Part 11
C'était un homme de vingt-huit ans. Sa figure, sans être belle, était expressive. Il avait les cheveux d'un châtain foncé, la peau brune et cuivrée, le front large, bombé et mat, le nez vivant et dilaté, les dents admirables, les yeux vifs et perçants sous des sourcils touffus qui accentuaient dans ses traits mâles une énergie qui manquait à son âme. Son abord était communicatif et rusé. Son regard était d'un artiste, son sourire d'un diplomate; son intarissable esprit était d'autant plus séduisant qu'il se colorait, dans sa mobilité, de toutes les lueurs de la fantaisie. Un chaud rayon de soleil italien ruisselait de ce visage méditatif comme celui d'un Écossais ou d'un Anglais. C'étaient sous l'éclat du Midi les plis déliés de la réserve et de la prudence du Nord. Son malheur était de ne pas porter la tête en gentilhomme, et de l'incliner trop bas au dédain ou à l'injure. Les efforts de sa volonté ne purent jamais dompter la nature, qui se troublait et défaillait en lui devant le péril. D'un homme rien ne lui faisait défaut que le courage, et encore en avait-il le masque. Sa physionomie virile était d'un héros; mais quoique Piémontais d'origine, il avait quelque chose du lazzarone dans le cœur. Doué du reste de tous les talents, excellent mime, souple, insinuant, habile, né pour l'intrigue et pour les affaires, capable de charmer une femme et de gouverner un royaume, s'il avait eu la fermeté à un aussi haut degré que l'intelligence. Il s'éleva très-vite à la toute-puissance par les agréments de sa voix, de ses manières et de sa conduite (1561-1565). De joueur de luth, il devint secrétaire des dépêches françaises et premier ministre. C'était un caprice de la reine. Cette dictature timide et insolente à la fois irrita profondément les grands d'Écosse, et singulièrement le comte de Murray, dont l'autorité dans le conseil se trouvait affaiblie, presque annulée par les manéges adroits et par les sourdes menées de ce parvenu.
Plusieurs avis sages furent donnés à Riccio. On lui conseillait de ne pas battre monnaie avec sa faveur, et de ménager un peu la bourse de ceux qui avaient des grâces à solliciter. Jacques Melvil l'engageait à ne pas être toujours chez la reine, ou du moins à se retirer par respect lorsque les lords y arrivaient. Riccio, encouragé par Marie, qui le préférait à toute l'Écosse, continua ses habitudes familières. Parmi les nobles, les plus spirituels, comme Lethington, se moquaient de ses assiduités; les plus violents, comme Ruthven, s'en offensaient. «J'ai eu ce soir chez la reine une forte tentation, disait Lindsey à Knox.--Laquelle? demanda le réformateur.--Celle de jeter par la fenêtre ce valet italien, qui n'est pas fait pour s'asseoir devant les lords, mais pour leur offrir l'aiguière et pour leur tenir l'étrier.--Il est vrai, répondit Knox; et de plus ce bouffon méridional est le pensionnaire du pape et le suppôt de Satan.»
Ce favoritisme dura plus de trois années.
Cependant la beauté de Marie Stuart attirait sur elle les regards de l'Europe entière. Les plus grands princes aspiraient à sa main. Le cardinal de Lorraine traitait avec eux du mariage de sa nièce. Le prince de Condé, le duc d'Anjou, le duc de Ferrare, un archiduc, fils de Ferdinand Ier, briguaient l'honneur de l'épouser. Le cardinal Granvelle et la duchesse d'Arschot travaillaient, par leurs négociations, à lever les obstacles qui auraient pu s'opposer à l'union de la reine d'Écosse avec don Carlos d'Espagne.
Le monde était en suspens.
Marie alors savourait toutes les décevantes illusions: la jeunesse, la flatterie, l'empire, les brûlants désirs, la musique, la poésie.
Voici des vers que j'ai lus à Édimbourg, copiés par elle-même (mai 1564), avec ce titre:
ODES DE IOACHIM DU BELLAY.
EXCELLENT POETE.
I. ODE.
. . . . . . . . . . . . . . Amour, gouverneur des villes, Loix civiles Et juste police ordonne. Et l'heur de paix qu'on va tant Souhaitant, C'est luy seul qui le nous donne.
