Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2)

Part 34

Chapter 343,706 wordsPublic domain

Mme Élisabeth et Madame Royale levèrent le jeune prince: la pauvre mère n'avait plus la force de le faire[1515]. On l'habilla longuement, avec quels regards, quels déchirements, quelles lenteurs calculées, Dieu le sait! Quand la toilette fut achevée, la Reine plaça son fils devant elle, et puisant dans sa foi de chrétienne la force de lui parler, elle posa ses deux mains sur la tête de l'enfant: «Mon fils,» lui dit-elle d'une voix grave, «nous allons nous quitter. Souvenez-vous de vos devoirs, quand je ne serai plus auprès de vous pour vous les rappeler. N'oubliez jamais le bon Dieu qui vous éprouve et votre mère qui vous aime. Soyez sage, patient et honnête, et votre père vous bénira du haut des cieux.» Puis, déposant sur le front du pauvre petit une dernière bénédiction dans un dernier baiser, elle le remit aux mains de ses gardiens. L'enfant s'en échappa et s'attacha à la robe de sa mère. «Il faut obéir,» dit-elle tristement, «il le faut.»—«Allons,» dit brusquement un des municipaux, «tu n'a plus, j'espère, de doctrine à lui faire; il faut avouer que tu as fièrement abusé de notre patience.»—«Tu pourrais te dispenser de lui faire la leçon,» riposta un second.—«Ne t'en inquiète pas,» reprit un troisième; «la Nation, toujours grande et généreuse, pourvoira à son éducation.» Et les six municipaux, entraînant violemment le jeune prince, sortirent de la chambre[1516].

Pendant quelques instants encore, on entendit les pas des geôliers qui s'éloignaient et les cris de l'enfant qui se débattait. Puis le silence se fit, et les trois femmes restèrent seules à pleurer auprès d'une couchette vide.

La Commune du moins leur épargnait le supplice d'avoir des témoins de leur douleur; à partir de ce jour, les municipaux ne restèrent plus dans la chambre des prisonnières; elles furent toutes les nuits renfermées sous les verroux[1517]. Les gardes ne venaient plus que trois fois par jour, pour apporter les repas et s'assurer que les barreaux des fenêtres n'étaient pas dérangés. Il n'y eut plus personne pour le service; Mme Élisabeth et Madame Royale faisaient les lits et servaient la Reine. Les pauvres femmes aimaient mieux cela; elles pouvaient du moins prier et pleurer en paix.

La Convention avait déclaré qu'elle pourvoirait à l'éducation du fils de Capet. On sait comment elle y pourvut. Le précepteur qu'elle donna à Louis XVII fut le savetier Simon, un des plus grossiers et des plus haineux parmi les municipaux auxquels avait été confiée la garde des prisonniers du Temple. Quelques mois après, ce bel et charmant enfant aux joues roses, aux cheveux bouclés, à l'esprit vif, au cœur ardent et tendre, n'était plus qu'un pauvre petit être souffreteux et rachitique, dont on tuait le corps à coups de fouet, dont, ne pouvant tuer l'âme, on tuait l'intelligence à coups de jurons et de chansons obscènes. «Citoyens,» avait demandé Simon aux Comités lorsqu'on l'avait chargé de la garde du jeune roi, «citoyens, que décidez-vous du louveteau? Il était appris pour être insolent; je saurai le mater. Tant pis s'il en crève! Je n'en réponds pas. Après tout, que veut-on? Le déporter?»—«Non.»—«Le tuer?»—«Non.»—«L'empoisonner?»—«Non.»—«Mais, quoi donc?»—«S'en défaire[1518]!»

Tel était le programme que la Convention avait tracé à Simon, et que celui-ci devait remplir avec une singulière conscience, si l'on peut se servir du mot de conscience en parlant d'un tel homme!

Nous n'avons pas à refaire l'histoire de ce long et douloureux martyre; le récit, tracé de main de maître par MM. de Beauchesne et Chantelauze, a fait pleurer toutes les mères.

