Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)

Part 36

Chapter 363,807 wordsPublic domain

Ce sont les mœurs de la Reine qu'on incrimine, puis ses amitiés, puis ses dépenses, sa simplicité même. On veut lui aliéner le cœur de son mari, et le cœur de la nation. D'immondes pamphlets sortent de ténébreuses officines; ils inondent la Cour et la ville; ils s'affichent à la porte de Notre-Dame; ils sont distribués par des employés du palais, fabriqués par des inspecteurs de police[1939]; ils se glissent sous la serviette du Roi. Ils s'appellent le _Lever de l'Aurore_; les _Amours de Notre Reine_; la _Coquette et l'Impuissant_[1940]; le _Procès des Trois-Rois_, «ouvrage détestable pour tout bon Français,» dit le chroniqueur[1941]; l'_Almanach royal_[1942]; la _Vie d'Antoinette_, que sais-je encore? le _Portefeuille d'un talon-rouge_, et bientôt les _Essais sur la vie de Marie-Antoinette_, et les infâmes _Mémoires de Mme de la Motte_. Il serait impossible de les énumérer tous, et plus impossible encore d'en citer des fragments. Le procès du Collier est le signal d'un véritable débordement de calomnies.

Les auteurs, on les ignore la plupart du temps; on nomme Champcenetz, le marquis de Louvois, Thévenot de Morande. Les instigateurs, on les connaît mieux; ce sont les ennemis de Choiseul, les d'Aiguillon, les Marsan, des membres mêmes de la famille royale, Mme Adélaïde, le duc d'Orléans, les Condé, peut-être le comte de Provence, tous ceux que le crédit de la Reine offusque, que sa préférence pour d'autres froisse, que sa bonté même distingue; car les ingrats s'ajoutent aux envieux. Jamais plus infernale conspiration n'a été ourdie avec plus d'habileté par des conjurés plus divers. Jamais, hélas! complot n'a abouti à plus de succès. Pas un acte, pas une démarche, pas une parole qui n'ait été travestie. La Reine, après la paix de 1783, accueille avec distinction quelques seigneurs anglais qui viennent, à Versailles ou à Fontainebleau, oublier la vieille rivalité des deux pays. Lord Strathavon, le duc de Dorset, lord Fitzgerald sont les amants de la Reine. Elle manifeste des sympathies pour de jeunes Suédois ou Autrichiens qui sont accourus du fond de leur patrie verser leur sang au service de la France; Fersen, Stedingk, Esterhazy, autant d'amants encore, sans compter les Français, Arthur Dillon, surnommé le beau Dillon; Édouard Dillon, à la vue duquel le visage de Marie-Antoinette «se reprintanise[1943]»; et ce misérable fat de Lauzun; et le chevalier de Coigny; et le comte d'Artois; et le duc de Chartres. Et des chansons obscènes circulent, avidement accueillies dans les salons, bien peu délicats en fait de bon goût et en fait de bonnes mœurs, recueillies avec soin par Maurepas, qui a toujours aimé les polissonneries[1944], surtout lorsqu'il peut s'en faire une arme contre un crédit qui l'offusque. Et l'on voit des courtisans courir en poste de Versailles au foyer de l'Opéra pour s'amuser avec les chanteurs des prétendues bonnes fortunes du beau Dillon ou de M. de Coigny[1945].

En 1786[1946], l'archiduc Ferdinand fait avec sa femme, à l'exemple de ses deux frères, un voyage en France, où son affabilité plaît beaucoup[1947]; mais la présence de l'archiduc, comme celle de Maximilien, soulève des questions de préséance, et ce sont de nouveaux germes de discorde dans la famille royale[1948]. Le duc et la duchesse de Saxe-Teschen, qui viennent à Versailles quelques mois plus tard[1949], exécutant enfin un projet ajourné pendant deux ans[1950], évitent cet inconvénient; mais s'ils sont charmés de l'affabilité de la Reine et des agréments de sa conversation, ils entendent déjà dans Paris, «ce séjour des plaisirs et des inconséquences[1951]», les murmures de la calomnie et comme les premiers grondements de l'orage.

