Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2)
Part 22
Il semblait que le malheur s'attachât aux infortunés, pour déconcerter tous leurs plans. Le 16 mars, le chef le plus ardent et le plus dévoué de la coalition, Gustave III, était frappé, dans un bal masqué, d'un coup de pistolet tiré à Stockholm, mais peut-être parti de Paris[997].
«Voilà, disait le blessé au baron des Cars, un coup qui va réjouir vos Jacobins[998].» L'émotion fut grande en effet en France, lorsqu'on apprit que le prince avait succombé, le 29 mars, à sa blessure. Chez les Jacobins ce fut un cri de triomphe: Ankarstroëm et ses complices furent qualifiés de Brutus et de Mutius Scévola[999] et l'on proclama que le poignard est la dernière raison du peuple[1000]. A la Cour, ce fut un cri de stupeur: le Roi et la Reine furent consternés: ils perdaient leur meilleur appui. La veille même de sa mort, Gustave leur avait fait dire «qu'un de ses regrets, en quittant la vie, était de sentir que sa perte pouvait nuire à leurs intérêts[1001]». Lorsque Mme de Tourzel, qui venait d'être instruite du fatal événement chez le Dauphin, descendit chez la Reine, les traits bouleversés: «Je vois à votre visage, lui dit l'infortunée souveraine, que vous savez la cruelle nouvelle que nous venons d'apprendre. Il est impossible de ne pas être pénétrée de douleur; mais il faut s'armer de courage, car, qui peut répondre de ne pas éprouver un pareil sort[1002]?» Et la jeune Madame se jeta dans les bras de sa mère en fondant en larmes.
Elles avaient bien raison de pleurer, les malheureuses victimes; leur situation devenait chaque jour plus critique. Toutes les misères qu'entraîne toujours une révolution, l'anarchie qui naît de l'absence de gouvernement et qu'attestent trop tous les écrits du temps, l'anarchie spontanée, comme l'a nommée un grand historien, l'amoindrissement ou la perte des fortunes particulières, l'avilissement de la fortune publique, la banqueroute imminente, la cherté des grains, l'impossibilité de les transporter d'un département à un autre[1003], la famine en perspective, le manque total de numéraire, le peu de confiance dans le papier[1004], les attaques des orateurs à l'Assemblée ou dans les clubs contre la famille royale, les excitations des journaux, les calomnies des gazettiers, tout cela entretenait la population parisienne dans un état de fièvre permanent. Les Jacobins étaient tout à la haine; les républicains ne dissimulaient plus leur espoir. Le Roi lui-même tombait dans un découragement qui allait jusqu'à l'abattement physique. Il restait des jours entiers sans articuler un mot, et il fallut que sa femme se jetât à ses pieds et fît à sa tendresse et à son courage l'appel le plus déchirant, allant jusqu'à lui dire «que, s'il fallait périr, ce devait être du moins avec honneur, et sans attendre qu'on vînt les étouffer l'un et l'autre sur le parquet de leur appartement», pour qu'il sortît enfin de cette torpeur[1005].
On préparait au grand jour, au milieu d'un débordement d'ignobles injures, la déchéance de la royauté. On fabriquait des piques à crochets pour arracher, disait-on, les entrailles des aristocrates, et l'Assemblée accordait aux porteurs les honneurs de la séance[1006]. On en armait des régiments de femmes et l'on projetait de les faire défiler devant la Reine. Le bonnet rouge, ce hideux emblème, faisait son apparition sous les fenêtres du Roi; des motions menaçantes étaient proposées dans le jardin des Tuileries et les insultes de la populace prenaient le caractère le plus grossier et le plus dégoûtant[1007]. Le plan des conjurés s'élaborait à un souper chez Condorcet. Il s'agissait de suspendre le Roi, de s'emparer de l'éducation du Dauphin et de lui donner Condorcet comme précepteur[1008]. Quant à la Reine, on hésitait si on la renverrait purement et simplement en Autriche, comme le voulait Siéyès[1009], si on l'enfermait dans un couvent[1010] ou au Val-de-Grâce[1011], ou si on la traduisait devant la Haute-Cour d'Orléans, sous dix-neuf chefs d'accusation[1012]. La Reine le savait: elle s'attendait _à tout_, et comme un jour elle s'en ouvrait à Mme de Tourzel: «Mais, dit la gouvernante, le Roi ne souffrira jamais l'accomplissement d'un projet si atroce.»—«Je le préférerais,» répondit la vaillante femme, «plutôt que d'exposer ses jours, si son refus devait produire cet effet[1013].» Mais tenant, avant tout, à ne compromettre personne, elle passa plusieurs nuits avec Mme Campan à trier ses papiers et à brûler tous ceux qui pouvaient être dangereux[1014].
