Part 10
Marie s'oubliait souvent des heures entières dans des promenades où son imagination de poëte secouait sur elle des songes plus riants que les réalités, et où, parmi les cerfs et les alcyons, elle se plaisait à rêver de sa première patrie, meilleure que la seconde. Les courtisans n'avaient pas manqué de s'apercevoir que lorsqu'elle rentrait au palais elle était de plus facile humeur. C'était le moment où elle accordait le plus volontiers les grâces qu'on avait à lui demander.
Au milieu de ses embarras d'affaires, de ses plaisirs, de ses triomphes, de ses remords de femme et de reine, une douleur plus amère que l'exécution de Chastelard atteignit Marie. Ce fut la mort de son oncle, le duc François de Guise.
Le jour où elle reçut cette nouvelle funèbre, elle n'était pas descendue, selon sa coutume, dans ses jardins. Elle était dans sa chambre lorsqu'on l'avertit de l'arrivée de Raullet. C'était l'un de ses secrétaires et de ses messagers de confiance. Il revenait de Paris. Elle ordonna qu'on l'introduisît sans retard. Il était vêtu en grand deuil. Il s'inclina devant Marie et lui remit en silence un pli aux armes de Lorraine. Marie l'ouvrit. C'était une lettre de la duchesse de Guise qui lui annonçait l'assassinat du duc, son mari. Aux premières lignes, la reine pâlit, puis s'écria avec un sanglot: «Monsieur mon oncle mort! Ah! Jésus, Jésus!» Et fondant en larmes, elle se retira dans l'un des cabinets qui attiennent encore à sa chambre. Là on l'entendit gémir et pleurer avec angoisse. Ces premiers transports passés, elle reparut et voulut savoir jusqu'aux moindres circonstances de l'attentat.
Raullet les lui raconta. Il lui apprit comment Poltrot avait été présenté à M. de Soubise, gouverneur de Lyon pour les huguenots; comment M. de Soubise avait dépêché ce fanatique à M. l'amiral, qui lui avait donné de l'or, des encouragements, et qui l'employait en qualité d'agent secret dans l'armée catholique. «M. de Soubise me mande, lui avait dit Coligny, que vous avez bonne envie de servir la religion. Allez devant Orléans et servez-la bien.»
Ces mots n'étaient probablement qu'une recommandation d'espionnage; mais Poltrot les interpréta sanguinairement.
Le vrai nom de cet aventurier était Jean de Méré. C'était un gentilhomme de l'Angoumois. Il vint au camp royal. Il avait longtemps vécu dans les Asturies, dont il avait contracté l'accent. Sa belle taille, son teint basané, sa réserve, sa gravité, tout son extérieur d'Espagnol plut à M. de Guise. Poltrot lui insinua qu'il désirait abjurer la religion protestante. M. de Guise applaudit à ce projet, et, sans presser autrement Poltrot que par ses courtoisies, ne négligea aucune occasion de le distinguer. Il l'invitait souvent à sa table, lui adressait la parole avec bonté, et lui permettait de l'accompagner à la promenade ou aux remparts. Poltrot se montrait reconnaissant et semblait s'être dévoué au duc. Il épiait le moment favorable. Tous les jours, M. de Guise traversait le Loiret dans un petit bateau afin de visiter les ouvrages du siége. Le 18 février (1563), Poltrot le vit partir seul avec M. de Rostaing. Il monta lui-même à cheval et alla attendre sa victime en un carrefour du bois par où M. de Guise devait revenir. Poltrot descendit de son cheval et l'attacha à un arbre dans l'épaisseur des taillis, puis, se cachant, il se mit à guetter sa proie. Le temps s'écoulait. L'agitation du meurtrier croissait de minute en minute, et son courage chancelait. Il pria Dieu de le réconforter; il pria Dieu pour l'assassinat, comme on le prie pour la charité, tant le fanatisme est exécrable, sacrilége, aveugle, tant il bouleverse et confond dans la conscience toutes les notions du crime et de la vertu!