Depuis que Louis XVII avait été confié à cet étrange précepteur, il n'était pas sorti de sa chambre; les gardes du Temple ne l'avaient pas vu. Le bruit s'était répandu dans Paris qu'il avait été enlevé de son cachot et conduit en triomphe à Saint-Cloud. Pour mettre fin à ces rumeurs, qui amenaient une certaine agitation, le Comité de sûreté générale décida, le 7 juillet, que quatre commissaires, Dumont, Maure, Chabot et Drouet, se transporteraient à la Tour. Le premier acte des commissaires fut de faire descendre l'enfant au jardin, afin qu'il fût vu par la garde montante. A peine là, le jeune prince se mit à appeler sa mère à grands cris et à se plaindre d'être séparé d'elle. «Qu'on me montre,» s'écria-t-il, «la loi qui ordonne de me séparer de ma mère.» Ces cris importunèrent les commissaires. «On le fit taire,» dit laconiquement Madame Royale[1519]. Comment? Elle ne le dit pas; mais on le devine; on le fit monter précipitamment dans sa chambre, où Simon fut chargé de le travailler[1520] et de le dresser.

En quittant le fils, les quatre députés entrèrent chez la mère. A l'aspect de Drouet, la Reine ne put retenir un mouvement de répulsion; quand elle l'eut surmonté, «elle se plaignit, dans les termes les plus touchants, de la cruauté que l'on avait eue de lui ôter son fils»[1521]; elle supplia qu'on le lui rendît, qu'on lui permît au moins de le voir aux heures des repas[1522]. Ni prières, ni raisons ne purent fléchir la dureté des commissaires; ils se contentèrent de répondre qu'on croyait nécessaire de prendre cette mesure.

Ces hommes ne sentaient rien: «Nous nous sommes transportés au Temple, dit froidement Drouet à la Convention. Dans le premier appartement, nous avons trouvé le fils de Capet jouant tranquillement aux dames avec son mentor.

«Nous sommes montés à l'appartement des femmes; nous y avons trouvé Marie-Antoinette, sa fille et sa sœur jouissant d'une parfaite santé. On se plaît encore à répandre chez les nations étrangères qu'elles sont maltraitées; et, de leur aveu, fait en présence des commissaires de la Convention, rien ne manque à leur commodité.»

De la scène dramatique du jardin, des réclamations touchantes de la Reine, pas un mot.

Non, pour que la pauvre mère pût apercevoir son fils ou avoir de ses nouvelles, ce n'était pas sur la compassion officielle qu'il fallait compter, c'était sur le dévouement de quelques amis, c'était sur elle-même. Le jeune prince allait, de temps à autre, prendre l'air sur la plate-forme de la Tour; la Reine découvrit que, par une petite fenêtre de son appartement, on pouvait voir l'enfant passer dans l'escalier. «Dites à Fidèle,—Toulan,—écrivait Mme Elisabeth,—ma sœur a voulu que vous le sachiez,—que nous voyons tous les jours le petit par la fenêtre de l'escalier de la garde-robe[1523].» La malheureuse femme restait des heures entières à guetter le passage de son fils; quand il était passé, on montait sur la plate-forme, qui avait été divisée en deux par une cloison, et là, par une petite fente, on apercevait encore le jeune Roi. «Nous montions sur la Tour bien souvent, raconte Madame Royale, parce que mon frère y allait de son côté et que le seul plaisir de ma mère était de le voir passer de loin, par une petite fente. Elle y restait des heures entières pour y guetter l'instant de voir cet enfant; c'était sa seule attente, sa seule occupation[1524].» Parfois aussi, on avait des nouvelles du petit prisonnier, soit par les municipaux, soit par Turgy, soit par Tison, qui semblait vouloir faire oublier, par un redoublement de zèle, l'indignité de sa conduite première. Ces nouvelles étaient navrantes: Simon maltraitait son royal élève «au delà de tout ce qu'on peut imaginer[1525]», et Mme Elisabeth dut supplier Tison de cacher, par pitié, toutes ces horreurs à la pauvre mère; elle en savait ou en soupçonnait bien assez[1526]. Mais un jour,—c'était le jour où l'on venait d'apprendre la marche victorieuse des coalisés,—la Reine était sur la Tour, attentive, à son poste d'observation; elle voit monter l'enfant et son geôlier; l'enfant est pâle, l'air souffreteux, la tête baissée; il a quitté le deuil de son père; il porte la carmagnole et est coiffé du bonnet rouge. Et le geôlier est là, le juron et le blasphème à la bouche, injuriant, brutalisant, frappant le pauvre petit. Ce jour-là, la Reine en a trop vu, elle se jette en pleurant dans les bras de Mme Élisabeth, écarte la jeune Marie-Thérèse qui veut à son tour s'approcher de la fente et redescend foudroyée dans sa chambre. «Mes pressentiments ne me trompaient pas,» dit-elle à Mme Élisabeth en fondant en larmes; «je savais bien qu'il souffrait; il serait malheureux à cent lieues de moi que mon cœur me le dirait. Depuis deux jours, je souffrais, je m'agitais, je tremblais; c'est que les larmes que mon pauvre enfant répand loin de moi, je les sens tomber sur mon cœur. Je n'ai plus de goût à rien; Dieu s'est retiré de moi; je n'ose plus prier.» Puis, tout à coup, se repentant de cette dernière parole: «Pardon, mon Dieu, et vous, ma sœur, pardon, je crois en vous comme en moi-même; mais je suis trop tourmentée pour ne pas être menacée de quelque nouveau malheur. Mon enfant! mon pauvre enfant! Je sens, au déchirement de mon cœur, les défaillances du sien.» Marie-Thérèse était à côté; Mme Élisabeth, craignant qu'elle n'eût entendu ces paroles désespérées, alla la consoler; la jeune fille fit sa prière et s'endormit[1527].

