Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2)
Part 21
Ce n'était point encore la guerre; mais c'en étaient les prémisses: l'Empereur, quoi qu'il en eût, se trouvait forcé d'agir. Les émigrés s'en réjouissaient, malgré la dispersion momentanée que leur imposait Léopold, parce qu'ils voyaient là le début d'un conflit où ils comptaient bien jouer un rôle, et les conseillers de la Reine s'en réjouissaient aussi, parce qu'ils pensaient que l'Empereur, une fois engagé, ne pourrait plus reculer et qu'il devrait en venir forcément au Congrès armé, que son inaction seule avait empêché jusque-là[936]. Mercy lui-même, le temporisateur et prudent Mercy, commençait à croire qu'on ne finirait pas sans une guerre, guerre civile ou guerre étrangère, peut-être les deux à la fois[937]. Rien n'était prêt encore[938]; mais on faisait des préparatifs. Léopold le pacifique devenait belliqueux: «Les Français veulent la guerre, avait-il dit; ils l'auront, mais ils en paieront la dépense[939].» Déjà, l'effectif des troupes autrichiennes en Belgique était augmenté et des ordres donnés pour que tout fût en état au 1er mars[940]. Le roi de Prusse s'était, dès le 14 janvier, déclaré résolu à prendre part au Congrès armé[941]; Catherine II s'y était ralliée elle-même; quant au roi de Suède, il était tout feu[942].
Cette guerre, les Jacobins y poussaient de tout leur pouvoir, parce qu'ils appréhendaient avant tout le Congrès[943]. En revanche, les Constitutionnels la redoutaient, parce qu'ils sentaient bien que, au milieu du choc des armées et du tumulte des passions, le frêle édifice qu'ils avaient échafaudé sombrerait dans la tempête[944]. Ils rédigèrent donc un mémoire pour tâcher d'en détourner l'Empereur, lui représentant les conséquences fatales qu'un conflit pourrait avoir pour la France et pour la sûreté de la famille royale, et alléguant le fâcheux effet qu'avait déjà produit, suivant eux, l'ordre donné au maréchal Bender. Fidèle à son principe de tout accepter sans objection, la Reine consentit à envoyer ce mémoire à Vienne par un émissaire secret, mais, en traînant en longueur, sous prétexte qu'elle n'avait pas de moyen de correspondre sûrement avec son frère[945]. Et elle eut bien soin de lui faire savoir que c'était l'œuvre exclusive de ses conseillers d'occasion, qu'ils n'avaient en aucune façon traduit sa propre pensée, et qu'il était de la dernière importance de bien distinguer son intérêt véritable de tout ce qu'elle était obligée de faire et de dire pour sa sûreté personnelle et celle du Roi[946]. Elle s'applaudissait au contraire du ferme langage que, pour la première fois, avait tenu Léopold et de la crainte qu'il avait inspirée aux Constitutionnels, crainte attestée par la démarche qu'ils faisaient à Vienne; et elle en concluait qu'une déclaration des Puissances, appuyée par des forces imposantes, produirait le même effet sur le pays entier et forcerait l'Assemblée à composer enfin avec le Souverain.
Cette diplomatie en partie double, cette contradiction entre les démarches officielles et les sentiments secrets forçaient le Roi et la Reine d'avoir hors de France des agents autorisés, chargés de faire connaître aux Cours étrangères leurs véritables intentions. C'étaient, à Berlin, le vicomte de Caraman; à Saint-Pétersbourg, le marquis de Bombelles; à Londres, l'évêque de Pamiers et M. Crawford; c'étaient avant tout le baron de Breteuil, qui avait les pouvoirs du Roi, et aussi le correspondant de la Reine, le comte de Fersen. Puis, en dehors de ces agents, il y avait les émissaires, tantôt français, tantôt étrangers, parce que ceux-ci, par leur nationalité même, éveillaient moins l'attention des espions de toutes sortes attachés aux Tuileries. Et lorsque, parmi ces étrangers, la Reine rencontrait un homme d'un caractère sûr, d'un dévouement éprouvé, en même temps que d'une autorité reconnue, qui, ayant vu les choses de près, pût les montrer telles qu'elles étaient réellement, elle n'hésitait pas à lui confier la délicate mission de peindre à ses amis et à ses alliés la situation vraie de la France et les sentiments intimes des souverains.
