Histoire de Marie Stuart

Part 12

Chapter 123,823 wordsPublic domain

Quelques jours avant de prendre congé, Melvil fut mis encore à une dernière épreuve. Dans l'une de ces promenades parmi les gazons et les fleurs de son parc, où toute l'élite de la cour l'accompagnait, Élisabeth, interrogeant Melvil sans préparation, lui demanda qui d'elle ou de sa sœur d'Holyrood avait le plus beau teint et les plus beaux cheveux? Melvil répondit avec une heureuse ambiguïté que nulle beauté en Angleterre n'était comparable à Élisabeth, ni en Écosse à Marie Stuart. Pressé de répondre sans détour, Melvil se vit forcé de préférer à sa charmante maîtresse la reine d'Angleterre, un homme d'État plutôt qu'une femme. Melvil, quoique honnête, se disait en diplomate que c'était l'occasion de faire bon marché de la vérité, et que le plus grand malheur n'était pas de mentir, mais de déplaire. La flatterie cependant dut lui coûter.

Élisabeth eut toujours plus de trente ans. Sa physionomie ne fut jamais jeune. Elle affichait l'étiquette de la chasteté, et sa prétention était qu'on la crût absorbée dans ses pensées virginales. Aussi la _belle vestale assise sur l'un des trônes de l'Occident_, la _vestale couronnée_, comme la nommait Shakspeare, n'eut pas d'amants, elle n'eut que des favoris; mais elle en eut toute sa vie, jusqu'à Essex. «Le comte de Lestre,» dit la Mothe-Fénelon dans un mémoire secret, «ayant l'entrée, comme il a, dans la chambre de la royne lorsqu'elle est au lict, s'estoit ingéré de luy bailler la chemise au lieu de sa dame d'honneur, et de s'azarder de luy-mesme de la bayser, sans y estre convyé.»

Les favoris d'Élisabeth étaient les hommes de son caprice, quelquefois de sa passion. Les habiles ministres Walsingham, Cecil, étaient les hommes de son choix et de son estime. Par ceux-ci elle fut vraiment grande et la bienfaitrice de son peuple. Malheureusement elle était la fille de Henri VIII, la fille de celui dont toutes les colères étaient cruelles et toutes les amours sanguinaires. Elle lui ressemblait. Dans les entr'actes de ses affaires et de ses plaisirs, elle inventait des parfums, à l'exemple du comte d'Oxford, et elle cherchait des modes nouvelles qu'elle imposait ensuite comme des devoirs envers la délicatesse de son goût. Elle était aussi pédantesquement barbare dans de telles futilités que majestueusement gauche dans ses attitudes. Elle faisait ajouter des rosettes de soie, des broderies, des franges d'orfévrerie à ses gants, qui revenaient à plus de soixante schellings la paire. Avec ses favoris elle était une femme discrètement voluptueuse, fantasque, mobile, toujours menaçante, souvent terrible. Avec ses ministres elle était un politique achevé, prudent, économe; elle payait les dettes des gouvernements précédents, et ces dettes ne montaient pas à moins de quatre millions sterling. Bien plus, elle élevait la marine anglaise de quarante-deux à douze cent trente bâtiments.

On lui disait, et on lui persuadait sans peine, qu'elle était aussi séduisante que sage. Et pourtant, à en juger par ses portraits les meilleurs, elle n'approcha pas plus de la grâce que de la bonté. Elle n'eut la réalité ni de la beauté ni de la vertu; elle n'en eut que le décorum. Ses cheveux et ses sourcils étaient fins et souples, mais ils étaient presque fauves. Ses paupières dégarnies de cils n'adoucissaient pas, en les ombrageant, ses yeux bleus et clairs dans leur fixité. Son nez était aigu comme son regard. Sa bouche, petite et maussade, ne paraissait faite que pour commander et réprimander. Son teint, d'un blanc mat, avait le reflet pâle et inanimé de la cire, sous un coloris faux de fraîcheur. Les muscles seuls du visage étaient vivants. Les plis des joues frémissaient par une tension de la volonté, comme dans le curieux buste de Robespierre; et c'est l'une des affinités de l'envieux et prude tribun avec la reine d'Angleterre. Élisabeth portait mal son immense fraise, ses larges manches et son manteau éclatant. Elle n'avait d'irréprochables que les mains, signe de la distinction aristocratique; et d'admirable que le front, siége de l'intelligence.