Marie-Antoinette, pour se rapprocher de la capitale et procurer à ses enfants, au Dauphin surtout[1952], déjà souffrant, un air plus pur et plus libre pendant l'été[1953], manifeste le désir d'avoir le palais de Saint-Cloud; le Roi l'achète au duc d'Orléans et le donne à sa femme. Ce sera une résidence pour la famille royale, pendant les longues réparations que nécessite Versailles[1954]. La dépense n'est ni aussi considérable qu'on le suppose, ni en désaccord avec les revenus du monarque[1955], puisqu'elle est couverte en grande partie par des ventes opérées à la même époque[1956]. N'importe. C'est l'acquisition de Saint-Cloud qui ruine les finances de la France. Messieurs des Enquêtes fulminent contre Messieurs de la Grande Chambre, qui ont enregistré les lettres patentes du Roi donnant six millions à la Reine pour jouir en toute propriété et disposer à sa guise des terres et domaines qu'elle voudra acquérir au moyen de cette somme[1957]. Et la voix des salons, et le bruit de la rue, qui vient s'y joindre, jettent à Marie-Antoinette le nom injurieux et mortel de _Mme Déficit_[1958]. Quatre mots mis en tête des imprimés collés sur les grilles du parc: _De par la Reine_, mots bien naturels, puisque la Reine est chez elle à Saint-Cloud comme à Trianon, augmentent les murmures, en soulevant je ne sais quelle ombrageuse susceptibilité. On y voit un empiétement sur les privilèges du Roi, une atteinte aux droits de la Maison de France qu'on veut dépouiller au profit de la Maison d'Autriche, et d'Éprémesnil s'écrie en plein Parlement qu'il est _impolitique_ et _immoral_ de voir des palais appartenir à la Reine de France[1959].

Marie-Antoinette éprouve pour Calonne, dont elle a bien vite jugé la valeur[1960], une insurmontable antipathie. Non seulement elle ne lui demande pas d'argent, mais elle refuse celui qu'il lui offre; les récits du temps l'affirment, et les documents authentiques l'établissent. Mais la malveillance populaire s'inquiète-t-elle de la vérité? On fredonne dans les rues ce couplet d'un pot-pourri, d'ailleurs plat et sans esprit:

Calonne n'est pas ce que j'aime; Mais c'est l'or qu'il n'épargne pas. Quand je suis dans quelque embarras, Alors je m'adresse à lui-même. Ma favorite en fait de même, Et puis nous en rions tout bas, tout bas[1961].

Lorsqu'à la chute du contrôleur général la populace s'amuse à le brûler en effigie, l'écriteau pendu au mannequin qui le représente accuse la Reine d'avoir envoyé à son frère cent millions en trois ans[1962].

Et cela, au moment où ce frère lui reproche de s'être trop «francisée» et de n'avoir plus d'allemand que la figure[1963]!

Ainsi, la calomnie descend des marches du trône dans le palais, du palais dans les salons, des salons dans la rue, et ses traits empoisonnés s'enfoncent dans le cœur de la malheureuse femme, en attendant qu'ils la frappent à la tête. En 1783, Mme Lebrun peint Marie-Antoinette dans le gracieux costume de Trianon, avec un chapeau de paille et une robe de mousseline blanche; on raconte aussitôt que la Reine s'est fait peindre en chemise[1964]. Quatre ans plus tard, en 1787, même insulte pour le beau tableau où la même artiste a représenté Marie-Antoinette entourée de ses enfants. Le cadre ayant été d'abord apporté seul: «Ah! voilà _Mme Déficit_!» s'écrie quelqu'un, et cette méchanceté, où l'on associe perfidement un incident vulgaire à une calomnie odieuse, trouve aussitôt crédit dans le public[1965]. A l'Opéra, la Reine est sifflée[1966]. Au Théâtre-Français, on lui fait une outrageante application des menaçantes prophéties de Joad contre Athalie[1967]. On vend ouvertement une caricature qui montre Louis XVI et Marie-Antoinette assis à une table succulente qu'entoure une foule d'affamés avec cette légende: «Le Roi boit, la Reine mange, le peuple crie[1968]!» Et un jour vient où le lieutenant de police fait avertir l'infortunée princesse de ne plus se montrer dans Paris, où elle ne serait pas en sûreté[1969]!

