Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)
Part 8
Une autre fois, à Fontainebleau, il s'était rendu chez elle le matin, en robe de chambre, par une porte de communication jusque-là fermée; il y avait fait son café et était resté deux heures, paraissant gai et plus content que de coutume[290]. Blasé sur tout, dégoûté des plaisirs coupables, on eût dit qu'il cherchait dans cette pure et fraîche atmosphère un refuge contre lui-même, et il semblait aisé à Marie-Antoinette d'habituer son grand-père à venir ainsi régulièrement dans ses appartements et de s'assurer par là, sur cet esprit facile à conquérir, à force de lassitude, un empire inébranlable. Il eût suffi pour cela de se montrer elle-même et de se laisser aller à son premier mouvement.
Malheureusement, Mesdames s'ingéniaient à lui inspirer vis-à-vis de leur père la frayeur et la taciturnité qu'elles avaient elles-mêmes. Sous cette influence néfaste, la jeune femme se sentait embarrassée en présence du Roi, et, dans cet embarras, elle restait bouche close. Avait-elle quelque faveur à demander, elle aimait mieux écrire, et Louis XV, qui, timide lui-même vis-à-vis de ses enfants, n'eût pas osé dire non en face, refusait par lettre ce qu'il eût accordé de vive voix. Voyant qu'on ne répondait pas à ses avances, il avait fini par se blesser: il ne disait rien, ce qui eût trop coûté à sa paresse; mais il marquait son mécontentement par des bouderies et des froideurs[291]. Les choses n'en allaient pas mieux. Mercy avait beau représenter à la Dauphine combien il lui eût été facile de profiter des bonnes dispositions de son grand-père qui ne demandait qu'à se livrer à ses enfants, pourvu qu'ils voulussent, de leur côté, chercher à soulager son ennui. La Dauphine convenait de tout, mais finissait par dire que le courage lui manquait et qu'elle ne se sentait pas la force de parler au Roi: «J'ai cru ne devoir rien omettre, écrivait Mercy en rendant compte de cette conversation à l'Impératrice, afin que Votre Majesté soit à même d'apercevoir jusqu'à quel point les conseils de Mme Adélaïde tendent à _énerver_ Madame la Dauphine[292].»
Marie-Thérèse s'alarma de cette influence persistante dont les résultats, néfastes pour sa fille, compromettaient à la fois ses espérances de mère et ses plans de souveraine: «Toutes les lettres, écrivit-elle, disent que vous n'agissez que par vos tantes. Je les estime, je les aime, mais elles n'ont jamais su se faire estimer, ni de la famille, ni du public, et vous voulez prendre le même chemin[293]!»
Et faisant fièrement le parallèle entre ce qu'étaient Mesdames et ce qu'elle avait été elle-même:
«Est-ce que mes conseils, ma tendresse méritent moins de retour que les leurs? J'avoue, cette réflexion me perce le cœur. Comparez quel rôle, quelle approbation ont-elles eus dans le monde? Et, cela me coûte à dire, quel est-ce que j'ai joué? Vous devez donc me croire de préférence, quand je vous préviens ou conseille le contraire de ce qu'elles font. Je ne me compare nullement avec ces princesses respectables, que j'estime sur leur intérieur et qualités solides; mais je dois répéter toujours qu'elles ne se sont, fait ni estimer du public, ni aimer dans le particulier. A force de bonté et coutume de se laisser gouverner par quelqu'un, elles se sont rendues odieuses, désagréables et ennuyées pour elles-mêmes et l'objet de cabales et tracasseries. Je vous vois prendre le même train et je dois me taire! Je vous aime trop pour le pouvoir et le vouloir, et votre silence affecté sur ce point m'a fait bien de la peine et peu d'espérance de changement[294].»
Le changement vint pourtant. Peu à peu, Marie-Antoinette, éclairée par les avertissements de Mercy et les gronderies de sa mère, apprécia plus sainement les conseils de ses tantes. Elle ne rompit cependant pas tout de suite, elle ne pouvait pas rompre brusquement des liens que son âge et son isolement l'avaient déterminée à former et que des rapports de chaque jour avaient resserrés. Mais la confiance disparut.