Le crime et le meurtre sortirent plus tard de la rivalité féroce de la reine d'Angleterre. En attendant, ses protestations d'amitié ne trompèrent ni la reine d'Écosse ni son ambassadeur, qu'Élisabeth congédia avec une douceur étudiée. Ils sentirent que sous le velours des paroles, la haine se cachait comme le poignard dans le fourreau.

Malgré cette haine et tous les autres obstacles, Marie Stuart n'avait qu'une pensée: son mariage avec Darnley.

Quoique souvent rebutée, elle eut recours à Knox. Elle le fit appeler. C'était le prophète, le maître des âmes. Par Knox elle pouvait ramener la multitude et reconquérir une popularité qui lui était si nécessaire. Knox vint. La reine consulta d'abord cet homme immuable, qui l'écoutait avec le calme de la force, les bras croisés sur sa poitrine. Knox lui déconseilla ce mariage qu'il flétrit durement. La reine pria, ordonna, supplia, pleura, se tordit les mains et s'évanouit. Knox ne s'attendrit point; il ne changea ni de sentiment ni d'attitude, et quand la reine reprit connaissance, elle le retrouva tranquille, inébranlable, sans entrailles comme un principe, planant froidement au-dessus de la passion, de la douleur qu'elle n'avait pas su contenir.

Alors elle éclata contre le réformateur. «Qui êtes-vous donc dans l'État, pour vous mêler de mon mariage? s'écria-t-elle. Allez, votre place n'est pas à la cour.--Sans doute, répondit Knox; je n'ai d'autre mission que de prêcher l'Évangile. Si vous me voyez ici, du reste, ne me le reprochez pas, car c'est vous qui m'avez mandé. Je ne suis ni lord, ni baron, ni comte, mais je suis citoyen de l'Écosse et ministre de l'Église de Dieu. A ce double titre, mon devoir est d'avertir mon pays. Je prémunirai le peuple, la noblesse, le clergé. Je le déclare, quiconque osera consentir à ce que vous épousiez un papiste, trahira la religion du Christ et les libertés du royaume.»

Poussée à bout, la reine lui enjoignit de sortir; et violemment aidée dans cet outrage par le lord de Dun, témoin de sa faiblesse et de sa fureur, elle chassa Knox. En traversant les salons d'attente, il rencontra les groupes frais et charmants des filles de la reine, causant gaiement, riant, folâtrant et se moquant peut-être de sa rudesse. Knox, les regardant: «Ah! la plaisante vie que la vôtre, belles dames, si elle durait toujours! Mais les vers du tombeau toucheront votre chair et remplaceront ces parures dont vous êtes si vaines. Oh! l'horrible chose que cette mort qui court après vous et qui vous atteindra, quoi que vous fassiez!» Les rires cessèrent, et Knox s'éloigna de son pas ordinaire, lentement, fièrement, sans autre émotion sur le visage que celle du dédain.

Toute l'opposition protestante et politique était pour lui. Elle pensait que Marie ne devait pas donner un roi à l'Écosse, mais que l'Écosse devait donner un époux à la reine. Les lords conjurés, entre autres Murray, le duc de Châtellerault, les comtes d'Argill et de Rothes, après avoir tenté sans succès d'enlever Darnley, et ensuite d'arrêter Marie près de Leith, marchèrent sur Édimbourg. Avertie par ses espions, Marie sortit de la ville à la tête d'une troupe dévouée que sa présence animait et transportait. Les insurgés se dispersèrent, et l'Angleterre devint leur asile. La reine rentra victorieuse à Édimbourg, et fit approuver, par une assemblée de nobles, son mariage, dont l'acte fut rédigé par Riccio. Marie et Darnley le signèrent, le 29 juillet 1565, sur un pupitre d'or soutenu par quatre comtes. La cérémonie religieuse eut lieu dans la chapelle d'Holyrood, selon les rites de l'Église romaine.