Cependant M. de Guise, dont les travaux si bien surveillés avançaient, s'en retournait content, au crépuscule, et disait par intervalles: «Orléans est à nous!» Il se réjouissait de ce grand siége qui allait ruiner l'influence des huguenots. Il avait repassé le Loiret dans son petit bateau et se rendait, toujours en compagnie de M. de Rostaing, au château de Corney où était la duchesse, à peu de distance du camp. Lorsqu'il approcha du carrefour, causant avec une pointe de gaieté française que lui donnait la certitude d'une victoire nouvelle, Poltrot, qui l'aperçut à travers les arbres, trembla de tous ses membres. Il eut un instant de défaillance et fut près de renoncer à son attentat. Mais, s'indignant contre lui-même, il étouffa cette faiblesse, se roidit contre toute pitié et arma son pistolet. M. de Guise cheminait sans défiance et sans cuirasse à quelques pas de son assassin, qui, l'ajustant du taillis où il s'était posté entre deux noyers, lui déchargea, presque à bout portant, dans les reins, trois balles empoisonnées. Le duc fléchit sur la crinière de son cheval; il essaya de tirer son épée, mais son bras était sans force; il ne put que se relever un peu et dire: «Je crois que ce n'est rien.» M. de Rostaing et quelques soldats survenus à la détonation, le soutenant, il eut l'incroyable énergie de regagner sans plainte son logis où les chirurgiens s'assemblèrent en toute hâte.
Il embrassa tendrement la duchesse éplorée, l'exhortant à la résignation, racontant lui-même ce guet-apens des huguenots, et s'en déclarant «navré pour l'honneur de la France.» Comme le jeune prince de Joinville s'était emparé de la main de son père et la pressait contre ses lèvres, le duc baisa les cheveux blonds de son fils, en disant: «Dieu te fasse la grâce, mon enfant, de devenir homme de bien!»
Les chirurgiens donnèrent quelque espérance. Le 22, ils firent une incision à la blessure et la sondèrent. La fièvre était ardente. Le cardinal de Guise ayant engagé avec toutes sortes de ménagements l'illustre malade à recourir aux sacrements de l'Église: «Ah! dit le duc, souriant et serein, vous me faytes un tour de frère de me pousser au salut où j'aspire. Je ne vous en affectionne que plus grandement.» Le duc alors se confessa à l'évêque de Riez, le confident et le narrateur des derniers sentiments et des dernières paroles de ce héros.
La fièvre redoubla dans la nuit du 23. M. de Guise ne conservant plus d'illusion, sentant sa fin prochaine, appela près de son lit la duchesse et le prince de Joinville, son fils aîné.
«Ma chère compagne, dit-il à la duchesse désolée, je vous ay tousjours aimée et estimée. Je ne veux pas nier que les conseils et fragilitez de la jeunesse ne m'ayent conduit quelquefois à chose dont vous avez pu estre offensée: je vous prie me le pardonner. Depuis les trois dernières années, vous sçavez bien avec quel respect j'ay conversé avec vous, vous ostant toutes occasions de recevoir le moindre mescontentement du monde. Je vous laisse de mes biens la part que vous en voudrez prendre; je vous laisse les enfants que Dieu nous a donnez... Je vous prie que vous leur soyez toujours bonne mère.»