Cet homme, au commencement de 1792, fut Jean de Simolin, ministre de Russie à Paris depuis 1784, et qui, après le départ du comte de Mercy, l'avait en partie remplacé dans la confiance de Marie-Antoinette[947]. Simolin devait prendre un congé de quelques semaines. La Reine le fit prier de passer chez elle, le reçut sans cérémonial, en frac et en surtout, dans sa chambre, où bientôt le Roi vint la rejoindre; et là, après avoir soigneusement poussé le verrou de la porte, lui ouvrit son âme tout entière, se répandit en témoignages de reconnaissance pour la Czarine, mais ne dissimula pas son mécontentement de la conduite de l'Empereur qui, dit-elle, «conservait sur le trône la façon de penser d'un petit duc de Toscane, ne prenait aucun intérêt à ses parents[948],» et ne répondait pas même à ses lettres. L'émotion la gagnait; ses yeux étaient humides. Mais, refoulant ses pleurs, elle déroula au ministre russe tout son système, lui expliqua les motifs de sa conduite, lui dépeignit en termes très vifs la situation, et le chargea de la représenter dans toute son exactitude et toute son horreur à Léopold et à Catherine[949]; et comme Simolin, touché lui-même jusqu'aux larmes[950], objectait les dangers qu'une intervention des Puissances pourrait faire courir à la famille royale:
«Dites à l'Empereur, répondit-elle, que la nation a trop besoin du Roi et de son fils, pour qu'ils aient rien à craindre; c'est eux qu'il est intéressant de sauver. Quant à moi, je ne crains rien; pourvu qu'ils soient sauvés, tout m'est indifférent, et j'aime mieux courir tous les dangers possibles que de vivre plus longtemps dans l'état d'avilissement et de malheur où je suis[951].»
La lettre de la Reine à l'Empereur n'entrait dans aucun détail, se contentant d'accréditer près de lui Simolin, dont elle vantait la sagesse et les manières franches et loyales, et laissant au ministre russe le soin de développer la pensée des prisonniers des Tuileries. Avec Mercy, quoiqu'il fût recommandé à Simolin de ne s'ouvrir à lui qu'avec «quelque réserve[952]», Marie-Antoinette était plus explicite; la lettre qu'elle lui écrivit à cette occasion est trop importante et exprime trop bien les vrais sentiments de la malheureuse princesse pour que nous ne croyions pas devoir la transcrire ici tout entière;
Février 1792.
«M. de S., qui vous joindra, Monsieur, veut bien se charger de mes commissions. Il compte faire une course pour aller voir le prince Galitzin, et, d'après votre conseil, je l'ai prié de porter directement une lettre de moi à mon frère. L'ignorance totale où je suis des dispositions du cabinet de Vienne rend tous les jours ma position plus affligeante et plus critique. Je ne sais quelle contenance faire ni quel ton prendre; tout le monde m'accuse de dissimulation, de fausseté, et personne ne peut croire,—avec raison,—que mon frère s'intéresse assez peu à l'affreuse position de sa sœur pour l'exposer sans cesse, sans lui rien dire. Oui, il m'expose, et mille fois plus que s'il agissait; la haine, la méfiance, l'insolence sont les trois mobiles qui font agir dans ce moment ce pays-ci. _Ils sont insolents par excès de peur_, et parce que, en même temps, ils croient qu'on ne fera rien au dehors. Cela est clair; il n'y a qu'à voir les moments où ils ont cru que réellement les Puissances allaient prendre le ton qui leur convient; nommément à l'office du 21 décembre de l'Empereur, personne n'a osé parler ni remuer, jusqu'à ce qu'ils fussent rassurés. Que l'Empereur sente donc une fois ses propres injures; qu'il se montre à la tête des autres Puissances avec une force, mais une force imposante, et je vous assure que tout tremblera ici. Il n'y a plus à s'inquiéter pour notre sûreté; c'est ce pays-ci qui provoque à la guerre; c'est l'Assemblée qui la veut. La marche constitutionnelle que le Roi a prise le met à l'abri, d'un côté, et, de l'autre, son existence et celle de son fils sont si nécessaires à tous les scélérats qui nous entourent que cela fait notre sûreté; et, je le dis, il n'y a rien de pis que de rester comme nous sommes; il n'y a plus aucun secours à attendre du temps et de l'intérieur. Le premier moment sera difficile à passer ici; mais il faudra une grande prudence et circonspection. Je pense, comme vous, qu'il faudrait des gens habiles et sûrs pour être informé de tout; mais où les trouver[953]?»
