Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)

Part 35

Chapter 353,757 wordsPublic domain

A peine eut-il fini: «Fi donc! Monsieur, s'écria le conseiller Séguier, ces conclusions sont d'un ministre et non d'un procureur général.»—«Ce sont des conclusions sauvages,» reprit Montgodefroy[1880]. Un violent tumulte s'éleva dans l'assemblée; de scandaleuses interpellations s'échangèrent entre les magistrats[1881]. Les rapporteurs de l'affaire, Titon de Villotran et Dupuis de Marcé, adoptèrent les conclusions du procureur général, et quinze conseillers, parmi lesquels M. d'Amécourt firent comme eux. Le président d'Ormesson ouvrit un moyen terme: il proposa de laisser au cardinal ses places et dignités, en le condamnant à demander pardon à la Reine. Mais les membres opposés à la Cour, les Fréteau, les Hérault de Séchelles, les Barillon, les Robert de Saint-Vincent, opinèrent que le prélat fût déchargé de toute accusation; le dernier osa même blâmer sans réserves la conduite du Roi et de la Reine et le procès public intenté au grand-aumônier. Le Parlement, qui eût dû donner l'exemple du respect de l'autorité, en affichait le mépris. Malgré l'avis du premier Président, et quoique les meilleures têtes appuyassent les conclusions du procureur général, l'avis des opposants l'emporta[1882].

Le chroniqueur, qui n'est pas suspect, ajoute: «Il est certain qu'il a fallu une forte cabale pour cela.... Plus on réfléchit sur les conclusions du Procureur général, et plus on les trouve entièrement sages, malgré les fureurs de M. Séguier et les huées du public, qui n'était presque composé que des partisans des Rohan[1883].»

Le 31 mai, à neuf heures du soir, après dix-huit heures de délibération, l'arrêt fut rendu. A la majorité de 26 voix contre 23[1884], Mme de la Motte était condamnée au fouet et à la détention à la Salpêtrière; M. de la Motte, aux galères par contumace; Rétaux de Villette au bannissement; Mlle d'Oliva était mise hors de cause; le cardinal, renvoyé purement et simplement des fins de la plainte.

Dès que l'arrêt fut connu, des applaudissements bruyants s'élevèrent parmi les dix mille personnes qui, depuis sept heures du matin[1885], remplissaient la salle des Pas-Perdus. Des acclamations enthousiastes saluèrent les juges à leur sortie, comme si, dit justement un historien, il se fût agi «d'un grand citoyen sauvé par des magistrats courageux[1886]». Sans un adroit subterfuge de M. de Launay, qui fit sortir son prisonnier par une voie détournée, le peuple eût dételé les chevaux du cardinal, et traîné sa voiture jusqu'à l'hôtel de Soubise[1887]. Lorsque, le lendemain, le grand-aumônier, innocent du délit d'escroquerie, mais coupable au premier chef de lèse-majesté, sortit de la Bastille, ce fut au bruit des battements de mains et des cris de _Vive M. le cardinal!_ On illumina son hôtel avec une telle profusion de lumières qu'il fut embarrassé lui-même d'un éclat qui, disait spirituellement Mme de Sabran, «mettait si bien sa honte dans tout son jour[1888].» Les poissardes vinrent le féliciter et la foule le contraignit de paraître sur le balcon, quoique souffrant, en costume de malade, bonnet blanc et veste blanche[1889]. L'accusé devenait triomphateur. Le vrai condamné, c'était la Reine, ou plutôt c'était la monarchie: quand un peuple en est arrivé à manquer à un tel point de respect pour ses princes, l'heure des révolutions est bien près de sonner.

