Histoire de Marie Stuart

Part 14

Chapter 143,839 wordsPublic domain

Lord Ruthven rentra dans le cabinet de la reine où la table avait été relevée. Il s'assit, et demanda un peu de vin. La reine s'emporta contre cette insolence. Ruthven répondit qu'il était malade, et se versa lui-même à boire dans une coupe vide, celle de Riccio peut-être, puis il ajouta: «Nous ne voulions pas être gouvernés par un valet. Voici votre mari. C'est lui qui est notre chef.--Est-ce vrai? répliqua la reine, doutant encore de la mort de Riccio.--Depuis quelque temps, vous vous étiez donnée à lui plus souvent qu'à moi, dit Darnley.» La reine allait lui répondre, lorsque vint un de ses officiers auquel elle demanda aussitôt si on avait conduit David en prison, et où? «Madame, il ne faut plus parler de David, car il est mort.» Alors la reine poussa un cri, puis se tournant vers le roi: «Ah! traître, fils de traître, lui dit-elle, voilà la récompense que tu réservais à celui qui t'a fait tant de bien et tant d'honneur! Voilà ma récompense à moi, qui, par son conseil, t'ai élevé à une dignité si haute! Ah! plus de larmes, mais la vengeance! Je n'aurai de joie que lorsque ton cœur sera aussi désolé que l'est aujourd'hui le mien.» En achevant ces paroles, la reine s'évanouit.

Tous les amis qu'elle avait à Holyrood s'enfuirent en désordre; le comte d'Atholl, les lords Fleming et Levingston s'échappèrent par un couloir obscur. Les comtes de Bothwell et de Huntly se laissèrent glisser le long d'un pilier dans les jardins.

Cependant un frisson avait passé sur la ville. Le tocsin avait sonné; les bourgeois d'Édimbourg, conduits par le lord prévôt, se rassemblèrent un instant autour d'Holyrood. Ils s'enquirent de la reine qui revenait à elle. Tandis que les conjurés la menaçaient, si elle appelait, de la tuer et de la jeter par-dessus les murs, d'autres conjurés disaient aux bourgeois que tout allait bien, que seulement on avait dagué le favori piémontais qui s'entendait avec le pape et le roi d'Espagne pour détruire la religion du saint Évangile. Darnley lui-même ouvrit une fenêtre de la tour fatale, et pria le peuple de se retirer, l'assurant que tout s'était fait sur l'ordre de la reine, et qu'il serait instruit le lendemain.

Retenue prisonnière dans son propre palais, dans sa chambre à coucher, sans une de ses femmes, Marie demeura seule cette effroyable nuit, livrée à toutes les horreurs de son désespoir. Elle était grosse de six mois. Ses émotions furent si profondes, que le fils de ses entrailles, qui fut depuis Jacques Ier, ne put jamais voir une épée nue sans un tressaillement d'effroi. La terreur de sa mère passa sur cette âme endormie encore dans les limbes qui précèdent la naissance, et cette terreur, ni l'éducation du gentilhomme, ni les efforts du roi ne parvinrent plus tard à la dompter.

Cet assassinat, rendu si cruel par les circonstances de l'exécution, eut deux causes: de la part des seigneurs, une jalousie de pouvoir contre Riccio, dont l'influence sur Marie était absolue; de la part du roi, une jalousie d'amour qui n'était certes pas sans fondement, si l'on en croit une dépêche de Paul de Foix, ambassadeur de France en Angleterre. Témoignage bien grave qui n'absout pas Darnley, mais qui condamne la reine!

«... Le roy, dit Paul de Foix à Catherine de Médicis, quelques jours auparavant, environ une heure après minuict, seroit allé heurter à la chambre de la royne qui estoit au-dessus de la sienne. Et d'aultant que après avoir plusieurs fois heurté, l'on ne lui respondoit point, il auroit appellé souvant la royne, la priant d'ouvrir, et enfin la menaçant de rompre la porte, à cause de quoy elle lui auroit ouvert; laquelle le roy trouva seule dedans la chambre; mais ayant cherché partout, il auroit trouvé dedans le cabinet David en chemise, couvert seullement d'une robe fourrée.»

