Part 17
Bothwell, dont l'audace croissait avec l'impunité et avec l'amour désordonné de Marie, profita de tous ses avantages. Il engagea la reine à confirmer les donations faites précédemment aux nobles de son royaume, notamment à Murray et à lui-même. Il rassembla quelques jours après les principaux seigneurs de la cour à la taverne d'Ansley, où l'hydromel, le vin et l'hypocras, coulèrent en abondance dans de grands hanaps écossais d'or et d'argent. Les convives étaient illustres. On y remarquait au premier rang Morton, Maitland, Argill, Huntly, Cassilis, Sutherland, Glencairn, Rothes, Caithness, Herries, Hume, Boyd, Seaton et Sainclair. Soit peur, soit haine, soit calculs personnels, soit lâche complaisance, ils signèrent un écrit où ils désignaient pour époux à la reine l'infâme Bothwell, qu'ils déclaraient innocent du meurtre de Darnley. Murray, l'homme le plus éminent de sa patrie, se rendit à Saint-André la veille du crime, et au milieu des préliminaires que nous racontons, la rougeur au visage, il fit avec l'agrément de sa sœur un voyage en France. Il échappa donc deux fois aux horreurs de l'assassinat et au spectacle des noces maudites. La haute considération dont il était investi s'accrut de cette vertu ou plutôt de cette habileté.
«La reine est folle, écrivait à cette époque la main la plus chevaleresque de l'Europe (Kirkaldy de Grange) au duc de Bedford, les nobles sont esclaves, tout ce qui est corrompu domine maintenant à la cour. Dieu puisse nous délivrer! Bientôt la reine épousera Bothwell. Sa passion pour lui a bu toute honte. Peu m'importe, disoit-elle hier, que je perde pour lui France, Écosse et Angleterre. Plutôt que de le quitter, j'irai au bout du monde avec lui en jupon blanc.»
De Grange écrivait une seconde fois au duc de Bedford:
«La reine ne s'arrêtera pas qu'elle n'ait ruiné tout ce qui est honnête ici. On lui a persuadé de se laisser enlever par Bothwell pour accomplir plus tôt leur mariage. C'étoit chose concertée entre eux avant le meurtre de Darnley, dont elle est la conseillère, et son amant l'exécuteur. Beaucoup voudroient venger l'assassinat; mais on redoute votre reine. On me presse de me charger de la vengeance; et de deux choses l'une, ou je le vengerai, ou je quitterai le pays.»
Les choses aplanies par sa noblesse, la reine alla le 21 avril à Stirling, où résidait le jeune prince confié aux soins du comte de Marr. Le comte de Marr était l'homme le plus consciencieux de la cour, et la reine l'avait désigné entre tous pour gouverneur de son fils. Au comble de ses déréglements, la tendresse de Marie pour Jacques, quoi qu'on ait dit, était demeurée entière. Pendant son séjour à Stirling elle le recommanda de nouveau à toutes les sollicitudes du comte, elle le recommanda comme «son plus cher joïau» et fit promettre au gouverneur «de ne le délivrer sinon du consentement exprès de la reine.» Sans s'expliquer bien nettement ses craintes obscures, elle prit ainsi ses sûretés contre les exigences et les desseins possibles de Bothwell.
Tranquille comme mère, elle ne se ménagea pas comme femme et comme reine. Elle se disposait d'avance à son enlèvement. «Quant à jouer mon personnage, écrivait-elle à Bothwell, je sçais comme je m'y dois gouverner, me souvenant de la façon que les choses ont été délibérées. Il me semble que votre long service et la grande amitié et faveur que vous portent les seigneurs méritent bien que vous obteniez pardon, encore qu'en ceci vous vous avanciez par-dessus le devoir d'un sujet...»
La reine quitta Stirling le 24 avril pour retourner à Édimbourg. Elle rencontra Bothwell près d'Almond-Bridge, à l'endroit juste où Jacques V avait mené à bien l'une de ses aventures les plus romanesques et les plus périlleuses. Moins heureuse que son père, Marie continua de perdre son honneur là où Jacques avait failli perdre la vie. Bothwell menait mille cavaliers. Il ordonne d'entourer et de désarmer la faible escorte de la reine. Lui-même s'avance vers elle, s'incline avec grâce et saisit la bride du cheval de Marie. Malgré son bouillant courage, elle garde le silence et ne laisse pas échapper une exclamation soit de surprise, soit d'indignation. Huntly, Maitland et Jacques Melvil faisaient partie de la suite royale.
