Histoire de Marie-Antoinette, Volume 2 (of 2)

Part 20

Chapter 203,839 wordsPublic domain

La mise en pratique de la Constitution avait jeté du trouble à la Cour; ce qu'on appelait les _honneurs_ et les prérogatives qui y étaient attachées avaient été supprimés. Plusieurs des dames du palais quittèrent leur service; on ne les remplaça pas, et l'on ne forma pas de Maison civile. Le Roi et la Reine ne pouvaient s'y décider; il leur répugnait de consacrer ainsi officiellement, par la nomination aux charges nouvelles, l'anéantissement des anciennes; il leur semblait que ce serait un triste entourage que cette Maison sans chevaliers et sans dames d'honneur. D'ailleurs, qui consentirait à entrer dans une organisation ainsi modifiée et comme humiliée? «Si cette Maison constitutionnelle était formée, disait la Reine, il ne resterait pas un noble près de nous, et quand les choses changeraient il faudrait congédier les gens que nous aurions mis à leur place[893].»

On s'occupa seulement de la Maison militaire qui fut constituée un peu plus tard, sous le commandement du duc de Brissac, mais pour bien peu de temps.

Dans cette situation critique, les donneurs de conseils affluaient. L'Espagne acceptait la pensée d'un Congrès; mais elle voulait auparavant que le Roi fût libre et le prouvât en sortant publiquement de Paris. Sortir de Paris! Nul ne le souhaitait plus que Marie-Antoinette; mais était-ce possible dans les conditions indiquées par le Roi d'Espagne? Evidemment non. «On dira toujours ici, répondait la Reine qu'il,—le Roi,—est le maître d'aller où bon lui semblera; mais il ne le peut pas de fait, parce que, outre sa sortie d'ici, qui serait dangereuse et où il serait peut-être obligé de laisser sa femme et son fils, sa sûreté personnelle ne serait nulle part plus qu'ici, puisqu'_il n'y a pas une ville, pas une troupe sur laquelle on puisse compter_[894].»

On avait bien formé, dans les premiers jours d'octobre, un projet d'évasion; on devait renouveler, vers la moitié de novembre, et dans des conditions à peu près analogues, paraît-il, la tentative qui avait si mal réussi au mois de juin. Quels étaient les auteurs de ce plan? Quels en étaient les détails? Avec quel concours devait-il se réaliser? La Reine ne le dit pas et nous n'en trouvons pas trace ailleurs. Pourquoi y renonça-t-on? Est-ce par le souvenir de l'échec de Varennes? ou par suite de cette triste constatation qu'on ne pouvait compter ni sur une ville, ni sur une troupe? Cette dernière raison nous paraît la plus probable. Ce qui est certain, c'est que l'idée, annoncée dans une lettre du 19 octobre, semble abandonnée douze jours après, le 31. Mais le bruit en avait transpiré dans le public, semant l'inquiétude et la méfiance contre la famille royale. On en parlait à Paris; on le savait à Coblentz dès le mois d'octobre[895], on fixait même la date, le 27 du mois[896], et par une étrange coïncidence, à l'époque même indiquée par Marie-Antoinette pour l'exécution du projet, la nouvelle se répandit tout d'un coup parmi les émigrés que le Roi avait réussi à quitter heureusement la capitale, et était arrivé à Raisme, près Valenciennes, chez M. de la Marck; tant les secrets de la Cour, même ceux qui avaient le moins de confidents, étaient mal gardés[897]!

Déçue dans ses espérances d'évasion, la Reine en revint à son plan primitif: s'effacer le plus possible et laisser agir les Puissances réunies en Congrès. Alors seulement, le Roi pourrait utilement recouvrer sa liberté, afin d'aller défendre devant cette Assemblée européenne les intérêts de la France. «Si nous gagnons jamais ce point, écrivait Marie-Antoinette, c'est tout, et c'est à ce seul but que nous devons tendre[898].» Pour cela, il était essentiel d'endormir les méfiances et de ramener à soi l'opinion. Là-dessus, tout le monde était d'accord, Mercy et la Marck comme Fersen; mais fallait-il s'abandonner complètement au parti révolutionnaire, adopter sans observations ses idées et ses mesures, se désintéresser même du choix des ministres? Ni la Marck, ni Mercy ne le pensaient; ils eussent voulu un ministère homogène et habile, éclairé et fidèle, très constitutionnel, mais très royaliste et très ferme, résolu à se créer dans l'Assemblée une majorité de gouvernement[899].