Henri IV, qui connaissait la vertu des princesses de son siècle, entendant raconter, bien des années après, que les courtisans d'Angleterre nommaient Jacques un Salomon, se prit à sourire, et dit: «Salomon en effet, puisqu'il est fils de David, le joueur de harpe.»

Ces choses consommées, les seigneurs exilés reparurent. Le comte de Murray s'empressa d'aller chez la reine. Elle le reçut avec une affectueuse tristesse, et s'écria: «Ah! mon frère, si vous eussiez été près de moi, on ne m'eût pas traitée ainsi;» et elle lui montra en même temps le parquet souillé du sang de Riccio.

Ce sang est resté ineffaçable.

La chambre de parade qui touche à la chambre à coucher de Marie et l'un des cabinets, celui qui, par une ironie du destin, était appelé le cabinet de repos, sont encore comme ils étaient au jour du crime; et le voyageur qui visite Holyrood rencontre en frémissant dans ces deux pièces les traces néfastes, le plancher marqué de larges taches rouges indélébiles.

Marie comprit vite tous les dangers de sa situation, et, malgré sa douleur, sa grossesse et la fatigue de ses nerfs, elle puisa dans son courage une force inouïe de dissimulation. Sachant que les conjurés allaient l'enfermer dans une forteresse et décerner la couronne à Darnley, elle vainquit l'horreur qu'ils lui inspiraient, et se résolut avec promptitude à les caresser, à les tromper. Elle se montra prête à tout céder. Elle proposa même de signer un bill de sûreté pour tous ceux qui avaient pris part à la conspiration. Elle obtint, par cette conduite, un relâchement de surveillance dont elle profita sans hésitation et sans retard. Elle renouvela ses avances pathétiques à Murray. Elle entreprit de détacher Darnley des conjurés. Le moyen était infaillible. Marie ne balança point, quelle que fût sa haine. Darnley, délivré de son rival, ne souhaitait que de rentrer en grâce. Elle lui fit demander s'il ne consentirait pas à la suivre à Dunbar. Il devint fou de désir à cette ouverture. L'enchantement et la fièvre le saisirent. Pour la perspective d'une heure d'amour avec la reine, il aurait vendu son âme. En cette circonstance, il vendit son honneur; car il trahissait et livrait, par sa désertion, les conjurés. «Le 12 mars, dit le prince Labanoff, la reine reprit son ascendant sur Darnley.» Elle le reprit soudainement par l'attrait de volupté qu'elle fit briller à ses yeux. Darnley redoutait pour son amour le souvenir de son crime. Il tremblait que Marie n'étendît entre eux pour toujours sur leur couche la dague royale dont Douglas avait percé Riccio, et le poignard qu'il avait enfoncé lui-même. Cette dague et ce poignard sanglants, lorsque Darnley comprit qu'il pourrait les franchir et arriver jusqu'aux bras de la reine, il oublia ses serments, ses amis: il sacrifia tout à son égoïste et frénétique passion.

Il s'entendit avec Erskine, qu'il chargea de préparer des chevaux. Il gagna des gardes, enleva la reine à ses arrêts, et la conduisit à toute bride, d'une seule traite, à Dunbar.

Là, Marie respire un peu. Elle reçoit un message d'Élisabeth et y répond. Sa lettre, datée du 15 mars, semble écrite après un naufrage.

Marie se plaint de sa sœur, qui demande le pardon des coupables, quand leur punition est si juste. Elle, la reine d'Écosse, a été prisonnière dans son palais: son plus fidèle serviteur a été assassiné en sa présence. Le sang de Riccio a rejailli sur elle; sa propre vie a été en danger; elle s'est vue forcée de fuir dans la nuit du 11 au 12 mars, pour échapper à ses rebelles. Si Élisabeth les soutient, ce que ne peut penser Marie, tous les princes chrétiens, qui sont solidaires, viendront en aide à la couronne d'Écosse. Marie veut croire à l'amitié d'Élisabeth, lorsqu'elle sera mieux instruite. Elle s'excuse de ne pas réclamer cette amitié précieuse de sa propre main, mais elle est obligée de recourir à une main étrangère. La maladie et les chagrins l'ont brisée!