Le comte de la Marck a eu bien raison de dire: «C'est dans les méchancetés et les mensonges répandus contre la Reine qu'il faut aller chercher les prétextes des accusations du tribunal révolutionnaire en 1793 contre Marie-Antoinette[1970].»

Comme si tous les chagrins devaient fondre à la fois sur cette tête, si longtemps radieuse, l'amitié même se relâchait. Les favoris, si empressés au temps de la bonne fortune, devenaient plus froids à l'heure de l'épreuve.

Entre la Reine et le contrôleur général, les Polignac optaient pour Calonne. La Reine en était mécontente; elle ne se rendait plus chez son amie sans avoir fait demander auparavant quelles personnes s'y trouvaient, et souvent, après la réponse, elle s'abstenait d'y aller. Mme de Polignac, au lieu d'en être touchée, s'en froissait, et un jour que sa royale maîtresse lui en faisait d'affectueuses observations: «Je pense, répliqua-t-elle d'un ton piqué, que parce que Votre Majesté veut bien venir dans mon salon, ce n'est pas une raison pour qu'elle prétende en exclure mes amis.»

La Reine, obstinée dans ses affections, ne se montre pas blessée de cette impertinente réponse. Elle fait plus, elle l'excuse: «Je n'en veux pas à Mme de Polignac, dit-elle; au fond, elle est bonne et elle m'aime; mais ses alentours l'ont subjuguée?.» Elle se contente de délaisser le salon de la favorite, d'écarter les jeunes gens de sa société[1971] et de reporter ses préférences sur une femme plus douce, plus dévouée sans arrière-pensée, la comtesse d'Ossun. Et, à l'exemple de la Reine, ses vrais amis, Mercy et Fersen, quittent à leur tour le cercle des Polignac[1972].

Mais la société de la favorite, mécontente d'un éloignement qui semble devoir éloigner en même temps les faveurs, et jalouse du crédit naissant de Mme d'Ossun, ne dissimule pas son irritation. Mme de Polignac part pour les eaux et menace de donner sa démission[1973]. Et ses amis font cause commune avec les ennemis de Marie-Antoinette dans leur guerre de chansons et d'insinuations perfides. On y parle avec malignité d'une _Écossaise_ dansée par la Reine avec lord Strathavon chez Mme d'Ossun. Un des habitués du salon Polignac, qui devait plus que tout autre une profonde reconnaissance et de respectueux égards à la Reine, fait contre elle un couplet des plus méchants, et ce couplet, fondé sur un odieux mensonge, va alimenter ces échos de Paris et de Versailles qui, depuis quelque temps, ne répètent plus que la calomnie[1974].

Aux déboires de l'amie viennent se joindre les déchirements de la mère. Le vendredi 15 juin 1787, la dernière fille de Marie-Antoinette, Sophie-Béatrix, âgée de 11 mois seulement, est prise d'un vague malaise; le 19, elle meurt, charmante en son agonie, blanche et rose, douce et jolie comme l'ange de la mort[1975], mais infligeant au cœur de la pauvre mère cette inguérissable blessure que fait la perte d'un premier enfant. La Reine, profondément affligée[1976], s'enferme à Trianon sans appareil et sans suite, seule avec le Roi et Mme Elisabeth: «Venez, écrit-elle à sa belle-sœur, nous pleurerons sur la mort de ma pauvre petite ange... J'ai besoin de tout votre cœur pour consoler le mien[1977].»

Et comme quelques personnes de son intimité, pour alléger sa douleur, lui représentent le bas âge de la jeune princesse: «Oubliez-vous, répond-elle, que c'eût été une amie[1978]?»

Une amie, elle en a besoin plus que jamais, et n'en trouvant plus sur la terre, elle en cherche plus haut: «Depuis quelque temps, écrit l'ambassadeur de Suède, la Reine paraît tournée à la dévotion[1979].»

Atteinte comme femme, comme amie, comme mère, elle cède, ainsi qu'elle le dit elle-même, à sa mauvaise destinée. Malgré ses répugnances à s'occuper d'affaires, elle se jette, contrainte, dans la lutte, mais non sans avoir poussé ce cri de désespoir que recueille Mme Campan:

«Ah! il n'y a plus de bonheur pour moi, depuis qu'ils m'ont faite intrigante[1980].»