On ne l'essaya même pas. La Reine était convaincue qu'on ne pourrait trouver ni bons ministres, ni députés dévoués; elle empêcha M. de Moustier d'entrer dans le cabinet[900] et regrettait même d'y avoir appelé Bertrand de Molleville[901]; elle voulait réserver ces hommes pour des temps meilleurs[902]. En attendant, tout allait à la dérive, et le ministère qui, bien composé, eût pu, en face d'une Assemblée discréditée au début, s'assurer une situation prépondérante, se fit l'humble serviteur de la Législative.

Cette sorte d'abdication désolait la Marck, qui n'y comprenait rien.

«La Reine, écrivait-il à Mercy, la Reine, avec de l'esprit et un courage éprouvé, laisse cependant échapper toutes les occasions qui se présentent de s'emparer des rênes du gouvernement et d'entourer le Roi de gens fidèles, dévoués à le servir et à sauver l'Etat avec elle et par elle.

«Si l'on cherche à pénétrer les causes de l'indécision et du _laisser-aller_ qui dominent aux Tuileries, on découvre que, par paresse d'esprit et de caractère, et peut-être aussi par l'abattement qui suit assez souvent de longs malheurs le Roi et la Reine n'ont d'espérance que dans les hasards de l'avenir et dans l'intervention étrangère que laisse entrevoir le Congrès annoncé, et qu'ils pensent qu'en attendant il suffit de quelques démarches privées de leur part pour assurer leur sûreté personnelle.

«En combinant cette conduite avec l'agitation démoniaque de vingt-quatre millions de fous, comment prévoir d'autre résultat que l'avenir le plus déplorable[903]?»

Découragés comme la Marck, deux des conseillers habituels de la Cour, Malouet et l'abbé de Montesquiou, quittaient Paris, le premier pour aller en Angleterre, le second pour se retirer à la campagne, chez M. du Châtelet[904].

Réussissait-on du moins par cette attitude effacée à conquérir la faveur populaire? On le crut au commencement. Soit fatigue des agitations passées, soit confiance dans l'avenir, il y eut, dans le public parisien, une sorte de temps d'arrêt, sinon de retour en arrière: on était altéré d'ordre et de paix; on ne sentait pas le besoin de destructions nouvelles, puisque les têtes principales étaient renversées[905], et que le Roi semblait se résigner à son rôle de monarque constitutionnel. Pour beaucoup de politiques de l'école de Lafayette, le but était atteint; on voulait s'y tenir. Mais on ne s'arrête pas facilement dans la voie révolutionnaire: derrière les satisfaits, il y a les affamés, et, comme dans une mer agitée, un flot pousse l'autre. La Reine le sentait, et quelque rassurantes que fussent les apparences, avec la douloureuse expérience qu'elle avait puisée dans dix ans de calomnies et trois ans de révolution, elle voyait bien que ce n'était qu'une halte entre deux orages, et que l'abominable meute qui s'acharnait après elle n'abandonnerait pas sa poursuite.

«Tout est assez tranquille pour le moment en apparence, écrivait-elle le 19 octobre; mais cette tranquillité ne tient qu'à un fil et le peuple est toujours comme il était, prêt à faire des horreurs; on nous dit qu'il est pour nous; je n'en crois rien, au moins pour moi. Je sais le prix qu'il faut mettre à tout cela; la plupart du temps, cela est payé, et il ne nous aime qu'autant que nous faisons ce qu'il veut. Il est impossible d'aller longtemps comme cela; il n'y a pas plus de sûreté dans Paris qu'auparavant, et peut-être encore moins, car on s'accoutume à nous voir avilis[906].»

Ce respect d'ailleurs, dont on affectait d'entourer Louis XVI et sa famille, n'était qu'apparent; au fond, on les traitait en suspects. Chaque nuit, un homme de garde couchait en travers de la porte de leurs appartements[907]. Une fois même, un caporal s'était permis de consigner le Roi et la Reine dans leurs chambres, de neuf heures du soir à neuf heures du matin, et cela avait duré deux jours[908].

