Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2)
Part 37
En voici un, cependant, un espion de police, Tisset, l'auteur d'un recueil infâme, _le Compte rendu aux sans-culottes de la République française par très haute, très puissante et très expéditive dame Guillotine_, qui, plus heureux ou plus habile que les autres, arrive les mains pleines de faits. Tisset a découvert, chez le trésorier de la liste civile, Septeuil, de nombreuses notes de paiements faits à Favras, Bouillé et autres conspirateurs. Il a vu, il a tenu dans ses doigts _deux_ bons de quatre-vingt mille livres, signés _Antoinette_. Ces bons ont été déposés à la commission des Vingt-Quatre qui, depuis, a été dissoute.
Et voici le ci-devant secrétaire de la commission des Vingt-Quatre, Garnerin, qui déclare avoir vu _le_ bon de quatre-vingt mille livres, signé _Antoinette_, au profit de la ci-devant Polignac. Ce bon, comme les autres pièces, a été remis à Valazé, membre de la commission. Garnerin en sait même plus long: il sait que la Cour a fait faire des accaparements, pour «procurer un surhaussement dans le prix des denrées et par là dégoûter le peuple de la Révolution et de la liberté». La Reine, interpellée, déclare n'avoir aucune connaissance de ces accaparements; mais elle interroge à son tour; elle demande de quelle date sont ces deux bons qui, pour Garnerin, se réduisent déjà à un seul, et Tisset, troublé, répond que l'un d'eux est du 10 août 1792, comme si, ce jour-là, pendant l'attaque des Tuileries ou dans la loge du _Logographe_, la Reine avait pu envoyer un bon de quatre-vingt mille livres à Septeuil. L'accusation tombe sous le ridicule, et Valazé lui porte le dernier coup, en transformant le bon de quatre-vingt mille livres en une quittance de quinze ou vingt mille livres, dont il ne se rappelle plus le destinataire. Et cette quittance même, on ne la produit pas.
C'est sur cet échec de l'accusation qu'à trois heures de l'après midi l'audience est suspendue. La Reine n'est pas reconduite dans son cachot; on lui apporte un potage qu'elle prend à la hâte: elle a besoin de forces pour cette dernière et mortelle séance qui ne finira que bien avant dans la nuit.
A cinq heures, le Tribunal rentre dans la salle. Cette fois ce sont les officiers municipaux et les administrateurs de police, Lebœuf, Jobert, Moëlle, Vincent, Bugnot, Dangé, Michonis, etc., qui sont appelés à déposer; mais ces hommes, dont la plupart se sont conduits envers la captive avec une déférence et un dévouement que plusieurs paieront de leur tête, n'ont rien à alléguer contre elle. Brunier, médecin des Enfants de France, qui a été mandé à diverses reprises au Temple pour leur donner ses soins, n'a rien à dire non plus. On lui reproche de ne s'être approché des enfants de l'accusée qu'avec toutes les bassesses de l'ancien régime. «C'était bienséance et non bassesse,» répond courageusement Brunier.
Didier-Jourdeuil déclare avoir vu une lettre adressée par l'accusée au commandant des Suisses, le comte d'Affry, dans laquelle elle lui disait: «Peut-on compter sur vos Suisses? Feront-ils bonne contenance quand il sera temps?» Mais cette lettre, Marie-Antoinette la nie, et Jourdeuil ne peut la représenter.
De cette séance comme de celles qui l'ont précédée, que reste-t-il donc? La ridicule déposition de Michel Gointre, qui soupçonne la Reine d'avoir fondé une fabrique de faux assignats à Passy, ou l'absurde question d'Herman, qui lui demande si elle n'a pas conçu le projet de réunir la Lorraine à l'Autriche. Mais d'allégations sérieuses, pas une seule; de pièces authentiques, pas une seule; de bases pour l'œuvre monstrueuse de l'accusateur public, pas une seule. «La Reine, a dit éloquemment un de ses historiens, ne consentit à se justifier que pour justifier les autres et, dans ces longs débats, pas une parole ne lui échappa qui pût mettre un dévouement en péril ou la conscience des juges en repos[1648].»