CHAPITRE XXII

Les Notables.—Chute de Calonne.—Brienne.—Ses réformes.—Son impopularité rejaillit sur la Reine.—Rappel de Necker.—Convocation des États généraux.—Flots de brochures.—Doublement du Tiers.—Situation de Marie-Antoinette en 1789, vis à vis de la famille royale.—Le comte et la comtesse de Provence.—Le comte et la comtesse d'Artois.—Madame Elisabeth.—Mesdames.—Les Condé.—Le duc d'Orléans.

Quelle que fût sa présomption, Calonne n'avait pas réussi à combler le déficit du Trésor[1981]. Il avait fait pis: il l'avait sensiblement accru. Le Parlement était hostile; le public s'alarmait; les combinaisons financières avaient échoué. Le contrôleur général résolut de frapper un grand coup: il proposa au Roi de réunir une assemblée de Notables. Louis XVI adopta cette idée avec enthousiasme: la pensée d'imiter Henri IV, de se rapprocher de son peuple, ou du moins de ses principaux représentants, de leur parler face à face et en quelque sorte à cœur ouvert, plaisait à son esprit généreux et passionné pour le bien public. Le lendemain du jour où il avait déclaré à son Conseil son intention de convoquer les Notables[1982], il écrivait à Calonne:

«Je n'ai pas dormi cette nuit; mais c'était de plaisir.»

La Reine avait ignoré ce projet; elle fut, dit-on, froissée de ce silence et restait parfois plusieurs heures pensive et sans mot dire[1983]. Quoiqu'elle se mêlât beaucoup moins d'affaires qu'on ne le croyait à l'étranger et dans le public[1984], la réalité commençait à lui apparaître: le présent avec ses difficultés, l'avenir avec ses périls[1985]. Le Roi ne s'était ouvert de sa pensée qu'au garde des sceaux, Miroménil, et à Vergennes qui, depuis la mort du comte de Maurepas, remplissait, sans en avoir le titre, les fonctions de premier ministre. Malheureusement, neuf jours avant l'ouverture de l'assemblée, le 13 février 1787, Vergennes mourut. A ce moment surtout, ce fut une grande perte. La raison calme et froide de ce ministre, sa vieille expérience des hommes et des choses, la confiance que le Roi avait en lui, la considération dont il jouissait auraient donné du poids aux plans de Calonne et en auraient peut-être assuré le succès. Lui mort, il n'y eut plus dans le ministère personne qui eût assez de prépondérance pour diriger l'opinion. Montmorin, qui lui succéda, n'avait ni les mêmes talents ni la même autorité, et Breteuil, esprit assez médiocre, peu aimé d'ailleurs à cause de sa brusquerie, était en outre l'ennemi acharné du contrôleur général.

Le retard même apporté à l'ouverture de l'assemblée, successivement fixée au 29 janvier, puis au 22 février, était une faute; les Notables, arrivés depuis un mois à Paris, où ils ne savaient que faire, ennuyés de ces délais et du temps qu'on leur faisait perdre, n'avaient d'autre occupation que d'écouter les critiques et de recevoir les plaintes des mécontents[1986]. Le public s'impatientait de son côté. Déjà l'on riait, l'on chansonnait et l'on annonçait que la grande troupe de M. de Calonne allait donner la première représentation des _Fausses apparences des Dettes et des Méprises_[1987].

Les plans du ministre étaient vastes. Ils comprenaient la suppression ou l'adoucissement de certains impôts, comme la capitation et la gabelle, une répartition plus égale de l'impôt foncier, qui devait frapper à la fois tous les propriétaires, privilégiés ou non, et l'établissement dans toute l'étendue du royaume d'assemblées de paroisses, de districts et de provinces. C'était une réforme politique en même temps qu'une réforme financière, réforme sage, en somme, dont la réalisation pacifique eût peut-être prévenu bien des désastres. Mais, en politique, ce sont souvent moins les idées que les hommes qui se font accepter, et malheureusement le contrôleur général était si honni que son nom seul suffisait à décrier les plus utiles mesures. En même temps, sa légèreté l'empêchait de prévoir les obstacles ou de s'occuper des moyens de les surmonter. Il eût été facile, puisque le Roi s'était réservé le choix des Notables, de composer l'assemblée d'hommes éclairés et dévoués à la fois, décidés à voter une réforme qui, pour la plupart d'entre eux, eût été un sacrifice, en un mot de se ménager une majorité. Calonne négligea même ce soin, et, dès le début, il fut aisé de voir qu'il y aurait une opposition formidable, plus encore peut-être contre la personne du ministre que contre ses projets. Se sentant attaqué, Calonne eut le tort d'attaquer à son tour: son discours aux Notables, avec une apologie de son propre système, contenait une critique, déguisée mais transparente, de l'administration de Necker. Necker riposta, ses amis prirent parti dans la lutte; les privilégiés, menacés, défendirent leurs droits; les Notables, froissés de certaines publications[1988], exigèrent des états de dépenses et de recettes. Ce fut un déluge de récriminations et de plaintes, les unes justes, les autres passionnées, contre un ministre dont l'administration laissait tant de prises à la critique et dont la réputation répondait mal à ses protestations de désintéressement et d'économie.

