Part 16
Marie arrive inopinément. Darnley, par un pressentiment mystérieux, redoute la reine en l'adorant. Il lui fait dire qu'il est malade, et on lui insinue qu'il vaudrait mieux qu'elle retournât. Marie force la porte en reine, et s'assied au chevet du jeune roi qu'agite l'émotion la plus vive. Marie cause d'abord de la santé de Darnley, puis de choses futiles, puis elle aborde le sujet grave, presque impossible.
«Vous vous méfiez de moi... Ne prétendez-vous pas avoir découvert un complot contre votre vie?
--On me l'a révélé.
--Qui?
--Lord Minto. Il affirme qu'à Craigmillar certains seigneurs ont soumis à votre signature mon arrêt de mort.»
Le faible et aveugle jeune homme ajoute qu'il ne la soupçonne pas, ni elle, ni personne; qu'il la prie seulement de ne le plus quitter.
«Il en sera selon votre souhait, dit la reine. Voulez-vous venir avec moi jusqu'à Craigmillar? Les eaux vous y seront bonnes. Nous irons en litière.
--Je vous accompagnerai si vous consentez que nous soyons, comme par le passé, compagnons de table et de lit.
--Sans doute, répond la reine; seulement, vous vous guérirez avant tout;» et en se retirant elle lui recommande le secret.
Darnley promet de le garder; pourtant il le confie à Crawford et lui en demande son avis.
«Je n'aime point tout ceci, lui dit Crawford. Au lieu de vous rendre à Craigmillar, pourquoi ne pas aller droit à Holyrood ou dans toute autre de vos résidences?
--C'est ce que j'ai pensé aussi... Mais j'irai avec elle, dût-elle me tuer.»
Voilà les principaux traits du récit de Crawford; ne confirment-ils pas sur tous les points les lettres tant contestées dont j'ai cité quelques fragments?
On comprend et l'on touche au doigt le rôle de la reine. Elle obéit à Bothwell en frémissant. Bothwell la fascine, la subjugue, la précipite. La conscience lutte en elle et la nature se révolte; mais Bothwell l'emporte.
Darnley est confiné à Glasgow. Marie accourt afin de l'en tirer. Elle ne ménage aucune séduction. Elle enivre de ses sourires et de ses regards cet enfant sensuel. Elle le connaît et se joue de ses illusions. Elle enchante sa proie afin de l'enlever. Elle amuse et endort sa victime. Elle attise la passion de ce faible et voluptueux jeune homme pour le mener au trépas.
Ah! puissé-je me tromper! mais les apparences, les probabilités sont accablantes.
Marie avait conduit à Glasgow deux personnes dévouées à Bothwell. La première était lady Reres, qui avait tant servi l'amour du comte, et qui restait auprès de Marie comme favorite pour elle, pour lui comme témoin. Car Bothwell était jaloux de la reine, et comment ne l'aurait-il pas été? «... Il sçavoit, dit un grave contemporain, qu'elle aimoit son plaisir et à passer son temps aussi bien que aultre du monde.»
La seconde personne attachée à Marie par Bothwell était Nicolas Hubert, un Français qu'on appelait Paris, du nom de sa ville natale. Cet homme, qu'un regard de Bothwell glaçait d'épouvante, et qui, par peur, consentit à entrer dans le complot contre la vie du roi, accompagnait Marie dans son voyage de Glasgow. Ce fut lui qu'elle envoya à Bothwell avec quatre cents écus et une lettre, celle du 24 janvier, si conforme à la déposition de Thomas Crawford. Après avoir fait à Paris plusieurs recommandations, elle ajouta: «... Vous dirés ensuite à monsieur de Boduell que je ne vas jamais vers le roy que Reres n'y est, et voyt tout ce que je fais.»
Paris partit, et n'oublia rien de tout ce qui lui avait été confié. Son véritable message était de demander à Bothwell et à Lethington, les deux principaux auteurs du _band_ régicide, où il faudrait loger Darnley à son retour, si c'était à Craigmillar ou à Kirk-of-Field.