La liste des témoins est épuisée; les angoisses de l'interrogatoire sont finies. Le président demande à l'accusée si elle n'a rien à ajouter à sa défense.
«Hier,» répond-elle simplement, devançant le jugement de l'histoire, «hier je ne connaissais pas les témoins; j'ignorais ce qu'ils allaient déposer contre moi. Eh bien! personne n'a articulé contre moi un fait positif. Je finis en observant que je n'étais que la femme de Louis XVI, et qu'il fallait bien que je me conformasse à ses volontés.»
Herman déclare les débats terminés et Fouquier-Tinville prend la parole. On n'attend pas de nous que nous analysions ce long réquisitoire, qui n'est que la reproduction de l'acte d'accusation, que l'on connaît. Il y a un point, cependant, sur lequel Fouquier n'ose pas revenir: c'est la déposition d'Hébert.
Les défenseurs se lèvent. A minuit, le président les a prévenus que les débats allaient être clos, et qu'ils avaient _un quart d'heure_ pour se préparer. Chauveau-Lagarde parle le premier; il s'est chargé de répondre à l'accusation d'intelligence avec les ennemis de l'extérieur, tandis que son collègue défendra fendra la Reine contre l'accusation d'intelligence avec les ennemis de l'intérieur. «Je ne suis dans cette affaire, dit-il, embarrassé que d'une seule chose, ce n'est pas de trouver des réponses, c'est de trouver des objections[1649].» Et les deux avocats, «avec autant de zèle que d'éloquence», dit le _Bulletin du Tribunal révolutionnaire_, réduisent à néant l'échafaudage laborieusement élevé par Fouquier.
«Comme vous devez être fatigué, Monsieur Chauveau-Lagarde,» murmure la Reine à l'oreille de son défenseur, «je suis bien sensible à toutes vos peines[1650].» Ces mots sont entendus, et, séance tenante, sous les yeux même de leur auguste cliente, Chauveau-Lagarde et Tronçon-Ducoudray sont arrêtés.
Herman résume les débats, ou plutôt il prononce un nouveau et violent réquisitoire, destiné à montrer aux jurés quelle est la besogne que l'on attend d'eux. «C'est le peuple français, dit-il, qui accuse Marie-Antoinette,» et, retraçant en quelques mots haineux la vie publique de l'accusée, rappelant les événements politiques qui se sont succédé depuis cinq années, évoquant «les mânes de nos frères égorgés par suite des machinations infernales de cette moderne Médicis», il pose les quatre questions suivantes:
«1o Est-il constant qu'il ait existé des manœuvres et intelligences avec les Puissances étrangères et ennemis extérieurs de la République, lesdites manœuvres et intelligences tendant à leur fournir des secours en argent, à leur donner l'entrée du territoire français et à y faciliter les progrès de leurs armes?
«2o Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle convaincue d'avoir coopéré à ces manœuvres et d'avoir eu ces intelligences?
«3o Est-il constant qu'il a existé un complot et conspiration tendant à allumer la guerre civile dans l'intérieur de la République, en armant les citoyens les uns contre les autres?
«4o Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle convaincue d'avoir participé à ce complot et conspiration?»
Les jurés se retirent dans la chambre des délibérations, et l'accusée est emmenée[1651]. Au bout d'une heure environ, les jurés rentrent et, à l'unanimité, répondent affirmativement sur toutes les questions.
Par une dernière hypocrisie, Herman exhorte l'assistance à s'interdire toute marque d'approbation, et, faisant ramener Marie-Antoinette, il lui donne lecture de la déclaration du jury.
Fouquier prend la parole, et, conformément à l'article 1er de la 1re section du titre I de la IIe partie du Code pénal, requiert contre l'accusée la peine de mort. Le président demande à la Reine si elle a quelques réclamations à faire sur l'application de la peine. La Reine secoue la tête, sans dire un mot.
Le président consulte ses collègues; le Tribunal opine à haute voix et Herman déclare que Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche, veuve de Louis Capet, est condamnée à la peine de mort.