Au bout de six semaines, le 8 avril, Calonne tomba. Exilé à sa terre d'Allouville en Lorraine, il partit, furieux contre la Reine à laquelle il attribuait, avec l'opinion publique, sa disgrâce et son exil[1989]; puis, bientôt, décrété de prise de corps par le Parlement, il perdit la tête et sans essayer même de sauver les apparences[1990], s'enfuit à Londres où, s'il faut en croire Mme Campan, la rancune le rendit complice de Mme de la Motte dans la rédaction de ses infâmes _Mémoires_ contre Marie-Antoinette[1991].

Quel serait son remplaçant au contrôle général? Choiseul était mort le dimanche 9 mai 1785[1992], emportant dans la tombe comme un dernier souvenir de la jeunesse et de la vie heureuse de la Reine. Deux noms étaient en présence pour la succession de Calonne: Necker et l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne. Le Roi avait une égale répugnance pour tous les deux: «Je ne veux, aurait-il dit un jour, ni Neckraille, ni prêtraille[1993].» Il ne disconvenait pas des talents de Necker; mais il redoutait les défauts[1994] de son caractère, et, tout récemment encore, vivement froissé de la publication de son livre sur l'_Administration des finances_, il l'avait, à l'instigation de Calonne, exilé à quarante lieues de la capitale[1995].

Le rappeler en ce moment; bien plus, lui rendre un portefeuille, c'était se donner trop manifestement un démenti à soi-même et ébranler, de ses propres mains, le prestige déjà trop affaibli de l'autorité royale. Si quelques fidèles, comme Montmorin, prononçaient encore le nom de Necker, la situation elle-même semblait indiquer celui de l'archevêque de Toulouse. Son influence sur les Notables, son titre de chef avoué de l'opposition contre Calonne, ce qu'on nommerait aujourd'hui le jeu régulier des institutions parlementaires, le désignaient naturellement comme le successeur du ministre dont il avait déterminé la chute.

Ambitieux de vieille date, résolu dès son enfance à jouer un grand rôle, et poursuivant son but par tous les moyens, mais patient et résolu à attendre, insinuant et souple, sachant à la fois applaudir les philosophes et regretter les Jésuites, accueilli par les femmes, bien vu par les économistes, montrant des connaissances superficielles, mais variées, Brienne jouissait, dans tout le royaume, d'une réputation d'habileté incontestée[1996].

Le Roi seul avait pour ce prêtre, sans mœurs et peut-être sans foi, l'aversion qu'avec ses fortes convictions religieuses il éprouvait pour tous les prêtres philosophes. Comme, à la mort de Mgr de Beaumont, archevêque de Paris, on parlait de M. de Brienne pour lui succéder: «Il faut au moins que l'archevêque de Paris croie en Dieu,» avait-il répondu brusquement[1997]. Il avait d'ailleurs une extrême répugnance à admettre un prêtre dans ses conseils, et plus d'une fois on l'avait entendu déclarer qu'il ne placerait jamais un ecclésiastique à la tête des affaires[1998].