«Mon fils,» reprit-il en regardant le prince de Joinville, qui mêlait ses sanglots à ceux de la duchesse, «tu as ouy ce que j'ai dit à ta mère. Aye, mon mignon, mon amy, l'amour et crainte de Dieu principalement devant tes yeux et dedans ton cœur; chemine selon ses voies par le sentier droict, abandonnant l'oblique qui conduit à perdition. Ne te laisse aulcunement attirer aux compagnies vicieuses. Ne cherche aucun advancement par voies mauvaises, comme par une vaillantise de court ou une faveur de femmes. Attends les honneurs de la libéralité de ton prince par tes services et labeurs, et ne désire les grandes charges, car elles sont trop difficiles à exercer; mais en celles où Dieu t'appellera, emploie entièrement ton pouvoir et ta vie pour t'en acquitter selon ton devoir, au contentement de Dieu et de ton roy. Si la bonté de la royne te fait participer en quelqu'un de mes estats, n'estime point que ce soit pour tes mérites, mais seulement à cause de moy et de mes laborieux services. Et regarde de t'y porter avec modération. Quelque bien qu'il te puisse advenir, garde-toi d'y mettre ta confiance; car ce monde est trompeur et n'y peut estre asseurance aucune, ce que tu vois clairement en moy-même. Or, mon cher fils, je te recommande ta mère; que tu l'honores et la serves ainsi que Dieu et nature te le commandent. Que tu aimes tes frères comme tes enfants. Que tu gardes l'union avec eux, car c'est le nœud de ta force, et je prie mon Dieu qu'il te donne sa bénédiction comme je te donne présentement la mienne.»
Nommant ensuite ses parents présents et absents; son frère, le cardinal de Lorraine, qui était au concile de Trente; sa nièce, la reine d'Écosse, qui était à Édimbourg; il leur recommanda à tous sa femme et ses enfants. Il les recommanda aussi à la reine Catherine, qu'il engagea vivement à conclure une bonne paix. «Qui ne desire point la paix, dit-il, n'est point homme sage, ni amateur du service du roy. Et honni soit à qui ne la veut!» La guerre qu'il avait tant voulue lui-même, il ne la voulait plus aux approches de la mort, à cette subite lumière du sépulcre.
Le duc dit adieu à tous ses serviteurs, «les invitant à estre attachez aux siens comme ils l'avoient esté à lui-mesme.»
Il adjura les gentilshommes présents, tous ses amis les plus privés de se ramentevoir la duchesse et ses fils et sa fille. Il s'excusa du malheur de Vassy, alléguant qu'il avait tenté de réprimer ceux qui étaient avec lui, mais vainement. «Si j'ay été contraint, dit-il encore, à des sévérités comme en Lombardie, où j'ay fait pendre des soldats qui avaient décroché du lard à la cheminée du paysan, ou qui avaient volé dans les fermes soit un pain, soit une poule; je ne prétends pas, messieurs, justifier complétement ces rigueurs nécessaires à la discipline et pourtant désagréables à Dieu.»
M. de Guise défendit à chacun et à tous de le venger. Il cita les paroles qu'il avait adressées pendant le siége de Rouen à un gentilhomme manceau qui avait tenté de l'assassiner, et qu'il avait fait conduire sain et sauf hors du camp. «Voyez, lui avait-il dit, la différence entre vostre religion mauvaise et la mienne; la vostre vous a conseillé de m'assassiner, et la mienne m'ordonne de vous pardonner.» Lui qui avait pardonné ce premier crime voulait voir Poltrot pour l'encourager à se repentir, à embrasser la vraie foi, et pour lui pardonner aussi. On éluda son désir et les belles paroles du siége de Rouen. M. de Guise les répéta devant ceux qui l'entouraient, et il s'en appuya pour demander la grâce de son meurtrier, s'autorisant de sa clémence passée pour une clémence plus grande. On promit tout et on ne tint rien. On trompa cet élan de M. de Guise, mais il fut entier dans son cœur.
Le 24, un mercredi des Cendres, le duc, toujours plus mal, dicta son testament, et mit ordre à toutes ses affaires. Il entendit la messe dans sa chambre et communia saintement. Comme la faiblesse croissait par l'effort de cette dernière cérémonie, on lui offrit quelques aliments; mais il les repoussa, et dit: «Ostez, ostez, car j'ai pris la manne du ciel, par laquelle je me sens si consolé, qu'il m'est advis que je suis desja en paradis. Ce corps n'a plus nécessité de nourriture.»