On outrageait ses sentiments intimes, on ne respectait même pas sa douleur. A la mort de son frère, on ne permit pas d'en porter le deuil en public. Un officier, qui avait paru avec un crêpe au bras dans le jardin des Tuileries, fut insulté et maltraité[1015], et une tête représentant Léopold fut plantée au bout d'une pique sous le balcon du Château.
«Elle,—la mort de l'Empereur,—a fait son effet, disaient les journaux patriotes. Elisabeth s'est confessée le soir même, et Marie-Antoinette, malgré sa réputation de femme forte, en a reçu une atteinte au cerveau. Léopold est mort; mais le plus redoutable de nos ennemis est plein de vie et habite au milieu de nous. Le défunt est entré seul dans la tombe; il nous laisse une sœur!»
A l'Assemblée, les orateurs se faisaient les échos des calomnies et des menaces de la presse. Le 10 mars, au moment où la Reine pleurait la mort de son frère, dans la mémorable et orageuse discussion qui aboutit au renvoi de Lessart devant la Cour d'Orléans, Vergniaud s'écriait:
«De cette tribune, où je vous parle, on aperçoit le palais où des conseillers pervers égarent et trompent le Roi que la Constitution nous a donné, forgent les fers dont ils veulent nous enchaîner et préparent les manœuvres qui doivent nous livrer à la Maison d'Autriche. Je vois les fenêtres du palais où l'on trame la contre-révolution, où l'on combine les moyens de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage, après nous avoir fait passer par tous les désordres de l'anarchie, par toutes les fureurs de la guerre civile.
«Le jour est arrivé où vous pouvez mettre un terme à tant d'audace, à tant d'insolence et confondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et la terreur sont souvent sortis, dans les temps antiques, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom de la loi; qu'elles y pénètrent tous les cœurs; que tous ceux qui l'habitent sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilité _qu'au Roi_. Qu'ils sachent que la loi y atteindra sans distinction les coupables, et qu'il n'y aura pas une seule tête, convaincue d'être criminelle, qui puisse échapper au glaive.»
L'allusion était transparente; dans la situation des esprits, dénoncer ainsi la Reine, c'était la désigner aux vengeances populaires et aux poignards des assassins; les menaces sanguinaires du 20 juin et l'échafaud du 16 octobre sont en germe dans ces venimeuses paroles de l'orateur girondin.
Au récit de cette affreuse séance, Marie-Antoinette versa, dit-on, des torrents de larmes. «Larmes de haine,» dit M. E. Quinet[1016]. Vouliez-vous donc que ce fussent des larmes d'amour?
Qui s'étonnera ensuite que la Reine, ainsi réduite à sauver sa tête et celle de son mari et de ses enfants, placée par les violences dont elle était l'objet en légitime défense, ait cherché au dehors l'appui qu'elle ne trouvait plus au dedans et demandé aux Puissances, à ses parents, à ses alliés, un secours que des hommes politiques de tous les partis, des Constitutionnels comme Duport et les Lameth, des monarchistes comme Mounier et Mallet du Pan, des royalistes comme Breteuil et Bombelles, déclaraient seul capable d'arracher la famille royale aux assassins et la France à l'anarchie?