«Nous fûmes, dit Melvil, investis... (tous trois). On laissa aux autres la faculté de s'en aller. Dès ce moment, le comte dit qu'il épouserait la reine quand même tout le monde et elle-même s'y opposeraient. Le capitaine Blakater, dont j'étais le captif, me dit que tout cela se faisait du consentement de la reine. Le lendemain, j'eus la liberté de me retirer chez moi.»
Le comte de Bothwell regagna la route du château de Dunbar où il commandait. Il dirigeait d'une main son cheval, et de l'autre le cheval de Marie. Le comte avait, en s'adressant à elle, un air d'intelligence, de courtoisie et de triomphe modeste. Il se penchait avec une hardiesse respectueuse pour lui parler, et Marie l'écoutait en souriant. Elle était richement vêtue, dans toute la majesté d'une reine et dans toute la coquetterie d'une jeune femme. Le comte s'était paré, pour cette expédition, avec une élégance militaire. Les plus rares dentelles de Malines plissées à son cou retombaient sur son pourpoint de satin. Son manteau court, à la dernière mode, était doublé de fourrure de Russie. Sa toque de velours vert, surmontée d'une plume de héron, brillait de trois rangs de perles qu'il tenait de la magnificence de la reine. Ses bottes de cuir jaune étaient ornées des éperons d'or des chevaliers. Il portait, suspendue à un baudrier étincelant de pierres précieuses, une épée héréditaire rougie de sang anglais, l'épée de son grand-père le comte Adam Hepburn de Bothwell, qui périt en héros à la bataille de Flodden, et dont le corps fut trouvé percé de trente blessures à côté du cadavre de Jacques IV, son suzerain, qu'il avait défendu jusqu'au dernier soupir. Marie se laissait conduire avec bonheur. La flamme vive qui rayonnait de ses yeux n'était pas celle de la colère. Elle passa dix jours avec Bothwell au château de Dunbar.
La reine ne fut ramenée à Édimbourg que le 3 mai.
Le 8 mai, Kirkaldy de Grange écrivit encore au duc de Bedford. Il lui annonça que la plupart des convives de la taverne d'Ansley, désavouant leur assentiment aux projets de Bothwell, s'étaient assemblés à Stirling, et que là, dans cette capitale du jeune prince, ils avaient juré de dégager leur honneur. Les principaux de cette ligue étaient les comtes d'Argill, de Morton, d'Atholl et de Marr; les comtes de Glencairn, de Cassilis, de Montrose, de Caithness; les lords Boyd, Ruthven, Gray, Lindsey, Hume et quelques autres.
«Les points convenus entre eux, ajoutait de Grange, sont: d'abord de délivrer la reine des mains de Bothwell qui a les places fortes, les munitions et commande aux hommes de guerre; ensuite de s'emparer de la personne du prince pour veiller à sa sûreté; enfin, de poursuivre les meurtriers du roi. Ils se sont engagés, pour obtenir ces trois choses, à risquer leurs vies et leurs biens. Ils m'ont invité à m'adresser à Votre Seigneurie, pour qu'ils puissent avoir l'assistance de votre souveraine dans la poursuite de ce cruel meurtrier, qui, durant la dernière venue de la reine à Stirling, suborna quelques personnes pour empoisonner le prince...»
Les seigneurs coalisés flottaient entre la France et l'Angleterre. Du Croc, sentant que Marie ne représentait plus l'Écosse, se tournait à demi, malgré sa prudence, vers les confédérés, afin de préserver l'influence de sa cour, et de sauver plus tard la reine elle-même. Il disputait un à un les seigneurs écossais à Bedford, par des menées sourdes, par des offres d'argent, de titres, de rubans. Les confédérés ne découragèrent pas du Croc. Ils agissaient avec lui dans la prévision où Bedford leur manquerait. Mais ils évitaient de s'engager. Car, au fond, ils préféraient de beaucoup l'alliance de leurs puissants voisins à celle des Français. La religion et le territoire, ces deux éloignements entre la France et l'Écosse, étaient deux proximités entre l'Écosse et l'Angleterre.