Quand Marie eut reçu la réponse, et qu'elle eut appris que Kirk-of-Field était le lieu désigné, elle décida le roi à quitter Glasgow pour vivre où elle vivrait. Il se déroba à son père et aux amis de sa famille pour venir à Édimbourg sur les pas de la reine. Elle ne l'installa point à Holyrood. De concert avec Bothwell, qui s'était empressé à leur rencontre, et sous prétexte de placer le malade dans un lieu plus paisible, dans un air plus pur, elle l'établit près des ruines du couvent des Dominicains ou frères noirs, dans la maison de l'Église-du-Champ (the Kirk-of-Field). Cette maison appartenait à Robert Balfour, le séide de Bothwell, et le plus odieux des conjurés pour l'assassinat du roi. C'était une vieille et vaste demeure abandonnée, située à l'écart, à quelque distance d'Hamilton-House et de sept pauvres cottages, entre deux cimetières. Là tout était lugubre, et l'on n'entendait que le hurlement des chiens et le croassement des corbeaux.
La tristesse de Darnley redoubla.
Marie, pour le calmer, fait tendre son lit dans une pièce au-dessous de la chambre du roi. Elle est de plus en plus assidue. Tour à tour épouvanté et séduit, Darnley ne sait que flotter entre son effroi et son espérance. Il ne peut se résoudre à rien.
Un jour, le 9 février 1567, Marie s'oublie chez lui plus longtemps que de coutume. Elle le quitte très-tard. L'amour semble la retenir. Elle reste avec Darnley depuis six heures jusqu'à onze heures du soir. Cette entrevue tout entière est affectueuse, caressante. En partant, Marie sourit à Darnley et l'embrasse tendrement.
Où se rend-elle?
Est-ce dans son appartement au-dessous de celui du roi? Non. Voici, d'après la déposition de Paris, ce qui s'était passé dans cet appartement quelques heures auparavant. «La royne me dict: «Sot que tu es, je ne veux pas que mon lict soyt en cet endroyt là;» et de faict, le fist oster. Là-dessus, je pris la hardiesse de luy dire: «Madame, monsieur de Boduell m'a commandé luy porter les clés de votre chambre, et qu'il a envie d'y faire quelque chose: c'est de fayre saulter le roy en l'air par pouldre qu'il y fera mettre.--Ne me parle point de cela ceste heure cy, ce dict-elle; fais-en ce que tu vouldras.» Là-dessus, je ne l'osoys parler plus avant.»
La reine ne descend pas dans cette pièce destinée à une explosion terrible. Elle se hâte vers Holyrood, afin d'assister à la fête qu'elle donne pour le mariage de Bastien, un de ses serviteurs, avec sa première femme de chambre, Marguerite Carwood. La reine traverse les rues aux flambeaux. Elle arrive pour le bal masqué. Elle l'anime de sa présence, et cette nuit-là, Bothwell la remplacera à Kirk-of-Field.
Hay de Tallo, Hepburn de Bolton et quelques autres bandits de Bothwell; Wilson, son tailleur; Powrrye, le portier de son hôtel; George Dalgleish, son valet de chambre, s'étaient munis de fausses clefs. Toute la soirée, pendant que la reine s'entretenait folâtrement avec le roi, ils s'étaient occupés à transporter des barils de poudre dans les caves et dans la pièce qu'occupait Marie au-dessous de l'appartement de Darnley.
Paris, le domestique familier de la reine, avait été leur introducteur et leur guide. Il connaissait la maison, et la terreur que lui inspirait Bothwell l'avait fait consentir à tout.
Quelles furent les péripéties de cette nuit tragique? Les contemporains se partagent en milles controverses, et les historiens hésitent entre les diverses hypothèses.
Pour moi, voici la vérité telle qu'elle coule des sources que j'ai soigneusement dégagées de plus d'un limon, telle qu'elle jaillit de la tradition populaire que j'ai entendue au pied de l'église expiatoire bâtie sur ce funèbre lieu.