Ce nouveau malheur, que redoutait la Reine, n'allait pas tarder à fondre sur elle. Le 1er août, sur un rapport de Barrère, la Convention décida que Marie-Antoinette serait envoyée au Tribunal révolutionnaire et transférée sur-le-champ à la Conciergerie.

«Le 2 août, à deux heures du matin, raconte Madame Royale, on vint nous éveiller pour lire à ma mère le décret de la Convention, qui ordonnait que, sur la réquisition du procureur de la Commune, elle serait conduite à la Conciergerie pour qu'on lui fît son procès. Elle entendit la lecture de ce décret sans s'émouvoir et sans leur dire une seule parole; ma tante et moi, nous demandâmes de suite à suivre ma mère; mais on ne nous accorda pas cette grâce. Pendant qu'elle fit le paquet de ses vêtements, les municipaux ne la quittèrent point; elle fut même obligée de s'habiller devant eux. Ils lui demandèrent ses poches qu'elle donna; ils les fouillèrent et prirent tout ce qu'il y avait dedans, quoique ce ne fût pas du tout important. Ils en firent un paquet qu'ils dirent qu'ils enverraient au Tribunal révolutionnaire, où il serait ouvert devant elle. Ils ne lui laissèrent qu'un mouchoir et un flacon, dans la crainte qu'elle ne se trouvât mal. Ma mère, après m'avoir tendrement embrassée, me recommanda de prendre courage, d'avoir bien soin de ma tante et de lui obéir comme à une seconde mère, me renouvela les mêmes instructions que mon père; puis, se jetant dans les bras de ma tante, elle lui recommanda ses enfants. Je ne lui répondis rien, tant j'étais effrayée de l'idée de la voir pour la dernière fois; ma tante lui dit quelques mots bien bas. Alors ma mère partit, sans jeter les yeux sur nous, de peur sans doute que sa fermeté ne l'abandonnât. Elle s'arrêta encore au bas de la Tour, parce que les municipaux y firent un procès-verbal pour décharger le concierge de sa personne. En sortant, elle se frappa la tête à un guichet, ne pensant pas à se baisser; on lui demanda si elle s'était fait du mal. «Oh non! dit-elle, rien à présent ne peut me faire du mal[1528].»

Et montant dans une voiture avec un municipal et deux gendarmes, elle partit pour la Conciergerie.

CHAPITRE XXV

La Conciergerie.—Le cachot de la Reine.—Michonis.—Les Richard.—Tentatives pour sauver la Reine.—Affaire de l'œillet.—Vexations nouvelles.—Le concierge Bault et sa famille.—Nouvelles tentatives d'évasion.—Le complot Basset.—Inaction de l'Autriche.