Un dernier trait marqua et illustra la sublime agonie de M. de Guise. Elle dura six jours. Les médecins ordinaires étaient insuffisants. On proposa au malade M. de Saint-Just, qui, dans la conviction des esprits les plus éclairés du temps, avait le pouvoir de guérir en appliquant au mal certains appareils et certaines paroles cabalistiques. «Non, répondit le duc de Guise. Je ne doute pas de sa science, mais sa science est diabolique. Plutost que d'estre sauvé par un sortilége, je préfère mourir droictement comme j'ai vécu. Dieu est le maistre: qu'il soit fait selon sa volonté!»
Le duc finit ainsi sa grande vie par une plus grande mort; il amnistia son assassin, et le désir de la guérison, dans les moments suprêmes, n'altéra ni la délicatesse ni l'intrépidité de sa conscience. Il ne se démentit pas un instant au bord de la tombe. Il contempla l'éternité sans vertige, et son dernier soupir fut un acte de foi, comme son dernier vœu avait été un acte de clémence.
L'assassin, après son crime, se dérobant dans l'ombre, s'était dirigé vers le recoin où son cheval était attaché à un arbre. Il dégagea la bride, et, sautant en selle, il prit la première route qu'il rencontra avec un effroi qui redoublait à tous les bruits. Il enfonçait l'éperon dans les flancs du pauvre animal, qui courait d'une course désespérée. Poltrot, il l'avoua depuis, accablé sous l'énormité de son forfait, insensé de terreur et de remords, se sentait chassé par un fouet invisible. Son imagination troublée l'emportait dans l'espace plus vite encore que sa monture. Il erra ainsi pendant douze heures. Le lendemain matin, le cheval et le cavalier ruisselaient de sueur et d'écume. Poltrot avait fait un tour immense pendant la nuit. Son corps s'était égaré dans les labyrinthes du bois, et son âme dans les horreurs de sa conscience. Il n'y avait plus d'issue pour lui nulle part. Hors de tout sentier, il avait tourné sur lui-même dans un tourbillon de ténèbres, comme une roue folle dans un cercle infernal.
La justice divine précédait la justice humaine.
Le meurtrier croyait être bien loin du théâtre de son attentat, et il était devant une petite ferme à quelques toises du lieu où l'assassinat avait été commis. Il poussa son cheval à l'écurie, et s'endormit lui-même dans la grange. C'est là qu'il fut réveillé et arrêté. Le Seurre, principal secrétaire du duc de Guise, fit conduire le coupable en prison. Poltrot révéla tout. Il compromit plusieurs chefs huguenots, et même l'amiral. Il fut mené à la reine mère, qui l'interrogea et qui le livra à la colère de Paris. Le peuple de Paris s'était soulevé comme l'Océan dans la tempête, et il avait jeté un immense et long cri de fureur à cette nouvelle: _Le duc de Guise a été assassiné._ Son amour pour le duc était la mesure de sa haine contre le meurtrier.
L'exécution de Poltrot devint une fête. Conduit à la place de Grève, et descendu de son tombereau, il fut lié par les deux bras, puis par les deux jambes à quatre poulains sauvages qui arrachèrent cette vie odieuse en hennissant, au milieu des applaudissements barbares de la foule. Il eut ensuite la tête tranchée. Cette tête sanglante, le bourreau l'arbora au bout d'une pique sous l'horloge de l'hôtel de ville. Il brûla le tronc du corps sur un bûcher fumant, et les quatre membres, il les exposa aux quatre principales portes de la cité implacable. Ce supplice fut horrible, mais il dura trop peu au gré des Parisiens. Ils auraient souhaité que le meurtrier eût mille vies pour les lui ôter toutes en expiation de son crime. Le peuple est facilement féroce, si l'on touche à son idole. Alors sa vengeance prend les proportions de son enthousiasme. Cette fois, l'idole était un grand homme qui personnifiait en lui le plus terrible de tous les fanatismes, le fanatisme religieux.
Le cardinal de Lorraine, en apprenant à Trente la fatale nouvelle, tomba à deux genoux pleurant et criant: «Seigneur! vous renversez le frère innocent et vous épargnez le coupable.»