Élisabeth, effarouchée d'abord par l'audace de lord de Grange et par la révolte des seigneurs contre leur reine, inclina peu à peu à les soutenir.
Pendant que cet orage se formait et que les confédérés parcouraient leurs fiefs, afin de préparer leurs vassaux à la guerre civile, le 12 mai, Marie déclara devant les lords de la session qu'elle avait entièrement recouvré sa liberté, et qu'elle pardonnait à Bothwell la violence qu'il avait exercée sur sa personne. Comme témoignage de sa clémence royale, elle le créa duc d'Orkney, et elle fixa au 15 mai l'époque de son mariage.
L'Écosse fut épouvantée de tant de perfidie et de tant d'audace. La reine brava tout, soit mépris de l'opinion, soit vertige de l'amour, soit que son cœur, éperdu de désirs et inassouvi, trouvât une âpre volupté dans cet immense scandale, soit que la pudeur même du crime lui fût impossible.
Bothwell, nous l'avons dit, était marié. Il avait trois femmes. Il n'y en avait qu'une de haut rang, la sœur de lord Huntly.
Marie était jalouse; elle se comparait à lady Gordon. Pour écraser sa rivale, les lettres ne lui suffisant pas, elle avait recours à la poésie.
VI.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ses paroles fardées, Ses pleurs, ses plaincts remplis de fiction, Et ses hauts cris et lamentation, Ont tant gagné, que par vous sont gardées Ses lettr' escrit' ausquels vous donnez foy; Et si l'aymez, et croyez plus que moy.
VII.
Vous la croyez, las! trop je l'apperceoy, Et vous doubtez de ma ferme constance, O mon seul bien et ma seule espérance! Et ne vous puis asseurer de ma foy. Vous m'estimez légère que je voy, Et si n'avez en moy nulle asseurance, Et soupçonnez mon cœur sans apparence, Vous défiant à trop grand tort de moy. Vous ignorez l'amour que je vous porte, Vous soupçonnez qu'aultre amour me transporte, Vous estimez mes paroles du vent, Vous dépeignez de cire, las! mon cœur, Vous me pensez femme sans jugement, Et tout cela augmente mon ardeur.
VIII.
Mon amour croist, et plus en plus croistra, Tant que vivray... . . . . . . . . . . . . . . . . .
Bothwell n'était pas si épris de sa femme que Marie le craignait. Il était surtout amoureux d'une couronne. Il gagna le comte de Huntly, qui pressa lui-même sa sœur d'accuser Bothwell d'adultère. Bothwell, au comble de ses vœux, se frappa la poitrine, s'avoua coupable; et le 7 mai, il obtint le divorce sous ce prétexte hypocrite.
Tout allait donc à souhait pour l'immortelle honte de Marie Stuart.
Les deux autres femmes que Bothwell avait séduites par un semblant de sacrement ayant été éloignées, il fut enjoint à Craig, l'un des ministres d'Édimbourg, de publier les bans de la reine et du duc d'Orkney. Craig, émule et collègue de Knox, était né, ainsi que le réformateur, au milieu de ces montagnes d'Écosse, où les courages croissent comme les arbres noueux, et où les caractères se tiennent debout comme les blocs de granit. Il résista. Mandé devant le conseil privé, il justifia sa détermination. Sommé d'annoncer le mariage, il monta en chaire, obéit; puis, après avoir rendu compte de sa conduite au peuple assemblé, il ajouta:
«... Je prends le ciel et la terre à témoin que j'abhorre, que je déteste ce mariage, aussi scandaleux qu'abominable aux yeux du genre humain. Mais puisque les grands, comme je m'en aperçois, autorisent cette union par leurs flatteries ou leur silence, je conjure tous les fidèles d'adresser leurs prières ferventes au Tout-Puissant pour qu'une résolution formée contre toutes les lois, la raison et la conscience, puisse, par la miséricorde divine, ne pas tourner à la ruine de la religion et du royaume!»