«Voici comment le mariage s'est fait,» écrit Randolph au comte de Leicester dans une lettre du 31 juillet. «Le dimanche matin, entre cinq et six heures, la reine fut conduite à sa chapelle par plusieurs de ses nobles. Elle avoit une grande robe noire de deuil, et un fort grand chaperon de deuil, peu différent de celui qu'elle portoit au triste jour des funérailles du roi François II, son premier mari. Elle fut conduite à la chapelle par les comtes de Lennox et d'Atholl, qui la laissèrent là pour aller chercher son mari, lequel fut accompagné par ces mêmes lords. Ils furent reçus par le prêtre qui officioit. Les bans furent publiés pour la troisième fois, et il fut pris acte par un notaire, comme quoi personne n'avoit rien dit contre ce mariage, ni allégué aucune chose qui pût empescher d'y procéder. Les paroles furent prononcées; on mit les anneaux au doigt de la reine. Il y en avoit trois, et celui du milieu étoit orné d'un diamant de grand prix. Elle et le lord se mirent ensemble à genoux. On fit sur eux plusieurs prières. La reine attendit qu'on dist la messe. Le lord lui donna un baiser et la laissa là. Il s'en alla à la chambre de la reine, où elle vint le joindre quelque temps après. On supplia la reine d'oublier, dans ce jour de solennité, ses peines et ses chagrins, de quitter ses habillements lugubres, et de se prêter à un train de vie plus agréable. Elle fit quelque difficulté de se rendre à ces représentations; mais après une faible résistance, qui étoit plutôt, à ce que je crois, une affectation qu'une vraie douleur, tous ceux qui étoient présents et qui peuvent l'approcher, eurent la permission de lui oster chacun une épingle. Elle fut remise à ses dames; elle changea d'habillements. Elle n'alla pas se coucher, pour faire connoistre à tout le monde que les plaisirs des sens n'entroient pour rien dans les motifs de son mariage, mais seulement le bien de son pays, et le désir de ne le pas laisser plus longtemps sans un héritier. Des gens méfiants, et portés à donner à tout une mauvaise interprétation, prétendent qu'ils se cognoissoient déjà avant d'en venir au mariage. Le mariage célébré, il s'ensuit ordinairement grande chère et des danses. Toute la noblesse était à leur disner. Les trompettes sonnoient. On annonça des largesses. On jeta beaucoup d'argent aux environs du palais, et ceux qui purent en attraper en profitèrent. Le roi et la reine disnèrent à la même table; la reine étoit au haut bout, servie par les comtes Atholl, Sewer, Morton, Caver, et Crawford, échanson. Les comtes Églington, Cassilis et Glencairn, rendirent les mêmes offices au roi. Après le disner, ils dansèrent pendant quelque temps, et ensuite ils se retirèrent jusqu'à l'heure du souper. Le souper se passa comme le disner, et fut suivi de quelques danses, après quoi ils allèrent se coucher. Je n'ai point été témoin oculaire de ce que j'écris à Votre Seigneurie, mais elle ne doit avoir sur ceci aucun doute, attendu les voies par lesquelles ces choses me sont parvenues. Je fus mandé pour me trouver au souper, mais je refusai d'y aller.»

Libre du joug que le parti protestant appesantissait sur elle; délivrée de la tutelle adroite, prévoyante, mais lourde de Murray, la reine révoqua l'exil du comte de Bothwell, qui s'était réfugié en France et qui s'empressa de revenir en Écosse. Elle s'entoura en même temps de Lennox, d'Atholl, de Caithness, des lords Hume et Ruthven, tous alors favorables au catholicisme.

Les partisans de la réforme et le peuple murmurèrent. Des satires, des chansons, des petits livres et des images grotesques furent lancés contre Marie. La caricature était une des armes des protestants en France, dans les Pays-Bas, en Écosse, partout.

Ils avaient représenté le cardinal de Lorraine portant dans un sac le pâle François II, qui, pour ne pas étouffer et respirer un peu, essayait de passer à travers l'ouverture sa tête mélancolique et juvénile.

Ils avaient peint le cardinal Granvelle, le ministre de Philippe II, l'ami de la reine d'Écosse, couvant des œufs d'où sortaient des reptiles mitrés, tandis que Satan aux pieds fourchus l'applaudissait et disait: _Voici mon fils bien-aimé_.

Ils gravèrent à des milliers d'exemplaires burlesques, après ses noces, Marie Stuart valsant avec Darnley aux sons du luth de Riccio. Craig, un ministre presbytérien, retiré dans l'ombre, les regardait du mauvais œil, et la couronne tombait à terre.