Nous sommes arrivés à la dernière étape: après la Conciergerie, il n'y a plus que l'échafaud.

Il était trois heures du matin, quand la Reine arriva dans sa nouvelle prison; au lieu de l'écrouer au greffe, on la conduisit directement à la chambre qui lui était destinée. C'était une petite pièce du rez-de-chaussée, basse, humide et froide[1529], à laquelle menait un grand corridor sombre et que fermait une porte massive, garnie de deux énormes verrous. Le sol, situé au-dessous du niveau de la cour, était carrelé en briques sur champ; sur les murs, le long desquels l'eau ruisselait, quand la Seine était haute[1530], on apercevait encore les lambeaux d'un vieux papier fleurdelysé, rongé par le salpêtre. Cette chambre, appelée chambre du Conseil, parce que c'était là qu'avant la Révolution les magistrats du Parlement de Paris venaient, à certaines époques, écouter les réclamations des prisonniers, était occupée par le général Custine, qui avait dû l'évacuer précipitamment pour faire place à la Reine[1531]. Une fenêtre basse, soigneusement grillée et donnant sur la cour intérieure de la prison, éclairait seule ce sombre réduit; un lit de sangle, une table, deux chaises de paille, un fauteuil de canne[1532], en composaient le misérable ameublement[1533]; sur le lit, des sangles renouées en plusieurs endroits avec des cordes, une paillasse à demi pourrie, un matelas déchiré, une couverture de laine trouée, des draps de toile grossière et grise; pas de rideaux, un vieux paravent[1534]. Les gendarmes, qui couchaient sur un lit pareil à celui de la Reine, le trouvaient trop dur et s'en plaignaient. Il y avait encore une corbeille d'osier pour l'ouvrage, une boîte de bois pour la poudre et une de fer-blanc pour la pommade[1535].

En entrant, la Reine ne put s'empêcher de jeter un regard sur la nudité de ces murs. Le jour grandissait déjà. Elle accrocha sa montre à un clou et s'étendit sur son lit[1536].

Mais la haine de ses bourreaux ne pouvait pas même lui laisser la consolation de la solitude. Dès le matin, deux gendarmes vinrent s'installer dans la chambre de la prisonnière pour la surveiller; on y ajouta une femme pour le service; c'était une vieille personne de quatre-vingts ans, nommée Larivière, ancienne concierge de l'Amirauté, et dont le fils était le porte-clefs de la prison. Mais bientôt cette femme, dont l'attitude avait inspiré une certaine confiance à la Reine, fut changée; on la remplaça par une jeune femme de trente-six ans, la femme Harel, «véritable poissarde,» a dit Rougeville[1537], dont le mari était employé aux bureaux secrets de la police et qui n'avait d'autre mission que d'espionner la captive. La Reine s'en méfia instinctivement et ne lui adressa presque jamais la parole[1538].

Deux nouveaux lits furent apportés en même temps; l'un était destiné à la femme de service; l'autre aux gendarmes, qui ne perdaient jamais de vue leur prisonnière, même, a dit Rougeville, «lorsqu'elle avait des soins naturels à se donner[1539].»

Un voleur de la dernière catégorie, nommé Barassin, forçat, espion[1540], à figure de brute et à cœur d'hyène, qui était chargé, dans les prisons, des besognes les plus dégoûtantes et les plus pénibles, pénétrait parfois dans le cachot royal, pour y remplir ses répugnantes fonctions[1541]. Un jour, Beaulieu, alors détenu à la Conciergerie, l'interrogea sur la manière dont y était traitée Marie-Antoinette.

—«Comme les autres,» répondit-il.

—«Comment? Comme les autres?»

—«Oui, comme les autres; cela ne peut surprendre que les aristocrates.»

—«Et que faisait la Reine, dans sa triste chambre?»

—«La Capet! Va, elle était bien penaude; elle raccommodait ses chausses pour ne pas marcher sur sa chrétienté.»

—«Comment était-elle couchée?»

—«Sur un lit de sangle, comme toi.»