Les richesses de Cérès, Les forests, Les seps, les plantes et fleurs, Prennent d'amour origine, Goust, racine, Vertu, formes et couleurs.
Par luy tout genre d'oiseaux Sur les eaux Et par les bois s'entretient: Tout animal de servage Et sauvage De luy son essence tient.
Par ce petit dieu puissant Délaissant Le doux giron de la mère, La vierge femme se treuve Et fait preuve De la flamme douce amère.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Bien adorer nous devons Dessus son autel sacré, Sçachant gré A luy, de quoy nous vivons.
La jeunesse (hélas!) nous fuit, Et la suit Le froid aage languissant: Adonques sont inutiles Les scintilles Du feu d'amour périssant.
II. ODE.
Le flambeau dont les chaleurs Ardent l'antique froidure, De mille sortes de fleurs Repeint la jeune verdure:
Et le dieu, qui mes désirs Brusle d'une saincte flamme, Mille sortes de plaisirs Replante dedans mon ame.
Tout ce que l'hyver s'est veu Morne, transi, froid et blesme, Sent maintenant ce doulx feu, Et moy je suis le feu mesme.
Des fleuves les pieds glissants Frappent leurs plus hautes rives, Et les sommets verdissants Rehaulsent leurs testes vives.
Des-ia les seps tournoyants Autour des branches verdoyent, Ja les verts sillons ployants Par les campaignes ondoyent.
Bacchus, Priape et Cérès, Palès, Vertumne et Pomone, Et chaque dieu des forests, Se prépare une couronne.
. . . . . . . . . . . . .
Ces vers de du Bellay, écrits avec soin par Marie Stuart sur un parchemin à tranches d'or, témoignent en quelque sorte du cours de ses pensées à cette époque.
Elle songeait à se marier. Riccio n'était pour elle qu'un favori déjà ancien, un complaisant, un serviteur.
Ce ne fut ni la politique, ni l'ambition, qui la décida dans le choix d'un époux; ce fut l'amour.
Le comte de Lennox avait été proscrit et ses biens confisqués. Il vivait retiré en Angleterre avec sa famille. La comtesse, sa femme, ne partageait pas sa sombre résignation. Elle se flattait de changer la fortune; et quand elle regardait Darnley, son fils, elle osait penser à faire un roi de ce charmant exilé. Obsédée de ses desseins, elle échappa à la surveillance réelle ou feinte dont l'entouraient les agents d'Élisabeth, et elle pénétra en Écosse. Elle se rendit à Édimbourg, fut reçue à Holyrood par la reine, s'insinua dans son esprit, et obtint la grâce du comte de Lennox. Marie convoqua un parlement où le comte de Lethington, secrétaire d'État, parla au nom de sa souveraine:
«Milords et autres, ici assemblés, bien que, par les choses qu'il a plu à Sa Majesté de vous déclarer très-gracieusement de sa propre bouche, vous soyez déjà suffisamment informés du sujet de cette assemblée,... cependant je me propose de vous exposer les mêmes choses, en y donnant un peu plus d'étendue.
«On sait que, pendant la minorité de Son Altesse, on a instruit le procès du comte de Lennox, et prononcé contre lui une sentence de confiscation, pour certaines offenses qu'on l'accusait d'avoir commises. Ces offenses sont spécifiées dans l'acte de parlement rendu à ce sujet, et c'est pour ce motif qu'il est depuis si longtemps en exil et absent du pays de sa naissance. On a vu combien son sort est pénible par les requêtes qu'il a fait parvenir à Sa Majesté. Elles contiennent les soumissions les plus humbles et les plus convenables. Elles rendent témoignage de son parfait dévouement à Sa Majesté, sa princesse naturelle, et de son plus ferme attachement au très-humble service de Son Altesse, s'il plaisait à Sa Majesté d'user envers lui de clémence, et de le faire jouir du bénéfice de sujet. Plusieurs considérations ont incliné Son Altesse à écouter favorablement la requête de ce seigneur: l'ancienneté de sa maison, son nom, l'honneur qu'il a d'appartenir à Sa Majesté par les liens du sang, à cause de milady Marguerite, tante de Son Altesse, ainsi que d'autres motifs déterminants... De plus, Sa Majesté est portée, par la bonté de son naturel, à avoir compassion des maisons qui tombent en décadence, et elle aime beaucoup mieux, ainsi que nous l'avons entendu de sa propre bouche, favoriser et l'élévation et le soutien des anciennes maisons, que de devenir l'instrument de la ruine et du renversement des bonnes races.