La Reine reste impassible. Pas une contraction sur son visage; pas une larme dans ses yeux[1652]. Brisée de fatigue, épuisée par la perte de son sang, affaiblie par le manque de nourriture,—elle n'a presque rien pris depuis douze heures,—son incomparable énergie la soutient. Elle ne dit pas un mot, elle ne fait pas un geste; sereine et fière, elle quitte la salle d'audience, la tête haute, et rentre à la Conciergerie, où les gendarmes la conduisent dans le cachot des condamnés à mort[1653].
CHAPITRE XXVII
La dernière journée.—Lettre de Marie-Antoinette à Mme Élisabeth.—La Reine s'habille et se jette quelques instants sur son lit.—L'abbé Girard.—Le bourreau Samson.—Préparatifs dans Paris.—La Reine monte dans la charrette des condamnés.—Le trajet de la Conciergerie à la place de la Révolution.—Le comédien Grammont et la citoyenne Lacombe.—L'échafaud.—La mort.—Conclusion.
Il est quatre heures et demie du matin; dans quelques heures, le bourreau viendra réclamer sa victime. La Reine demande de l'encre; avant de mourir, elle a besoin d'épancher son âme et d'envoyer à ses enfants et à sa belle-sœur ses dernières pensées avec ses dernières larmes. C'est à Mme Élisabeth qu'elle écrit:
«Ce 16 octobre, à 4 h. ½ du matin.
«C'est à vous, ma sœur, que j'écris pour la dernière fois. Je viens d'être condamnée, non pas à une mort honteuse,—elle ne l'est que pour les criminels,—mais à aller rejoindre votre frère. Comme lui innocente, j'espère montrer la même fermeté que lui dans ses derniers moments. Je suis calme, comme on l'est quand la conscience ne reproche rien. J'ai un profond regret d'abandonner mes enfants. Vous savez que je n'existais que pour eux, et vous, ma bonne et tendre sœur, vous qui avez, par votre amitié, tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle position je vous laisse!»
«J'ai appris, par le plaidoyer même du procès, que ma fille était séparée de vous; hélas! la pauvre enfant, je n'ose pas lui écrire[1654]; elle ne recevrait pas ma lettre; je ne sais pas même si celle-ci vous parviendra[1655]. Recevez pour eux deux ma bénédiction; j'espère qu'un jour, lorsqu'ils seront plus grands, ils pourront se réunir avec vous et jouir en entier de vos tendres soins. Qu'ils pensent tous deux à ce que je n'ai cessé de leur inspirer, que les principes et l'exécution exacte de ses devoirs sont la première base de la vie, que leur amitié et leur confiance mutuelle en fera le bonheur. Que ma fille sente qu'à l'âge qu'elle a, elle doit toujours aider son frère, par les conseils que l'expérience qu'elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui inspirer. Que mon fils, à son tour, rende à sa sœur tous les soins, tous les services que l'amitié peut inspirer. Qu'ils sentent enfin tous deux que, dans quelque position où ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment heureux que par leur union. Qu'ils prennent exemple de nous: combien, dans nos malheurs, notre amitié nous a donné de consolation, et, dans le bonheur, on jouit doublement, quand on peut le partager avec un ami, et où en trouver de plus tendre et de plus uni que dans sa famille? Que mon fils n'oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui répète expressément: «qu'il ne cherche jamais à venger notre mort!»
«J'ai à vous parler d'une chose bien pénible à mon cœur. Je sais combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine. Pardonnez-lui, ma chère sœur; pensez, à l'âge qu'il a, combien il est facile de faire dire à un enfant ce qu'on veut et même ce qu'il ne comprend pas. Un jour viendra, j'espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de vos bontés et de vos tendresses pour tous deux.»
«Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées. J'aurais voulu vous les écrire dès le commencement du procès; mais, outre qu'on ne me laissait pas écrire, la marche a été si rapide que je n'en aurais réellement pas eu le temps.»
«Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans celle de mes pères, dans celle où j'ai été élevée et que j'ai toujours professée. N'ayant aucune consolation spirituelle à attendre; ne sachant pas s'il existe encore ici des prêtres de cette religion,—et même le lieu où je suis les exposerait trop, s'ils y entraient une fois,—je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j'ai pu commettre, depuis que j'existe; j'espère que, dans sa bonté, il voudra bien recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais depuis longtemps pour qu'il veuille bien recevoir mon âme dans sa miséricorde et sa bonté. Je demande pardon à tous ceux que je connais, et à vous, ma sœur, en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j'aurais pu leur causer. Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu'ils m'ont fait. Je dis adieu à mes tantes et à tous mes frères et sœurs. J'avais des amis: l'idée d'en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des plus grands regrets que j'emporte en mourant: qu'ils sachent du moins que jusqu'à mes derniers moments j'ai pensé à eux.»
«Adieu, ma bonne et tendre sœur: puisse cette lettre vous arriver! Pensez toujours à moi; je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants. Mon Dieu! qu'il est déchirant de les quitter pour toujours! Adieu! Adieu! Je ne vais plus m'occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis pas libre de mes actions, on m'amènera peut-être un prêtre; mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un mot, et que je le traiterai comme un être absolument étranger.»
La Reine a pleuré en écrivant cette lettre, non pas sur elle-même, mais sur ses enfants. Elle a pleuré, en songeant aux mains indignes entre lesquelles elle laisse son fils, à ce qu'on lui a déjà fait dire et faire, à ce qu'on le forcera peut-être de dire et de faire encore. Mais il ne faut pas que ces pensées l'amollissent; elle a besoin de tout son courage et de toutes ses forces pour mourir. Elle refoule ses larmes, donne sa lettre au concierge Bault[1656] et se met à genoux, répandant longuement devant Dieu son âme tout entière[1657]. Elle se relève, mange à la hâte une aile de poulet et un petit pain[1658], quitte sa pauvre chemise, toute tachée par les hémorrhagies qui l'épuisent depuis un mois, en met une autre que lui procure la femme du concierge[1659], et, brisée par tant d'émotions, se jette tout habillée sur son lit, enveloppe ses pieds dans une couverture et s'endort[1660].
A six heures, on la réveille: «Voilà, lui dit-on, un curé de Paris, qui demande si vous voulez vous confesser.»—«Un curé de Paris,» murmure-t-elle, il n'y en a guère[1661].» Le prêtre s'avance; il est vêtu en laïque[1662]; c'est un abbé Girard, curé de Saint-Landry, dans la Cité. La Reine le remercie; mais, fidèle à l'engagement qu'elle a pris dans sa lettre, elle refuse de se servir du ministère d'un schismatique. Ce ministère, d'ailleurs, elle n'en a pas besoin. Dieu lui a fait la grâce de lui envoyer, quelques jours auparavant, un prêtre fidèle[1663]; et, s'il faut en croire Madame Royale, ce matin même, agenouillée devant sa fenêtre, elle aurait reçu l'absolution et la bénédiction du curé de Sainte-Marguerite, détenu en face d'elle[1664].
La Reine a froid; l'atmosphère déjà fraîche des premières nuits d'automne, les brouillards du fleuve, l'humidité de la prison glacent son sang dans ses veines. Sur le conseil de l'abbé Girard, elle place un oreiller sur ses pieds et s'absorbe dans le recueillement de ses pensées et de ses muettes prières[1665].
A sept heures, un nouveau personnage entre dans la prison; c'est le dernier acteur de ce drame lugubre, le bourreau. «Vous venez de bonne heure, Monsieur,» lui dit Marie-Antoinette, «ne pourriez-vous pas retarder?»—«Non, Madame, j'ai ordre de venir[1666].» La Reine coupe elle-même ses cheveux[1667] et Samson procède rapidement à la fatale toilette. Puis on attend. Le prêtre essaie quelques exhortations, la Reine ne les écoute que d'une oreille distraite. Sa pensée n'est plus là. Mais l'abbé Girard s'étant hasardé à dire: «Votre mort va expier...»—«Ah!» interrompt-elle vivement, «des fautes, mais pas un crime[1668].»