Des affidés du club des Jacobins se glissaient jusque dans le service du palais, et le malheureux prince, averti qu'on voulait l'empoisonner, n'osait pas toucher aux plats de sa table; il fallait qu'un serviteur fidèle, l'intendant des petits appartements, Thierry de Ville-d'Avray, lui apportât lui-même le pain et le vin[909]. Le dénuement des augustes prisonniers était extrême; il leur était arrivé de rester pendant neuf jours sans un sou et la Reine avait été sur le point d'être forcée d'emprunter à un dépôt que le prince de Nassau avait fait pour elle; la persuasion où elle était qu'elle ne tarderait pas à être massacrée l'avait seule retenue. «N'étant pas sûre de pouvoir le rendre, avait-elle dit, je ne veux pas nuire à ceux qui nous sont dévoués.» Et l'archevêque d'Aix, qui venait de passer quelques jours à Paris, disait à ce même prince de Nassau:

«Quelque idée qu'on puisse se former des malheurs du Roi et de la Reine, l'imagination ne peut les atteindre. Il faut avoir eu le tourment d'en être témoin pour en concevoir toute l'horreur. Et ceux que les Jacobins et les républicains leur préparent les surpassent. Cependant il n'est que trop vraisemblable que leur dessein est de ne les terminer qu'avec leur vie[910].»

Mais qu'étaient ces privations physiques à côté des tortures morales? La Reine se voyait seule pour la lutte, pour essayer tout ce qu'elle sentait «si nécessaire au bien général[911]». L'émigration l'avait privée de ses appuis les plus sûrs; vainement avait-elle tenté d'arrêter le courant[912] qui emportait les gentilshommes au delà de la frontière: on ne tenait compte ni de ses avis, ni de ses prières. Au dehors, les Princes armaient, malgré elle et presque contre elle, donnant ainsi un nouveau prétexte aux méfiances de l'Assemblée et un nouvel aliment aux passions populaires. Et, pour endormir ces méfiances, elle était forcée, elle, la femme ardente et fière, de s'abaisser jusqu'à la duplicité, de mendier en quelque sorte les suffrages d'une Assemblée pour laquelle elle n'éprouvait que du dédain, «d'un amas de scélérats, de fous et de bêtes[913],» de parler contre sa pensée, de flatter des gens qu'elle méprisait, de décourager ceux qui jouissaient de sa confiance. «Comprenez-vous, écrivait-elle à Fersen, comprenez-vous ma position et le rôle que je suis obligée de jouer toute la journée? Quelquefois je ne m'entends pas moi-même et je suis obligée de réfléchir pour voir si c'est bien moi qui parle[914].»

Dans son intérieur même,—et c'était l'explication de cette apathie apparente que la Marck traitait de paresse de caractère et qui n'était qu'une inaction forcée,—dans son intérieur même, elle se sentait isolée. Ni son mari, ni sa belle-sœur ne partageaient sa manière de voir. Louis XVI sentait les maux qui l'accablaient et les dangers qui menaçaient sa famille; mais il se résignait aux uns et cherchait peu à combattre les autres. Insensible aux objurgations de sa femme, dédaigneux de la mort, mais trop insouciant de la vie, d'un courage réel, mais purement passif, sans vigueur et sans initiative, il n'avait de force que pour souffrir. Plus ardente que son frère, Mme Elisabeth eût été pour une action énergique; elle n'eût pas reculé devant la guerre civile; elle fût volontiers montée à cheval, et ce qui la séduisait, ce n'était pas le plan diplomatique de la Reine, c'était l'attitude des émigrés, du comte d'Artois et du prince de Condé surtout, ralliant autour de leur panache blanc les soldats de la monarchie. Un devoir, héroïquement accepté, la retenait aux Tuileries; mais sa pensée et son cœur étaient à Coblentz. Il y avait, sur cette question de l'émigration, entre les deux belles-sœurs un dissentiment trop profond pour que l'intimité ne fût pas parfois troublée, et je ne m'étonne pas que, dans un moment de découragement, entre l'inertie du Roi et les sympathies de Mme Elisabeth pour les Princes, la malheureuse Reine se soit écriée: «C'est un enfer que notre intérieur[915].»