«C'est pour travailler à cette affaire qu'il a plu à Sa Majesté d'assembler aujourd'hui, vous, milords et messieurs, les trois états de son royaume.»
Le parlement déféra aux désirs de la reine (décembre 1564). Il abolit l'acte de confiscation contre Lennox, et le comte réhabilité rentra dans les biens et dans les dignités de ses ancêtres. Marie appela près d'elle cette famille proscrite qui était la sienne, sans oublier Darnley, dont la comtesse lui avait si souvent parlé.
Darnley se hâta de venir. Il joignit la reine à Wemys-Castle (16 février 1565). Dès qu'elle le vit, elle l'aima. Éprise de sa bonne mine et de ses empressements, elle dit à lady Seaton que c'était l'homme le plus beau et le plus galant qu'elle eût jamais rencontré.
Le cœur de Marie fut comme frappé de la foudre. Elle ne résista pas à cette impression soudaine. Elle y céda avec sa facilité ordinaire. Que lui importaient tous les inconvénients politiques? Se satisfaire était son unique loi. L'impétueux instinct, l'irrésistible entraînement étouffèrent en elle tous ses scrupules de reine. Elle refusa les princes, et déclara hautement son intention d'épouser Darnley.
«Elle use, écrit Paul de Foix à Catherine de Médicis, des mesmes offices envers le fils du comte de Lenos (Lennox) que s'il estoit son mary, ayant, durant sa maladye, veillé en sa chambre une nuict tout entière...»
Le même ambassadeur ajoutait, dans une autre lettre:
«J'entends que les privaultés de la royne s'augmentent tous les jours avec le comte de Rose (Darnley), et de telle façon que l'on en parle icy peu à son honneur.»
Pour la naissance, Darnley valait un prince. Son père, le comte de Lennox, avait épousé lady Douglas, fille de Marguerite, la sœur aînée de Henri VIII. Marguerite avait été mariée d'abord à Jacques IV, roi d'Écosse, et ensuite au comte d'Angus, ce terrible seigneur qui, à l'exemple d'un de ses ancêtres, donnait aux archers anglais prisonniers le choix de perdre le pouce ou l'œil droit. On raconte de lui un trait qui peut montrer à quel point il était possédé du démon de la guerre. A la bataille d'Acram-Moor (1544), au moment de la charge contre les Anglais, le comte d'Angus voyant sortir d'un marais, près de l'abbaye de Melrose, une troupe de hérons, s'écria: «Où sont mes braves faucons pour nous battre tous à la fois, hommes et bêtes, et vaincre en même temps?»
Marie Stuart était la plus proche héritière de la couronne d'Angleterre par son aïeule Marguerite, qui avait épousé son grand-père Jacques IV; après elle venait la comtesse de Lennox, fille de la même Marguerite et du comte d'Angus. Darnley était donc au même degré que Marie Stuart, et Marguerite était leur aïeule commune. Seulement Marie descendait du premier époux; Darnley, du second; elle d'un roi, lui d'un comte, du comte d'Angus.
Sous des dehors aristocratiques et des apparences délicates, Darnley avait le tempérament le plus ardent. Il touchait à la jeunesse, il entrait dans cet âge heureux et terrible où la puberté fait explosion, où la vie atteint sa plénitude infinie, où tout l'homme est amour, où les désirs jaillissent du cœur comme d'un volcan, où l'imagination centuple ces élans furieux et ne rêve que de femmes.
Darnley éprouvait cet enivrement lorsqu'il rencontra Marie Stuart. Dès lors il n'y eut plus qu'elle pour lui, et sa passion fut au comble.
Bien qu'il ne fût pas incomparablement beau, Darnley était plus attrayant que François II et que la plupart des jeunes seigneurs des cours de France, d'Écosse et d'Angleterre.