Plus sévère, à juste titre, que le Parlement, le Roi dépouilla le cardinal de tous ses ordres et de ses charges, et l'exila à son abbaye de la Chaise-Dieu, où il ne tarda pas à être oublié des siens. «Faites-moi compliment, il est parti,» disait Mme de Marsan[1890]. Un peu plus tard, il eut la permission de résider à Marmoutiers, où, rentré en lui-même, on l'entendit déplorer son aveuglement et ses folles espérances[1891]. Mais si Louis XVI pouvait, avec le temps, user d'indulgence, au lendemain de ce jugement si inattendu il ne pouvait pas ne pas sévir rigoureusement. Avec sa loyale nature et la haute idée qu'il avait de la majesté du trône, il lui était impossible d'admettre que l'homme qui avait infligé à sa souveraine un mortel outrage, en la supposant capable de donner, la nuit, un rendez-vous secret et d'acheter, à l'insu de son mari, un collier de seize cent mille francs, restât impuni. «Quoique absous de l'escamotage du collier qui était l'objet soumis à la justice, écrivait Vergennes, il—Rohan,—ne l'est pas de son imbécile crédulité de s'être cru l'agent de la Reine pour le marché clandestin[1892].» Le Roi, d'ailleurs, ne croyait pas le cardinal aussi innocent du chef d'escroquerie que le Parlement l'avait déclaré, et il faut avouer qu'à cette époque bien des gens partageaient cette opinion[1893]. L'arrêt du 31 mai n'était, aux yeux de l'honnête monarque, qu'une œuvre de parti. «Ils n'ont voulu voir dans cette affaire que le prince de Rohan et le prince de l'Église, disait-il, tandis que ce n'est qu'un besogneux d'argent et que tout ceci n'était qu'une ressource pour faire de la terre le fossé et dans laquelle le cardinal a été escroqué à son tour. Rien n'est plus aisé à juger et il ne faut pas être Alexandre pour couper ce nœud gordien[1894].»

Quant à la Reine, elle fut indignée de l'issue, si outrageante pour elle, de ce procès.

«Faites-moi votre compliment de condoléance,» dit-elle à Mme Campan; «l'intrigant qui a voulu me perdre ou se procurer de l'argent en abusant de mon nom et en prenant ma signature vient d'être pleinement acquitté.... Mais,» ajouta-t-elle avec force, «comme Française, recevez mon compliment de condoléance. Un peuple est bien malheureux d'avoir pour tribunal suprême un ramas de gens qui ne consultent que leurs passions et dont les uns sont susceptibles de corruption, et les autres d'une audace qu'ils ont toujours manifestée contre l'autorité et qu'ils viennent de faire éclater contre ceux «qui en sont revêtus[1895].» Et le son de sa voix, son ton saccadé, sa parole entrecoupée, l'amertume de son accent, l'ironie de son langage, la contraction de ses traits, le plissement de ses lèvres, tout, dans son attitude, disait la profondeur d'une blessure que rien né devait cicatriser. Douleur trop naturelle! Indignation trop légitime! C'était la première fois que la Reine faisait hardiment appel à la justice et s'adressait courageusement à la publicité. La justice lui répondait par une insulte, la publicité par une calomnie.

Et cependant, cette publicité même, devons-nous la regretter? Nous ne le pensons pas. Si l'affaire eût été étouffée, comme le voulait M. de Vergennes, les conséquences, au point de vue de l'émotion populaire, eussent été presque les mêmes. On n'était plus à l'époque où une lettre de cachet pouvait ensevelir à tout jamais un prisonnier à la Bastille, sans que le public sût même son nom. Un grand-aumônier de France n'eût pas été exilé, sans que l'opinion s'en fût préoccupée et eût recherché les causes de ce châtiment subit. Quelque précaution qu'on eût prise, il eût toujours transpiré quelque chose, et ce quelque chose, grossi, commenté, colporté par les mille voix de la renommée, fût devenu une calomnie nouvelle, qu'en l'absence de documents authentiques il eût été à tout jamais impossible de réfuter.

Aujourd'hui, on sait du moins, grâce aux pièces du procès, à quoi s'en tenir sur cette ténébreuse affaire. L'intrigue est dévoilée dans tous ses détails; on connaît les coupables, les dupes, les complices, les victimes. L'innocence absolue de la Reine a été démontrée avec la plus lumineuse évidence, et si les contemporains, malveillants et passionnés, ont voulu trouver une arme contre son honneur dans cette odieuse machination, la postérité, mieux éclairée et plus juste, a proclamé hautement que tout a été fait à son insu et contre elle.

CHAPITRE XXI

Derniers jours de bonheur.—Voyage de Cherbourg.—La Cour à Fontainebleau en 1786.—Bonté de la Reine.—Marie-Antoinette et ses enfants.—Les fils de la marquise de Bombelles et de la marquise de Sabran.—Les jours de tristesse.—Scène de Trianon racontée par Mme Campan.—La calomnie.—Pamphlets et chansons.—Voyages de l'archiduc Ferdinand et de la duchesse de Saxe-Teschen.—Acquisition de Saint-Cloud.—Mme Déficit.—Calonne et la Reine.—Représentation d'_Athalie_.—Le portrait de la Reine n'est pas exposé.—Refroidissement avec les Polignac.—Mort de Sophie-Béatrix.