A l'extérieur, elle n'était pas plus heureuse; ses intentions étaient calomniées; la diplomatie des émigrés combattait la sienne et, pour mieux la combattre, affectait de la représenter comme démocrate. Vainement la Reine écrivait-elle à Catherine II pour lui expliquer sa conduite, lui montrer la nécessité qui la forçait à accepter en apparence ce qu'elle désavouait en secret, et invoquer l'appui de la Russie pour ce Congrès dans lequel elle mettait sa dernière espérance; elle n'obtenait que des larmes stériles[916], et cette note dédaigneuse où je ne sais quelle satisfaction inavouée de jalousie féminine pourrait bien inspirer l'ironie de l'autocrate toute puissante: «Qu'on est malheureux, quand on est réduit à avoir pour tout espoir un roseau pour s'accrocher! Mais qu'attendre de gens, qui agissent sans discontinuer avec deux avis divers parfaitement contradictoires[917]?»

L'Empereur lui-même ne montrait guère plus de bonne volonté. La Reine avait beau presser son frère de faire quelque chose, Léopold tergiversait toujours, entassait prétextes sur prétextes pour ne pas bouger, et ne semblait pas même se préoccuper des dangers terribles auxquels étaient exposés sa sœur, son beau-frère et son neveu. Depuis l'acceptation de la Constitution, qu'il avait conseillée, il devenait de plus en plus froid. Sur le terrain même du Congrès armé, qui cependant semblait l'engager si peu, il se dérobait, tirait occasion de tout pour ne pas intervenir, ce qui revenait à tout empêcher; car on savait bien que, sans lui, rien ne pouvait se faire. Au fond, il ne pensait qu'à ses intérêts et redoutait, dans le cas d'un conflit avec la France, le soulèvement des Pays-Bas, mal pacifiés depuis Joseph II, et surexcités par le voisinage et les émissaires des révolutionnaires de Paris[918]. Mercy lui-même, ce vieux conseiller de Marie-Antoinette, mais qui n'avait jamais été partisan bien chaud d'un Congrès[919], Mercy, fidèle interprète de la volonté de son maître, désolait la Reine par ses théories:

«Notre position est tous les jours plus embarrassante, écrivait le 25 novembre la malheureuse souveraine. Avec cela l'Assemblée est si mauvaise, tous les honnêtes gens si las de tous les troubles, qu'avec de la sagesse, je crois, l'on pourra s'en tirer; mais, pour cela j'insiste toujours pour le Congrès armé, comme j'en ai déjà parlé. Il n'y a que lui qui puisse arrêter les folies des Princes ou des émigrés, et je vois de tous les côtés qu'il viendra, peut-être avant peu, un tel degré de désordre ici, que, hors les républicains, tout le monde sera charmé de trouver une force supérieure pour arriver à une composition générale[920].»

A toutes ces instances, Mercy se contentait de répondre: «On croit un Congrès inutile et impossible[921]. On a rendu compte des raisons qui s'opposaient à un Congrès.—Bien d'autres raisons politiques rendraient ce Congrès plus nuisible qu'utile à la France[922].»

Et s'élevant contre ceux qui voulaient entraîner l'Empereur dans les hasards, en restant eux-mêmes à l'abri, il énumérait les dépenses déjà faites par l'Autriche pour le Roi de France[923]. C'était assez. Léopold n'était pas d'humeur à prolonger des sacrifices dont il était si mal payé[924], et les ordres de marche donnés aux troupes étaient contremandés.

Ainsi, toutes les espérances de Marie-Antoinette s'évanouissaient; tout conspirait contre elle: la faiblesse de son mari et la froideur de son frère; le Congrès armé, sa dernière ressource, la clef de voûte sur laquelle reposait son système de défense, s'écroulait comme le reste, par la faute de sa propre famille; elle n'y put tenir, et, de quelque silence qu'elle eût jadis voilé ses tristesses intimes, elle ne put empêcher l'amertume de son cœur de déborder dans ses lettres:

«Je ne récriminerai pas sur le passé, écrivait-elle, le 16 décembre; je ne dirai pas que, si l'Empereur avait exécuté ce que je lui avais demandé dès le mois de juillet et depuis, le Congrès aurait eu lieu, ou du moins serait annoncé, et nous serions dans une autre position..... C'est dans ce moment où le Congrès armé pourrait encore être de la plus grande utilité..... Mais on ne peut pas différer. Voilà le moment de nous servir; si on le manque, tout est dit, et l'Empereur n'aura que la honte et le reproche à se faire, aux yeux de l'univers entier, d'avoir laissé traîner dans l'avilissement, pouvant les en tirer, sa sœur, son neveu et son allié. Je vois peut-être bien vivement; mais le moyen qu'il en soit autrement, quand tous mes intérêts sont réunis[925]?»