Ses cheveux fins et dorés brillaient comme un rayon du matin, et ombrageaient avec souplesse un front très-noble par la hauteur, mais un peu étroit. Son nez et son menton arrondis avaient le tour singulièrement mou de son caractère. Son teint était éblouissant de fraîcheur, et il y avait quelque chose de l'enfant dans les joues de ce jeune homme. Elles étaient pétries, gonflées et nourries de lait; mais ce n'était pas du lait des louves ni des lionnes, c'était du lait des génisses et des brebis. Ses yeux bleus, au-dessus desquels s'arrondissaient deux sourcils blonds, lançaient, à travers de longs cils, le feu qui brûlait son sang, et sa bouche indifférente à la parole, au silence, n'avait qu'une expression voluptueuse. Elle était altérée de la soif d'une femme, de Marie Stuart. J'insiste sur cet embrasement sensuel de Darnley, parce qu'il dévoile sa destinée tout entière, et qu'il devient par là digne de l'histoire.
Darnley n'avait pas une taille moins séduisante que sa figure. Il était svelte comme un jeune bouleau de Perth. Élisabeth l'appelait _Yonder long lad_, le long garçon. Son costume ajoutait encore à sa flexibilité. Il portait avec une présomption impertinente et une élégance rare ses riches vêtements. Sa tête semblait s'élancer plus légère d'une fraise godronnée à petits plis d'où pendait un médaillon d'or. Ce médaillon renfermait un portrait de Marie qu'elle avait accordé, longtemps avant son mariage, à la comtesse de Lennox pour l'impatient Darnley. Le jeune comte avait fait graver ses armes sur la boîte du portrait, et ces armes étaient d'une signification prophétique. On remarquait dans ce sombre blason un arbre d'un triste augure: à côté du fer de lance et de la claymore, il y avait un if funèbre des landes d'Écosse. Mélancolique pressentiment! Hélas! ce jeune homme que la comtesse de Lennox donnait vivant à Marie Stuart, Marie Stuart devait le rendre mort à la comtesse de Lennox, à la mère éplorée!...
Le comte de Murray, offensé déjà des restrictions que la faveur de Riccio apportait à son autorité dans le conseil se sentit plus menacé encore par l'avénement de Darnley, et «se retira, dit Paul de Foix, fort mal content en sa maison.» D'autres seigneurs, les Hamilton, le duc de Châtellerault en tête, Glencairn, Rothes, Argyll, non moins irrités que Murray, s'entendirent avec lui et se tinrent prêts. Ils ne voulaient ni ne pouvaient souffrir que la reine se passât, dans une aussi grande circonstance, de l'assentiment des états. L'opinion publique universelle fut contraire à ce mariage. Sur le continent, c'était presque une mésalliance; en Écosse, on se révoltait contre la pensée d'un souverain catholique. Or Darnley était papiste. Il avait été tenu sur les fonts baptismaux selon les rites dont le protestantisme écossais avait horreur. Le prêtre l'avait béni suivant l'ancienne formule: «Amenez, chers frères, au bord de la cristalline fontaine le nouveau-né. Qu'il navigue ici, battant l'eau sainte non de la rame, mais de la croix. Le lieu est petit, il est vrai, mais il est plein de la grâce.»
Le peuple était indigné.
Randolph écrit à Cecil: «Il y a en cette cour bien des querelles, des disputes et des contestations. On ne peut rien faire de mieux que de chercher à entretenir ce désordre et ces brouilleries. David occupe toujours la même place; ce qui fait mal au cœur à bien des gens, exaspérés de voir leur souveraine entièrement gouvernée par un drôle de cette espèce.»
«L'obstination de Marie, ajoute ailleurs Randolph, s'accroît avec le courroux de ses sujets. Si les bons conseils sont méprisés, on aura recours à d'autres moyens plus violents. Ce ne sont pas une ou deux personnes du vulgaire qui parlent, c'est tout le monde. Ce mariage est tellement odieux à la nation, qu'elle regarde l'Écosse comme déshonorée, la reine comme flétrie, et le pays comme ruiné. Marie est tombée dans le dernier mépris. Elle se défie de tous ses nobles qui la détestent. Les prédicateurs s'attendent à des sentences de mort, et la plèbe, agitée par ses craintes, se livre au pillage, au vol et au meurtre, sans que justice soit jamais rendue...»