Par respect et par un reste d'habitude elle écouta quelque temps encore les avis de ses anciennes conseillères. Mais, dès le milieu de 1772, il est facile de remarquer chez les vieilles princesses une diminution sensible de crédit. Si Marie-Antoinette leur cède parfois, ce n'est plus par persuasion, c'est par complaisance ou par crainte[295].
Trois mois après, Mercy constate qu'elles ne sont plus consultées sur rien, pas même sur les petits arrangements de la journée, dont précédemment elles étaient les arbitres[296]. Au commencement de 1773, les relations de la Dauphine avec ses tantes sont ce qu'elles doivent être, une simple forme de bienséance: elle leur manifeste tous les égards justes et convenables; mais elle n'a plus avec elles d'intimité. L'influence de Mesdames a vécu.
Les vieilles princesses ne supportèrent pas de gaîté de cœur la perte du petit despotisme qu'elles s'étaient habituées à exercer sur leur nièce et, par elle, sur le reste de la famille. Leur mécontentement se traduisit par des critiques, des médisances, des propos aigres[297], des efforts secrets pour exalter, aux dépens de la Dauphine, sa nouvelle belle-sœur, la comtesse de Provence; elles ne réussirent pas. Changeant alors de tactique, elles cherchèrent à se rapprocher de nouveau de Marie-Antoinette, lui firent des avances, devinrent complaisantes, après avoir été impérieuses[298], quêtèrent même l'appui de l'abbé de Vermond[299]. Repoussées encore dans cette tentative et tenues à distance par la conduite sagement soutenue de la Dauphine, elles finirent, après quelques moments d'humeur et quelques discussions semi-aigres, où elles n'eurent pas le dessus[300], par se résigner à l'ascendant incontesté de leur nièce; mais elles rongèrent leur frein, et leur haine concentrée, s'échappant sans cesse, comme les jets d'une vapeur morbide, en traits mordants et en insinuations malveillantes, devint un redoutable péril pour la fille de Marie-Thérèse. Leurs mains, inhabiles aux grandes choses, mais habiles aux mesquines intrigues, se retrouvent dans tous les complots ourdis contre la jeune princesse. N'ayant pu dominer la Dauphine, elles résolurent de perdre la Reine, et malheureusement elles réussirent. Leur influence avait été néfaste, leur rancune fut mortelle. Et pour n'en citer qu'un exemple, c'est Mme Adélaïde qui infligea à sa nièce ce surnom d'_Autrichienne_, dont l'impopularité pesa sur la vie entière de Marie-Antoinette et, après l'avoir menée à l'échafaud, pesa sur sa mémoire jusqu'à ce que l'histoire, mieux connue, eût fait justice et des méchancetés des vieilles filles et des pamphlets des gazettiers.
CHAPITRE VI
Disgrâce du duc de Choiseul.—Son exil triomphant.—Son caractère.—Chute des Parlements.—Mécontentement du public.—Le duc d'Aiguillon.—La comtesse du Barry.—Attitude fière de la Dauphine en face de la favorite.—Le Roi en est mécontent.—Remontrances de Marie-Thérèse.—Lettre de Kaunitz à Mercy.—Intervention directe de Louis XV.—Insistance de l'Impératrice.—Lettres vives échangées entre la mère et la fille.—Mme du Barry cherche à se rapprocher de la Dauphine.—Elle échoue.—L'histoire, dans ce conflit, donne pleinement raison à Marie-Antoinette.
Le 24 décembre 1770, M. le duc de Choiseul, premier ministre de France, sinon en titre, du moins en fait, recevait du Roi le billet suivant:
«J'ordonne à mon cousin le duc de Choiseul de remettre la démission de sa charge de secrétaire d'État et de surintendant des Postes entre les mains du duc de la Vrillière et de se retirer à Chanteloup, jusqu'à nouvel ordre de ma part.
«A Versailles, ce 24 décembre 1770.»