Après le départ de la reine, Darnley, qui jusque-là s'était senti égayé par l'enjouement et fortifié par le retour d'affection de Marie, retomba dans sa mélancolie habituelle. Tout était plus morne et plus menaçant sous son toit délabré, que la reine avait quitté pour les salles parfumées, éblouissantes du palais. On se réjouissait à Holyrood pendant que lui se consumait à Kirk-of-Field. Le roi souffrait de sa convalescence, de son isolement et de ses périls. Mille sombres pensées traversèrent son esprit, mille fantômes terribles assiégèrent son imagination. Rien ne révèle mieux les orages de son âme que ses dernières paroles et son dernier chant. Le prince avait été élevé par une mère qui, soit dans un intérêt religieux, soit peut-être dans un intérêt d'ambition, pour mettre son fils en une harmonie de plus avec Marie Stuart, avait enflammé sa foi et incliné sa mollesse aux pratiques les plus minutieuses. Il secoua d'abord ce joug importun et se plongea dans le torrent de tous les plaisirs. Il se montra le premier parmi les jeunes débauchés d'Édimbourg, et ses désordres, provoqués, accrus par l'indifférence de la reine, avaient indigné, scandalisé les zélés presbytériens. Depuis qu'il était malade, Henri avait eu des remords, et s'était jeté du libertinage dans la dévotion. Quand ses ennuis, ses chagrins, ses dangers l'obsédaient, son âme tremblante, désolée, à qui tout manquait ici-bas, se rattachait à Dieu par la prière, par les psaumes, et s'abritait sous le bouclier du Fort entre les forts d'Israël.
Ce soir suprême, il parla peu à Taylor. Si l'on en croit la tradition, le psautier de la Vulgate, que lui avaient enseigné sa mère et son gouverneur en haine du Psautier presbytérien, lui revint en mémoire, et il en répéta des versets au hasard. Il se mit à chanter des psaumes d'un accent doux, monotone, et Taylor lui répondit d'une voix plaintive.
La triste mélopée monta, se prolongea, baissa peu à peu et s'éteignit enfin dans le silence. Ces jeunes paupières s'étaient fermées. Le roi et le page étaient endormis sur leurs chevets.
Le sommeil du roi ne fut pas long. Le grincement des clefs dans les serrures et le bruit des portes sur leurs gonds le réveillèrent en sursaut. Il était environ minuit et demi. Inquiet, le pauvre roi appela Taylor. Lui-même, se précipitant hors de son lit, prit sa pelisse et s'avança dans les corridors du vieux manoir. Taylor suivait Henri, une petite lampe à la main. Les rares serviteurs du roi étaient gagnés au comte de Bothwell. Eux, qui étaient présents, qui n'ignoraient rien, et des lèvres de qui le murmure primitif de la tradition tomba dans l'oreille du peuple, furent sourds par subornation et par crainte aux cris de leur maître. Aucun d'eux ne se montra, aucun d'eux ne répondit. Le roi, éperdu, dans la surprise d'un réveil soudain, descendit l'escalier toujours accompagné de son page rêvant à demi. Ce fut là qu'il aperçut quelques hommes qui se glissaient et qui rampaient le long des marches. C'étaient les sicaires du comte de Bothwell, les bandits qu'il appelait «ses agneaux,» et qui allaient exécuter ses ordres. Ils s'élancèrent sur le roi et sur son page, et, après une courte lutte, ils les étranglèrent. Le meurtre consommé, ils portèrent les cadavres dans un petit verger du voisinage, se décelant eux-mêmes par une sorte d'égarement providentiel. Bothwell n'était pas avec eux. Le sinistre comte, après une apparition rapide au bal d'Holyrood, où des regards mystérieux furent échangés entre lui et la reine, avait passé dans l'appartement de Marie. La reine l'y rejoignit et s'entretint tour à tour avec Bothwell en présence d'Erskine, le capitaine de ses gardes, et avec Bothwell seul. Le comte rentré chez lui, se coucha, puis, «... sortant de son lit, dit Dalgleish, son valet de chambre, il mit ses chausses de velours: sur ces entrefaites arriva François Paris qui lui dit quelque chose à l'oreille. Le comte de Bothwell me parla comme si de rien n'étoit, et me demanda son manteau de cheval et son épée que je luy donnay.» Il couvrit son visage d'un masque, sa tête d'un chapeau rabattu à larges bords, et dans ce nouveau costume il arriva vers une heure du matin à la maison de l'Église-du-Champ. Les assassins avaient déjà transporté leur double fardeau dans le verger. Content d'avoir été prévenu, croyant sans doute les cadavres sous le toit fatal, Bothwell ordonna d'allumer la mèche préparée pour l'explosion des poudres amassées par ses soins, et la maison sauta depuis les fondements jusqu'au sommet. Bothwell contempla quelques secondes ces tristes débris, congédia ses complices, et se retira chez lui où il se recoucha. Quand George Hakit vint heurter à sa porte et lui apprendre l'attentat de la nuit, Bothwell, feignant l'étonnement et l'indignation, se leva précipitamment en criant: «Trahison!»