Telle était la situation des esprits. Nul n'y avait plus contribué et ne l'a mieux décrite que Randolph, dont les curieuses lettres déposées au Musée Britannique étincellent de tant de verve et contiennent tant de révélations piquantes.
En toute occasion, il ajoutait son électricité de haine aux orages que couvait toujours le double génie aristocratique et presbytérien de l'Écosse.
Randolph était né pour la grande intrigue. Son cœur n'était point accessible à la pitié, et le rayon divin ne brilla jamais dans son intelligence dépravée, dans son esprit délié, aventureux, ennemi de l'ordre, amoureux du chaos qu'il préparait avec d'intarissables ressources, et qu'il contemplait ensuite avec une joie perverse.
Il connaissait l'Écosse mieux que sa propre patrie. Il avait étudié toutes les questions, tous les intérêts, toutes les passions diverses de cette malheureuse contrée. Il savait l'histoire des grandes familles et de chaque ramification de ces familles. Il exploitait les rivalités, les jalousies, dont il agitait les torches dans les foyers domestiques. Sa mère était Écossaise, sa maîtresse aussi. Elles appartenaient à la plus haute aristocratie. Elles servaient Randolph dans tous ses desseins avec un dévouement aveugle, et il cultivait leur affection, il l'exaltait à plaisir, non comme un sentiment ni comme une volupté, mais comme un moyen politique. Il disposait avec la même facilité d'Élisabeth, qui avait en lui toute sa confiance. Elle entrait dans les vues infernales de son ambassadeur. Sa main royale s'humiliait à copier des lettres que Randolph lui envoyait toutes faites, et qui, revêtues de l'écriture et de la signature de la reine d'Angleterre, devaient mettre le feu aux quatre coins de l'Écosse, enhardir les uns, intimider les autres, tromper tout le monde, enflammer la discorde dans les plaines et dans les hautes terres.
Cecil ordonnait avec une froide préméditation; Randolph exécutait avec audace, sans s'étonner, sans hésiter et sans rougir. Il provoquait même les décisions du conseil, et tantôt il les prévenait, tantôt il les exagérait.
Randolph fut l'organisateur permanent des troubles de l'Écosse et son mauvais génie. En nuisant au pays de Marie Stuart, il croyait servir l'Angleterre, qui profitait de tous les déchirements, qui s'enrichissait de toutes les pertes de ses voisins. Randolph mettait ainsi une sorte de conscience dans ses coupables menées, et le patriotisme lui tenait lieu de morale. Il était plus citoyen qu'il n'était homme, et plus Anglais que chrétien. Pourvu que l'injustice fût utile à sa patrie, elle devenait pour lui la justice. Séduit par ce sophisme, il ne connaissait pas le remords. Dans son égoïsme artificieux, il dédaignait, comme tous les hommes d'État de son pays, la fraternité, la sensibilité, la charité de l'Évangile, et le mal il l'appelait bien.
J'ai visité la petite maison, au bord de la mer, où il ourdissait, dans le mystère, dans les brumes, sous les nuages, et au bruit des flots irrités, ses plans machiavéliques. Cette petite maison délabrée, aux assises limoneuses, au toit verdâtre, et qu'habite une pauvre famille de pêcheurs, était l'antre d'Éole, d'où sortaient toutes les tempêtes de la guerre civile.
La haine d'Élisabeth n'était pas plus perfide que celle de Randolph, mais elle était plus forte: elle éclatait dans les moindres circonstances de sa vie intime. Elle se trahissait même devant les ambassadeurs de Marie Stuart. Rien n'est plus curieux et ne révèle aussi bien les préoccupations envieuses, implacables d'Élisabeth, que certaines pages des Mémoires de Jacques Melvil, frère de Robert, le diplomate de Lochleven, et d'André, le dernier maître d'hôtel de Marie Stuart.
Jacques Melvil fut envoyé par la reine d'Écosse, quelques mois avant la célébration de son mariage, auprès de la reine d'Angleterre, pour l'apaiser et pour lui adoucir la blessure d'un billet ironique dont l'imprudente Marie se repentait:
... «Vous lui direz, écrivait-elle à Melvil, que je suis très-mortifiée qu'elle l'ait si mal interprété.