Avec Fersen, son confident le plus dévoué et le plus intime, elle était plus explicite et plus sévère encore: «Quel malheur, lui disait-elle, que l'Empereur nous ait _trahis_! S'il nous avait bien servis, seulement depuis le mois de septembre, que je lui ai écrit en détail, le Congrès aurait pu être établi le mois prochain, et cela aurait été trop heureux; car la crise marche à grands pas ici et peut-être devancera-t-elle le Congrès: alors, quel abri aurons nous[926]?»

Elle ne savait plus à qui se fier, et un jour qu'elle était allée à Saint Cloud pour faire respirer à ses enfants un air plus pur, elle prenait à part Mme de Tourzel et de Tarente: «J'ai besoin, leur disait-elle, d'épancher mon cœur devant des personnes aussi sûres que vous et sur l'attachement desquelles je puis compter. Je suis blessée au vif par les endroits les plus sensibles. J'avais mis, en arrivant en France, ma confiance dans M. de Mercy... Je le regardais comme un père et j'ai la douleur de voir combien j'ai été trompée par le peu de part qu'il prend aujourd'hui à ma triste situation. M. de Breteuil, de son côté, calcule toujours ses intérêts et ne peut nous inspirer une entière confiance. Le Roi est très mécontent de M. de la Queuille, qui écrit des lettres du style le plus singulier[927].»

«Nous sommes surveillés comme des criminels, écrivait la malheureuse femme à l'amie de son cœur, la duchesse de Polignac, et en vérité cette contrainte est horrible à supporter. Avoir sans cesse à craindre pour les siens, ne pas s'approcher d'une fenêtre sans être abreuvés d'insultes, ne pouvoir conduire à l'air de pauvres enfants sans exposer ces chers innocents aux vociférations, quelle position, mon cher cœur! Encore, si on n'avait que ses peines! Mais trembler pour le Roi, pour tout ce qu'on a de plus cher au monde, pour les amis présents, pour les amies absentes, c'est un poids trop fort à endurer; mais, je vous l'ai dit, vous autres me soutenez. Espérons en Dieu qui voit nos consciences et qui sait si nous ne sommes pas animés de l'amour le plus vrai pour le pays[928].»

Mais cet amour vrai, qui lui en tenait compte? Les journaux ne cessaient de déblatérer contre elle, et Prudhomme imprimait, dans les _Révolutions de Paris_, ces lignes menaçantes:

«Antoinette, nous ne te demandons pas des vertus civiques, tu n'es pas née pour en avoir! Mais seulement abstiens-toi de nuire, et enveloppe-toi dans ton manteau de pourpre. Tant que l'hyène des montagnes reste dans son repaire, on ne va point à elle; mais du moment qu'elle descend dans la plaine pour l'ensanglanter, la couronne civique attend le héros de l'humanité qui, au péril de ses jours, aura délivré son pays de cette bête féroce[929].»

L'allusion était transparente, et ni la Reine ni les assassins ne pouvaient s'y tromper.

C'est dans cette douloureuse situation que s'achevait l'année 1791 et que s'ouvrait l'année 1792.

CHAPITRE XVI

Premières mesures de l'Assemblée contre les émigrés et les prêtres.—Le Roi demande la dispersion des rassemblements d'émigrés.—Préparatifs de guerre.—Mémoire envoyé à l'Empereur par les Constitutionnels.—Mission de M. de Simolin.—Lettre de la Reine à Mercy.—Voyage de Fersen en France.—Il propose un plan d'évasion, mais le reconnaît impossible.—Représentation du 20 février aux Italiens.