Cité encore une fois devant le conseil pour ces paroles, Craig soutint ce second interrogatoire avec une fermeté si héroïque, avec une audace si sainte, que ses juges, dans l'effroi de l'opinion publique, n'osèrent le condamner.
Tout étant préparé, le 15 mai 1567, Marie vint en personne à la cour de justice, et déclara qu'elle voulait s'unir au duc d'Orkney. Il n'y avait plus aucun obstacle légal. La cérémonie des noces se fit de très-grand matin, selon le rite réformé, dans l'une des salles du palais d'Holyrood. Marie, la nièce des Guise, la princesse catholique, épousa, sans dispense du pape, un homme perdu de dettes, de crimes et de vices, un homme qui avait trois femmes et qui était protestant. Au moment de la célébration, un oiseau noir frôla de son aile une des fenêtres; ce que tout le monde remarqua, et ce que presbytériens et catholiques interprétèrent à mauvais présage.
Les remords avaient déjà sans doute déchiré Marie. Son repentir commença sûrement avant ce jour néfaste. Mais il était trop tard pour reculer. Du Croc, qui avait refusé d'assister à cette cérémonie impie, fut mandé chez la reine quelques heures après qu'elle eut élevé Bothwell au trône. On apprit à l'ambassadeur de France, à son arrivée, qu'une scène terrible avait éclaté, la veille, dans les cabinets intérieurs. Bothwell avait voulu parler en maître, et la reine avait résisté. Poussée à bout, elle s'était emportée aux dernières violences, et elle avait demandé à cris aigus un poignard pour se tuer. «Je m'aperçus d'une estrange façon entre elle et son mary, écrit du Croc; ce qu'elle me vollut excuser, disant que si je la voyois triste, c'estoit pour ce qu'elle ne voulloit se réjouir, comme elle dit ne le faire jamais, ne désirant que la mort.»
Du Croc se tait sur le point formidable de cette discussion, tyrannique d'une part, inébranlable de l'autre. Marie aimait encore éperdument Bothwell, qui exerçait sur elle une influence ou plutôt une fascination si absolue, que les contemporains n'ont su l'expliquer par aucune autre cause que la sorcellerie. Cette fascination se brisa contre un sentiment. Bothwell avait trouvé dans Marie la femme facile à l'amour, la reine souple à toutes les compromissions, l'épouse accessible même à la pensée de l'assassinat; mais il trouva la mère armée de tout son cœur et si invincible, qu'il se vit contraint de céder. Il avait témoigné le désir d'avoir le jeune prince en sa puissance, et c'est contre cette prétention sinistre que Marie se roidit dans un effort désespéré, triomphant. Bothwell, ne pouvant renverser l'obstacle de la volonté maternelle, dissimula et attendit tout de l'avenir. Il lui échappait parfois des paroles redoutables. Il se vantait de laisser une lignée de rois. Le comte de Marr, gouverneur de Jacques, et qui nourrissait contre Bothwell la haine vigoureuse d'un homme de bien contre un scélérat tout-puissant, prit de plus en plus ombrage des projets du meurtrier de Darnley. Il craignit que le bourreau du père ne devînt le bourreau du fils. Il ne balança point à ranimer d'un souffle puissant la ligue des seigneurs mécontents de l'élévation de Bothwell.
Celui de tous les lords qui seconda le mieux le comte de Marr, et qui donna le plus de prestige à la ligue, fut Kirkaldy de Grange. Il était généreux, humain, fier avec les nobles, doux aux vaincus, secourable aux faibles. Toutes les luttes qu'il soutint si héroïquement dans les guerres civiles n'eurent qu'une cause: sa piété pour les opprimés. Il avait soif de la justice et du dévouement. C'était, du reste, un homme de guerre accompli. D'une taille admirable, d'une santé de fer, endurci aux fatigues, il supportait gaiement les rudes travaux, la faim, les insomnies. Ses campagnes sur le continent avaient attiré sur lui l'attention de toute l'Europe. Il était estimé des princes, des généraux. «C'est l'un des plus vaillants hommes de la chrétienté,» disait Henri II. Ce roi guerrier le citait sans cesse à ses courtisans comme un modèle. Il se plaisait à regarder lancer le javelot ou tirer de l'arc par de Grange, à qui tous les exercices étaient familiers, et qui n'avait pas d'égal dans la variété de ses aptitudes militaires.