Porteur de ces lettres et de ces instructions, M. de Simolin partit de Paris le 7 février, arriva le 9 à Bruxelles, s'aboucha avec MM. de Breteuil, Fersen et de Mercy, et poursuivit sa route sur Vienne.
Deux jours après, le 11 février, le comte de Fersen s'acheminait de son côté vers Paris.
De tous les souverains que préoccupait la situation du Roi de France, Gustave III était assurément le plus sincère et le plus désintéressé. Il avait accepté le Congrès; il était même disposé à aller plus loin; mais il s'inquiétait avec raison de l'effervescence que ne pouvaient manquer de soulever à Paris les premières menaces des Puissances et du danger qu'aurait alors à courir la famille royale. Déjà même le bruit s'était répandu que, en cas de guerre, le Roi, la Reine et leurs enfants seraient emmenés dans le Midi, probablement dans les Cévennes, sous la garde d'une armée de protestants[954]. Pour éviter ce double péril, d'une insurrection populaire ou d'un enlèvement, et quels que fussent d'ailleurs les risques d'une évasion nouvelle, Gustave jugeait «indispensable»,—et il était en cela d'accord avec l'Impératrice de Russie[955],—que Louis XVI fît tout pour se soustraire aux mains de ses geôliers[956]. Deux moyens étaient ouverts: ou gagner la mer et s'échapper sur un petit bateau anglais qui irait débarquer à Ostende[957], ou prendre la voie de terre, traverser les «forêts de chasse» en évitant les villages[958] et se faire conduire par des contrebandiers jusqu'à une dizaine de lieues de la frontière, où un détachement de troupes légères rencontrerait les fugitifs et protégerait leur sortie[959]. Le Roi, la Reine et le Dauphin partiraient seuls, pour ne pas compliquer les préparatifs; Mme Elisabeth et Madame Royale resteraient à Paris, où il semblait qu'elles ne devaient avoir rien à craindre[960]. Quel que fût d'ailleurs le plan adopté, comme il était urgent qu'il restât secret et qu'il eût été imprudent de le confier à la poste, Fersen fut chargé d'aller le proposer aux prisonniers et l'étudier sur place avec eux.
Ce n'était pas d'ailleurs la première fois que des projets de ce genre étaient présentés à la famille royale. Déjà, un autre fidèle du malheur, un Anglais, M. Crawford, qui put séjourner incognito à Paris de décembre 1791 jusqu'en avril 1792, avait, d'accord avec le roi d'Angleterre, proposé à la Reine de quitter la France avec le Dauphin, et tout arrangé pour la fuite[961]. La Reine avait refusé: son devoir était de rester aux côtés de son mari; elle ne voulait pas l'abandonner[962].
Mais, par une coïncidence étrange, au moment même où les conseillers du roi de Suède élaboraient un plan d'évasion, le bruit d'une fuite nouvelle de la famille royale courait dans Paris. Le public en jasait; les journaux en parlaient; on entrait dans le détail: le départ devait s'effectuer par Calais[963]; on fixait même la date, c'était la nuit du 12 au 13 janvier. L'Assemblée et la municipalité s'émurent; le nouveau maire de Paris, Pétion, fit doubler les postes du Château[964], et l'Assemblée, après avoir, le 11 janvier, déclaré infâme tout Français qui prendrait part à un Congrès, destiné à changer la Constitution[965], décréta que nul ne pourrait voyager en France sans un passeport individuel. La Reine, instruite des projets de son confident, et alarmée des dangers qu'aurait à courir, s'il était reconnu, l'organisateur du voyage de Varennes, la Reine lui écrivit d'ajourner, et ce ne fut que lorsque le Roi eut refusé sa sanction au décret sur les passeports[966], qu'elle lui permit de venir.