—«Comment était-elle vêtue?»

—«Elle avait une robe noire, qui était toute déchirée; elle avait l'air d'une margot[1542].»

Quel saisissant tableau dans sa brutalité réaliste!

Arrachée à la hâte de la Tour, Marie-Antoinette n'avait pu emporter que bien peu de vêtements. Dès le lendemain, elle en fit demander, et les municipaux du Temple transmirent à ceux de la Conciergerie une redingote et une jupe, deux paires de bas de filoselle, une paire de chaussettes, et un bas à tricoter, renfermé dans une corbeille et que la pauvre mère avait commencé pour son fils[1543]. Mme Élisabeth et sa nièce mirent dans le paquet tout ce qu'elles purent trouver de laine et de soie; elles savaient combien la Reine avait toujours aimé à s'occuper. Au temps de sa prospérité même, elle avait l'habitude de travailler sans cesse; à la Conciergerie ce devait être sa seule distraction. Mais cette distraction même lui fut refusée; l'espoir de la prisonnière et l'ingénieuse affection de sa belle-sœur furent trompées. On ne voulut pas remettre à la Reine les aiguilles à tricoter, dans la crainte, dirent les municipaux, qu'elle ne s'en servît pour attenter à ses jours[1544]. La pauvre femme fut réduite à ne rien faire, dans sa prison, que prier, méditer, songer au triste passé et au triste avenir. Son seul passe-temps était de regarder ses geôliers jouer aux cartes ou de lire quelques volumes que la compassion d'un garde plus humain ou le dévouement d'un serviteur fidèle, comme Hue ou Montjoye, réussissait à lui procurer, les voyages de Cook entre autres, et lorsqu'on lui demandait quels livres elle désirait: «Les aventures les plus épouvantables,» répondait-elle[1545].

En même temps qu'on refusait à la détenue de la Conciergerie des aiguilles, on enlevait aux prisonnières du Temple les tapisseries faites par la Reine et celles auxquelles elles travaillaient elles-mêmes, sous prétexte qu'il pouvait y avoir dans ces ouvrages des signes mystérieux et des moyens de correspondance[1546].

Marie-Antoinette n'avait jamais bu de vin, et elle ne pouvait supporter l'eau de la Seine. La seule boisson qui ne lui fît pas mal était l'eau de Ville-d'Avray; pendant sa captivité au Temple, on n'avait cessé d'y apporter une provision de cette eau. Mme Élisabeth supplia les municipaux d'en faire porter un peu à la Conciergerie, et le 5 août les administrateurs de police y consentirent; chaque jour, deux bouteilles d'eau de Ville-d'Avray furent prélevées sur la provision du Temple pour l'usage de la veuve de Louis XVI.

A côté des persécuteurs, il y avait encore des cœurs amis. La Terreur, qui pesait sur la France, n'avait pu comprimer les saintes ardeurs du dévouement et de la pitié. Michonis était toujours là; c'était lui qui veillait sur la Reine et qui, nommé administrateur de police, avait obtenu l'inspection de son cachot. C'était lui qui servait d'intermédiaire entre le Temple et la Conciergerie, et, le 19 août par exemple, allait réclamer les quatre chemises et la paire de souliers non numérotés dont la prisonnière avait «le plus pressant besoin». De leur côté, Turgy et Toulan continuaient leur correspondance par signes, et c'est par eux que, jusqu'à la fin, Mme Élisabeth et Madame Royale purent avoir des nouvelles de la «personne», ainsi qu'elles désignaient Marie-Antoinette[1547]. Mais les précautions les plus minutieuses étaient nécessaires. Le bruit de ces intelligences avait fini par transpirer; aussitôt les princesses, redoutant une perquisition, jetèrent tout ce qu'elles conservaient encore, dissimulé sous leurs vêtements, papier, encre, crayon[1548]; elles n'eurent plus, pour leur correspondance avec Toulan, que de la noix de galle et du lait d'amandes[1549].

