Part 13
«Elle a lu avec moi tout Cicéron et une grande partie de Tite Live. Son habileté dans la langue latine dérive presque exclusivement de l'étude de ces deux auteurs.»
«Nous lisons, écrivait-il encore à Sturmius, les harangues d'Eschine et de Démosthène. Lady Élisabeth comprend d'une manière si admirable non-seulement l'idiome original, mais encore tous les sujets de débats, les décrets du peuple, les mœurs et les coutumes des Athéniens, que vous seriez étonné de l'entendre.» Le bon humaniste ajoute:
«Elle excelle dans la musique, mais elle ne charme pas excessivement. Quant à son extérieur et à sa mise, elle préfère une élégante simplicité à la magnificence; elle n'aime point à se faire tresser les cheveux ni à porter de l'or; elle dédaigne ces sortes d'ornements, et, en général dans ses manières et dans tout son genre de vie, elle ressemble plutôt à Hippolyte qu'à Phèdre.»
Telle était Élisabeth de seize à vingt et un ans. Ces naïves révélations échappées à l'enthousiasme de son maître, expliquent bien les prétentions d'Élisabeth à la chasteté, et son goût pour les entretiens classiques dans les intervalles des plaisirs et des affaires. Devenue reine, on comprend comment, après s'être fait un peu prier, elle s'adressait en latin à l'université d'Oxford, et en grec à l'université de Cambridge.
Quoique Élisabeth semble avoir toujours eu l'âge des hommes d'État, elle n'était pas sans une sorte de beauté. Elle avait une apparente distinction de teint et un éclat de chevelure que relevaient encore les splendeurs de la couronne. Elle avait la taille haute, mais un peu roide. Elle était impérieuse et absolue, même dans la galanterie. Il y avait de l'hypocrisie jusque dans son regard d'amour, et de la pédanterie jusque dans son sourire. Sous la mobilité de ses lèvres équivoques, sous les plis de son front élevé, sous les paupières de ses yeux perçants, on sentait gronder et rugir l'âme féroce de Henri VIII. Élisabeth avait tous les instincts du tyran, du sectaire, de la femme. Sa main délicate, effilée, qui cueillait un lis, symbole mensonger de pureté, et qui arrangeait une dentelle, était prête à signer des arrêts de mort, et condamnait un pamphlétaire à avoir le poing coupé, parce qu'il n'avait pas parlé d'elle avec assez de respect.
Il est vrai qu'au-dessus de ses vices, de ses passions, dans les froides régions du cerveau, brillait une intelligence sans chaleur, mais non sans lumière, et une volonté inflexible, dénuée de sensibilité comme de conscience. Cette double faculté fut son prestige dans ce siècle merveilleux, dont toutes les grandes aptitudes étaient personnifiées autour du trône d'Élisabeth.
Siècle de philosophie, représenté par le neveu de Burleigh, par François Bacon, le premier des penseurs pour la profondeur de l'intuition et l'immensité des pressentiments; siècle de ruse, d'embûches, de prévoyance et de politique, représenté par Cecil et Walsingham; siècle d'aventures, représenté par Walter-Raleigh. Siècle de théologie et de tortures, représenté par Henri VIII, dont l'esprit survivait dans la reine et dans son peuple; siècle de guerre, représenté par Sussex et toute l'aristocratie; siècle de feu et de fer; siècle des assassinats illustres, juridiques ou non juridiques; siècle du prince de Condé, des Guise, de Marie Stuart, de don Carlos; siècle des massacres approuvés par le pape; siècle des auto-da-fé de Philippe II, des boucheries du duc d'Albe; siècle de la Saint-Barthélemy des Valois; siècle où le sang coulait comme l'eau, et ne valait pas le prix d'un intérêt, d'un fanatisme ou d'un caprice; siècle tragique à la plus haute puissance; plus tragique certainement que la révolution française elle-même! Or, ce siècle, le plus pathétique de l'humanité, eut pour poëte à la cour d'Élisabeth le plus pathétique de tous les poëtes, depuis Job et Eschyle: William Shakspeare, le poëte de la terreur et de la pitié, de l'amour et du destin, des sanglots et des larmes, des frissons et des affres suprêmes, de l'agonie et de la mort. Ce prodigieux et inépuisable génie devait être le poëte du XVIe siècle. Car la poésie est le contre-coup retentissant de l'histoire, et l'idéal est le dernier mot, le mot sonore, immortel, de la réalité. Telle était Élisabeth et tel était ce siècle, avec lesquels Marie Stuart se jouait dans son imprudence.
