Histoire de Marie Stuart

Part 15

Chapter 153,887 wordsPublic domain

Pour luy aussi j'ay jetté mainte larme: Premier quand il se fist de ce corps possesseur, Duquel alors il n'avait pas le cœur. Puis me donna une aultre dure alarme Quand il versa de son sang mainte dragme Dont le grief mal me vint lesser doleur Qui m'en pensa oster vie, et frayeur De perdre, las, le seul rempart qui m'arme.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

D'amant, le comte de Bothwell devint bientôt le maître de Marie. Elle l'aima éperdument, sans souci d'elle-même ni de sa renommée. Elle ne se donna plus la peine de cacher son aversion pour le roi. Le malheureux et coupable prince ne fut pas seulement annulé, il fut abreuvé d'outrages. «... Il se promenoit toujours seul de côté et d'autre, dit Melvil, tout le monde voyant qu'on regardoit comme un crime de l'accompagner.»

Riccio était bien vengé!

Accoutumé à la voix des flatteurs, nourri de futiles conversations de galanterie et de poésies licencieuses, incapable d'application, de fermeté, d'audace; préoccupé uniquement des modes d'Italie, d'Espagne, des belles manières de France; indigne de l'épée et du sceptre, trop pesants pour son bras, Darnley était mal préparé aux adversités.

Haï de Marie, méprisé de tous ceux qu'il avait trahis après la mort de Riccio, il ne parlait, dans son désespoir, que de s'expatrier et de quitter un royaume où il était abhorré.

Il souffrait avec un orgueil de race et les évanouissements d'une faiblesse lâche tout ce qu'un homme peut souffrir.

Il savait que la reine était à un autre, et, s'il eût pu douter du déshonneur qu'elle lui infligeait avec éclat, les regards moqueurs, les sourires équivoques des nobles l'auraient éclairé. Il vivait d'insultes et les dévorait en silence. Le temps des récriminations était passé pour lui. Nul ne lui permettait plus de se plaindre. Sa couronne d'emprunt était devenue une couronne d'épines. Elle n'était plus même un ornement pour sa tête, elle était une honte ajoutée à toutes les autres. Il était raillé comme homme et bafoué comme roi. Encouragés par Marie, les courtisans ne se levaient plus en sa présence. Tamworth, un ambassadeur d'Angleterre, refusa un passeport que Darnley avait signé. Le nombre des chevaux et des équipages du pauvre jeune roi fut réduit jusqu'à la parcimonie; sa vaisselle d'or lui fut retirée; et ses officiers, jusqu'à ses serviteurs, devinrent les instruments de Bothwell.

Le comte de Bedford écrit à Cecil, le 3 août 1566:

«La reine d'Écosse et son mari sont ensemble comme ci-devant, et même encore pis; elle mange rarement avec lui; elle n'y couche jamais; elle ne se tient point en sa compagnie, et elle n'aime point ceux qui ont de l'amitié pour lui. Elle l'a tellement rayé de ses papiers, que lorsqu'elle est sortie du château d'Édimbourg pour aller au dehors, il n'en savoit rien. La modestie défend de répéter ce qu'elle a dit de lui, et cela ne seroit pas à l'honneur de la reine. Un nommé Pickman, marchand anglois, qui avoit un épagneul assez beau et excellent nageur, le donna à M. Jacques Melvil; celui-ci, voyant que le roi se faisoit un grand plaisir d'avoir de ces sortes de chiens, le donna au roi. La reine, à cette occasion, fit des reproches terribles à Melvil, l'appela fourbe et flatteur, et lui déclara qu'elle ne pouvoit point avoir de confiance en celui qui offrait des présents à un homme qu'elle n'aimoit point.»

Le page de Darnley, Taylor, lui resta seul fidèle.

Taylor était un adolescent timide et dévoué. Ses mœurs étaient plus douces et son âme plus sensible qu'il ne convenait, pour son bonheur, dans ce rude siècle et chez le peuple où il vivait. L'affection de ce jeune homme pour le roi avait grandi avec les infortunes de son maître. Taylor s'était attaché d'une étreinte désespérée à Darnley malheureux, comme ces lierres qui nouent avec plus de tendresse leurs souples bras autour des troncs à moitié desséchés.