Il écrivit à Antoinette de Bourbon une lettre où il exaltait le martyre du duc de Guise qui rejaillissait sur toute leur maison, et principalement sur elle, leur mère vénérée. «Je vous dy, madame, que jamais Dieu n'honora tant mère, ne fit plus pour autre sienne créature (j'excepte toujours sa glorieuse mère) qu'il a faict pour vous.»
Marie Stuart se fit redire par Raullet tous les détails de cette mort, qui consterna l'Europe et qui désespéra la famille des Guise. Elle se rappela les caresses, les soins, les bontés de ce grand homme qui lui avait servi de père, et qu'elle avait passé sa jeunesse à aimer et à admirer.
«Madame, écrivait-elle deux mois plus tard à Catherine de Médicis, la démonstration qu'il vous a pleu me faire en despeschant du Croc pour me consoler de la perte si grande de feu monsieur le duc de Guise, mon oncle, me rend plus obligée à vostre service qu'auqune autre qu'eussiez su faire en ma faveur... m'asseurant que, comme aviez été constante à conserver les enfants d'un bon serviteur en ses estatz (dignités), contre tous ceulz qui ont essayé vous en détourner, aussi ne vous laisserés vous jamays persuader de pardonner contre équité à ceulz qui ont offensé Dieu, leur roy et leur république en les privant d'une si digne personne, et aportant un si mauvais exemple que de tuer par derrière celui qu'ils n'eussent osé attaquer en face...»
Qui fut jamais, en effet, plus digne d'être regretté que ce généreux capitaine, le héros des gentilshommes, des prêtres, du peuple; le plus instinctif des hommes d'État, très-supérieur pour la justesse, la vigueur, la décision, à son frère le cardinal et à toutes les intelligences du conseil; le premier des chefs catholiques en bravoure, en gaieté martiale et en illuminations rapides? Malgré son coup d'œil d'aigle, le maréchal de Brissac n'était que l'ombre du duc de Guise. Il n'en avait pas les belles parties politiques, ni cet art de manier les masses et de diriger l'opinion, ni ce don d'éveiller l'enthousiasme, qui semblaient si naturels à la maison de Lorraine. M. de Guise accomplissait toutes choses de faction ou de guerre avec facilité. Il avait le génie organisateur, l'inspiration prompte, la douceur mâle, l'éloquence simple et vive. Sa religion miséricordieuse était une grandeur de plus.
L'ascendant de M. de Guise était irrésistible. Sa parole était une force, une évidence. Il laissait discourir les autres d'abord, puis il répondait aux objections les plus captieuses, dégageait les solutions vraies, et, par je ne sais quel accent héroïque, il électrisait ses auditeurs. Dans les conjonctures pressantes, il exprimait son avis en phrases brèves comme le commandement. Quand il avait parlé, si l'on en croit les récits contemporains, personne n'osait le contredire, non que l'on redoutât son ressentiment ou sa puissance, mais il avait le secret de persuader, et les plus fiers s'inclinaient devant son étoile.
Les étrangers le vénéraient, la France l'admirait, sa famille l'aimait avec passion. Il était profondément attaché à la jeune reine Marie Stuart. Il avait pour elle des complaisances charmantes, une prédilection tendre, un goût de cœur. Il se plaisait à la recevoir dans sa belle demeure de Meudon, où, selon le témoignage de Marie, il avait plus de souci d'elle que de ses propres enfants. Il l'accompagnait à cheval dans la forêt, il l'initiait à la chasse des faucons, il lui racontait ses faits de guerre, il la gâtait en toute rencontre et se délassait à jouer avec elle, qu'il trouvait toujours prête, toujours souriante. S'il avait eu une perle de six millions de sesterces, il la lui aurait donnée comme le vainqueur de Pharsale à Servilie.