En revanche, la Reine avait une haute opinion de l'archevêque de Toulouse et s'était habituée dès longtemps à le regarder comme le premier ministre de l'avenir. On a attribué cette opinion de Marie-Antoinette à l'influence exclusive de l'abbé de Vermond, jaloux de témoigner sa reconnaissance à l'homme auquel il devait sa fortune. Si la Reine eut pour les talents de Brienne une estime qui la détermina à se prêter à son élévation, ce n'est pas l'abbé de Vermond seul qu'il faut en rendre responsable, c'est tout le monde. C'est Choiseul, qui a jadis recommandé à Louis XV le jeune Loménie[1999]. C'est le financier d'Invaux, qui le consulte et lui écrit: «Je devrais vous céder le contrôle général[2000].» C'est Mercy, qui, dès 1775, proclame la supériorité des talents de l'archevêque et se porte presque garant de sa conduite en religion et en morale[2001]. C'est Joseph II, qui, deux ans plus tard, après une conversation qui lui «a plu infiniment[2002]», va le visiter à Toulouse et prend de lui une si haute idée qu'il écrit à sa sœur pour le lui recommander, comme un des sujets les plus capables d'entrer au ministère[2003]. Ce sont Turgot et Malesherbes, qui veulent lui confier un portefeuille et n'y renoncent que sur l'opposition de Maurepas[2004]. C'est Maurepas lui-même, qui tient à l'écarter du Conseil comme un rival dont la supériorité lui porte ombrage[2005]. Ce sont les États de Languedoc, où, disait-on, laissant la partie brillante à l'archevêque de Narbonne, il se chargeait de la partie laborieuse[2006], qui ne cessent de rendre hommage à ses mérites et à ses lumières, à l'intérêt qu'il prend aux affaires de la province, au talent avec lequel il traite les diverses matières d'utilité publique et de bienfaisance. C'est, en un mot, le sentiment général, qui voit en Brienne un des premiers personnages de France[2007], et le désigne pour le premier rôle.

Avec de pareils appuis, et avec un tel mouvement d'opinion, Vermond n'avait pas besoin d'un grand effort pour persuader à son ancienne élève qu'elle faisait une œuvre sage et patriotique en portant au pouvoir un homme que la voix publique y appelait. Si la suite ne répondit pas à ce brillant début, si l'on s'aperçut trop tôt qu'il y avait là plus de surface que de profondeur, et d'apparence que de réalité, au moins faut-il reconnaître que la Reine ne fut pas seule à se tromper, et que son illusion fut celle de toute, ou presque toute la nation. La renommée de Brienne était brillante; on la crut solide.

Les amis de Necker rendaient si bien hommage à la réputation de celui qu'ils devaient plus tard attaquer violemment que les plus influents d'entre eux n'hésitaient pas à entamer une négociation pour que les deux rivaux entrassent ensemble au ministère. Ce fut le maréchal de Beauvau qui mena l'affaire; il fut convenu que l'archevêque entrerait le premier et trois mois après donnerait à Necker la direction des finances. Le Roi, circonvenu à la fois par les deux partis, finit, malgré sa répugnance personnelle, par croire que l'opinion demandait la nomination de M. de Brienne; il s'en ouvrit à la Reine: «J'ai toujours entendu parler de M. de Brienne comme d'un homme très distingué,» répondit cette princesse; «je le verrai avec plaisir entrer au ministère[2008].»

Le 1er mai 1787, l'archevêque de Toulouse fut nommé chef du conseil des finances. M. de Fourqueux, qui faisait l'intérim depuis la chute de Calonne, honnête homme mais sans valeur[2009], fut remplacé par M. de Villedeuil, et Necker fut encore une fois écarté. Le duc de Nivernais entra au conseil; M. de Malesherbes y fut rappelé. Mais Brienne était de ces hommes qui, suivant le mot du poète, brillent au second rang et s'éclipsent au premier. Une fois arrivé au but de ses convoitises, il se révéla bientôt tel qu'il était, sans grandes vues et sans connaissances sérieuses, sans idées et sans plan. Incapable d'innover, il ne sut que reprendre, avec de légères modifications, les projets de Calonne[2010], et, au bout d'un mois, l'assemblée des Notables fut dissoute, sans avoir rien fait[2011], laissant les finances en désarroi, le public au courant de ce désarroi, l'autorité royale affaiblie, puisqu'elle avait dû céder, et leur propre prestige perdu, puisqu'ils n'avaient rien réalisé de ce qu'ils avaient solennellement promis, emportant et semant dans leurs provinces des germes de mécontentement et de révolte.