Cependant le lord prévôt et les magistrats étaient accourus à l'affreuse commotion qui avait épouvanté la ville entière. Ils erraient çà et là parmi les décombres, conjecturant l'assassinat et n'osant s'avouer leurs soupçons. Ce fut seulement au jour qu'un officier de police, s'étant écarté, trouva dans le verger le cadavre de Henri Darnley près du cadavre de son page. Des meurtrissures au cou et le reste du corps intact indiquèrent le genre de mort. Les deux jeunes gens gisaient l'un à côté de l'autre, et se touchaient encore dans l'éternel sommeil. Une froide pluie tombait des rameaux nus du tilleul au pied duquel ils avaient été déposés. Il n'y avait là que des hommes sévères et même durs, des soldats et des magistrats; mais un sanglot s'échappa de leurs poitrines et se prolongea dans la ville.
Le peuple nomma tout haut les coupables. Des placards accusateurs furent collés aux murs. De furieuses clameurs montèrent le jour et la nuit du fond des carrefours jusqu'au palais. Une affiche fut appliquée sous les fenêtres mêmes de la tour qu'habitait la reine. On y lisait: «Paix au doux Henri! vengeance sur la Guizarde!»
Marie se rendit à cheval d'Holyrood à la citadelle par la Canongate. Les femmes se groupèrent en foule sur son passage. Elles gardèrent un silence menaçant. L'une d'elles s'étant écriée, «Dieu sauve Votre Grâce!» une autre reprit aussitôt: «Dieu la sauve comme elle le mérite!»
Bothwell, suivi d'une troupe armée, parcourut au galop les rues encombrées d'une multitude émue, et, la main sur sa dague, il criait: «Où sont-ils les poseurs d'affiches, que cette bonne lame fasse connaissance avec leur cuir?» Escorté de sa bande féroce, il organisa la terreur du sabre dans la cité. D'aussi loin qu'ils le voyaient, les bourgeois effrayés rentraient dans leurs maisons et se barricadaient. Knox seul, inaccessible à la crainte, rendit audace pour audace.
Il réunit autour de lui tous ses fidèles presbytériens, c'est-à-dire tout Édimbourg. La foule était immense. La ville remplissait le temple. Knox, le front austère, la tête inclinée, traversa la multitude respectueuse qui attendait impatiemment sa parole. Il monta lentement dans sa chaire, se recueillit longtemps, puis éclatant comme malgré lui, l'œil en feu, le geste terrible, il fit d'une voix tonnante, à la manière des prophètes et dans les images de l'Écriture, le tableau des prostitutions de Babylone. Tout l'auditoire était haletant. Les allusions étaient transparentes. Avant de finir cette éloquente malédiction, Knox s'arrêta tout à coup, et déchirant d'horreur, de douleur, son manteau de ministre, il s'écria: «Ma patience est à bout, mes frères. Mes yeux en ont trop vu, mes oreilles trop entendu. Je ne resterai pas une heure de plus dans Sodome. Je vais vivre au fond des bois, pour n'être plus témoin de l'abomination de la désolation. Vous qui demeurez, révélez et vengez! _Reveal and revenge!_»
Après ce redoutable anathème, il descendit de sa chaire et sortit d'Édimbourg. Il se retira dans une hutte de bûcheron, où ses disciples allaient secrètement en pèlerinage. Ils en rapportaient ces passions ardentes, ces inspirations de flamme qui embrasaient le peuple, et qui allumaient de plus en plus la colère universelle contre la reine.
Ce grand jour où Knox s'enfuit au fond des bois, quelques heures après son arrivée dans la cabane du bûcheron, il s'évanouit. Nul de ses disciples ne réussit à le rappeler à la vie. Ce fut un pâtre des monts Pentlands, qui, en jouant un air du Lothian sur sa cornemuse, réveilla Knox de cet évanouissement qui passa dans toute l'Église presbytérienne pour un sommeil divin.
