Édimbourg. Sûr d'être élevé à la régence par les lords presbytériens, il ne dédaigna pas de donner à son droit une sanction de plus: le vœu spontané de la reine captive. Il la visita à Lochleven. Marie, qui l'aimait encore, l'accueillit comme une espérance. Murray, dans les deux premières entrevues qu'il eut avec elle, fut sévère jusqu'à la dureté; dans la troisième il parut s'attendrir; et la reine, touchée, lui demanda tout en larmes d'accepter la régence. Elle l'en supplia en son nom et au nom de son fils. Alors Murray s'engagea à subir ce triste fardeau du pouvoir par dévouement pour elle et pour le jeune roi. Marie se crut sauvée, en échappant à l'autorité du conseil qui aurait gouverné si Murray eût refusé la régence, et Murray, heureux de son stratagème profond, s'empara de la dictature qui aurait écrasé tout autre que lui. Il s'empressa de la légitimer auprès des nobles, en déclarant qu'il la tenait de leur confiance; auprès des puissances étrangères, en alléguant qu'il avait fléchi aux prières de sa sœur; auprès du clergé presbytérien et du peuple, en jurant qu'il n'oublierait pas son premier devoir qui était envers l'Évangile. «... J'aurai soin, écrivait-il dans une proclamation célèbre, de chasser du royaume d'Écosse et de ses dépendances, tous les hérétiques et ennemis de la véritable religion du Christ.»
Pendant que ces événements s'accomplissaient à Lochleven et à Édimbourg, Bothwell se réfugia dans les Shetland. Traqué par Kirkaldy de Grange et par la haine écossaise, il recommença son ancien métier de corsaire. La mer du Nord le revit sur son brick redouté. Il fut pris enfin dans un dernier combat, dans un combat acharné, au milieu d'une tempête. Bothwell, son brigantin démâté, ses canons éteints, s'obstina contre les éléments, contre les ennemis et contre le sort. Il répondit longtemps à une formidable artillerie, par une fusillade de plus en plus faible. Ce fut seulement quand il n'y eut plus d'espoir que blessé, sanglant, il baissa son pavillon noir de pirate devant le drapeau rouge étoilé de la croix blanche, pavillon glorieux du Danemark.
Il fut condamné à une prison perpétuelle. Selon le mode le plus ignominieux de la dégradation des chevaliers, le bourreau brisa à coups de hache les éperons de Bothwell, qui fut enfermé entre les quatre murs du château de Malmoë, seul avec sa conscience et ses souvenirs, dénué de toute consolation, privé même d'un serviteur. Triste retour des choses humaines! Cet aventurier audacieux, qui croyait grandir toujours par les attentats, au lieu de vivre sur le trône, ainsi qu'il s'en était flatté, parmi les délices de l'amour et les splendeurs d'Holyrood, fut jeté dans l'humide solitude d'une forteresse. Ce qui s'entre-choqua de regrets, de révolte, de désespoir dans cette âme superbe, Dieu seul le sait! Tantôt debout à sa fenêtre, un tremblement nerveux agitait tous ses membres, tantôt accroupi sur sa natte comme un athlète terrassé, une sueur froide mouillait son visage. Il écoutait dans un farouche silence les bruits du dehors et du dedans, le pas des geôliers, le cliquetis des clefs à leur ceinture, le retentissement des armes sur les dalles des corridors et sur le pavé des cours, le cri du hibou, le gémissement du vent et des flots du Sund, le ruissellement de la pluie sur le toit, le roulement de la foudre sur les créneaux, et plus haut peut-être que toutes ces voix, la voix du sang injustement versé! Ces choses sans cesse entendues firent plus que le tuer; elles le rendirent fou.