« Louis. [301]»
Le duc apprit sa disgrâce avec un imperturbable sang-froid: il partit sur-le-champ pour Paris, où il trouva la duchesse, qui venait de se mettre à table. En le voyant entrer: «Vous avez bien la mine d'un homme exilé, lui dit-elle; mais asseyez-vous: notre dîner n'en sera pas moins bon[302].» Ils dînèrent en effet fort tranquillement et, le lendemain, le duc de Choiseul partit, avec sa femme et sa sœur, la duchesse de Gramont, pour ses terres de Touraine. «Le peuple de Paris, raconte un contemporain, bordait les rues depuis son hôtel jusqu'à la barrière d'Enfer, le comblant d'acclamations honorables, ce qui fit à ce ministre, qui n'avait jamais été populaire, une impression si sensible qu'il dit, les larmes aux yeux: «Voilà ce que je n'ai pas mérité[303].»
Son départ de Paris et de Versailles avait été une ovation; son séjour à Chanteloup fut un triomphe. La Cour et la Ville, comme on disait alors, s'y donnèrent rendez-vous; il n'y eut guère de grand seigneur, de femme à la mode, d'homme bien placé, qui ne tînt à honneur d'aller porter ses devoirs aux exilés, et le Roi qui, au fond, regrettait peut-être son ministre[304], ferma les yeux sur cette éclatante protestation qui se déguisait mal sous la forme d'un hommage au malheur.
Esprit léger, mais étendu et perspicace, politique inconsistant, mais à larges vues, spirituel, élégant, magnifique jusqu'à la prodigalité, confiant jusqu'à la présomption, hardi jusqu'à l'audace, fier jusqu'à la hauteur, ennemi généreux, ami dévoué[305], bien vu des femmes, redouté des diplomates, portant haut l'honneur de la France, le duc de Choiseul avait de grandes qualités et de grands défauts[306], et peut-être est-il vrai de dire qu'il plaisait plus encore par ses défauts que par ses qualités. On a écrit de lui qu'il élevait «l'indiscrétion jusqu'à la franchise, l'insolence jusqu'à la dignité, la légèreté jusqu'à l'indépendance[307].» Quelque regrettables qu'aient pu être certains actes de son administration, il n'en est pas moins sûr que, dans cette société amollie du règne de Louis XV, Choiseul était un caractère, et qu'il déploya, en diverses circonstances, de réels talents d'homme d'État. En plein dix-huitième siècle, à une époque où l'opinion dominante n'avait d'éloges que pour Frédéric II, sa prévoyance avait discerné le danger de cette puissance prussienne si jeune encore et déjà si envahissante, et trouvé, dans l'alliance avec l'Autriche le moyen de mettre obstacle à des empiétements dont l'avenir ne nous a que trop démontré les menaces.
Il avait sur les Cours étrangères, sur la Cour d'Espagne en particulier, un ascendant tel qu'il se disait lui-même plus sûr de sa prépondérance dans le cabinet de Madrid que dans celui de Versailles[308]. Mais sa hauteur même le laissait sans défense contre les intrigues qui s'ourdissaient contre lui. «Jamais, a dit un contemporain, on ne l'a vu s'abaisser à de viles intrigues de Cour, ménager ou caresser les valets[309].» Il dédaignait ses ennemis par orgueil, il les épargnait par générosité. Ce fut ce qui le perdit. Sa fierté avait refusé de fléchir le genou devant l'idole du jour, Mme du Barry. Il en était résulté d'abord «de petits dégoûts, des grimaces, des moqueries, des haussements d'épaules, enfin de petites vengeances de pensionnaire[310].»
Choiseul en avait ri, et ses amis en avaient ri avec lui. Sa position semblait solide; le Roi l'estimait et l'aimait: «Vous faites bien mes affaires; je suis content de vous,» lui avait-il écrit[311]. Le mariage du Dauphin et l'arrivée de Marie-Antoinette en France venaient encore de consacrer l'influence du ministre. La favorite même n'avait pas contre lui d'inimitié personnelle. «Elle n'a nulle haine contre vous, ajoutait Louis XV; elle connaît votre esprit et ne vous veut point de mal[312].» Cette lettre du royal amant, évidemment dictée par la maîtresse, exprimait, à n'en pas douter, de la part de celle-ci, le désir d'un accommodement. Choiseul, toujours hautain, repoussa les avances; il se contenta de répondre qu'il accorderait à Mme du Barry les demandes qu'il trouverait justes[313].
Mais il ne sut pas interdire à ses entours, ni s'interdire à lui-même des plaisanteries publiques et piquantes sur le compte de la favorite: il osa même tenir au Roi des propos hardis sur elle[314].