«Il est vrai qu'à la lecture de sa lettre je me suis sentie un peu émue, et ce n'estoit pas sans raison: car on me donnoit à entendre que les nobles estoient mécontents du retour du comte de Lenox (Lennox), à qui j'avois permis de revenir en Escosse, et l'on prétendoit m'insinuer que son arrivée feroit naistre des troubles.
«Tout cela m'avoit si mal disposée et m'avoit mis dans une telle cholère, que quand les termes de ma lettre seroient encore plus aspres, j'aurois tousjours cru que ma bonne sœur ne m'en sçauroit pas mauvais gré, vu que je n'avois en aulcune façon le dessein de la fascher. Vous tascherez donc de calmer ses soupçons; et s'il y a dans ma lettre quelque expression susceptible de deux sens, vous la supplierez de choisir le meilleur.»
Dans une autre dépêche, Marie Stuart accréditait Melvil près d'Élisabeth, dont elle appelait sur lui toute la bienveillance. Elle ajoutait: «Je vous prie me réserver un peu de vostre bonne grace jusqu'à ce que l'aye justement perdue, ce que je n'espère voir tant que je vive.»
Melvil choisit à Londres un appartement très-rapproché de la cour. Hatton et Randolph l'allèrent prendre à son hôtel et le conduisirent au palais.
Élisabeth le reçut dans les allées de son parc, à l'ombre de ses grands arbres de Westminster. Ce n'était pas la maîtresse de l'Angleterre, c'était la souveraine des cœurs, la vierge des deux mondes avec tout ce qu'elle avait pu rassembler dans sa parure de séductions savantes. Elle écouta sans impatience les excuses de Melvil, et, comme elle était menacée d'une guerre avec l'Espagne, elle s'en contenta. Après avoir conduit l'habile Écossais à travers les détours de ses jardins, elle gravit avec lui l'escalier de marbre de son palais, et vint se reposer dans un petit cabinet retiré où plusieurs portraits étaient suspendus. Melvil reconnut celui de Marie Stuart. Élisabeth regarda longtemps ce portrait et le baisa. «J'aime votre maîtresse, dit-elle avec un équivoque frémissement des lèvres, et je voudrais qu'elle fût ici au lieu de son portrait.» Melvil s'inclina, et la reine reprit: «A quoi passe-t-elle son temps, quand elle n'est pas occupée des affaires d'État?--Madame, répondit Melvil, troublé de l'inflexion qu'Élisabeth donnait à des paroles amicales, elle partage ses heures entre la chasse, l'étude et la musique.--Joue-t-elle bien du clavecin?--Très-bien, madame.» Élisabeth se tut. Le lendemain, elle ordonna en secret à l'un de ses courtisans, milord Hunsdon, d'introduire Melvil dans une pièce attenant au salon où elle avait coutume de toucher son clavecin. La reine ne manqua pas de jouer, et elle y mit tout son talent; puis, comme pour descendre dans le parc, elle leva la tapisserie de la pièce d'où Melvil l'avait entendue. Elle sembla s'irriter d'abord de cette indiscrétion de l'ambassadeur; mais il s'excusa sur les habitudes de la cour de France où il avait longtemps vécu, et où de telles familiarités avec les princes étaient permises. D'ailleurs, le charme d'une telle musique avait été irrésistible sur lui. Élisabeth marcha jusqu'à une place préparée pour elle au milieu de ses parterres. Elle s'assit sur un coussin, et en offrit un autre à Melvil, qui était à genoux devant elle. Madame de Stafford survenant, Élisabeth dit: «Melvil, votre maîtresse joue-t-elle mieux que moi du clavecin?» Il n'hésita pas à convenir qu'Élisabeth lui était en cela très-supérieure. Une autre fois elle voulut danser devant Melvil, et lui arracher l'aveu de l'infériorité de Marie Stuart au bal. Melvil était opprimé, il mentit pour plaire. Un soir il crut pouvoir dire la vérité. «Quelle est la plus grande de ma sœur ou de moi? dit Élisabeth.--C'est ma maîtresse, répliqua Melvil.--Elle est donc trop grande,» reprit sèchement la reine.