Élisabeth, elle, ne jouait pas, ou plutôt elle jouait un jeu sérieux. Elle fut réservée comme la femme anglaise, orgueilleuse, sectaire et nationale comme l'homme anglais; pour tout dire, l'incarnation de l'Angleterre, Albion elle-même couronnée, aux pieds de laquelle échouera Rome, et oscilleront sur l'élément britannique les débris de l'invincible _Armada_, cette flotte qui portera, au chiffre de Philippe II, les destinées conquérantes et exterminatrices du catholicisme.
L'Angleterre adora Élisabeth. Élisabeth eut aux yeux de l'Angleterre, un mérite qui surpassa tous les mérites: elle fut la vive image de sa nation, et elle se dévoua sans restriction au gouvernement de l'État. Elle fut économe dans les dépenses de la royauté, afin de répandre sur la marine les trésors qu'amassait sa parcimonie. Elle multiplia les ports, elle fut prodigue pour ses vaisseaux, magnifique pour ses marins; et c'est elle qui créa véritablement l'Angleterre, qui en fit une Carthage du Nord, la Carthage de toutes les mers. C'est là l'éternel honneur d'Élisabeth, et ce qui, pour le peuple anglais, la place au dessus de tous les rois de son histoire.
Reconnaître Marie Stuart comme héritière eût été un acte bien grave d'Élisabeth; c'était donner à la reine d'Écosse un pied dans l'Angleterre, une influence directe, un règne occulte, mais puissant, par les catholiques au dedans, par les Guise et par Philippe II au dehors.
La politique d'Élisabeth, autant que son goût, l'inclinait à détester Marie Stuart.
Les Guise n'étaient que les tribuns et les capitaines du parti catholique. Le grand chef, le roi de ce parti était Philippe II, comme Élisabeth était la reine du parti protestant.
Ils se ressemblaient dans des sphères diverses par leur rôle, par leur nature; mais ils différaient par leur situation, et, quoique pareils, ils n'étaient pas égaux.
Philippe II n'avait qu'une passion profonde: la haine de l'hérésie. Échappé à une tempête dans un trajet de Flandre en Espagne, il se crut sauvé par un miracle de la Vierge, et il en devint plus inexorable. Il se voua au massacre des ennemis de l'Église. Il condamna tous les rangs, tous les âges, tous les sexes, et il assista aux exécutions les plus barbares. Il protégea l'inquisition, qui fleurit dans le sang, à l'ombre de son sceptre, et qui fut la première institution de l'Église et de l'Espagne. Il ne recula devant aucune férocité. Il fit arrêter comme suspect de luthéranisme Constantin Ponce, l'un des chapelains de l'empereur Charles-Quint. Ce consolateur de son père, il le relégua dans une prison infecte. Ponce y mourut: Philippe II, poursuivant sa vengeance sur ce vieillard inanimé, ordonna de le brûler. Il fut, dit-on, sur le point d'exercer les mêmes impiétés envers la mémoire de Charles-Quint, de qui il tenait la vie et la couronne. On sait qu'il n'épargna pas son fils don Carlos. Rien ne lui coûtait à immoler devant son idole. Il lui jetait en holocauste les meilleurs sentiments, les plus saintes affections.
Issu de tant de princes catholiques, il y avait en lui, par la tradition, une sorte de grandeur chrétienne et royale qui ne s'émouvait de rien, ni de la prospérité ni de l'adversité.
Quand arriva le gentilhomme qui devait lui apprendre la victoire de Lépante, et qui avait traversé silencieux des groupes de courtisans curieux et attentifs, le roi écrivait dans son cabinet; il s'interrompit pour écouter et pour lire la dépêche. Son visage ne trahit aucune impression; seulement il dit: «Juan a beaucoup hasardé; que le Seigneur soit béni!» et il reprit sa correspondance.