Trois semaines après le dénouement du procès du Collier, Louis XVI partait pour la Normandie: il allait visiter les immenses travaux qui, sous la direction de Dumouriez, devaient faire de Cherbourg un grand port militaire, poste avancé de surveillance et au besoin de menace en face de l'Angleterre. C'était ordinairement une chose solennelle et dispendieuse qu'un voyage royal. Louis XVI le fit sans faste et presque sans suite, n'emmenant avec lui que son premier écuyer, son capitaine des gardes, le premier gentilhomme de la Chambre, quatre officiers des gardes du corps et huit gardes, et refusant les représentations officielles[1896]. Il visita tout à Cherbourg, assista, dès le lendemain de son arrivée, à trois heures du matin, à l'immersion d'un des cônes de la digue qui fermait le port, inspecta les travaux de la citadelle, fit manœuvrer devant lui l'escadre de M. de Rioms, étonnant les gens du métier par la variété et l'étendue de ses connaissances, et séduisant chacun par sa bonté et sa simplicité. On racontait de lui des traits charmants à la Henri IV. En passant à Houdan, il était entré un instant dans la maison d'une paysanne. Cette femme, toute joyeuse de recevoir son Roi, se jeta à ses pieds et le supplia de lui accorder une faveur: «Laquelle?» dit le prince.—«Sire, c'est de «vous embrasser.» Il y consentit de bonne grâce[1897]. Puis: «A mon tour,» dit-il, et, raconte un chroniqueur, le baiser royal fut appliqué de manière à faire penser que cette circonstance n'avait pas déplu à Sa Majesté[1898].

Ce ne fut pas tout. Le Roi demanda ensuite à la paysanne si elle ne désirait plus rien. «Non, Sire, répondit la femme; je n'ai nul besoin. Je suis maintenant plus heureuse qu'une Reine; mais j'ai une voisine bien pauvre, qui a onze enfants et que ses créanciers menacent de saisir.» Louis XVI fit venir la voisine, lui promit d'arranger ses affaires et tint parole[1899].

De pareilles anecdotes, bientôt connues, attiraient la foule sur les pas du monarque. Ce voyage de huit jours fut une ovation perpétuelle. A Caen, où on lui présentait les clefs de la ville avec ces mots: _Cordibus apertis inutiles_, et où il ordonnait aux gardes de laisser approcher tout le monde, «mes enfants», disait-il[1900]; à Rouen, où, pour satisfaire le peuple, il descendait à pied la rue du pont[1901]; à Honfleur, où il voyait pour la dernière fois l'escadre d'évolution[1902]; au Havre, où il arrivait par mer malgré une traversée orageuse[1903]; partout, dans l'armée, dans la marine, dans les villes, dans les campagnes, retentissait bruyamment ce cri alors si français de: _Vive le Roi!_ Le prince était heureux de ces acclamations qui devenaient rares autour du trône. Aux cris de: _Vive le Roi!_ il répondait par le cri de: _Vive mon peuple[1904]!_ «Vous serez, j'espère, contente de moi,» écrivait-il gaiement à la Reine, à laquelle il envoyait tous les jours des nouvelles; «car je ne crois pas avoir fait une seule fois ma grosse voix[1905].» Il était enchanté de son voyagé et tout le monde était enchanté de lui[1906]. C'était comme un rajeunissement de ce lien antique qui, depuis tant de siècles, unissait la dynastie à la France, comme un serment nouveau de fidélité de la part du peuple, d'amour et de bonté de la part du Roi. Quand, le 29 juin, Louis XVI rentra à Versailles, tout ému encore de ces applaudissements d'une province entière, il prit dans ses bras son second fils, le duc de Normandie. «Viens, mon gros «Normand, lui dit-il en souriant, ton nom te portera bonheur!»

La Reine n'était pas moins heureuse que le Roi de cet enthousiasme populaire; elle l'enviait peut-être, car elle non plus n'y était plus accoutumée. Il y eut cependant, cette année encore, pour elle un regain, sinon de popularité, du moins d'éclat. Ce fut pendant l'automne, à Fontainebleau.