Le Roi fut blessé; il prêta l'oreille aux ennemis de son ministre. On lui représenta Choiseul comme s'entendant avec les Parlements, alors en lutte contre le chancelier, et cherchant à s'imposer en impliquant la France dans une guerre entre l'Espagne et l'Angleterre. Le prince de Condé et Maupeou intervinrent, et Mme du Barry jeta dans la balance le poids prépondérant de sa toute puissance[315].
Louis XV céda et envoya au ministre, par le duc de la Vrillière, le billet que nous avons cité plus haut. Choiseul partit: une maîtresse l'avait élevé; une autre maîtresse le renversait.
A l'extérieur, sa chute ne modifiait rien. Quoiqu'il fût dans le cabinet de Versailles la personnification la plus éclatante de l'alliance autrichienne, le Roi n'était pas moins que lui partisan de cette alliance[316]. C'était, suivant le mot du comte de Broglie, son «ouvrage favori[317]» et il n'entendait pas l'abandonner. Mais, à l'intérieur, c'était le triomphe de la cabale opposée à Marie-Antoinette. Marie-Thérèse, qui ne redoutait rien pour l'alliance, était extrêmement inquiète pour sa fille[318]. N'essaierait-on pas d'éloigner d'elle ses fidèles conseillers, Mercy et Vermond? La jeune princesse, avec sa vivacité qui ne se prêtait guère à la réflexion, n'afficherait-elle pas trop ouvertement ses sympathies pour le ministre déchu? Ou, au contraire, livrée à elle-même et manquant de discrétion, ne se laisserait-elle pas gâter par cette «abominable clique[319]»? Ces craintes de l'Impératrice furent vaines; gardée par Mercy, la jeune Dauphine sut tenir, en cette délicate circonstance, une conduite irréprochable; mais les dangers n'en subsistaient pas moins.
La chute du Parlement n'avait pas tardé à suivre la chute de Choiseul. Dans la nuit du 20 au 21 janvier 1771, cent soixante-neuf présidents ou conseillers furent exilés; le 14 avril, un lit de justice, solennellement tenu à Versailles, supprima le Parlement et le remplaça par une nouvelle assemblée, composée en majeure partie de membres du Grand Conseil. La rumeur fut grande dans tout le royaume; à Paris comme à Versailles, on prenait ouvertement parti pour les proscrits; les princes du sang, sauf le comte de la Marche, refusèrent d'assister au lit de justice. Les femmes elles-mêmes s'en mêlaient et le public ne gardait nulle mesure dans ses propos. A la Cour, les intrigues et la fermentation n'étaient pas moindres: «Il est presque impossible, écrivait Mercy à Marie-Thérèse, que Votre Majesté se forme une idée bien exacte de l'horrible confusion qui règne ici en tout. Le trône y est avili par l'indécence et l'extension du crédit de la favorite et la méchanceté de ses partisans. La nation s'exhale en propos séditieux, en écrits incendiaires, où la personne du monarque n'est point épargnée. Versailles est devenu le séjour des perfidies, des haines et des vengeances; tout s'y opère par des intrigues et des vues personnelles, et il semble qu'on y ait renoncé à tout sentiment d'honnêteté[320].»
Choiseul était renversé; il n'était pas remplacé. Les chefs du parti adverse étaient divisés sur le choix de son successeur[321]. La favorite voulait le duc d'Aiguillon, le prince de Condé s'y opposait[322]; le chancelier ne s'en souciait guère et le Roi hésitait. D'Aiguillon n'était connu que par de longs et violents démêlés avec le Parlement de Bretagne, d'où sa réputation de probité et de bravoure n'était pas sortie intacte. C'était une calomnie[323]; elle n'en courait pas moins et jetait sur le protégé de Mme du Barry un regrettable discrédit. Personnellement, Louis XV ne l'estimait pas et avait même plutôt pour lui une sorte d'éloignement[324]. «Comment pouvez-vous croire qu'il puisse vous remplacer, écrivait-il à Choiseul un an auparavant? Haï comme il l'est, quel bien pourrait-il faire[325]?» Cette fois encore, la volonté de la favorite l'emporta sur celle du monarque; le 5 juin 1771, le duc d'Aiguillon fut nommé[326].