Tous les soirs, très-tard, il s'endormait au bruit d'une cascade de la montagne. La chute harmonieuse et monotone de cette grande nappe d'eau pouvait seule calmer l'agitation formidable de ses pensées.
La cour, d'abord inquiète de la hardiesse et de la retraite de Knox, ne tarda pas à s'étourdir dans les plaisirs.
LIVRE VII.
Marie se déplaît à Édimbourg.--Elle se rend à Seaton malgré son deuil.--La cour continue de se livrer à tous les plaisirs.--Malveillance des ministres presbytériens.--Marie Stuart se compromet de plus en plus.--Douleur de la comtesse de Lennox.--Le comte de Lennox accuse Bothwell.--Partialité scandaleuse de Marie.--Procès de Bothwell.--Acquittement.--Enlèvement de la reine.--Bothwell la conduit au château de Dunbar.--Revenue à Édimbourg, elle déclare qu'elle pardonne à Bothwell.--Elle le crée duc d'Orkney.--Elle se décide à l'épouser.--Soulèvement de l'Écosse.--Lords confédérés.--Rencontre de leur armée et de celle de la reine à Carberry-Hill.--Cartel de Bothwell.--Sa fuite à Dunbar.--Marie prisonnière.--Insultes de l'armée et du peuple.--Marie conduite à Lochleven.--Captivité.--Le comte de Murray régent.--Bothwell au château de Malmoë.--George Douglas.--Le petit Douglas.--Évasion de la reine.--Guerre civile.--Bataille de Langside.
Marie n'eut pas la constance de rester enfermée quarante jours dans son palais tendu de noir, sans autre lumière que celle d'un flambeau, selon le cérémonial des reines d'Écosse devenues veuves. Dès la première soirée elle fit ouvrir ses fenêtres, et dès la seconde semaine elle s'en alla à Seaton, château du lord de ce nom. Bothwell l'y accompagna avec l'archevêque de Saint-André, les comtes d'Argill, de Huntly et de Lethington. Il n'y eut qu'un cri à Édimbourg. L'ambassadeur de France courut sur les traces de la reine et la fit revenir à Holyrood.
Mais elle s'y ennuya et s'y déplut au milieu de tous ces citadins ennemis. Elle retourna bientôt à Seaton avec la cour. On y mena joyeuse vie. Ce ne furent que chasses aux faucons, tirs à l'arbalète, amusements de toute espèce, soupers exquis mêlés de chants, de musique, de vins de France. Ces soupers se prolongeaient bien avant dans la nuit. Les ministres que Knox avait laissés à Édimbourg, et que son âme agitait de loin, comme la tempête agite les arbres, exagéraient encore dans leurs récits ce qui se passait à Seaton. Ils disaient que la cour se plongeait de plus en plus dans toutes les voluptés et dans toutes les ivresses. Ils racontaient des excursions amoureuses de la reine sur les brigantins de Guillaume et d'Edmond Blakater, de Léonard Robertson et de Thomas Dikson, pirates dévoués à Bothwell, avec qui elle s'embarquait sans souci de l'opinion de son peuple et des jugements de Dieu. Ils ajoutaient tout bas, et les cheveux se dressaient sur toutes les têtes, comment l'appartement de Bothwell communiquait, par un escalier dérobé, à l'appartement de Marie, et quelles nuits de débauche terminaient des journées de délices.
Ces récits, quelquefois vrais, souvent faux ou exagérés, ulcéraient les cœurs et ameutaient les haines populaires contre Marie.
Elle semblait du reste chercher toutes les occasions de se nuire à elle-même.
Elle n'avait pas craint de voir le cadavre de celui qui fut son époux et qui l'avait tant aimée. Le mort, selon la superstition du moyen âge, ne tressaillit pas et ne vomit pas l'écume, ainsi qu'il arriva lorsque Richard _Cœur de lion_, après sa révolte, vint s'agenouiller au tombeau de son père. Non, Marie put regarder froidement le pâle Darnley, il demeura immobile; mais toute conscience murmura contre la reine. Elle ne manifesta ni douleur, ni plaisir. Elle fit enterrer Darnley sans pompe près de Riccio, comme si elle eût voulu donner satisfaction à son favori, en lui envoyant pour compagnon silencieux le prince qui avait été son assassin.