Le 16 mars, Dumouriez fut nommé ministre des affaires étrangères en remplacement de Lessart. Ancien agent de la diplomatie secrète de Louis XV, homme de plume et homme d'épée, souple et insinuant sous des apparences de franchise et de brusquerie, Dumouriez ne tarda pas à prendre une influence sérieuse sur Louis XVI; il ne put gagner la confiance de Marie-Antoinette. Vainement lui fit-il les plus chaleureuses protestations de dévouement; vainement se jeta-t-il à ses pieds en lui affirmant qu'il n'était et ne pouvait être Jacobin; vainement lui saisit-il un jour la main, en la baisant avec transport et en lui disant: «Madame, laissez-vous sauver[1017].» Il crut l'avoir convaincue: il ne l'avait pas ébranlée. On a fait un reproche à la Reine de cette méfiance obstinée; on a dit: Dumouriez, avec son adresse politique et ses talents militaires, eût rétabli la monarchie. Peut-être; il est facile de raisonner et de critiquer après coup. Mais, étant donnés le caractère et l'attitude du personnage, le refus de Marie-Antoinette ne s'explique que trop. Des protestations de fidélité à la royauté, ou des protestations de dévouement aux Jacobins, lesquelles devait-elle croire sincères? Et lui était-il possible d'accepter aveuglément un concours dont, quelques jours auparavant, Dumouriez avait fait hommage à Robespierre et à Collot d'Herbois[1018]?
Le 24 mars, Roland et Clavière entraient à leur tour au ministère, qui, un mois après, se complétait par la nomination de Servan. C'était la Gironde qui prenait enfin le pouvoir qu'elle avait si longtemps ambitionné: la Gironde, le parti qui s'était montré le plus acharné contre Marie-Antoinette, celui dont le plus éloquent orateur avait lancé contre elle l'odieuse dénonciation que nous avons dite, et dont l'inspiratrice attitrée, Mme Roland, intelligence élevée, caractère ferme, mais nature envieuse et cœur plein de fiel, poursuivait la Reine d'une haine de femme et avait écrit à Bosc, dès le 26 juillet 1789:
«Vous n'êtes que des enfants; votre enthousiasme est un feu de paille; et, si l'Assemblée nationale ne fait pas en règle le procès de deux têtes illustres, ou que de généreux Décius ne les abattent, vous êtes tous f.....[1019].»
Pâques approchait. Depuis que son directeur, le curé de Saint-Eustache, avait prêté serment à la Constitution civile, la Reine avait choisi un autre confesseur; mais il lui était interdit de remplir publiquement ses devoirs religieux. Pour donner satisfaction à sa conscience et accomplir la grande loi chrétienne, elle demanda à l'un de ses chapelains de lui dire le jour de Pâques, à cinq heures du matin, une messe qu'elle pût entendre en secret. C'était le 8 avril. La nuit était noire encore; Mme Campan, un bougeoir à la main, accompagna sa maîtresse jusqu'à la chapelle et l'y laissa seule. La princesse resta longtemps absorbée dans ses prières et ses tristes méditations; il faisait déjà petit jour lorsqu'elle rentra chez elle[1020].
Huit jours après, le 15 avril, malgré une protestation indignée de Gouvion et les strophes enflammées d'André Chénier, Paris célébrait une fête en l'honneur des Suisses du régiment de Châteauvieux, condamnés aux galères pour avoir, lors de l'insurrection de Nancy, en 1790, pillé la caisse de leur régiment et tiré sur les gardes nationales et les troupes françaises. C'était la fête de l'indiscipline, du vol et de l'assassinat. On porta en triomphe les forçats libérés; l'Assemblée leur décerna les honneurs de la séance et, le soir, la ville illumina. Mme Elisabeth, dans sa correspondance, plaisanta de ce grotesque défilé, des trois ou quatre cents patriotes avinés, hurlant: _Vive la Nation!_ et _A bas Lafayette!_ et de «Dame Liberté, tremblotante sur son char[1021]». Mais cette cérémonie, qui rappelait le souvenir de M. de Bouillé, fut pour la Reine l'occasion d'un redoublement d'outrages. Le _P. Duchesne_, naturellement, s e distingua dans ce débordement d'infamies; nous en citerons quelques lignes seulement, pour montrer à quel degré était descendue la rage des pamphlétaires:
«Ah! f..., quelle joie, quel bonheur, de la voir manger du fromage dans ce beau jour! Je crois l'apercevoir au travers de sa jalousie, comme le jour de la fête de Voltaire; c'est alors, f..., qu'elle rugissait comme un tigre enchaîné de ne pouvoir s'abreuver de notre sang.»