«Il y avait une telle foule à Fontainebleau, écrivait Mme de Staël à Gustave III, qu'on ne pouvait parler qu'à deux ou trois personnes qui jouaient avec vous, et l'on ne retirait de plaisir d'être dans le monde que l'agrément d'être étouffé: mais c'était surtout autour de la Reine que les flots de la foule se précipitaient. L'expression du visage de tous ceux qui attendaient un mot d'elle pouvait être assez piquante pour les observateurs. Les uns voulaient attirer l'attention par des ris extraordinaires sur ce que leur voisin leur disait, tandis que, dans toute autre circonstance, les mêmes propos ne les auraient pas fait sourire. D'autres prenaient un air dégagé, distrait, pour n'avoir pas l'air de penser à ce qui les occupait tout entiers; ils tournaient la tête du côté opposé; mais, malgré eux, leurs yeux prenaient une marché contraire et les attachaient à tous les pas de la Reine. D'autres, quand la Reine leur demandait quel temps il faisait, ne croyaient pas devoir laisser échapper une semblable occasion de se faire connaître et répondaient bien au long à cette question; mais d'autres aussi montraient du respect sans crainte et de l'empressement sans avidité[1907].»

Ainsi, à la fin de 1786, et même au commencement de 1787[1908], Marie-Antoinette est toujours l'astre vers lequel se tournent les regards. Sa lumière est radieuse encore, mais déjà plus tempérée et comme voilée de je ne sais quel nuage de mélancolie. La Reine se sent vieillir et dès l'hiver de 1785, elle a déclaré à Mlle Bertin qu'elle va avoir trente ans et qu'en conséquence, décidée à retrancher de ses parures tous les ornements qui ne conviennent qu'à l'extrême jeunesse, elle ne portera plus ni plumes ni fleurs[1909]. Ce n'est plus la jeune femme vive et gaie, à la taille élancée, au rire perlé, parfois moqueur, ardente au plaisir et facile aux entraînements, aimant les bals, les courses et le jeu. C'est la femme de trente ans, à l'aspect plus imposant, à l'embonpoint naissant[1910], avec cette ampleur de formes qui ajoute, sans lourdeur, la majesté à l'élégance; au sourire toujours enchanteur, mais plus grave; sentant le poids de la couronne et mûrie par l'expérience. Si Mercy avait eu encore à adresser à l'Impératrice ses rapports secrets, il ne les eût plus remplis de ses plaintes contre la dissipation et le laisser-aller de l'Archiduchesse, car c'est au moment où Marie-Antoinette commence à être le plus en butte à la calomnie qu'elle y donne le moins de prise.

La Cour est bien tenue; les bals sont brillants, comme s'ils voulaient rayonner d'une dernière splendeur[1911]. Les jeux de hasard sont sévèrement exclus. La Reine bannit de sa table les gros joueurs, renonce aux émotions du pharaon pour le plaisir plus calme du billard[1912], fait des représentations au comte d'Artois, toujours impétueux et léger, éloigne de sa personne les jeunes gens pour rechercher de préférence les hommes graves et sérieux, et, dit un témoin oculaire, «montre clairement par son attitude et par ses discours qu'elle entend conserver les principes d'honneur et de probité parmi ceux qui l'entourent[1913]». Elle encourage les arts et l'industrie, prend sous sa protection la manufacture de cristaux de Saint-Cloud et, pour soutenir l'atelier de filature de soie établi à Paris par un sieur Villiers, déclare qu'elle ne portera plus désormais que des gazes françaises[1914]. Elle économise sur sa toilette et,—qu'on nous passe ce détail, il est un peu vulgaire, mais il est décisif,—cette femme, arbitre de l'élégance et du goût, fait raccommoder ses robes, regarnir ses jupons, reborder ses souliers[1915]!

Son esprit est vif, sans être étendu, et il est toujours bienveillant; elle possède au suprême degré cette mémoire obligeante dont on sait un gré infini aux princes, et qui leur gagne plus de cœurs que des bienfaits[1916]. Sa démarche est fière[1917]. Son œil, toujours limpide, devient plus pénétrant. Son accueil est imposant, sans cesser d'être affable. Sa familiarité se tempère de noblesse, sa grâce s'illumine de majesté. On admire la femme, mais on sent la Reine. Sa beauté attire les regards; sa bonté attache les cœurs; sa dignité naturelle commande le respect. «Il est, je crois, difficile de mettre plus de grâce et de bonté dans la politesse, écrit encore Mme de Staël; elle a même un genre d'affabilité qui ne permet pas d'oublier qu'elle est Reine et persuade toujours qu'elle l'oublie[1918].»