Ces images sur papiers gris étaient transportées et répandues dans les villes et dans les campagnes. Des colporteurs les affichèrent jusque dans la Canongate, à quelques pas d'Holyrood.

Les discours sur la reine étaient sans frein. On parla de la déposer.

Stuart Ochiltree n'avait été que l'orateur de la passion publique, lorsqu'il s'était écrié au milieu de l'assemblée des nobles qu'il ne reconnaîtrait jamais un papiste pour roi.

«Soyons contents, disait le comte de Morton; nous allons être gouvernés par un bouffon, un enfant imbécile et une princesse impudique.» Il désignait ainsi Riccio, Darnley et la reine. «... Roullard, écrivait Paul de Foix à Catherine de Médicis, vous dira la gratieuse et aysée vie de la dite dame, employant tous les matins à la chasse et le soir aux dances et masques.»

«Ce n'est pas une chrétienne, vociférait Knox, ce n'est pas même une femme, c'est une divinité païenne. C'est Diane ou Vénus.»

Néanmoins, tout en cédant à l'amour, Marie Stuart avait été dupe d'une trame ourdie par Élisabeth elle-même.

Il était naturel et juste que la reine d'Écosse voulût obtenir pour son mariage l'agrément d'Élisabeth, dont elle et ses enfants devaient être les héritiers. De son côté, Élisabeth qui, par ambition et par orgueil, était décidée à ne se point donner un maître, désirait, par jalousie et par haine, que Marie Stuart restât veuve. La reine d'Angleterre se révoltait en pensant qu'il lui faudrait transmettre son trône aux descendants d'une rivale qu'elle abhorrait. Tels étaient ses vrais sentiments et telle fut d'abord sa politique. Mais, douée de ce coup d'œil pratique des choses qui ne permet pas l'illusion, Élisabeth comprit que le mariage étant la nécessité de Marie Stuart, rien ne pourrait empêcher l'accomplissement du vœu le plus cher de la reine d'Écosse et de son peuple. Elle songea alors à Darnley pour éviter des concurrents plus redoutables à son repos et à son envie. Cependant, tout en favorisant sourdement ce mariage, elle le regrettait et le déplorait. De là sa mauvaise humeur, ses persécutions contre la famille de Lennox, sa rage redoublée contre Marie Stuart, ses menées souvent contraires, selon les mouvements impétueux de sa passion ou les calculs réfléchis de sa politique; de là les ténèbres qui couvrent sa conduite en lutte avec son désir primitif, dont la réalisation lui avait paru impossible; de là les nuages qui obscurcissent la lumière de la vérité dans cette noire et souterraine intrigue, où l'esprit puissant d'Élisabeth imagina et exécuta, au milieu de mille fluctuations qui se heurtent, ce que son cœur détestait.

Voilà, je crois, sous son sceau brisé, le mot de ce mariage précipité par Marie, dirigé secrètement par le génie perfide et par l'âme mobile d'Élisabeth.

Élisabeth haïssait en Marie Stuart son héritière; elle haïssait surtout la femme séduisante dont elle ne pouvait être la rivale de beauté et de grâce; elle haïssait de plus en la reine d'Écosse, avec ses froids et habiles ministres et avec tout son peuple, la nièce des Guise, l'amie de Philippe II et du pape, la princesse catholique. Marie était donc dévouée aux catastrophes. La nation anglaise et ses hommes d'État, Cecil, Walsingham, Randolph, l'exécraient. Sans autre alliance qu'une aversion commune, Élisabeth s'entendait avec ses sujets pour perdre Marie Stuart. Une haute vertu, une politique habile, une tolérance généreuse du protestantisme l'auraient peut-être sauvée; mais la reine d'Écosse, par l'accumulation des fautes et par leur énormité, se mit en quelque sorte du parti de ses ennemis et les aida à sa ruine.

Le mariage était pour elle une condition de gouvernement, et, ce qui était bien plus, une ardente fantaisie de sa jeunesse. Élisabeth s'était prononcée énergiquement. Elle avait écarté de Marie Stuart les plus illustres prétendants: don Carlos, présenté par le cardinal de Granvelle et par la duchesse d'Arschot; l'archiduc Charles, sondé par le cardinal de Lorraine; le duc d'Anjou et le prince de Condé, tous épris de la reine d'Écosse. Ces prétendants, qui appartenaient aux trois grandes puissances catholiques de l'Europe, auraient soulevé toutes les susceptibilités de la politique anglaise et du protestantisme écossais.