Lorsque Christophe de Mora lui annonça la ruine définitive de l'_Armada_, il priait dans son oratoire. Il se contenta de répondre froidement: «Dieu est le maître; j'avais envoyé cette flotte contre les hommes, non contre les éléments;» et, sans se plaindre, il acheva ses prières.
Toujours penché sur une carte du monde, il nouait et dénouait les fils de son impitoyable politique avec un zèle qui n'excluait ni la temporisation ni la persévérance. «Un roi est un tisserand,» disait-il.
Il était voluptueux, cruel, fanatique et absolu. Ses vices, mêlés de quelques vertus, lui avaient composé une inflexible conscience.
Sa vie ne semble-t-elle pas éclairée d'un reflet sinistre et résumée par son agonie? Ce moine-roi, stoïque et dur, voudra mourir son crucifix sur sa poitrine, un autre crucifix dans la main droite, sa discipline ensanglantée à ses pieds, et un cierge du mont Serrat dans la main gauche. Sa dernière recommandation à son fils sera d'exterminer les hérétiques. Quel spectacle solennel et terrible que ce prince, à son heure suprême, au fond de sa cellule dorée de l'Escurial, conseillant à son fils les meurtres sacrés qu'il avait multipliés, pendant son long règne, sans lassitude et sans remords! Expirant, il tiendra le cierge du mont Serrat, comme il portait, vivant, la torche toujours allumée des bûchers, des auto-da-fé et des supplices.
Élisabeth elle-même, quoique sans scrupules aussi et sans entrailles, se permit moins de forfaits, soit que le protestantisme fût plus généreux parce qu'il était plus jeune, soit plutôt qu'elle fût moins implacable par étendue d'intelligence. Mais il n'y eut pas entre eux la différence d'un cœur. Ni l'un ni l'autre n'en eut un dans la poitrine. Seulement Philippe II eut un crâne étroit, ténébreux et ardent; Élisabeth eut une tête vaste et lumineuse. Elle ne fut pas moins cruelle par sensibilité, elle fut moins cruelle par supériorité d'esprit, de peuple, de gouvernement, de civilisation.
Marie Stuart était la plus chère alliée de Philippe II, et la plus irréconciliable ennemie d'Élisabeth, une rivalité personnelle s'ajoutant à leur éloignement politique et religieux. Cependant, assurée de l'avenir, Élisabeth demeura en repos dans les premiers temps du mariage de Marie. Elle se contenta de faire des remontrances, d'exprimer son déplaisir à Holyrood par ses ambassadeurs Tamworth et Randolph.
Tout parut se calmer pour la reine d'Écosse, et elle put s'abandonner avec sécurité à tous les transports de son amour. Elle lia intimement Riccio et Darnley, jusque-là que l'époux et le favori partageaient souvent le même lit. Riccio était l'homme éminent des deux; et Darnley, le maître nominal, se subordonna sans le savoir aux plans de celui qu'il regardait comme son serviteur et son ministre.
Riccio, qui avait fait réussir le mariage de Darnley, lui inspira des sentiments, et lui ouvrit des perspectives conformes aux secrets désirs de Marie. Ces désirs, qui lui étaient communs avec la reine, il les avait réduits en politique. Cette politique consistait à saper, à combattre les seigneurs protestants, à nouer des alliances de plus en plus étroites avec la France, avec Rome, avec l'Espagne.
Heureuse de trouver dans le favori de son cœur l'homme d'État de ses pensées monarchiques et religieuses, Marie entrevoyait déjà le pouvoir absolu restauré et le catholicisme rétabli par son courage. Du sein des plaisirs elle rêvait sans cesse cette double gloire. Elle approuvait la conférence de Bayonne, où, sous le prétexte d'une entrevue de Charles IX et de sa sœur la reine d'Espagne, le duc d'Albe, d'accord avec le pape Pie IV et le cardinal de Lorraine, conseillait un plan d'extermination contre les protestants et le protestantisme dans toute l'Europe. Marie consentait à ce plan. Elle se promettait à elle-même, et elle prenait l'engagement avec Riccio, de repousser toute négociation avec les chefs de la liberté et de la réforme, Murray et les lords rebelles. Dans les enivrements de son ressentiment, de sa victoire, de ses espérances, elle se flattait de les bannir à perpétuité, de les dépouiller de leurs dignités et de leurs terres comme parjures et comme traîtres. Elle laissait même entendre qu'elle ne s'arrêterait pas à eux, qu'elle atteindrait plus haut jusqu'à celle qui leur donnait un asile après leur avoir prodigué l'or et les encouragements. Elle se vantait d'avoir des communications avec les catholiques d'Angleterre, des moyens prompts et sûrs de punir la reine hérétique dont elle avait tant à se plaindre. «... Luy ayant esté faict remontrance par quelques-uns de ses seigneurs, écrit Paul de Foix, qu'elle prenoit trop de peyne et travail, estant tousjours parmi les armées et aux champs en temps très-malaisé, elle leur respondit que ne cesseroit jamais en semblables peynes, jusqu'à ce qu'elle les eust menés à Londres.»