Tout en écrivant ainsi, Marie ne perdit pas de temps. Elle rassembla huit mille hommes d'armes, et marcha précipitamment sur Édimbourg. Réconciliée en secret avec Murray et le comte d'Argill, elle tourna tout son ressentiment contre les meurtriers de Riccio. Pour mieux les flétrir et les condamner au gré de sa colère, elle défendit, à son de trompe, d'oser accuser le roi d'avoir pris part à cet assassinat. Lui-même renia la conjuration et les conjurés dans une déclaration qui fut affichée sur tous les édifices d'Édimbourg. La reine frappa ensuite les conspirateurs. Quelques-uns eurent la tête tranchée. Les lords Ruthven, Morton et Douglas n'échappèrent au supplice que grâce à la vitesse de leurs chevaux. Plusieurs furent condamnés à l'amende, d'autres au bannissement. Presque tous se réfugièrent à Berwick.

«... J'entends dire, écrit Randolph à Cecil, qu'on parle encore plus mal du roi que d'aucun autre. Une personne qui s'est entretenue lundi dernier avec la reine m'a mandé, comme une chose assurée, que la reine avait résolu de rendre la maison de Lennox, en Écosse, aussi pauvre qu'elle l'a jamais été. Le comte est toujours malade et a l'âme agitée. Il se tient à l'abbaye. Son fils a été le voir une fois, et lui, il a été une fois chez la reine depuis qu'elle est arrivée au château. La reine a lu les originaux de toutes les ligues et associations formées entre le roi et les lords.»

Marie, dans sa tendresse pour son favori, nomma à sa place Joseph Riccio secrétaire des dépêches françaises.

Elle permit à Joseph de succéder aux biens de son frère David. D'après un inventaire secret, dressé par les soins du comte de Bedford et de Thomas Randolph pour les ministres d'Élisabeth, ces biens étaient considérables. Ils furent évalués, en or, à la somme de onze mille livres sterling. La garde-robe de Riccio était magnifique: elle contenait vingt-huit paires de culottes de velours. Son mobilier était d'un prince. Il avait beaucoup d'armes, des poignards, des dagues, des pistolets, des arquebuses, vingt-deux épées. Joseph retrouva tout, à l'exception de quelques poignards et d'un joyau de grand prix que David portait au cou le jour fatal. Ce joyau se perdit ou fut dérobé au milieu des horreurs de l'assassinat. Toutes les lettres de la reine que David avait en dépôt furent respectées. Marie les reçut intactes.

Non contente de ses vengeances contre les meurtriers, de sa munificence pour Joseph, des humiliations de Darnley, la reine ne songeait qu'à honorer la mémoire de Riccio. Elle fit exhumer le cadavre mutilé du favori. Dans l'imprudence de sa douleur et de son amour, qu'elle trahit par cet acte solennel, elle ordonna de transporter le pauvre musicien sous les voûtes de l'abbaye d'Holyrood, palais des rois vivants, sépulture des rois morts. Le sentiment public s'en irrita. La vieille chapelle s'étonna de ce nouvel hôte, et se voila d'une ombre de plus. Triste Saint-Denis écossais, semé de ruines, de sang et de larmes! Humide caveau, tragique monument de grandeur et de néant, dont on ne peut oublier le lierre mélancolique, la nef à demi brisée, la rosace disjointe, les tombes ravagées, quand une fois on a vu tous ces débris de pierres, d'herbes et de souvenirs aux rayons pâles du soleil couchant!

LIVRE VI.

Marie Stuart rend sa confiance au comte de Murray.--Elle accouche d'un fils au château d'Édimbourg.--Elle dépêche Jacques Melvil à Londres pour instruire Élisabeth de cet événement.--Amnistie aux assassins de Riccio.--Ressentiment croissant de la reine contre Darnley.--Bothwell.--Sa vie de pirate.--Son audace envers la reine.--Son portrait.--Amour de la reine.--Son voyage au château de l'Ermitage.--Ses vers.--Bothwell maître de Marie et de l'Écosse.--Martyre de Darnley.--Fatigué d'outrages, il quitte Holyrood et se retire à Glasgow près de son père.--Conférence de Craigmillar.--Conjuration des lords contre la vie de Darnley.--Voyage de Marie Stuart à Glasgow.--Ses lettres à Bothwell.--Confidences de Darnley à Crawford.--La reine ramène le roi malade à Kirk-of-Field.--La tristesse de Darnley redouble.--Dernière soirée.--La reine donne un bal à Holyrood.--Darnley seul avec son page Taylor.--Les bandits de Bothwell dans la maison.--Meurtre et explosion.--Cadavres retrouvés.--Hypocrisie de Bothwell et de la reine.--Indignation de la ville.--Terreur organisée par Bothwell.--Sermon de Knox.--Il se retire au fond des bois.--La cour s'étourdit dans les plaisirs.