Les deux passions de Kirkaldy furent l'amitié et la gloire. Dès sa jeunesse, lié à Norman Lesly, son complice du coup de main contre l'archevêque de Saint-André, il s'enferma avec lui dans le château après la mort du prélat, et ils le défendirent avec un héroïsme que l'histoire a célébré. Emmenés captifs en France, puis rendus à la liberté, ils suivirent à la guerre le duc de Guise et le connétable de Montmorency. De Grange fut encouragé et loué par ces deux illustres capitaines. Norman Lesly, qu'il aimait de toutes les forces de son cœur, périt très-jeune. Le connétable voulait surprendre Renty. Averti par ses espions, Charles-Quint accourut avec toute son armée pour protéger cette place. Le connétable, le duc de Guise et l'amiral de Coligny battirent les Impériaux, mais ils furent obligés de lever le siége de Renty.
Dans les escarmouches qui précédèrent la bataille, Norman Lesly s'avança sur un magnifique cheval. Il avait revêtu ses habits de fête et pris ses plus belles armes. Il conduisait trente aventuriers. Il salua en passant le duc de Guise, et s'élança vers une colline contre une troupe nombreuse de cavaliers ennemis. Abandonné au premier choc par les siens, il demeura avec sept braves seulement au milieu d'une mêlée furieuse. Il tua cinq ennemis de sa main, puis il se fit jour l'épée au poing, et vint tomber mourant avec son cheval à quelques pas du connétable émerveillé d'une telle intrépidité. De Grange survint. Norman lui sourit et parut un moment ranimé. Mais il perdit bientôt connaissance. Le roi ordonna de le transporter dans sa propre tente, et le fit panser par ses chirurgiens. Tous les soins furent inutiles. Il expira quelques jours après dans les bras de son cher de Grange, son meilleur ami et son émule en courage. De Grange, au désespoir, fit des prodiges de valeur pendant le reste de la campagne. Rien ne pouvait dissiper sa douleur que l'émotion du combat. Il y allait serein, mais il en revenait triste. M. le connétable lui fit un jour cet honneur d'entrer sous sa tente, et cette voix rude, austère, essaya de consoler le jeune Écossais. De Grange était admiré de tous les gentilshommes de France et particulièrement aimé du duc de Guise, qui disait: «Ce bon soldat sera un bon capitaine, car il a le cœur chaud, le bras prompt et la tête froide.»
De retour en Écosse, il se distingua contre les Anglais dans les guerres des Marches. Il vainquit un jour en combat singulier le frère du comte de Rivers à la vue des deux armées, qui suspendirent leurs opérations pour assister à ce grand duel. Il fut l'idole de cette nation mobile et belliqueuse de maraudeurs qui, de la rive écossaise, grondait plus haut que la Tweed contre la rive fertile de la vieille Angleterre, sans pouvoir jamais ni la respecter ni la conquérir. Il devint le chef épique du Border, l'effroi de Berwick, l'Achille chrétien de cette Iliade féodale et continue des frontières.
Tel était de Grange, désintéressé, brave entre tous, adoré des soldats et de l'Écosse, honoré des princes et des peuples du continent.
Le malheur de Marie Stuart fut de rencontrer toujours au-dessus de sa vie une idée sérieuse, impitoyable, et dans sa vie, des hommes de fer et de foi. Nulle séduction ne pouvait assouplir cette idée ni apprivoiser ces hommes. Le fanatisme des uns devait heurter le fanatisme des autres, et faire éclore la guerre civile. Il est vrai que la guerre civile participait de la grandeur des deux causes qui luttaient avec tant d'héroïsme et de férocité. Quelque chose de chevaleresque parmi les partisans de la reine, et je ne sais quoi d'inspiré chez les enthousiastes de la réforme, communiquaient à ces guerres un aspect imposant et sacré! Plusieurs combattaient pour des intérêts privés, et l'ambition n'était pas étrangère aux patriciens; mais les masses combattaient pour l'Évangile, et leur dévouement était sincère comme leur conviction. En Écosse, aussi bien qu'en Allemagne et en France, Dieu était au fond du cœur et du sang de ce siècle, dont c'est là l'impérissable gloire, la sombre sublimité. Temps héroïques et religieux, à envier encore plus qu'à plaindre, où chaque homme vivait et mourait pour sa vérité! La guerre civile est cruelle, elle est le déchirement de toutes les affections de la famille et de la patrie; mais sa beauté, dans ces grandes époques dont j'écris une faible page, c'est d'être électrique comme la conscience et sainte comme le sacrifice.