Darnley souffrit cruellement au château de Stirling pendant le baptême de son fils (17 décembre 1566). La crainte de la risée publique l'empêcha de paraître à la cérémonie. Bothwell, bien que presbytérien, fut l'ordonnateur de cette cérémonie, où la catholique Marie lui sourit avec amour. Darnley ne se montra pas et s'enferma chez lui, ulcéré comme roi, car un sujet l'éclipsait partout; comme époux, car ce sujet insolent était son rival heureux; comme père, car celui qui désormais allait veiller sur le berceau de l'enfant royal était un ennemi sans scrupule, sans entrailles, sans frein.

Marie alors s'agitait au milieu d'une tempête de sentiments, de passions et de goûts qui troublait toute la cour.

Elle avait mené à Stirling sa troupe de bouffons conduite par Bastien, qui représentait le chef des satyres. Cette troupe, dans une soirée donnée par la reine, entra précédée et suivie de musiciens et de chanteurs qui charmèrent d'abord par l'harmonie de leurs accords. Mais bientôt l'attention fut absorbée par les satyres, qui, secouant leurs queues et gesticulant d'une manière grotesque, caricaturèrent les façons anglaises. Cette scène burlesque commença à un signal de Bastien, soit ordre secret, soit fantaisie de mime, soit instinct subit de haine, soit pétulance de gaieté française contre les habits rouges. Les ambassadeurs d'Élisabeth et leur cortége furent violemment irrités d'une telle irrévérence. Lord Hatton déclara que, sans son respect pour la reine, il eût percé Bastien de son épée. Le comte de Bedford et Marie Stuart n'apaisèrent pas facilement le tumulte et la colère des Anglais de distinction qui se disaient insultés.

En même temps qu'elle s'abandonnait à ces légèretés, Marie était souvent triste jusqu'aux larmes et aux sanglots. Elle demeurait épouvantée de l'audace de ses ennemis et du meurtre de Riccio, que rien n'effaçait de son souvenir. Parfois on la voyait traverser les allées du parc, et marcher pensive dans les lieux solitaires; parfois elle sortait de ces découragements par de brusques élans vers le plaisir, suspendue tantôt aux déclarations de Bothwell, tantôt à ses récits. Elle errait avec lui, aux moindres pâles rayons, sous les sapins aimés de Jacques V. Mais soit dans les fêtes qu'elle imaginait, soit dans ses douleurs muettes, soit dans ses promenades, soit dans ses entretiens, elle ne pouvait oublier le crime de son mari. Son ressentiment contre Darnley lui montait par bouffées dans la poitrine, et elle l'exprimait sous toutes les formes sans jamais chercher à le dissimuler. Tout le monde était frappé de ces inconvenances de la reine. Le comte de Bedford, envoyé par Élisabeth à la cérémonie du baptême, et qui semblait dévoué de cœur à Marie Stuart, la supplia, au nom de l'honneur, au nom des intérêts les plus chers, de ménager le roi, et d'être plus circonspecte devant la cour. Marie Stuart le remercia de ses bonnes intentions, mais elle continua de se compromettre de plus en plus.

Le comte de Bothwell était le tyran de Marie et de l'Écosse. Il élevait, il abaissait, à son gré, les seigneurs. Il disposait de toutes les fortunes. Personne n'osait agir ni même parler à son détriment. Il tenait dans ses mains la destinée de chacun, et toute ambition était forcée de compter avec lui. Il était la source des grâces, le tentateur des consciences, le corrupteur des âmes. Les honnêtes gens qui n'étaient pas à sa discrétion désiraient-ils se voir, se concerter, se communiquer leurs craintes, il leur fallait se rencontrer la nuit. Ils étaient entourés d'espions. Le comte, même devant Marie, se portait à des violences qui allaient jusqu'à l'assassinat. Un jour, dans la chambre de la reine, il eut une discussion avec Lethington, dont il craignait les trames et dont il haïssait l'esprit. Irrité par la contradiction froide, polie, de son adversaire, il tira son poignard, et, se précipitant sur lui à l'improviste, il l'aurait tué infailliblement, si Marie ne se fût jetée entre eux.