Malgré les liaisons de Murray avec les conjurés, la reine lui rendit toute sa confiance. Elle rapprocha de lui Bothwell, et se mit à l'abri sous la vigilance de son habile frère. Elle avait besoin d'un intervalle de repos; Murray le lui ménagea, et elle rétablit sa santé. La fin de sa grossesse n'étant plus troublée, elle accoucha heureusement, le 19 juin 1566, au château d'Édimbourg, où elle s'était établie sur l'avis de son conseil privé, qui ne trouvait pas Holyrood une résidence assez sûre.

Elle dépêcha aussitôt Mme Boin à Jacques Melvil, pour lui apprendre cet événement et pour lui donner ordre de l'annoncer à Élisabeth. Melvil se hâta de monter à cheval. Le soir, il était à Berwick, et, quatre jours après, à Londres. Il vit d'abord Cecil, en compagnie duquel il se rendit à Greenwich, où se tenait la cour et où il y avait grand bal. Cecil présenta Melvil à Élisabeth, et, s'inclinant un peu, il dit tout bas à la reine qu'il était né un fils à Marie Stuart. Élisabeth fit une exclamation de dépit. Les danses furent interrompues, les bougies s'éteignirent, et la fête cessa. Élisabeth, retirée dans un petit salon où régnait une demi-obscurité, se jeta sur un fauteuil, se couvrit le visage de ses deux mains, et dit aigrement aux dames qui s'étaient empressées autour d'elle: «La reine d'Écosse vient de mettre au monde un fils, et moi je suis un arbre stérile.»

Le lendemain, Élisabeth, qui se repentait de l'explosion irrésistible de son envie, reçut bien Melvil, et consentit à être la marraine de Jacques VI, selon le souhait de Marie Stuart.

Melvil, avant de prendre congé, saisit cette occasion de la naissance du prince pour rappeler à Élisabeth la question si souvent éludée par elle de la succession au trône d'Angleterre. Élisabeth répondit avec froideur qu'elle jugeait les droits de sa bonne sœur très-fondés, et qu'elle faisait des vœux pour que les jurisconsultes anglais rendissent une décision favorable. Et comme Melvil insistait, la reine lui dit d'un accent impérieux qu'elle notifierait ses intentions par les députés qu'elle enverrait à la cérémonie du baptême.

Melvil comprit qu'il fallait se taire pour ne pas exaspérer la reine; et son frère Robert, qui résidait comme ambassadeur à la cour d'Angleterre, le loua de son silence.

Adoucie par la naissance d'un fils qui devait être l'héritier de deux couronnes, Marie s'efforça d'immoler ses colères si justes à la pacification de la noblesse. Elle dompta son ressentiment jusqu'à faire grâce aux assassins de Riccio. Quelques hommes seulement avaient été pendus pour cet attentat. Lord Ruthven était mort en Angleterre, se vantant de son forfait comme de la plus belle action de sa vie. Morton put rentrer en Écosse avec tous ses complices, excepté George Douglas, qui avait porté le premier coup au favori, et André Ker, qui avait touché la reine de son pistolet au milieu du tumulte de l'assassinat.

Le seul que la reine n'amnistia pas dans son cœur, ce fut son mari. Déchargée des soins du gouvernement, elle retomba dans tous les orages de l'amour. Déjà dégoûtée de Darnley qu'elle méprisait, le meurtre de Riccio, dont il fut l'un des assassins, la transportait parfois de fureur. Son visage dissimula sa haine à demi, mais son âme ardente la sentait tout entière. «... Je lui trouvai toujours depuis ce temps-là, dit Jacques Melvil dans ses curieux mémoires, un cœur plein de rancune, et c'étoit lui faire mal sa cour que de luy parler d'accommodement avec le roy.»

Elle aima sous les yeux de Darnley et ce fut sa première vengeance.