Où trouver un plus noble appel que celui des seigneurs écossais à leurs clans des montagnes et à leurs amis de la plaine? «Lindsey vous salue, Morish-Thomas Chattan; Lindsey vous requiert, au nom du ciel, de prendre les armes avec luy pour votre Église et vos droits.»
Voilà les rudes ennemis que Marie, cette princesse coupable, cette femme charmante, avait à combattre. Un frisson de peur glaça la présomption de Bothwell et la témérité étourdie de la reine.
Les lords confédérés réunirent plus de trois mille hommes sous leurs bannières. Leur prise d'armes fut si soudaine et ils entrèrent si vite en campagne, qu'ils faillirent surprendre Bothwell et la reine au milieu d'une fête que le comte de Borthwick leur donnait dans son château. Lord Hume qui, le premier, s'était lancé en avant avec ses vassaux, n'eut pas assez de troupes pour investir toutes les issues du château, et Bothwell, déguisé en ministre presbytérien, put s'échapper avec la reine qui avait revêtu des habits de page. Ils se réfugièrent à Dunbar, où ils assemblèrent précipitamment une armée. La reine ne voulut pas attendre les Hamilton qui lui amenaient un puissant secours. Accoutumée aux promptes expéditions, et trop confiante dans ses troupes, elle marcha résolument à la rencontre des confédérés qui s'avancèrent de leur côté sans hésitation.
Les deux armées, à peu près égales en nombre, étaient en présence, le 15 juin 1567, à Carberry-Hill. Un ruisseau torrentueux les séparait.
Les soldats des lords confédérés brûlaient du plus ardent fanatisme, et ils appelaient le combat comme le jugement de Dieu. Les soldats venus de Dunbar, entraînés par leurs seigneurs, avaient voué leurs bras à la reine, mais leurs cœurs étaient contre elle.
Le comte de Bothwell ayant frappé de son gantelet un montagnard attardé, le highlander furieux lui lança une malédiction dans son dialecte, et se perdit au milieu des hommes de son clan. Bothwell, irrité, tira sa dague, et, ne découvrant pas l'insolent confondu dans une troupe nombreuse, il se blessa à la main gauche en remettant trop vivement la lame dans le fourreau. Son sang coula, et, quoique le comte feignît de ne point s'en apercevoir, cette circonstance ne parut pas de bon augure.
D'autres symptômes alarmants d'indiscipline se manifestèrent. Bothwell, dit du Croc, qui chercha à jouer le rôle de conciliateur entre les deux partis sur le champ de bataille, Bothwell «avoyt trois pièces de campagne. Il n'avoyt un seigneur de nom, et ne se pouvoyt asseurer de la moytié des siens. Et toutefois il ne s'estonna point. Et fault que je dise que je vis un grand cappitaine parler de grande asseurance, et qui conduisoit son armée galliardement et sagement. Je m'y amusai assez longtemps, et jugeai qu'il auroyt du meilleur si ses gens luy estoient fidelles.»
Mais comme ils paraissaient flottants, Bothwell tenta de les ramener par un trait d'audace. «Il me prya de fort grande affection, ajoute du Croc, de fayre tant pour mettre la royne hors du trouble où il la voyoit, et aussy pour éviter l'effusion du sang, que je prisse la peine de dire aux aultres (aux seigneurs confédérés) que s'il y en avoyt aulcun d'eux qui voullut sortir de la troupe et se mettre entre les deux armées, encore qu'il eust espousé la royne, pourvu que l'homme fust de quallité, il le combattroyt.»
L'ambassadeur, trop avisé pour accepter une mission qui l'aurait compromis, refusa poliment, afin de garder en apparence une exacte impartialité entre la reine et les seigneurs.