Il ne reconnaissait plus ni droit ni loi. Son caprice l'emportait à toutes les extrémités. Il ne respectait aucune bienséance: sa joie était de les braver toutes. Il dédaignait le peuple comme un vil troupeau, et il abhorrait les ministres du presbytérianisme comme des censeurs implacables. Il était absolu avec la reine, plein d'insolence avec le roi et de hauteur avec les lords. Son nom seul était un effroi: «Nom si fatal, dit un vieux historien, qu'il n'y a plume de milan assez noire pour l'inscrire aux fastes de l'Écosse!»

Cependant d'autres humiliations atteignirent Darnley, et achevèrent de l'accabler.

Un matin, après que la cour fut revenue au château d'Holyrood, étant rentrée par une porte des jardins, il allait gravir quelques degrés pour gagner son appartement, lorsqu'il sentit tomber sur sa toque et sur ses épaules plusieurs poignées de poussière. Il leva les yeux et vit deux têtes qui se retiraient vivement d'un croisillon. Le roi poussa un cri de rage, et s'élança vers l'étage supérieur. Il ne trouva personne. Les maladroits ou les coupables s'étaient enfuis par les corridors du labyrinthe royal. Était-ce un hasard? était-ce une insulte? Darnley ne douta pas que ce ne fût un nouvel affront suscité par ses ennemis. Il redescendit furieux, désespéré. Des rumeurs d'enthousiasme, le bruit, le mouvement des gardes, des seigneurs et de leur suite, attirèrent son attention. Il regarda par la fenêtre sur la grande cour. Bothwell s'avançait au milieu de ses partisans. Les plus fiers barons tendaient en souriant la main au favori: tout le reste s'inclinait avec respect et faisait retentir l'air d'acclamations redoublées. Penché sur la crinière de son cheval, Bothwell saluait et remerciait tour à tour. Le cheval de la reine, richement caparaçonné, attendait au pied de l'escalier. Bothwell sauta à terre, pénétra dans le palais, et ramena bientôt la reine. Il l'aida courtoisement à se mettre en selle, s'y mit lui-même, et ils partirent, accompagnés de quelques amis seulement, pour le château d'Alway. Le roi, consumé d'amour, de jalousie et de honte, ordonna de lui préparer deux chevaux, et suivit avec Taylor la reine et Bothwell. Il arriva quelques minutes après eux à Alway. Dès que la reine l'aperçut, un nuage de sombre ennui couvrit son visage. Elle ne put même dissimuler son irrésistible répulsion, et voulut repartir sans retard pour Édimbourg.

Darnley demeura longtemps immobile et comme foudroyé à la place où la reine l'avait regardé avec mépris en retournant sur ses pas pour le fuir.

Cette injure silencieuse fut la dernière goutte qui fit déborder le vase trop plein de fiel et de pleurs.

Fatigué d'outrages, Darnley se décida enfin à se retirer chez son père, le comte de Lennox. Après un court séjour à Holyrood, il s'éloigna navré d'Édimbourg, car il aimait la reine. Il parcourut, morne et désolé, le vieux chemin mal tracé à travers un pays sauvage, couvert de joncs, de bruyères, accidenté de petites montagnes, éclairé par les reflets blafards des étangs et des marécages. Il n'avait pas fait plus d'une lieue qu'il éprouva de violentes coliques et des déchirements d'entrailles intolérables. Il continua, presque expirant, jusqu'à Glasgow. Les plus habiles médecins furent appelés, et l'un d'eux, Jacques Abernethy, déclara que Darnley était empoisonné. Tous les secours de l'art furent employés, et sauvèrent à demi le pauvre roi. On accusa Marie d'avoir versé elle-même le poison. C'était une calomnie de l'opinion et une erreur de la science. Le roi n'était malade que de la petite vérole.

Dès cette époque, il est vrai, la reine, dans tout le feu de son amour pour Bothwell et de sa haine contre Darnley, s'était liée étroitement aux lords ennemis du roi, à Murray, à Morton, à Huntly, au comte de Lethington: Argill était l'un des plus violents après Bothwell.