Elle n'avait pas tardé à trouver ce qu'elle cherchait: l'idéal de son rêve effréné.

Il y avait à la cour d'Écosse un homme que la clairvoyance des plus habiles ambassadeurs d'Élisabeth avait dès longtemps pénétré et pressenti. «C'est un jeune ambitieux très-entreprenant,» écrivait de France Trokmorton en 1560. «Il faut que ses ennemis aient l'œil sur lui et le surveillent de près.» Randolph écrivait d'Édimbourg, en 1563: «Si jamais il reprend son crédit, ce sera un vautour dans ce royaume.»

Bothwell dissimulait le crime sous ses vices. Il avait été pirate. Il s'était mêlé à ces terribles corsaires de l'Océan qui avaient l'égorgement pour habitude et la rapine pour religion. Ils pillaient les châteaux, les monastères, volaient, violaient, tuaient, s'enivraient sur des décombres, y partageaient leur butin, et le cachaient soit dans des îles inhabitées, soit dans des lieux déserts. On ne saurait croire à quel point ces brigands unissaient à l'insatiable soif de l'or la superstition et la cruauté. Quand ils avaient enfoui leurs richesses, ils immolaient tantôt un blanc, tantôt un noir, quelquefois une jeune fille; et ils enterraient la victime avec leur trésor, afin qu'il fût gardé par l'effroi que répandrait tout autour l'esprit du mort. Voilà les traditions, qui ne sont souvent que la vérité de l'histoire colorée naïvement par le peuple; et tels étaient les compagnons que Bothwell avait plusieurs fois commandés!

Marie avait traversé bien des phases du cœur. Elle avait presque épuisé toutes les vicissitudes et toutes les délices de l'amour dans le mariage et hors du mariage. Elle avait aimé le roi François II, Riccio et Darnley. Des deux côtés du détroit, elle avait noué et dénoué des liaisons de plaisir comme des songes légers dans le sommeil. Elle se sentait lasse de la galanterie, du caprice, de la coquetterie, de la passion permise; elle rêvait une autre passion. Ni les courtisans de France, braves et spirituels; ni les archiducs, ni les princes de Bourbon, ni les infants d'Espagne, ni les lords d'Angleterre, ni même des héros épiques, ainsi que ses oncles ou ses cousins de Lorraine, ne suffisaient plus à son désir. Il fallait à son goût blasé et à ses sens de feu un type nouveau, criminel, un pirate, non de la poésie, mais de la réalité. Ce pirate, allié à la famille de Byron, dont il avait épousé l'une des ancêtres, lady Gordon, et que Byron chanta trois siècles après Marie Stuart, elle l'avait connu, aimé. Il s'appelait Bothwell.

Une de ses favorites le lui révéla. L'imagination de la reine s'alluma aux conversations de lady Reres. C'était une femme de vie licencieuse. Elle trouvait je ne sais quelle saveur de plaisir à raconter sa jeunesse cynique. Elle fut l'une des héroïnes qui inspirèrent Brantôme, et qu'il peignit avec une verve si effrontée. Lady Reres ne quittait pas la reine. Elle était de sa plus familière intimité. Une certaine affinité de nature les attirait l'une vers l'autre. Lady Reres avait été la maîtresse de Bothwell. Après une scandaleuse liaison, ils s'étaient quittés sans se haïr. Une admiration singulière avait survécu dans lady Reres à un amour passager. Elle parla de Bothwell à la reine et de la reine à Bothwell. Par un de ces raffinements de débauche morale dont le XVIe siècle offre tant d'exemples, elle consentit à introduire le comte dans l'appartement de la reine sans en prévenir Marie. La reine n'habitait pas alors Holyrood (août 1566). Elle s'était retirée pour quelques semaines dans une maison de lord Fleming, afin d'avoir plus de repos et de liberté qu'au château. C'est là qu'elle écoutait des heures entières les récits de lady Reres, qui s'apercevait de l'impression qu'elle produisait et qui cherchait à la redoubler. Cette impression n'était pas de l'amour, mais une sorte d'étonnement mystérieux et comme un attrait de volupté inquiète. Lady Reres pressa le dénoûment de cette aventure, qu'elle avait concertée d'avance avec Bothwell. Elle ouvrit l'accès des jardins au comte, le fit entrer secrètement dans la chambre et jusque dans le lit de la reine. Telle fut, selon l'opinion des contemporains, l'origine de cet amour si fécond en catastrophes tragiques; amour tellement fatal, invincible, que même les courtisans ne furent pas éloignés de croire Marie sous l'impression de la sorcellerie, sous le charme d'un philtre surnaturel. «... Le comte de Bothwell, dit l'ambassadeur de France en Angleterre, la Mothe-Fénelon, en sçait bien le mestier, n'ayant faict plus grande profession, du temps qu'il estoit aux escolles, que de lire et estudier en la négromancie et magie défendue.»