«...... Aux piques! f..., braves sans-culottes; aiguisez-les pour exterminer les aristocrates, s'ils osent broncher. Que ce beau jour soit le dernier de leur règne! Nous n'aurons de repos que quand la dernière tête d'aristocrate sera abattue[1022].»
Au milieu de ces tristesses et de ces fatigues,—car c'était sur elle seule que reposaient le souci et la peine de la volumineuse correspondance qu'elle entretenait de tous côtés, et de ces mémoires «bien longs» pour elle «qui n'en savait pas faire[1023]»,—une suprême consolation restait à Marie-Antoinette: c'étaient ses enfants; et elle écrivait à Fersen:
«Pour moi, je me soutiens mieux que je ne devrais, par la prodigieuse fatigue d'esprit que j'ai sans cesse, en sortant peu de chez moi; je n'ai pas un moment à moi, entre les personnes qu'il faut voir, les écritures et le temps que je suis avec mes enfants. Cette dernière occupation, qui n'est pas la moindre, fait mon seul bonheur, et quand je suis bien triste, je prends mon petit garçon dans mes bras, je l'embrasse de tout mon cœur, et cela me console de tout dans le moment. Adieu[1024].»
C'était en effet un bien joli et bien séduisant enfant que le jeune Dauphin, avec ses longs cheveux bouclés, ses grands yeux bleus, son intelligence précoce, déjà mûrie par le malheur, et son cœur plein de tendresse. «Il était impossible, dit Mme de Tourzel, de voir un enfant plus attachant, rempli de plus d'intelligence, et s'exprimant avec autant de grâce. Il saisissait les occasions de dire des choses agréables à ceux qui l'entouraient. Il était très attaché au Roi; mais, comme il lui en imposait, il n'était pas aussi à son aise avec lui qu'avec la Reine, qu'il adorait et à laquelle il exprimait ses sentiments de la manière la plus touchante, trouvant toujours à lui dire quelque chose de tendre et d'aimable. Sa gaîté et son amabilité étaient la seule diversion aux peines journalières dont la Reine était accablée. Elle l'élevait parfaitement, et quoiqu'elle eût pour lui la tendresse la plus vive, je lui dois la justice de dire qu'elle ne l'a jamais gâté, et qu'elle a toujours appuyé les justes représentations qu'on faisait à ce jeune prince[1025].» Lui, de son côté, avait pour sa mère des câlineries charmantes, des délicatesses de sentiments, des effusions de tendresse adorables. Il la parfumait des fleurs de son jardin: il la dévorait de caresses.
Un jour,—c'était peu de temps après le retour de Varennes, et les leçons, interrompues par la surveillance sévère à laquelle la famille royale avait été soumise, venaient seulement de reprendre,—la Reine y assistait.
«S'il m'en souvient bien, dit le précepteur du Dauphin, l'abbé d'Avaux, à son élève, la dernière leçon avait eu pour objet les trois degrés de comparaison, le positif, le comparatif et le superlatif; mais vous aurez tout oublié?»—«Vous vous trompez, reprit l'enfant; pour preuve, écoutez-moi: le positif, c'est quand je dis: mon abbé est un bon abbé; le comparatif, quand je dis: mon abbé est meilleur qu'un autre abbé; le superlatif,» continua-t-il en regardant sa mère, «c'est quand je dis: Maman est la plus aimable de toutes les mamans.» La Reine prit son fils dans ses bras, le pressa contre son cœur, et ne put retenir ses larmes[1026].
Elle était fière de son enfant, la pauvre mère, et elle le montrait volontiers à ceux qui l'approchaient.