Marie les vit à Craigmillar, aux environs d'Édimbourg, où elle s'était retirée pour se distraire un peu de ses luttes intérieures. Mais elle ne trouvait nulle part la paix. Au château de Craigmillar comme à Holyrood on remarqua sa tristesse. Elle secouait en vain sa chaîne d'épouse, cette chaîne ne se brisait pas. Elle pouvait bien être la maîtresse de Bothwell, elle ne pouvait devenir sa femme. De là son abattement. «La maladie de la reine, écrivait du Croc à l'archevêque de Glasgow, consiste principalement dans un chagrin profond qu'il est impossible de lui faire oublier. Elle ne fait que répéter ce mot: «Je voudrais être morte!»

Les lords confédérés, témoins de la douleur de la reine, et tous intéressés à la captiver par ambition, la pressèrent de consentir à deux coups d'État: le divorce, puis l'exil du roi. Elle ne répondit que par des soupirs, que par le vague projet de se réfugier en France, et de confier à Darnley le gouvernement de l'Écosse. «Madame, s'écria le comte de Lethington, nous, les principaux de votre noblesse et de votre royaume, nous ne le souffrirons pas. Nous trouverons certainement le moyen de délivrer Votre Grâce de cet homme... Milord Murray, ici présent, n'est pas moins scrupuleux comme protestant que vous comme papiste, et je suis sûr pourtant qu'il regardera ce que nous ferons à travers ses doigts, et ne dira rien.»

A cette avance voilée, mais terrible, la reine, loin de blâmer, loin de s'indigner, s'enveloppa dans une maxime générale qui était déjà comme une tolérance anticipée de l'assassinat. Elle dit qu'il valait mieux remettre les choses dans la main de Dieu, que de rien essayer dont elle pût se repentir plus tard. «Mais, répondit Lethington, encouragé par l'air de Marie et la mollesse de sa parole, laissez-nous agir, madame, et mener l'affaire. Votre Grâce n'en verra que de bons effets, et le parlement approuvera tout ensuite.»

La fameuse et secrète conférence de Craigmillar ne demeura pas stérile. Les hommes qui en faisaient partie passaient vite de la pensée à l'action. Ils ne perdirent pas de temps.

Bientôt le _band_ pour l'assassinat de Darnley fut rédigé par sir James Balfour, consenti par Bothwell, Lethington, Huntly, Argill. Morton refusa de signer par prudence, Murray par prudence et par conscience. Les scrupules pieux de Murray, autant que son habileté supérieure, l'écartèrent toujours de toute participation directe au meurtre. Le meurtre accompli, il en recueillait les fruits. C'était un presbytérien ambitieux dont un rayon religieux traversait la sagesse profane, égoïste et politique. Cette nuance de l'âme de Murray ne doit pas être omise, car elle se réfléchit dans toute la suite de sa vie.

Ainsi, la reine connaissait le plan homicide et régicide dressé contre son mari. Quelle mesure prit-elle? Aucune. Loin de combattre les lords conjurés, elle était la maîtresse de l'un d'eux, et l'amie de tous les autres!

A ce moment solennel de sa destinée, la pente sur laquelle elle cherche vainement à s'arrêter est devenue trop rapide. Poussée par Bothwell, elle y fait un pas décisif et glisse jusqu'à l'abîme.

On sait que Darnley était malade chez son père.

Elle quitta inopinément Holyrood et se hâta d'arriver à Glasgow, sous prétexte de soigner le roi. Il fallait le ramener à Édimbourg, où il ne serait plus sous la surveillance paternelle, où il serait livré tout entier à ceux qui avaient résolu sa mort.

Voici quelques pages des lettres que Marie écrivait jour par jour à Bothwell:

«Quand je fus partie du lieu (Édimbourg) où j'avais mon cœur, jugez de mon estat, puisque j'étois comme un corps sans ame, qui a été cause que jusqu'à la disnée je n'ay pas tenu grand propos. Aussy personne ne s'est voullu avancer, estimant bien qu'il n'y faisoit bon.

«... Nul des habitants (de Glasgow) n'est venu à moy, qui faict que je croys qu'ils sont d'avec celui-là (le comte de Lennox), et puis ils parlent en bien, au moins, du fils. Davantage je n'aperçoys aucuns de la noblesse oultre ceulx de ma suyte.

«... Il dit (le roi) qu'il se trouvoit si joyeux de me voir, qu'il pensoit mourir de joye. Cependant il étoit peiné de ce que j'étois ainsi pensive. Je m'en allay souper. Il me prya de retourner: ce que je fis. Il me déclara son mal, ajoutant qu'il ne vouloit pas faire de testament, sinon cettuy-seul, c'est qu'il me lesseroit tout.