Paroles dangereuses, transmises d'heure en heure à Cecil par les espions qu'il entretenait autour de Marie! Confidences frivoles d'une jeune reine amoureuse qui passait sa vie au milieu des courtisans; dans les guerres, toujours à cheval; dans la paix, tantôt à la chasse, tantôt au bal, le matin dans les bois, le soir dans les fêtes! Vains élans de triomphe qu'une autre reine moins jeune et plus impitoyable notait à Greenwich, afin de les étouffer plus tard sous les plombs et sous les pierres des donjons anglais!
Une harmonie parfaite régna d'abord à Holyrood, mais cette harmonie ne fut pas longue. Violente, passionnée et mobile, Marie se lassa vite de Darnley. Ce n'était ni un cœur, ni une intelligence, ni un bras. Il avait toutes les frivolités de la femme, jusqu'au goût de la parure et des rubans. Dès qu'elle le connut, elle cessa de l'aimer.
Il souffrait les injures et en attirait à la reine.
Désirant désarmer le clergé réformé, il assistait à ses sermons. Il ne réussit qu'à se faire insulter en face. Knox lui dit un jour, du haut de la chaire, que lorsque Dieu voulait châtier les crimes d'un peuple, il le livrait à la domination des femmes et des enfants.
Marie méprisa cet adolescent énervé. Elle se rapprocha de Riccio, dont l'esprit et les talents la charmaient. Elle l'entoura de considération, de soins, d'honneurs. Elle le traita comme un homme de haute naissance. Chose inouïe dans l'étiquette du XVIe siècle, elle le fit manger à sa table, lui, un ministre récent, mais naguère un _cameriere_, un musicien, un vil chanteur. Elle fit plus. Il était convenu que le nom du roi précéderait celui de la reine dans la signature des actes publics: Marie signa avant Darnley, puis elle supprima entièrement ce nom et y substitua celui de Riccio.
Furieux de cet abandon et de cet outrage, Darnley se livre à toutes les fougues, à toutes les orgies, à toutes les crapules. Plongé dans l'ivresse, dans le jeu, dans les plaisirs ignobles et dégradants, il ne revoit la reine que pour l'injurier. Il ne peut réprimer sa grossière violence, même dans les salons d'Holyrood:
«La reine, écrit Randolph, se repent bien de son mariage; elle abhorre Darnley et tout ce qui lui appartient.»
Le roi était jaloux, et sa jalousie perçait. Les seigneurs écossais, envieux de Riccio, le favori tout-puissant de la reine, la créature des Guise, le séide du catholicisme, attisèrent cette passion du roi. Le comte de Morton surtout, très-attaché à la réforme par ambition, et qui craignait, d'après les rumeurs de cour, que Riccio ne le remplaçât comme chancelier du royaume, envenima le ressentiment de Darnley. Très-sympathique d'ailleurs à Murray et aux bannis, Morton saisit aussi ce moyen de faciliter leur retour et de servir leur cause qui était la sienne. Il affermit Darnley, entraîné déjà par George Douglas, dans un projet de conspiration contre la vie de Riccio.
Marie Stuart avait un goût vif pour Riccio, et ce goût, cet amour l'élève un moment au-dessus des préjugés de la naissance et lui inspire, au XVIe siècle, sur la noblesse, ennemie superbe du pauvre musicien, des lignes dont un philosophe du XIXe siècle ne désavouerait pas quelques traits. Dans sa colère contre les insulteurs patriciens de son favori, elle humilie l'antiquité du nom devant le mérite de l'homme.