Fersen quitta donc Bruxelles le 11 février, à neuf heures et demie du matin, en chaise de poste, sans domestique, accompagné seulement d'un officier suédois du nom de Reuterswaerd; tous deux avaient un passeport de courrier pour le Portugal, sous des noms supposés, et Fersen, pour mieux se déguiser, portait une perruque[967]. Malgré leur crainte des vexations qu'on faisait alors subir aux voyageurs, ils ne rencontrèrent aucun obstacle. Partout on fut poli; à Péronne même, où un accident de voiture les retint quatre heures, ils n'eurent qu'à se louer des bons procédés de la municipalité et de la garde nationale[968]. Le lundi 13 février, à cinq heures et demie du soir, ils entrèrent sans encombre à Paris. Fersen laissa son compagnon de route, et le soir même, après s'être entendu avec Goguelat, qu'il avait prévenu de son arrivée, il se rendit aux Tuileries par des chemins détournés, ne put voir qu'un instant la Reine, mais y revint le 14, à minuit[969], et trouva la Reine et le Roi.
Quelles furent les émotions de ce premier revoir, après huit mois de séparation, on le devine sans peine. Que de confidences échangées entre les prisonniers et le défenseur qui leur avait dévoué sans arrière-pensée sa fortune et sa vie! Que de souvenirs évoqués, que de larmes versées! Ce furent d'abord les ineffaçables souvenirs de Varennes, les angoisses et les avanies de ce douloureux retour; puis les misères du présent, la perspective meilleure peut-être de l'avenir. On parla du projet de fuite; on convint qu'il offrirait de grands avantages, en donnant une impulsion plus vive aux affaires, en facilitant la bonne volonté des alliés[970]. La Reine le sentait bien, et ce n'était pas l'insuccès d'une première tentative qui la décourageait d'une seconde. Mais les difficultés étaient extrêmes: Fersen lui même, qui avait tant à cœur une évasion, dut la déclarer impossible. La famille royale était gardée à vue; tous les bâtiments en partance étaient rigoureusement visités[971]; et, d'autre part, un grand nombre de municipalités, celles de campagne surtout, ne tenant pas compte du _veto_ du Roi, appliquaient le décret sur les passeports, comme s'il avait été sanctionné[972]. La fuite était «physiquement impossible», tant la surveillance était minutieuse[973].
Aux obstacles matériels s'ajoutait un obstacle moral, plus insurmontable peut-être: la conscience du Roi; ayant si souvent promis de rester, il se faisait scrupule de partir. Mais il acceptait, il demandait même qu'un des premiers actes du Congrès fût d'exiger sa sortie de Paris, pour donner, en pleine liberté, son assentiment aux mesures à adopter et ratifier les engagements pris avec les Puissances. Si cette liberté lui était refusée, alors il pourrait tenter de fuir à travers les bois, par l'itinéraire que Fersen conseillait et déclarait possible, et si cette tentative échouait, il consentait pleinement à ce que les Puissances agissent, sans s'occuper de lui. «Il faut, dit-il, qu'on me mette tout à fait de côté et qu'on me laisse faire[974].» C'était la confirmation de ce que la Reine avait déclaré à Simolin.
Quant aux démarches qu'il accomplissait, à l'approbation qu'il semblait donner aux actes de l'Assemblée, il ne fallait ni s'en étonner, ni s'y laisser tromper. Une telle conduite de sa part était rendue nécessaire par la situation précaire où il se trouvait et par le désir d'éviter de plus grands maux. Il n'avait sanctionné le décret sur la séquestration des biens des émigrés, que pour empêcher qu'ils ne fussent pillés et brûlés; mais il ne consentirait jamais à ce qu'ils fussent vendus.
«Ah çà, dit-il avec sa brusque bonhomie, nous sommes entre nous et nous pouvons parler. Je sais qu'on me taxe de faiblesse et d'irrésolution; mais personne ne s'est jamais trouvé dans ma position. Je sais que j'ai manqué le moment; c'était le 14 juillet; il fallait alors s'en aller et je le voulais; mais comment faire, quand Monsieur lui-même me priait de ne pas partir et que le maréchal de Broglie, qui commandait, me répondait: «Oui, nous pouvons aller à Metz; mais que ferons-nous, quand nous y serons?» «J'ai manqué le moment, et depuis je ne l'ai pas retrouvé. J'ai été abandonné de tout le monde[975].»