«Tandis que la Reine me parlait, raconte Bertrand de Molleville, le petit Dauphin, beau comme un ange, s'amusait à chanter et à sauter dans l'appartement, avec un petit sabre de bois et un bouclier qu'il tenait dans ses mains. On vint le chercher pour souper, et en deux bonds il fut à la porte. «Comment, mon fils,» lui dit la Reine, «vous sortez sans faire la révérence à M. Bertrand?»—«Oh! maman, dit ce charmant enfant en continuant de sauter, M. Bertrand est de nos amis. Bonsoir, Monsieur Bertrand[1027].» Et il s'élança hors de la chambre. «N'est il pas gentil?» me dit la Reine, quand il fut sorti. Il est bien heureux d'être si jeune; il ne sent point nos chagrins, et sa gaîté nous fait du bien.»
Mais cette dernière joie même, la malheureuse Reine ne pouvait en jouir tranquillement: on lui disputait son fils. Le Dauphin allait avoir sept ans, l'âge où, d'après la tradition monarchique, il devait sortir des mains des femmes pour passer dans celles des hommes. L'Assemblée ne l'oubliait pas, et, avide d'empiéter sur les droits du père, comme elle avait empiété sur ceux du souverain, elle avait la prétention d'imposer à Louis XVI le choix d'un précepteur. Déjà elle avait dressé des listes sur lesquelles le Roi devait prendre le gouverneur de son fils; on y lisait le nom des principaux meneurs de la gauche: Pétion, Siéyès, Condorcet; on avait même mis en avant Robespierre. C'était à ces philosophes sans foi qu'on voulait que le Roi très chrétien livrât l'âme de son enfant. La Reine en était tourmentée plus qu'elle ne pouvait le dire[1028]. Une motion fut même faite pour que l'Assemblée nommât elle-même le gouverneur du prince royal; mais un dernier sentiment de pudeur retint les députés: la motion fut rejetée. Le Roi en profita pour écrire au président la lettre suivante:
18 avril 1792.
«Je vous prie, Monsieur le Président, de prévenir l'Assemblée nationale que, mon fils ayant atteint l'âge de sept ans, j'ai nommé pour son gouverneur M. de Fleurieu: sa probité et ses lumières généralement reconnues, ainsi que son attachement à la Constitution, ont déterminé mon choix.»
Cette décision, qui déconcertait les plans de la Gironde, n'eut pas de suites.
En fait, M. de Fleurieu ne prit jamais possession du poste auquel l'avait appelé une confiance auguste. Le Roi et la Reine continuèrent, comme par le passé, à diriger l'éducation de leur fils. L'initiative de Louis XVI avait écarté ce danger. Que ne sût-elle conjurer de même ceux qui menaçaient sa couronne, sa famille et sa vie!
CHAPITRE XVIII
Déclaration de guerre à l'Autriche.—Lettre de la Reine à Mercy, du 30 avril 1792.—Mission de Mallet du Pan.—Premiers échecs des troupes françaises.—Lafayette propose au Roi de se retirer à son armée.—Emotion de Paris.—Dénonciation du Comité autrichien.—Réapparition des mémoires de Mme de la Motte.—Ils sont brûlés à Sèvres.—Licenciement de la garde constitutionnelle.—M. d'Hervilly offre au Roi de chasser l'Assemblée.—Le Roi refuse.—Départ de Barnave.—Décrets du 26 mai sur la déportation des prêtres insermentés, du 8 juin sur la formation d'un camp de vingt mille hommes sous Paris.—Renvoi des ministres girondins.—Dumouriez quitte le ministère.—Le Roi oppose son _veto_ aux décrets.