La Reine avait raison de le dire, la crise devenait chaque jour plus aiguë. La Législative menait vivement l'assaut du trône et de la Constitution. Une minorité violente dominait l'Assemblée et inaugurait son règne par des mesures agressives dont, par un juste retour des choses, elle devait être plus tard la victime. Le 9 novembre, un décret déclarait suspects les émigrés, prononçait la séquestration de leurs biens et décidait que ceux qui ne seraient pas rentrés avant le 1er janvier 1792 seraient passibles de mort. Le 29, un autre décret édictait des peines sévères contre les prêtres qui n'auraient pas prêté le serment prescrit par la Constitution civile. Le Roi, se renfermant dans ses droits de monarque constitutionnel, sollicité d'ailleurs officiellement par le Directoire du département de la Seine, opposa son veto à ces deux décrets. Mais en même temps, pour donner satisfaction à l'opinion soulevée par les armements des Princes, il écrivit à ses frères pour les engager à rentrer en France.

Jamais Louis XVI ni Marie-Antoinette n'avaient approuvé l'émigration[930]; ils avaient essayé d'en détourner leurs plus fidèles serviteurs; ils eussent voulu retenir, ou tout au moins rappeler les gardes du corps[931]. Ils dépêchaient lettres sur lettres, agents sur agents, Viomesnil après Coigny, Goguelat après Viomesnil; ils n'obtenaient rien, sous prétexte que, le souverain étant prisonnier, il fallait agir à l'inverse de ses instructions[932]. Aux lettres officielles, les Princes répliquaient qu'ils refusaient d'obéir à «des ordres évidemment arrachés par la violence[933]». Aux agents, comme Goguelat, on répondait par un persiflage et par l'injonction d'avoir à quitter immédiatement Coblentz, non sans avoir été témoin du peu de respect avec lequel les familiers de la petite cour de Schonburnlust parlaient du Roi et de la Reine, traitant le Roi de «soliveau» et la Reine de «démocrate[934]».

Douloureuse situation que celle de Louis XVI! Il voyait autour de lui l'effervescence populaire grandir; il sentait que rien n'excitait plus les passions en France que l'attitude des émigrés au dehors, et que, comme l'écrivait judicieusement Pellenc, «si la haine des abus avait été le principe de la Révolution, presque aussitôt la haine des personnes avait pris la place de la haine des abus[935]». Il savait que la populace avait applaudi hautement au décret contre les émigrés, qui donnait satisfaction à ses rancunes, et que, en y opposant son _veto_, il avait fourni une arme toute puissante à ses ennemis. Et pendant ce temps, à ses lettres intimes comme à ses lettres officielles, ses frères refusaient d'obtempérer! Il avait beau faire, il se débattait dans le vide: ni d'un côté, ni de l'autre, on ne croyait à sa sincérité. L'Assemblée le soupçonnait de connivence avec les émigrés; les Princes l'accusaient de complicité avec les révolutionnaires. Isolé dans son royaume, sans parti, sans défense, il n'attendait quelque amélioration que de l'apaisement des esprits, et les esprits s'aigrissaient chaque jour davantage. Les armements des émigrés provoquaient les décrets de l'Assemblée, comme les menaces de l'Assemblée provoquaient les attaques des émigrés; et le Roi restait entre les deux, spectateur affligé mais impuissant d'un duel à mort, dont sa couronne et sa tête étaient le prix.

Dès le 29 novembre, la Législative mettait Louis XVI en demeure d'exiger, des princes de l'Empire, la dispersion des rassemblements de Français armés près de la frontière. Le 14 décembre, un ultimatum fut adressé aux Électeurs de Trèves et de Mayence pour les sommer d'avoir à dissoudre les corps d'émigrés; une armée de cent mille hommes, sous la conduite de Lafayette, Rochambeau et Luckner, devait appuyer la sommation. Les Électeurs, menacés, invoquèrent l'assistance de l'Empereur, et, le 21 décembre, Léopold répondit à la dépêche française par une note assez ferme, où il déclarait que, comme chef de l'Empire, il ne tolérerait aucune violation du territoire impérial. Et pour mieux soutenir ses paroles, il commanda au maréchal Bender, alors à Luxembourg, de protéger, au besoin, l'Électorat de Trèves contre toute agression.