«... Si Votre Majesté, écrivait Randolph à la reine d'Écosse, veut faire un mariage qui soit agréé de ma souveraine, elle doit éviter d'en faire un qui puisse donner de l'ombrage à ses voisins, comme celui qu'elle a fait avec le dauphin de France. Il est bien plus expédient que vous preniez pour époux un seigneur anglais, pourvu qu'il s'en trouve d'assez heureux pour vous plaire. Alors Élisabeth ne tardera plus à vous déclarer son héritière, supposé qu'elle vienne à mourir sans laisser de postérité.»

La reine d'Angleterre resserrait ainsi le choix de Marie Stuart parmi la noblesse de la Grande-Bretagne.

Élisabeth, nous l'avons dit, avait pensé à lord Henri Darnley, son parent et celui de la reine d'Écosse. C'était le jeune courtisan le plus frivole de l'Europe, avec des perles aux oreilles, des chaînes au cou et à la toque. Il dansait bien, chantait à ravir. Il avait le don de plaire aux femmes et d'être méprisé des hommes.

Élisabeth compta sur un caprice de Marie Stuart et ne se trompa point. Indirectement elle insinua son dessein à la comtesse de Lennox, qui, elle aussi, ne songeait qu'à l'accomplir. La haine d'Élisabeth et l'ambition de cette mère se liguèrent sans se parler. Élisabeth donna mille facilités au comte, à la comtesse de Lennox et à Darnley, tout en éclatant contre eux. Elle confisqua leurs biens, elle envoya la comtesse à la Tour; mais le mariage se fit, et c'est ce qu'Élisabeth avait calculé. Sa colère n'était qu'un demi-masque. Irritée en apparence de ce que Marie Stuart avait refusé Dudley, elle se réservait par là le droit de soutenir les rebelles d'Écosse et de pousser habilement son ennemie aux abîmes. Au fond, Élisabeth voulait garder pour elle Dudley, qu'elle aimait et qu'elle fit comte de Leicester; elle voulait en même temps que la légère Marie se prît au piége qu'elle lui tendait. Marie ne vit pas le piége, elle ne vit que la beauté de Darnley, et elle sentit un âpre plaisir à braver Élisabeth en satisfaisant un goût de cœur. Élisabeth fut politiquement heureuse par là. Un prince étranger n'ajouterait pas les forces d'un royaume voisin à la souveraineté de l'Écosse; et Marie Stuart se compromettait deux fois: avec les égaux de Darnley blessés dans leur orgueil, avec le protestantisme atteint dans sa foi. Quelle bonne fortune pour Élisabeth dans cette comédie si orageusement jouée! que de discussions à susciter, que de tempêtes à déchaîner contre une rivale odieuse!

Marie Stuart ne pouvait se rendre compte des bizarres contradictions d'Élisabeth. «Le mécontentement de ma bonne sœur est vraiment merveilleux, disait-elle, car le choix qu'elle blâme a été fait conformément à ses désirs communiqués par M. Randolph. J'ai rejeté tous les compétiteurs étrangers; j'ai accepté un Anglais descendant du sang royal des deux royaumes, et le premier prince du sang en Angleterre, celui qui sera, je crois, par ces raisons agréable aux sujets des deux pays.»

Darnley était catholique, objectent quelques historiens, afin de prouver la sincérité de haine qu'Élisabeth portait à ce mariage de la reine d'Écosse. Mais cela même était un prétexte flagrant pour Élisabeth d'entretenir des troubles perpétuels en Écosse et de les éviter ainsi à l'Angleterre.

Un jour, Paul de Foix «la trouvant en sa chambre privée, qui jouoit aux échecs, parce qu'il avoit entendu qu'elle estoit fort faschée de ce que la royne d'Escosse se marioit avec le fils du comte de Lenos, il se voulust ayder de ceste occasion, et lui dist que le jeu des eschecs estoit une image du discours, prévoyance et événement des actions des hommes, où, quand l'on perdoit un pion, il sembloit que ce fust peu de chose. Toutefois, bien souvent, il emportoit la perte de tout le jeu. A quoy la reine respondit qu'elle entendoit bien que le fils du comte de Lenos n'estoit que comme un pion; mais qu'il seroit bien pour luy donner mat, si elle n'y prenoit garde.»