Dès cinq heures du matin, le rappel a été battu dans les quarante-huit sections de Paris. A sept heures, toute la force armée est sur pied; des canons ont été rangés aux extrémités des ponts, places et carrefours, depuis le Palais jusqu'à la place de la Révolution. A dix heures du matin, de nombreuses patrouilles circulent dans les rues[1669]. La foule se presse aux portes de la Conciergerie, impatiente et houleuse; des milliers de sans-culottes[1670] sont là, injuriant leur victime, et attendant leur proie.
A onze heures, un mouvement se fait. La porte de la prison s'ouvre; la Reine paraît, majestueuse et fière, comme à Versailles; vêtue d'un déshabillé de piqué blanc[1671], comme pour un jour de triomphe, a dit un témoin oculaire[1672]; chaussée de souliers de prunelle noire, avec des talons très haut, à la Saint-Huberty[1673]; un fichu de mousseline blanche autour du cou; sur la tête un bonnet de linon sans barbes,—elle n'a pu obtenir d'aller nu-tête à l'échafaud[1674];—les coudes retirés en arrière par une grosse ficelle, dont le bourreau tient l'extrémité; le teint pâle, un peu rouge aux pommettes, les yeux injectés de sang, les cils immobiles et raidis[1675]; la lèvre plissée par un ineffable dédain[1676]. Autour d'elle des gendarmes; près d'elle, le curé de Saint-Landry: «Voulez-vous que je vous accompagne?» a dit le prêtre constitutionnel.—«Comme vous voudrez,» a répondu insoucieusement la Reine[1677].
Trente mille hommes forment la haie, depuis la Conciergerie jusqu'à la place de la Révolution[1678]. Cet appareil militaire, cette crainte d'une évasion possible, d'un complot pour enlever la condamnée pendant le trajet[1679], cette foule immense qui roule comme la vague, c'est le suprême et involontaire hommage rendu à la grandeur de Marie-Antoinette; car on n'a pas eu pour cette majesté déchue les mêmes égards que pour son mari. La voiture qui l'attend, acculée à quelques pas de la porte, n'est point un carrosse, comme pour Louis XVI, c'est l'ignoble charrette des condamnés vulgaires, avec ses roues pleines de boue, une planche pour banquette, sans paille ni foin sur le plancher; pour la traîner, un grossier cheval blanc; pour la conduire, un homme en blouse, à figure sévère et sinistre. La Reine ne peut retenir un mouvement de surprise, à la vue de cet étrange véhicule[1680]; mais elle ne tarde pas à dominer cette émotion passagère.
Au marche-pied, placé derrière la charrette, on ajoute une petite échelle assez large, de quatre ou cinq échelons. Samson offre la main à la condamnée, pour l'aider à franchir les degrés; la Reine refuse d'un geste et monte seule, sans appui. Elle se place sur la banquette, le dos tourné au cheval; le prêtre s'assied près d'elle. «Voici, Madame, lui dit-il, l'instant de vous armer de courage.»—«Du courage,» reprend-elle vivement, il y a «si longtemps que j'en fais l'apprentissage, qu'il n'est pas à croire que j'en manque aujourd'hui[1681].» Le prêtre insiste; elle lui impose silence, en lui répétant avec fermeté «qu'elle n'est point de sa religion, qu'elle meurt en professant celle de son époux et qu'elle n'oubliera pas les principes qu'il lui a répétés tant de fois[1682]». Le bourreau et son aide sont debout, derrière la Reine, le tricorne à la main, appuyés aux parois de la voiture et mettant «un soin visible à laisser flotter à leur gré les cordes» qui lient les mains de la victime et dont ils tiennent les extrémités.
Un pâle soleil d'automne éclaire cette scène. La charrette s'ébranle; les gendarmes ont peine à lui frayer un passage, au milieu de cette masse compacte de sans-culottes et de tricoteuses qui vont bien gagner leur journée. Un silence étrange règne dans cette foule; mais, à l'entrée de la rue Saint-Honoré, les clameurs commencent. Des lazzis grossiers, des plaisanteries sinistres, des injures infâmes, des cris de mort sortent, comme des émanations malfaisantes, des profondeurs de cette populace en délire et se croisent avec des cris de _Vive la République_! _A bas les tyrans[1683]!_ Quelques misérables battent des mains[1684]; le comédien Grammont, à cheval, caracole autour de la charrette, donnant le signal des outrages. Impassible et sereine, «sans abattement ni fierté[1685],» la Reine plane au-dessus de cette tourbe; ses regards se posent sur cette foule haineuse, presque sans la voir, et ses oreilles sont frappées de ces bruits, sans les entendre. A peine si, de temps à autre, quelque insulte, plus odieuse que les autres, réussit à parvenir jusqu'à elle et à ramener un instant sur la terre cette pensée, qui monte, obstinément vers le ciel.