«... Quoy!... soubz vernis de grandeur et noblesse des ancestres, il fault et que l'autorité des roys puisse estre enfrainte ou diminuée, et la leur irrépréhensible? L'une vient de Dieu, l'autre du roy soubz Dieu; car Dieu a esleu les roys et commandé aux peuples de leur obeyr, et les roys ont faict et constitué les princes et grands pour les soulager, et non pour leur faire teste.
«Que doit donc faire le roy, si son père a eslevé un homme de bien, et que les successeurs et enfans dégénèrent? Faut-il que le roy en face mesme estat et leur donne mesme credit (en ce de quoy ils sont indignes) comme la vertu du père a mérité? Le père estoit vaillant, sage et obligeant; le filz n'a rien appris qu'à faire le grand et prendre ses ayses, et desdaigner toutes loys; et si le roy trouve un homme de bas estat, pauvre en biens, mais généreux d'esprit, fidèle en cœur et propre en la charge requise pour son service, il ne luy osera commettre autorité, pour quoy les grands qui ont desja en veulent encores!»
Ce ministre éminent et dévoué dont Marie traçait le portrait avec complaisance, c'était Riccio, autour duquel s'organisait une conspiration implacable.
Le comte de Morton fut l'homme politique de cette conspiration. Lui seul peut-être sut toute l'étendue et toute la portée de son action. Il coopérait au meurtre de Riccio dans une vue personnelle, et aussi dans des desseins profonds de tribun aristocratique. Il sentait que par là il annulait la reine et ses alliés, les catholiques et le catholicisme; il sentait qu'il allait redonner vigueur à la réforme en cimentant l'alliance anglaise, en rappelant les lords proscrits, en replaçant Murray à la tête du gouvernement, dont Darnley ne serait que la vaine décoration, le simulacre officiel.
Randolph et le comte de Bedford furent mis dans le secret. Ils annoncèrent d'avance le complot à Cecil et à leur souveraine Élisabeth.
Murray, de Grange, de Rothes et leurs amis, furent avertis et se réunirent sur les frontières d'Écosse.
Deux traités ou _bands_ furent signés par le roi et par les conspirateurs. Ils se juraient amitié et solidarité dans l'exécution de cette grande entreprise, qui fut le triomphe cruel de la réforme sur l'Église, du parti protestant sur le parti catholique, de la noblesse et du peuple sur la reine et sa camarilla, de Knox et du Nord sur le pape et sur le Midi.
Le comte de Lennox, lord Ruthven, George Douglas, Lindsey, André Ker, étaient au premier rang des conjurés. Ils s'entendirent avec Darnley. Près de l'appartement de la reine, séparés d'elle par une simple cloison, ils prononcèrent la mort du favori.
Ce qu'il y eut de plus grave dans ces _bands_ homicides, ce fut la participation de Knox. Consulté par les conjurés sur la légitimité de l'acte qu'ils allaient accomplir, il rassura leurs consciences déjà si hardies. L'esprit du rigide docteur souffla sur eux, non pour les détourner du crime, mais pour les y précipiter. Il les y prépara comme à une sainte entreprise, par la prière et par le jeûne. Dans l'emportement de son fanatisme, Knox se chargea de justifier le meurtre devant Dieu, et, l'autorisant de son approbation, il mit ainsi de sa main d'apôtre, à l'assassinat, le sceau religieux de son caractère et de son nom.
C'était un samedi soir, vers six heures, le 9 mars 1566. Les conjurés et leurs hommes d'armes, au nombre de trois cents environ, se glissèrent, à la tombée de la nuit, des ruelles borgnes de la Canongate dans les ombres du palais.
Le roi avait soupé chez lui en compagnie du comte de Morton, de Lindsey et de Ruthven. Son appartement, un rez-de-chaussée élevé de quelques marches, était situé au-dessous de l'appartement de Marie, dans la même tour. Au dessert, il envoya voir qui était avec la reine. On lui vint dire que la reine finissait de souper de son côté, dans son cabinet de repos, avec la comtesse d'Argill, sa sœur naturelle, Beatoun, le commandeur d'Holyrood, et Riccio. Leur conversation avait été enjouée et brillante. Le roi monta par un escalier dérobé, pendant que Morton, Lindsey, et une troupe de leurs vassaux les plus braves, envahissaient le grand escalier, et dispersaient sur leur passage quelques amis de la reine et de ses serviteurs.