La toute-puissance de Mme du Barry éclatait ainsi à tous les yeux, et cette alliance déclarée du premier ministre et de la maîtresse devenait pour Marie-Antoinette le premier écueil de sa marche sur ce terrain glissant de la Cour de Versailles.
Ce n'était pas cependant, au fond, une femme méchante[327] que cette comtesse du Barry. Elle n'était pas vindicative; mais elle était vaniteuse[328] et se montrait d'autant plus avide d'égards et d'honneurs qu'elle sentait qu'on lui en devait moins. Elle avait voulu être présentée, et elle l'avait été, par des femmes du meilleur monde. Elle avait voulu souper avec la Dauphine à son arrivée, et son royal amant avait eu la lâche complaisance de la faire souper avec la Dauphine, la veille même du mariage. Dès ses premiers pas sur la terre de France, Marie-Antoinette avait trouvé en face d'elle, ou plutôt à côté d'elle, cette «sotte et impertinente créature[329]». Elle l'avait trouvée à la Muette; elle la retrouvait à Marly[330], à Choisy[331], à Compiègne, à Versailles, partout. Sa virginale pudeur se révoltait à ce contact impur, et elle ne pouvait se résoudre, non seulement à témoigner quelque faveur à la comtesse, mais même à lui adresser la parole. Le Dauphin partageait sa répugnance et ne la dissimulait pas. Un instant, on avait cherché à l'attirer à de petits soupers à Saint Hubert[332] ou à l'Ermitage[333]; il n'avait pas tardé à s'en retirer, sur le conseil même de sa femme[334]. La favorite fut froissée de cette attitude du jeune ménage, et ses amis, n'espérant plus rien de la Dauphine, essayèrent de détruire son crédit par des insinuations malveillantes, des critiques mordantes et d'habiles mensonges[335]. Le Roi lui-même, excité par sa maîtresse, prit de l'humeur; mais comme il avait horreur des explications avec ses enfants, il fit appeler la comtesse de Noailles et, tout en rendant hommage au caractère et à la grâce de sa petite fille, il se plaignit que «Mme la Dauphine se permit de parler trop librement de ce qu'elle voyait ou croyait voir, ajoutant que ses remarques un peu hasardées pourraient produire de mauvais effets dans l'intérieur de la famille[336]».
Cette fois, Marie-Antoinette sut vaincre son habituelle timidité; elle alla parler à son grand-père, et Louis XV qui n'osait ni résister en face ni faire une représentation directe, ne sut pas soutenir son mécontentement. Il assura sa petite-fille qu'il la trouvait charmante, qu'il l'aimait de tout son cœur; il lui baisa la main, l'embrassa et approuva tout ce qu'elle lui avait dit. Pour cette fois, le danger était conjuré, la cabale déjouée, et il paraît certain que si la jeune princesse, triomphant de son embarras, avait pris le parti de porter chaque fois l'affaire devant le Roi lui-même, elle eût eu vite raison de ces tracasseries.
Mais c'était l'heure où Mesdames, pour mieux absorber leur nièce, s'efforçaient de l'éloigner de leur père, et cette attitude, qui indisposait le vieux monarque, laissait le champ libre à toutes les intrigues. Mme du Barry et le duc d'Aiguillon associaient leurs rancunes[337], et le Roi, pris entre son ministre et sa maîtresse, entre les petites plaintes respectueuses de l'une et les plaintes aigres de l'autre, prêtait l'oreille aux récriminations. C'étaient sans cesse insinuations nouvelles contre la Dauphine, nouveaux assauts pour ébranler sa situation. La comtesse de Provence venait d'arriver à la Cour: la «cabale» l'entourait de prévenances et cherchait à opposer son crédit naissant à celui de sa belle-sœur. Savoie contre Autriche, il y avait là un danger personnel pour Marie-Antoinette; il y avait aussi un péril politique. Marie-Thérèse s'en émut, et, à son instigation, le prince de Kaunitz écrivit au comte de Mercy une lettre que l'ambassadeur était autorisé ou, pour mieux dire, invité à mettre sous les yeux de la jeune princesse.