Le Roi et la Reine se mirent à entrer, sans récriminations, mais avec une émotion qui gagna Fersen, dans le détail de toutes les ingratitudes, de tous les abandons dont ils avaient été, dont ils étaient tous les jours victimes, n'ayant dans le ministère qu'un seul homme, Bertrand de Molleville, qui leur fût vraiment dévoué, trahis par ceux qui leur devaient le plus, et ne pouvant rien attendre que de l'attachement de ceux qui ne leur devaient rien[976]. Dans l'extrémité où ils étaient réduits, avec les progrès de l'esprit révolutionnaire, entre les attaques de l'Assemblée et les insultes de la rue, il ne fallait plus rien espérer de l'intérieur, pas même de l'excès du mal, qui, disait la Reine, «ne saurait enfanter le bien[977]»; il n'y aurait pas de retour sérieux et solide de l'opinion; on ne pouvait compter que sur l'intervention des Puissances. Ce n'était pas seulement le sentiment du Roi et de la Reine, mais celui de leurs conseillers constitutionnels, d'Alexandre de Lameth et de Duport, qui leur répétaient sans cesse qu'un tel état ne pouvait durer, qu'il n'y avait de remède que dans les troupes étrangères, et que, sans elles, tout était perdu[978].
«En tout, écrivait Fersen, résumant à Gustave III ses entretiens avec la famille royale, j'ai trouvé le Roi et la Reine très décidés à supporter tout plutôt que l'état où ils sont, et, d'après la conversation que j'ai eue avec Leurs Majestés, je crois pouvoir vous assurer, Sire, qu'elles sentent fortement que toute composition avec les rebelles est inutile et impossible, et qu'il n'y a de moyen pour le rétablissement de leur autorité que la force et des secours étrangers[979]».
Quelque douce qu'eût été, malgré ses tristesses, cette entrevue, Fersen ne crut pas pouvoir la renouveler. La surveillance était si active, et il eût été si fâcheux, pour eux plus encore que pour lui, qu'il fût reconnu! C'était beaucoup déjà d'avoir pu pénétrer deux fois au Château, malgré la vigilance des geôliers. Il repartit donc le 15, et, pour dérouter les soupçons, alla jusqu'à Tours et revint par Fontainebleau. Le 19, à six heures du soir, il était rentré à Paris; mais il n'osa pas retourner aux Tuileries; il se contenta d'écrire pour savoir si l'on n'avait pas d'ordre nouveau à lui donner et resta caché pendant deux jours[980]. Le 21, à une heure du matin, après s'être muni, pour plus de précaution, d'un passeport de courrier[981], il repartait avec son ami Reuterswaerd et, après quelques difficultés dans un petit village, près de Marchiennes, arrivait le 24 à Bruxelles.
Si Fersen n'avait pas été tenu à tant de prudence et s'il avait pu se montrer dans Paris, il aurait eu, avant de quitter la France, une fugitive consolation.
Le 20 février, la Reine, avec ses enfants, était allée au Théâtre-Italien. On représentait _les Événements imprévus_, de Grétry. Quand on arriva au duo du valet et de la femme de chambre, Mme Dugazon, aussi royaliste que son mari était démocrate, s'inclina devant Marie-Antoinette, en chantant:
Ah! comme j'aime ma maîtresse!
Ce fut le signal d'un effroyable tumulte. _Pas de maître! Pas de maîtresse! Vive la liberté!_ criaient les Jacobins du parterre.—_Vive le Roi! Vive la Reine!_ ripostait-on des loges. Le public se divisa. Jacobins et royalistes se prirent aux cheveux; mais les royalistes furent les plus forts, et, comme dit Mme Elisabeth, «les Jacobins furent bien battus.» Les touffes de cheveux noirs volaient dans salle. La garde intervint et rétablit l'ordre[982]. On fit répéter le duo jusqu'à quatre fois, et quand Mme Dugazon en vint à ce vers:
Il faut les rendre heureux,
«Oui! oui!» cria-t-on de toutes parts. Au milieu de toute cette bagarre, la Reine avait conservé le maintien le plus noble et le plus grand calme. Quand elle sortit, elle fut couverte d'acclamations.