Bothwell était un gentilhomme de race ancienne. Il avait des manières de grand seigneur et des hauteurs féodales. Son front résolu ne rougissait jamais; ses yeux semblaient beaux, quoiqu'il en eût perdu un. Bothwell était loin d'être défiguré par ce terrible accident de sa vie de corsaire: il n'y paraissait presque pas. Sa voix, d'un timbre mâle, savait s'insinuer par des inflexions très-douces. Sa bouche était dédaigneuse, son nez accentué, sa physionomie patricienne. Il avait le regard fascinateur de l'homme de proie. Ce visage martial, cette taille noble et dégagée, cette âme sans scrupule, cet esprit présomptueux, pervers, et jusqu'à l'attentat commis si audacieusement sur elle-même, séduisirent Marie et l'entraînèrent.

Tous ces dons de l'enfer étaient relevés par une mine fière et par un air de défi à la fortune, aux dangers et au malheur. Bothwell était brave et de trempe à lutter avec les périls. Mais s'il avait le courage du tempérament, qui triomphe avec orgueil ou qui succombe avec obstination, aurait-il le courage de la conscience ou du fanatisme ou de l'amour, le courage qui sauve de la folie et qui se résigne aux longues misères, à l'isolement, aux cachots? L'avenir ne répondra que trop.

En attendant, perdu de dettes et de débauches, Bothwell était un scandale vivant. Il avait des maîtresses innombrables et trois femmes dont chacune se croyait légitime. Il n'était pas de la religion de Marie, et tout semblait devoir les séparer. Tout les réunit, même les infamies de cet étrange amant, irrésistible sur le cœur de la reine corrompue dans sa fleur à la cour des Valois.

Une démarche où éclata du reste autant de sensibilité que d'imprudence, trahit la passion de Marie. Elle avait élevé le comte de Bothwell aux plus hautes dignités de l'État. Parmi ses titres, il en avait un très-important, celui de lord gardien des frontières. Il était chargé de surveiller toutes les marches; ce qui lui donnait la dictature des comtés du sud. Lorsque ce grand commandement l'appelait, il habitait le château de l'Ermitage, forteresse royale d'où il dirigeait des expéditions pour rétablir la paix, intimider les troupes de maraudeurs et repousser les Anglais. Dans l'une de ces expéditions, il voulut arrêter lui-même un chef de bande, John Elliot de Park. Malgré le nombre des assaillants, le maraudeur se défendit avec l'intrépidité du désespoir et blessa Bothwell à la main. Le comte fut transporté à l'Ermitage, et Marie Stuart, qui tenait une cour de justice à Jedburgh, fut avertie le 15 octobre de cet événement. Elle ne balança point. Elle monta à cheval, et, suivie de quelques gentilshommes de sa maison, elle franchit à travers champs, marais, bois, montagnes, une distance de vingt milles d'Angleterre. Elle arriva dans une émotion inexprimable à l'Ermitage. Le comte était mieux. La reine, rassurée, songeant à la hardiesse de sa conduite, au chagrin de ses amis, à la joie de ses ennemis, revint le même jour à Jedburgh par les mêmes chemins rudes et impraticables. «M. le comte de Bothwell, écrit naïvement du Croc à Catherine de Médicis, est hors de danger, de quoy la royne est bien fort ayse; ce ne luy eust pas esté peu de perte que de le perdre.»

Marie tomba elle-même malade le 16, et les fatigues, les saisissements de la veille mirent sa vie en péril. Elle se révèle tout entière dans des sonnets qui sont le journal rhythmique et secret de son âme.

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IX.