Elle y prit garde en effet; et le catholicisme de Darnley, que le conseil d'Élisabeth transforma plus tard en un danger public, devint pour elle un moyen puissant de tenir en haleine le protestantisme dans les deux royaumes, d'accroître jusqu'au fanatisme sa propre popularité, et de tourner toutes les colères, tous les mépris contre l'ennemie, qui menaçait à la fois la constitution et le saint Évangile.

Élisabeth habitait tantôt Westminster, tantôt Richmond, tantôt Hampton-Court, tantôt Windsor, tantôt Greenwich.

Greenwich avait été son berceau, et Westminster devait abriter son tombeau sous les arceaux gothiques de la vieille abbaye où sommeillent toutes les gloires historiques de l'Angleterre.

Richmond, dont le splendide palais a disparu, conserve ses rives enchantées, ses cottages, ses parcs, ses jardins, ses ormes, ses chênes, ses prairies, toutes ses verdures incomparables. On y respire encore aujourd'hui une impression de fraîcheur, de recueillement, d'immortalité.

Élisabeth se sentait moins sèche, moins stérile au milieu de cette fécondité charmante de la nature. De loin en loin les rosiers de Richmond embaumaient son âme dure, comme l'églantier des montagnes parfume quelquefois le rocher. C'est là que la reine sembla le plus aimer Leicester, Hatton, Walter-Raleigh; c'est là qu'elle devait pleurer Essex et mourir peut-être de douleur.

Plus tard, Milton ne pouvait s'arracher à ces bords primitifs. Il y puisa dans ses contemplations errantes une intarissable poésie. Vieux, infirme, aveugle, Homère régicide, il n'eut pour inventer Éden, qu'à se souvenir des paysages de Richmond; il n'eut, pour peindre l'Ève de son paradis, qu'à se rappeler la jeune fille anglaise couchée dans l'herbe matinale sous un saule de la Tamise.

Hampton-Court n'était pas plus magnifique sous Élisabeth qu'à l'époque des prospérités de Wolsey. Dans ce château qu'il avait bâti, dans ces somptueux pavillons de brique dont la teinte rouge était mêlée de vert de mer à cause de l'humidité, le cardinal-légat entretenait plus de cinq cents officiers ou domestiques revêtus de ses livrées. Élisabeth parlait quelquefois avec indignation du luxe et de la puissance d'un sujet que Charles-Quint appelait dans ses lettres _Mon bon et loyal ami_, et que le doge de Venise nommait _Reverendissima Majestas_.

Windsor, construit par des rois, plaisait davantage à la reine. L'antiquité de cet édifice, ses tours énormes, les unes rondes, les autres carrées, son esplanade admirable, sa masse gigantesque en pierre grise, ses lierres grandioses, tout cela est d'un aspect aussi imposant que triste. On dirait une prison monumentale. Windsor, avec ses donjons accumulés, avec sa forêt sans frontières, est un Fontainebleau monotone, plus colossal, mais moins varié, moins vivant, moins coloré, un Fontainebleau dans la brume.

Bien que la reine y résidât avec plaisir, elle préférait Greenwich où elle était née. Elle préférait Greenwich même à Richmond.

Greenwich était son séjour de prédilection.

C'est là qu'elle aimait, soit à penser, soit à se délasser dans ses allées de sable fin bordées de fleurs. Souvent elle franchissait la porte de son parc que des degrés de marbre joignaient au fleuve, et près desquels était sans cesse amarrée sa barge royale. Elle se reposait des affaires et des soucis de la couronne par des promenades sur l'eau mêlées de musique, d'amour voilé, de flatteries délicates et de conversations classiques.

Élisabeth était savante. Elle avait eu pour précepteur un humaniste éminent, Ascham, qui ne tarit pas d'admiration sur les hautes qualités, les talents et l'érudition de la princesse:

«... Elle parle le français et l'italien comme l'anglais même, écrit-il à son ami Sturmius; le latin avec facilité, exactitude et jugement; elle parle le grec souvent et passablement bien.