«Manquer d'égards à des gens que le Roi a mis en place ou dans sa société, c'est lui manquer à lui-même. Ce serait bien pire, si on se permettait sur leur compte des propos offensants. On ne doit voir dans ces sortes de personnes que la circonstance d'être gens que le souverain a jugés dignes de sa confiance et de ses bontés, et on ne doit point se permettre d'examiner si c'est à tort ou à raison; le choix seul du prince doit être respecté: moyennant cela et par respect pour lui, on doit des égards à ces sortes de gens. La prudence veut même que l'on en ait pour eux parce qu'ils peuvent nuire[338].» Et le vieux diplomate finissait en donnant le plan et en dictant presque les termes du discours que «Mme l'Archiduchesse» devait tenir au Roi.
Mais Kaunitz se heurtait à la fois aux suggestions de Mesdames et aux répugnances de la Dauphine; ses conseils n'étaient pas suivis et les intrigues continuaient.
Un jour, le 28 juillet 1771, à un souper chez la comtesse de Valentinois, le duc d'Aiguillon prend le comte de Mercy à part et l'avertit que le Roi désire lui parler le surlendemain chez sa maîtresse. «Vous savez, a dit le prince à son ministre, que je ne suis pas logé ici de façon à pouvoir le voir en bonne fortune; ainsi, engagez-le à venir me trouver chez Mme du Barry.» Quoique un peu surpris de cette ouverture, qui ne lui semble qu'un prétexte pour l'attirer chez la favorite, Mercy n'a garde de manquer, le 30, au rendez-vous. Il rencontre d'abord la comtesse qui, avec de grandes protestations d'amitié, lui confie un sujet de peine, dont elle est, dit-elle, profondément affligée: «On a eu recours aux calomnies les plus atroces pour la perdre dans l'esprit de Mme la Dauphine, jusqu'à lui prêter sur son compte des propos peu respectueux[339]. Loin d'avoir à se reprocher une faute aussi énorme, elle s'est toujours jointe à ceux qui font un juste éloge des charmes de Mme l'Archiduchesse et n'a jamais usé de son crédit près du Roi que pour l'engager à se prêter aux demandes raisonnables de Mme la Dauphine. Cependant, cette princesse n'a cessé de lui montrer une sorte de mépris.» Mercy, un peu ennuyé de ces déclarations, prétextait ignorance, traitait d'exagérées les récriminations de la comtesse, lorsque Louis XV lui-même arriva par un escalier dérobé: «Jusqu'à présent, dit-il, vous avez été l'ambassadeur de l'Impératrice; je vous prie d'être maintenant mon ambassadeur, au moins pour quelque temps.» Puis il revint en détail, mais non sans un certain embarras, sur ses plaintes contre la Dauphine. Il la trouvait charmante; mais jeune et vive comme elle l'était, ayant un mari qui n'était pas en état de la conduire, il était impossible qu'elle évitât les pièges qu'on lui tendait; elle se livrait à des préventions, à des haines qui lui étaient suggérées; elle traitait mal, même avec affectation, les personnes qu'il admettait dans son cercle particulier. Une pareille conduite occasionnait des scènes à la Cour, y échauffait l'esprit d'intrigue et de parti. «Voyez souvent Mme la Dauphine, continua le Roi; je vous autorise à lui dire tout ce que vous voudrez de ma part; on lui donne de mauvais conseils; il ne faut pas qu'elle les suive.» Et comme Mercy objectait que de pareilles observations dans la bouche du Roi auraient bien plus d'autorité vis-à-vis de sa petite-fille, qui montrerait certainement le plus tendre empressement à lui obéir, le prince allégua sa répugnance à avoir une explication avec ses enfants et pria l'ambassadeur de se charger de ce soin. «Vous voyez ma confiance, ajouta-t-il en terminant, puisque je vous dis ce que je pense sur l'intérieur de ma famille.»
Étrange et instructif tableau que celui-là! Que penser de ce vieux monarque absolu, qui avait le triste courage de se faire vis-à vis de ses enfants l'exécuteur des caprices et des rancunes de sa maîtresse, qui n'osait pourtant pas le leur déclarer en face et qui s'en remettait, pour signifier ses volontés à sa famille, à la complaisance d'un ministre étranger?