Personne aux fenêtres; il ne faut rien au-dessus du niveau brutal de la rue[1686]. Toute sympathie doit se taire; la haine seule a droit de se montrer. Quelques spectateurs, dit-on, pourtant, s'évanouissent de douleur[1687].
La charrette s'avance lentement: il faut, a écrit un journaliste, que la Reine «boive longtemps la mort[1688]». Devant Saint-Roch, le cortège s'arrête; c'est une des stations que l'acharnement ingénieux des bourreaux a ménagées à la victime sur le long chemin de son Calvaire. Sur le perron de l'église est entassée la fine fleur des furies révolutionnaires, le bataillon de la citoyenne Lacombe. Grammont se dresse sur ses étriers, en brandissant son sabre: «La voilà, l'infâme Antoinette, crie-t-il; elle est f....., mes amis!» C'est le signal; un long murmure s'élève de cette foule; les vociférations, les imprécations, les injures viennent se fondre en un immense hurlement de haine et d'insulte. Quelle jouissance pour ces femmes, pour ces _lécheuses de guillotine_, comme les appelait énergiquement la Commune, si elles pouvaient saisir sur le visage de la condamnée un tressaillement, ou dans ses yeux une larme! Mais cette volupté ne leur est pas donnée; sous le coup de l'outrage, la Reine demeure impassible; elle ne voit rien, elle n'entend rien.
Cent pas plus loin, en face des Jacobins, il semble qu'elle veuille déchiffrer l'inscription qui surmonte l'arcade du passage[1689]. Elle se penche vers le prêtre constitutionnel et paraît l'interroger. Pour toute réponse, le prêtre élève un petit Christ d'ivoire, et la Reine rentre dans son silence et sa sérénité[1690].
A midi, le funèbre cortège débouche sur la place de la Révolution. Par une dernière et sanglante ironie, l'échafaud est dressé près du Pont-Tournant, au pied de la statue de la Liberté. La Reine jette un long regard sur ces Tuileries, où elle est entrée pour la première fois le 8 juin 1773, radieuse Dauphine, saluée par les acclamations enthousiastes du peuple de Paris; d'où elle est sortie le 10 août 1792, aux cris de rage de ce même peuple, si cruellement mobile; sur ces grands arbres, à l'ombre desquels son fils a joué tant de fois, et dont les feuilles, jaunies par le soleil d'automne, tombent à terre; sur ce palais où elle a vécu trois mortelles années, depuis les journées d'octobre 1789, et en face duquel elle va mourir. Sous le poids de ces souvenirs et de ces pensées, sa tête s'incline et son visage pâlit[1691]. Elle fléchit un moment, oppressée par d'insondables douleurs; mais aussitôt elle se redresse, descend de la charrette «avec légèreté et promptitude» et, «quoique ses mains soient toujours liées,» gravit, sans aide, les degrés de l'échafaud, «avec un air plus calme et plus tranquille encore qu'en sortant de la prison[1692].»
En montant l'escalier, elle met par mégarde son pied sur celui du bourreau. Samson laisse échapper un cri de douleur. La Reine se retourne: «Monsieur,» dit-elle, avec une liberté d'esprit et une dignité inouïes dans un pareil moment, «Monsieur, je vous demande pardon[1693]!» Puis elle lève les yeux au ciel et murmure une dernière prière.
Quatre minutes après[1694], le couperet national avait accompli son œuvre. L'exécuteur montrait longuement au peuple cette tête sanglante, dont un mouvement convulsif agitait les paupières, et dont un vif incarnat teignait encore les joues. «_Vive la République!_» répondait le peuple. Il était midi et quart.