Le 20 avril, Louis XVI déclarait la guerre au roi de Hongrie; il ne s'était décidé à cette résolution qu'à la dernière extrémité, et, en l'annonçant à l'Assemblée, il avait les larmes aux yeux; mais il avait dû céder aux déclamations de la Gironde, à la pression de l'opinion, à l'avis unanime et écrit de ses ministres[1029]. La Reine n'y répugnait pas, comme le Roi; depuis l'échec de toutes ses espérances, elle voyait dans la guerre une suprême ressource[1030], et elle lui semblait moins dangereuse, si c'était l'Assemblée qui en prenait l'initiative[1031]; on ne pourrait pas du moins accuser la famille royale d'avoir poussé en avant les Puissances. Ce pouvait être l'occasion d'un retour de l'opinion; mais cette opinion, il était essentiel qu'on ne fît rien pour l'exaspérer. Aussi, dès le 30 avril, la Reine écrivait-elle à Mercy:
«La guerre est déclarée. La Cour de Vienne doit tâcher d'éloigner sa cause le plus possible de celle des émigrés[1032], l'annoncer dans son manifeste, en même temps que l'on pense qu'elle pourrait employer l'ascendant naturel qu'elle a sur les émigrés pour tempérer leurs prétentions, les amener à des idées raisonnables et à se rallier enfin à tous ceux qui défendront la cause du Roi. Il est facile d'imaginer les idées qui doivent faire le fond du manifeste de Vienne; mais, en appelant l'univers à témoin des intentions de cette Puissance, de ses efforts pour conserver la paix, de ses dispositions constantes encore à tout terminer à l'amiable, de son éloignement de soutenir des prétentions particulières ou quelques individus contre la nation, on doit éviter de parler trop du Roi, de trop faire sentir que c'est lui qu'on soutient et qu'on veut défendre. Ce langage l'embarrasserait, le compromettrait, et, pour ne pas paraître conniver avec son neveu, il serait forcé d'exagérer ses démarches et par là de s'avilir, ou de donner un mouvement faux à l'opinion publique. C'est la nation dont il faut parler pour dire que l'on n'a jamais eu le désir de lui faire la guerre. Une observation également importante, c'est d'éviter de vouloir paraître d'abord se mêler des affaires intérieures, ou même de vouloir amener à composition. On a déjà cherché à déjouer les bonnes intentions de Léopold, en faisant répandre qu'il voulait faire une transaction entre tous nos partis. Il est à désirer sans doute que la marche que prendra la Cour de Vienne y amène les Français; mais ce dessein doit être très caché; car ce serait le rendre impossible à exécuter que de le manifester d'abord. Les Français repousseraient toujours toute intervention politique des étrangers dans leurs affaires, et l'orgueil national est tellement attaché à cette idée qu'il est impossible au Roi de s'en écarter, s'il veut rétablir son royaume[1033].»
Trois semaines après, un ami de Malouet, un des esprits les plus sages et les plus clairvoyants de cette époque, un écrivain qui n'avait cessé de défendre avec énergie et modération la cause de la monarchie, Mallet du Pan, était chargé d'aller appuyer près des Puissances le plan tracé dans cette lettre et en développer les détails. Avant tout, il insistait sur la nécessité d'engager les Princes et les Français émigrés à ne «point faire perdre à la guerre actuelle, par un concours hostile et offensif de leur part, le caractère de guerre étrangère faite de Puissance à Puissance». Il n'était pas moins urgent que les coalisés, dans le manifeste qu'ils devaient adresser à la France, s'attachassent à «séparer les Jacobins et les factieux de toutes les classes du reste de la nation, à rassurer tout ce qui est susceptible de revenir de son égarement, tous ceux qui, sans vouloir de la Constitution actuelle, craignent le retour des grands abus, tous ceux que le délire de l'esprit, la contagion de l'exemple et la première ivresse de la Révolution ont engagés dans cette cause criminelle, mais qui, n'ayant à se reprocher que des erreurs, de l'exaltation et de la faiblesse, se montreront désarmés et repentants, du moment où on leur présentera une issue sans ignominie et sans dangers personnels». Les Puissances devaient encore «faire entrer dans leur manifeste la vérité fondamentale qu'on n'entend point toucher à l'intégrité du royaume[1034], et que la crainte d'un démembrement est un indigne artifice par lequel les usurpateurs cherchent à donner le change sur le véritable et unique but des Puissances; qu'on fait la guerre à une faction antisociale et non à la nation française».
Enfin, il était essentiel «de n'imposer ni de proposer aucun système de gouvernement, mais déclarer qu'on s'arme pour le rétablissement de la monarchie et de l'autorité royale légitime, telle que Sa Majesté entend elle-même la circonscrire[1035]».
Tels étaient le but de la mission de Mallet du Pan, le genre de concours que le Roi et Reine réclamaient des Puissances, le programme qu'ils entendaient leur fixer et se fixer à eux-mêmes, et le résultat qu'ils attendaient de la lutte qui allait commencer.