Le crime de Bothwell et de ses complices remplit l'Écosse d'effroi et d'indignation. L'Europe même s'émut. Elle s'efforça de séparer la cause de Marie de celle du meurtrier. Mais Marie ne le permit pas. Après avoir immolé son honneur et sa conscience à celui qu'elle aimait, elle lui sacrifia sa renommée. C'était le démon du Midi transporté dans le Nord, Astarté avec toutes ses ardeurs et tous ses philtres sous les lambris féodaux d'Holyrood.
La comtesse de Lennox expiait à la Tour de Londres le mariage de son fils. C'est là qu'elle reçut l'affreuse nouvelle. Son cœur faillit se briser. Il existe encore une lettre de Cecil à sir Henry Norris, dans laquelle est retracée au vif cette grande douleur maternelle.
«Sa Majesté a envoyé hier milady Howard et ma femme à lady Lennox, afin de lui apprendre son malheur. On n'a pu la garantir, malgré tous les ménagements qui ont été pris, du désespoir où ce crime horrible devait la plonger. Le doyen de Westminster et le docteur Hinck sont restés avec elle cette nuit dernière. J'espère que Sa Majesté sera touchée de compassion pour cette infortunée lady, à laquelle nulle créature humaine ne peut refuser un sentiment de pitié.»
Le 24 mars 1567, le père de Darnley, le comte de Lennox, non moins désolé que la comtesse sa femme, accusa Bothwell de régicide. On s'empressa de convoquer le tribunal et de fixer le jugement au 12 avril. Le comte de Lennox sollicita un délai plus long, afin de rassembler ses preuves et de mieux démontrer la culpabilité de l'accusé. On rejeta cette demande si juste, et la date du 12 avril fut maintenue.
Ce jour-là, dès le matin, la Tolbooth, un prétoire et une prison à la fois, un sombre et double monument, fut entourée par trois cents arquebusiers. Le comte de Bothwell parut dans Édimbourg étonnée, à la tête de cinq mille hommes d'armes que sa faveur avait réunis. Marie, en cette conjoncture, n'épargna ni argent, ni promesses, ni encouragements. Les plus puissants seigneurs s'exécutèrent de bonne grâce, les uns par ambition, les autres par cupidité, quelques-uns par crainte. La terreur inspirée d'abord par Bothwell et sa bande avait redoublé. Elle régnait dans le château d'Holyrood, dans les rues, dans la salle où siégeaient les jurés, tous choisis parmi la haute noblesse, et présidés par le grand justicier du royaume, le comte d'Argill.
Bothwell se rendit à la Tolbooth, entre Maitland et Morton, monté sur un magnifique cheval harnaché et caparaçonné comme celui d'un roi. C'était un don de Marie. Un frisson d'horreur courut dans la multitude, quand elle eut reconnu que le cheval avait appartenu au pauvre Henri Darnley. Bothwell passa sur la place du château. La reine, d'une des fenêtres de sa tour où elle était avec ses dames, lui fit un geste de tendresse que du Croc, l'ambassadeur de France, surprit avec déplaisir. Le comte, en arrivant au tribunal avec sa suite, trouva ses amis et ceux de la reine qui en remplissaient tous les abords, toutes les salles. Il se présenta fièrement à ses juges, et, après les avoir salués, il dirigea ses regards, en souriant ironiquement, vers le fauteuil réservé à son accusateur. Ce fauteuil était vide. Le malheureux Lennox, averti de l'appareil de forces déployé par son ennemi, s'abstint de paraître. Seulement un de ses vassaux se leva, protesta au nom de son maître, et réclama un ajournement. Un juré appuya le sursis d'une voix faible. Tous ses collègues étaient gagnés ou intimidés. Ils n'accédèrent pas à ce vœu d'un père si indignement outragé et bravé. Ils violèrent toutes les lois divines et humaines, la nature et l'équité tout ensemble, en prononçant un verdict d'acquittement. Il y eut dans le texte du jugement une sorte d'ambiguïté et d'hésitation où la honte se trahissait. Le jury déclarait que là où il n'y avait pas d'accusateur, il ne pouvait y avoir de condamné. Odieux sophisme pour échapper à la nécessité, à la convenance d'un sursis contre un scélérat effronté que tous, même ses partisans avoués, déclaraient entre eux coupable du régicide.