«... Que si je puis obtenir pardon, m'a-t-il dit encore, je promets ci-après de ne vous plus offenser. Je ne vous demande plus rien, sinon que nous ne faisions qu'une table et qu'un lit comme ceulx qui sont mariez. A cela si vous ne consentez, jamais je ne seray remis sus. Je vous prie me faire entendre ce que vous aurez délibéré; car Dieu sçait quelle peine je porte de ce que j'ai faict de vous une idole, et que je ne pense à autre chose qu'à vous.

«... Il advoue (le roi) qu'il estoit averti par Minto qu'on disoit qu'un du conseil m'avoit aporté des lettres, afin de les signer pour le faire mettre en prison; voire s'il n'obeyssoit, pour le tuer.

«... Il désiroit fort que j'allasse loger en son hostel; ce que j'ay refusé, lui disant qu'il avoit besoing de purgation et que cela ne se pourroit fayre. Je dis que je le menerois avec moy à Craigmillar, afin que là les médecins et moi le peussions secourir, et que je m'esloignasse de mon fils. Il respondit qu'il estoit prest d'aller où je voudrois, pourvu que je le rendisse certain de ce qu'il m'avoit requis.

«... Il ne vouloit pas permettre que je m'en allasse, mais désiroit que je veillasse avec luy.

«... Je ne l'ay jamais vu mieux, ni parler si doucement. Et si je n'eusse appris par l'expérience combien il avoit le cœur mol comme cire, et le mien dur comme diamant, et lequel nul trait ne pouvoit percer, sinon décoché de vostre main, peu s'en est fallu que je n'eusse eu pitié de luy. Toutefois, ne craignez point.

«Le roy me requiert que je luy donne à manger de mes mains. Or, vous n'en croyez pas par delà rien davantage pendant que je suis icy.

«... Il n'a pas été beaucoup rendu difforme... Je n'approche pas près de luy, mais je m'assieds en une chaise à ses pieds, luy étant en la partie du lit la plus éloignée... Je viens à ma délibération odieuse: Vous me contreignez de tellement dissimuler que j'en ai horreur, vû que vous me forcez de ne jouer pas seulement le personnage d'une traistresse. Qu'il vous souvienne que si l'affection de vous plaire ne me forçoit, j'aimerois mieux mourir que de commettre ces choses; car le cœur me saigne en icelle. Bref, il ne veult venir avec moy sinon sous cette condition, que je lui promette d'user en commun d'une seule table et d'un même lit comme auparavant, et que je ne l'abandonne si souvent; que si je le fais ainsi, il fera tout ce que je vouldray et me suivra.

«... Je ne m'esjouis pas à tromper celuy qui se fie en moy. Néanmoins vous me pouvez commander en tout. Ne concevez donc point de moy aucune sinistre opinion, puisque vous-même êtes cause de cela: je ne le ferois pas contre luy par une vengeance particulière.

«... Je ne l'ai pas vu cette après disnée, parceque je faisois votre brasselet auquel je ne puis accommoder de la cire: car c'est ce qui défaut à sa perfection. Et encore je crains qu'il n'y survienne aultre inconvénient et qu'il soit reconnu... Avisez que personne de ceux qui sont icy ne le voye... faites-moy entendre si vous le voulez avoyr, et si avez affaire de quelque peu plus d'argent, et quand je dois retourner, et quel ordre je tiendray à parler à luy (Darnley); il enrage quand je fais mention de Lethington, de vous et de mon frère.

«Je ne pense que choses fâcheuses, mon cher amy, puisque pour vous obeyr je n'espargne ni mon honneur, ni ma conscience, ni les dangers, ni même ma grandeur, quelle qu'elle puisse être: je vous prie que le preniez en la bonne part et non selon l'interprétation du faux frère de votre femme, auquel je vous supplie aussy n'ajouter aulcune foy contre la plus fidelle amye que avez eû ou que vous aurez. Ne regardez point à celle (lady Gordon) de laquelle les feintes larmes ne vous doivent être de si grand poids que les fidelles travaux que je souffre, afin que je puisse mériter de parvenir en son lieu: pour lequel obtenir je trahi voire contre mon naturel ceux qui m'y empescheroient. Dieu me le veuille pardonner!