Marie était pleine de reconnaissance et de sollicitude pour le duc de Guise. Elle s'inquiétait de ses périls. Même en Écosse (1562) elle suppliait Élisabeth, dans une lettre éloquente, de soutenir, par l'ambassadeur d'Angleterre, le duc de Guise mandé à la cour de France. Pressentant quelque piége sanglant, elle offrait en retour toute bonne volonté, si le cabinet britannique consentait à servir monsieur son oncle, «pour le connoistre si homme de bien qu'il est, et m'appartenant de si près,» dit-elle.
Hélas! Marie Stuart avait raison de trembler pour le duc de Guise. Elle l'adorait vivant, elle le pleura mort, et sa douleur ne fut pas d'une nièce, mais d'une fille.
LIVRE V.
David Riccio.--La reine l'attache à son service.--Portrait de Riccio.--Il devient un favori et un ministre.--Mécontentement des seigneurs écossais.--Empressement des princes à demander la main de Marie Stuart.--La comtesse de Lennox.--Darnley.--Amour de la reine.--Passion de Darnley.--Son portrait.--Difficultés du mariage.--L'Écosse repousse Darnley comme catholique.--Randolph, ambassadeur d'Élisabeth, artisan de troubles.--Marie envoie Jacques Melvil à la reine d'Angleterre.--Séjour de Melvil à Londres.--Portrait d'Élisabeth.--Marie Stuart s'adresse à Knox.--Déception de la reine.--Opposition du réformateur.--L'Écosse proteste.--Plusieurs lords influents, Murray en tête, tentent d'enlever Darnley et d'arrêter Marie.--Célébration du mariage.--Caricatures.--Politique d'Élisabeth.--Particularités sur la reine d'Angleterre.--Le XVIe siècle.--Philippe II.--Riccio, d'abord uni à Darnley, lui inspire une violente jalousie.--Les seigneurs presbytériens exploitent la haine du roi.--Conspiration contre le favori italien.--Sa mort.--La reine prisonnière.--Sa réconciliation avec Darnley.--Sa fuite à Dunbar.--Elle revient à la tête d'une petite armée à Édimbourg.--Les conspirateurs se dispersent.--Plusieurs sont punis.--Honneurs rendus à Riccio.--Chapelle d'Holyrood.
Marie Stuart, depuis son retour en Écosse, était assaillie d'affaires politiques et religieuses. Elle recherchait d'autant plus les distractions. Elle s'entourait de joueurs de violon, de luth et de flûte. Elle s'empressa d'attacher à sa personne un musicien qui avait chanté devant elle. Il s'appelait David Riccio. Il était de Turin. Son père, maître de chapelle, lui avait donné des leçons de son art. Riccio s'y était exercé avec succès. Il plut à l'imagination de la reine. Elle le demanda au marquis de Morette, ambassadeur de Savoie, que Riccio avait suivi en Écosse, et dont il était le _cameriere_. Le marquis le céda courtoisement à la reine.
Au fond, Marie était triste. Elle ne portait plus la vie légèrement. Le plaisir ne remplissait plus toutes ses heures. Elle regrettait la France, la conversation des beaux esprits, la galanterie des jeunes seigneurs, les fêtes chevaleresques de Saint-Germain, de Chambord, de Fontainebleau et du Louvre. Holyrood lui semblait l'image de sa destinée. Elle le trouvait sinistre malgré tous les enchantements du palais et du parc, des jardins et des prairies, où les biches et les oiseaux de mer buvaient au courant des sources. Le château de ses ancêtres était dominé de deux rochers sauvages. Par les courts soleils du Nord, ces rochers jettent une ombre froide et menaçante sur la demeure des Stuarts. Cette ombre avait pénétré Marie, qui sentait avec douleur combien tout était changé pour elle. On ne la traitait pas en femme et en reine, mais en pouvoir politique. Elle rencontrait sur son chemin des rudesses de mœurs, d'attitude et de langage qui la révoltaient. Sa noblesse même était barbare et n'avait ni la politesse, ni la culture du continent. Le mérite de Riccio fut de comprendre les impressions de Marie Stuart, son secret fut de lui alléger le poids des jours. Comment n'aurait-il pas été le favori de la reine? Elle s'ennuyait, il l'amusa.