«C'est une drôle de nation que la nôtre, écrivait Mme Elisabeth à son amie, Mme de Bombelles, en lui racontant cet incident; il faut convenir qu'elle a de charmants moments[983].» Hélas! ces moments étaient rares et ces acclamations bien passagères. Quatre jours après, deux pages de la Reine, reconnus au Vaudeville, étaient maltraités et traînés dans la boue. Quant à la Reine elle-même, elle ne voulut pas s'exposer à être le prétexte de luttes où ses amis n'auraient probablement pas toujours le dessus, et le 20 février fut le dernier jour où elle alla au théâtre[984].
CHAPITRE XVII
Mort de Léopold.—Assassinat de Gustave III.—Joie insultante des Jacobins.—Nouveaux outrages contre la Reine.—Attaque violente de Vergniaud.—Dumouriez nommé ministre des affaires étrangères.—Il offre à Marie-Antoinette son concours qui est repoussé.—Le ministère Girondin.—Pâques 1792.—La seule consolation de la Reine, ce sont ses enfants.—Le Dauphin.—M. de Fleurieu est nommé son gouverneur.
Malgré l'insuccès de son plan d'évasion, Fersen revenait de Paris «assez content de sa course[985]». Il connaissait maintenant les intentions vraies de Louis XVI et de Marie-Antoinette; il savait le but à poursuivre, et ce but semblait en grande partie atteint. L'accord s'était établi entre le Roi et les Puissances. Le Roi consentait à les laisser agir; les Puissances paraissaient décidées à agir. Le roi de Prusse et le roi d'Espagne, comme le roi de Suède et l'Impératrice de Russie en proclamaient la nécessité: la Suisse républicaine s'alliait pour cela à l'Europe monarchique; l'Empereur lui-même, ce «Florentin» dont la lenteur et le silence avaient si souvent désolé sa sœur, l'Empereur, malgré les conseils de Kaunitz, qui traitait de «lieux communs[986]» les plaintes de la Reine, l'Empereur avait l'air disposé à ne plus s'en tenir aux «déclarations[987]». «Jamais, disait Colloredo à Simolin, je ne l'ai trouvé si animé[988].» Et Mercy, devenu belliqueux, portait la main à son épée en s'écriant: «Il ne reste plus d'autre moyen pour sauver la France et toute l'Europe[989].»
Mais un coup imprévu allait renverser tout cet échafaudage si laborieusement élevé. Le 1er mars 1792, Léopold mourait presque subitement, emporté par une violente maladie d'entrailles qui n'avait duré que deux jours[990]. Malgré ses griefs contre l'Empereur, Marie-Antoinette fut vivement émue de cette mort, et dans le premier moment de sa douleur, elle s'écria que son frère,—le bruit d'ailleurs en courut,—avait été empoisonné par les Jacobins[991]. Mais elle n'avait pas le loisir de pleurer; il fallait aviser aux changements que cette perte inattendue allait amener dans l'échiquier politique.
Le successeur de Léopold était un adolescent de vingt-quatre ans, faible et maladif; l'Empire demeurait momentanément sans chef, et le principal lieu de la scène politique allait se trouver transporté de Vienne à Berlin[992]. Sans doute, le jeune roi de Hongrie assurait que ses dispositions étaient les mêmes que celles de son père; sans doute, le grand chancelier, prince de Rosemberg, écrivait à la sœur du marquis de Raigecourt: «J'espère que mon nouveau maître restera fidèle à tous les engagements contractés par feu son père et qu'il sera le restaurateur du trône et de l'autorité royale en France[993].» Mais le temporisateur Kaunitz affirmait, à la même heure, «qu'on ne pouvait dire que des choses vagues et que, si l'on travaillait à un concert des Puissances, il était impossible de savoir quand et comment ce concert se pourrait établir[994].» La Reine, inquiète de toutes ces incertitudes et de tous ces retards, se hâta d'envoyer à Vienne Goguelat, sous le nom de Daumartin, afin de demander une réponse positive[995]. «Il n'y a pas de temps à perdre, disait tristement la pauvre femme, car on n'en perd pas contre nous[996].»