«... Encore que je n'oye rien de nouveau de vous, toutes fois, selon la charge que j'ai reçue, j'ameine l'homme avec moy lundy à Craigmillar.

«... Aymez-moy.

«Comme... la tourterelle qui est sans compagnon, ainsi je demeurerai seule pour pleurer votre absence, quelque briefve qu'elle puisse être. Cette lettre plus heureuse que moy ira ce soir où je ne puys aller.»

De tels fragments ne prouvent que trop la participation de Marie Stuart au meurtre de Darnley. Ils sont tirés des lettres trouvées après la fuite de Bothwell dans une cassette d'argent où l'initiale _F._, surmontée d'une couronne, était gravée plusieurs fois. Cette cassette, que M. le duc d'Hamilton conserve comme une relique héréditaire, Marie Stuart la tenait de François II et l'avait donnée à Bothwell. Il y avait déposé le _band_ pour l'assassinat de Darnley avec deux contrats de mariage, huit lettres galantes et des sonnets amoureux de Marie.

Aucun des originaux de ces pièces n'existe maintenant. Les seigneurs compromis dans le _band_ et qui l'avaient signé, s'empressèrent de le livrer aux flammes et d'anéantir ainsi la preuve irréfragable de leur complicité. Plus tard Jacques Ier, devenu roi d'Angleterre, fit disparaître les contrats, les lettres et les sonnets qui déshonoraient sa mère; il les rechercha partout pour les brûler.

Les lettres surtout sont d'une haute importance historique.

Elles furent écrites par Marie Stuart en français avec ce tour vif, naturel, passionné qui distingue le génie impétueux et léger de la reine d'Écosse. C'est sous cette forme qu'elles furent produites aux conférences d'York et de Hampton-Court; sous cette forme qu'elles consternèrent les amis de Marie, et qu'elles réjouirent ses ennemis. «Lorsque Murray eut remis à Élisabeth les pièces du procès, dit Melvil, elle en eut un bonheur extrême et elle sentit un profond contentement du déshonneur de Marie Stuart.»

Plus tard, les originaux disparurent. Il ne resta des lettres que trois traductions en écossais, en latin et en anglais. La traduction latine, qui avait été faite sur l'écossais, fut elle-même traduite en français, de sorte que les lettres actuelles ne sont pas les lettres primitives, mais la version de troisième main des lettres de Marie Stuart. C'est ce qui explique leur infériorité de charme, de talent, de style, si on les compare aux autres lettres de la reine d'Écosse.

Elles ont même été déclarées apocryphes par George Chalmers, William Tytler, Withaker, Goodall, Lingard et le prince Labanoff. M. Fraser Tytler ne se prononce pas. Elles ont été reconnues authentiques par les trois grands historiens de France, d'Angleterre et d'Écosse: de Thou, Hume, Robertson, auxquels il faut ajouter Sharon Turner, Hallam, Malcolm, Laing, Raumer, Philarète Chasles, l'humoriste, l'éloquent et spirituel professeur, enfin M. Mignet, qui, dans une série d'articles excellents, a su tempérer, par la réserve la plus prudente, une haute, curieuse et savante critique.

Après avoir pesé les raisons qui valent mieux que les noms propres, mon opinion n'est pas douteuse sur ces lettres. Je les crois altérées dans la forme, mais aussi je les crois vraies au fond, d'une vérité que les vieux historiens ne soupçonnaient pas et que le temps a dévoilée. J'aurais voulu les trouver fausses. L'évidence m'a vaincu. Tout l'enchaînement de la conduite privée et publique de la reine, tous ses actes, toutes ses paroles, démontrent l'authenticité de ces lettres. Le plus irrécusable témoin contre Marie, c'est elle-même.

Les preuves abondent.

Et d'abord, comment n'être pas frappé de la coïncidence de ces lettres avec une relation de Crawford, le gentilhomme le plus loyal de la petite cour du comte de Lennox? Cette relation, écrite de la main de Crawford et déposée aux archives d'Angleterre sous l'étiquette de _Cecil_, raconte la principale entrevue de la reine et de Darnley à Glasgow.