Hue avait fait mieux encore: il s'était introduit à la Conciergerie et avait réussi,—sans grande peine d'ailleurs, car le terrain était bien préparé,—à gagner le concierge Richard et sa femme, celle que Mm Élisabeth, dans ses billets, désignait sous le nom de _Sensible_[1550]. C'est par eux qu'il avait des nouvelles de la prisonnière qu'il transmettait à Toulan, que celui-ci, à son tour, au moyen de signaux sur le cor, communiquait à Turgy, et qui allaient jeter un peu de baume sur le cœur des captives du Temple. Faire passer à la Reine des nouvelles de ses enfants, informer Madame Royale et Mme Élisabeth de l'état où se trouvait la Reine, tel était le double but que se proposait Hue,—le _Constant_ de la correspondance,—et que ce généreux quatuor de complices, Turgy et Toulan, Richard et sa femme, l'aidaient fidèlement à remplir.

C'étaient des cœurs compatissants que ces Richard. Tout ce qu'ils pouvaient faire pour adoucir la dure captivité de Marie-Antoinette, ils le firent, et ils trouvaient facilement des aides pour ces pieux complots. Un jour la prisonnière avait le désir de manger du melon; Mme Richard courut au marché le plus voisin: «Il me faut un excellent melon,» dit-elle à une marchande qu'elle connaissait.—«Je devine pour qui, répondit la marchande; c'est pour notre malheureuse Reine; choisis, prends ce qu'il y a de plus beau.» Elle-même bouscula tout le tas de melons pour trouver le meilleur. Mme Richard voulut payer: «Garde ton argent,» reprit la brave femme, «et dis à la Reine qu'il y en a parmi nous qui gémissent[1551].»

Il n'était pas jusqu'à des chefs révolutionnaires, et des plus en vue, qui ne se laissassent toucher par les malheurs de leur victime ou séduire par l'appât d'une somme d'argent. Manuel avait été un des premiers convertis; Camille Desmoulins s'était pris de pitié; il voulait à toute force sauver la prisonnière[1552]; il ne réussit qu'à se perdre après elle. Hébert lui-même, l'infâme _Père Duchesne_, Hébert se laissait gagner; mais on le soupçonna et, pour détourner les soupçons, il se montra plus violent que jamais[1553]. L'ex-capucin Chabot était tenté par l'appât d'un million que lui offrait la marquise de Janson[1554], et Fersen, toujours intrépide et infatigable, concertait, avec la Marck et Mercy, l'envoi à Paris du maître de ballet Noverre et du financier Ribbes pour gagner Danton, en lui offrant de l'argent et les diamants pris sur Sémonville[1555]. D'un autre côté, le prince de Cobourg renouvelait ses offres pour l'échange de la Reine contre les commissaires arrêtés par Dumouriez[1556].

Le bruit de ces dispositions meilleures chez certains chefs du gouvernement se répandit dans Paris, et un jour la femme de Richard entretint la Reine de la possibilité d'une délivrance; mais la Reine, rendue plus clairvoyante par le malheur, se contenta de secouer la tête: «Ils ont immolé le Roi, dit-elle, ils me feront périr comme lui. Non, je ne reverrai plus mes malheureux enfants ni ma tendre et vertueuse sœur.» Et en disant ces mots elle fondit en larmes.

Quoi qu'il en soit, cette compassion des gardiens amenait une sorte de relâchement dans la surveillance. Certains gendarmes avaient des égards pour la prisonnière. L'un d'eux brisait sa pipe, parce qu'il s'apercevait que la fumée de tabac incommodait la Reine et l'empêchait de dormir la nuit[1557]. D'autres, connaissant son goût pour les fleurs, lui apportaient des œillets, des tubéreuses, des juliennes[1558]. La femme Harel s'attendrissait[1559]. Grâce à la complicité des administrateurs de police et des concierges, diverses personnes, des prêtres même[1560], s'introduisaient à la Conciergerie et jusque dans le cachot de la Reine[1561]. L'abbé Émery, détenu lui aussi, pouvait de l'intérieur de la prison, il est vrai, la confesser et s'entretenir quelques instants avec elle[1562]. Et Fouquier-Tinville avouait qu'il y avait à la Conciergerie «beaucoup plus de facilités» qu'au Temple pour avoir des intelligences avec le dehors[1563].