Le roi entra dans le cabinet de Marie. Riccio, en manteau court, en veste de satin, en culotte de velours rougeâtre, était assis et couvert. Il avait sur la tête sa toque ornée d'une plume. La reine dit au roi: «Monseigneur, avez-vous déjà soupé? Je croyais que vous soupiez maintenant.» Le roi se pencha sur le dossier du fauteuil de la reine qui se retourna vers lui; ils s'embrassèrent, et Darnley prit part à l'entretien. Sa voix était émue, son visage était pourpre, et, de temps en temps, il jetait un regard furtif vers la petite porte qu'il avait laissée entr'ouverte. Bientôt apparut, sous les franges des rideaux qui la décoraient, un homme pâle, Ruthven, qui tremblait encore de la fièvre, et qui, malgré son extrême affaiblissement, avait voulu être de l'expédition. Il était vêtu d'un pourpoint de damas, doublé de fourrure. Il avait un casque d'airain et des gantelets de fer. Il était armé comme pour un combat et accompagné de Douglas, de Ker, de Ballentyne et de d'Ormiston. Au moment où Morton et Lindsey forçaient avec fracas la chambre à coucher de Marie, et, s'y précipitant, allaient déborder dans le cabinet, Ruthven s'y rua, et son impétuosité fut telle, que le parquet en fut ébranlé. Il épouvanta les convives. Sa physionomie livide, farouche, bouleversée par la maladie et par la colère, glaçait de terreur. «Pourquoi êtes-vous ici, et qui vous a permis d'y pénétrer?» s'écria la reine. «J'ai affaire à David, à ce galant que voilà,» répondit Ruthven d'une voix sourde. Un autre conjuré s'avançant, Marie lui dit: «Si David est coupable, je suis prête à le livrer à la justice.--Voilà la justice,» répliqua le conjuré en ôtant une corde de dessous son manteau. Tout hagard de peur, Riccio recula dans un coin du cabinet. Il y fut suivi. Le pauvre Italien se rapprochant de la reine, saisit sa robe en criant: «Je suis mort! _Giustizia! giustizia!_ Madame, sauvez-moi! sauvez-moi!» Marie s'élança entre Riccio et les assassins. Elle essaya de les arrêter. Alors chacun se pressa, se heurta dans cet étroit espace. Ce fut une mêlée, un tourbillon. Ruthven et Lindsey, brandissant leurs dirks nus, apostrophèrent rudement la reine. André Ker lui appuya même un pistolet sur le sein et la menaça de faire feu. Marie lui montrant son ventre: «Tirez, dit-elle, si vous ne respectez pas l'enfant que je porte.»
La table fut renversée dans le tumulte. La reine luttant toujours, Darnley l'entoura de ses deux bras, la ploya sur un fauteuil où il la retint, tandis que plusieurs serrant David par le cou l'arrachaient du cabinet. Douglas s'empara de la dague même de Darnley, frappa le favori, et dit, en lui laissant la dague dans le dos: «Voilà le coup du roi.» Riccio se débattait en désespéré. Il pleurait, il priait, il suppliait avec des gémissements lamentables. Il s'attacha au seuil du cabinet, puis il s'accrocha à la cheminée, puis il se cramponna au lit de la chambre de la reine. Les conjurés le menaçaient, le battaient, l'injuriaient, et lui faisaient lâcher prise en piquant ses mains de leurs armes. L'ayant enfin entraîné de la chambre à coucher dans la chambre de parade, ils le percèrent de cinquante-cinq coups de poignards.
La reine faisait des efforts surhumains pour voler au secours du malheureux Riccio. Le roi avait peine à la contenir. Il la remit à d'autres, et accourut dans la chambre de parade où Riccio expirait. Il demanda s'il n'y avait pas encore de la besogne pour lui, et il enfonça dans ce pauvre cadavre le cinquante-sixième et dernier coup de poignard; après quoi Riccio fut lié aux pieds avec la corde apportée par l'un des conjurés; il fut traîné ainsi et descendu le long de l'escalier du palais.