Et puis, sous le diadème de la souveraine, voyez poindre le sourire de la mère, elle est là avec ses quatre enfants; car, le 9 juillet 1786, une seconde princesse est née, Sophie-Béatrix; elle est là, à Fontainebleau comme à Versailles, penchée sur leur berceau, attentive à tous leurs mouvements, contemplant leur sommeil avec amour, alarmée à la moindre souffrance, tressaillant à un accès de toux, tremblant à un mouvement de fièvre, veillant à leur chevet quand on les inocule et, à ce moment, poussant la précaution jusqu'à s'enfermer avec eux au Château, pour qu'ils ne communiquent pas la contagion aux enfants qui peuvent venir jouer dans le parc[1919]; suivant d'un œil vigilant et avec une sollicitude éclairée leur développement physique, intellectuel et moral. Elle réprime leurs petites impatiences et ne leur permet aucune hauteur[1920]; elle ne veut pas laisser plus de quatre femmes à sa fille[1921]; elle l'emmène avec elle à Fontainebleau pour ne pas perdre de vue son éducation[1922]; et pendant ce temps-là, le Dauphin, tout jeune, reste à la Muette, habillé simplement en matelot, accessible à tous et enchantant chacun par sa bonne grâce[1923]. Pas une lettre à ses amis, pas une lettre à ses frères, qui n'abonde en détails sur la santé et les mille incidents de la vie des chers petits. Elle va chez eux à toute heure du jour et de la nuit, et une fois qu'elle pénètre à l'improviste chez le duc de Normandie, auquel on vient de mettre des sangsues sans la prévenir, elle tombe sans connaissance, de saisissement et d'effroi. Comme elle suit avec angoisse les premiers symptômes du mal qui emportera le Dauphin[1924]! Mais aussi comme elle jouit de la belle santé de son second fils, si sain, si frais, si fort, «vrai enfant de paysan,» ajoute-t-elle gaiement[1925].

Et comme en même temps elle s'efforce de former leur esprit, leur cœur surtout! Une année, aux approches du premier janvier, elle fait apporter à Versailles les plus beaux jouets de Paris; elle les montre à ses enfants, et, quand ils ont bien vu, bien admiré, elle leur dit que tout cela est bien beau, sans doute, mais qu'il est plus beau encore de répandre l'aumône; et le prix des étrennes est envoyé aux pauvres[1926].

Ainsi, elle fait faire à ses enfants l'apprentissage de la charité. Tandis que l'abbé d'Avaux enseigne à Madame Royale la grammaire et l'histoire, la Reine donne à sa fille des leçons de travail manuel; elle lui apprend elle-même à composer des ouvrages d'aiguille et elle habitue ses petites mains à coudre des chemises et des layettes qu'elle fait distribuer aux indigents par les curés de Versailles[1927]. Ce ne sont pas aux plus protégés, mais aux plus dignes qu'elle confie le soin de ses enfants. Quand le Dauphin est en âge d'avoir un gouverneur, on ne prend ni M. de Vaudreuil, malgré l'appui des Polignac, ni le duc de Guines, si en faveur jadis, ni le duc de la Vauguyon, quoiqu'il ait été élevé avec le Roi; on va chercher, dans son gouvernement de Normandie, le duc d'Harcourt, dont «la réputation d'honnêteté est extrêmement établie[1928].» La Reine ne préside pas seulement à l'éducation, elle se mêle aux jeux de sa jeune famille. Pour l'amuser, elle réunit autour d'elle, à Trianon ou à Versailles, les fils et les filles des principaux personnages de la Cour; elle danse avec eux; elle leur fait jouer la comédie[1929], et souvent elle y prend part elle-même.

Cet amour des enfants est si vif chez Marie-Antoinette, qu'il rejaillit même sur les enfants des autres. Les correspondances et les mémoires du temps sont remplis de traits charmants de cette douce et pure passion. Pas un bel enfant ne paraît à la Cour sans que la Reine le voie, l'admire et le caresse. Un jour, c'est le petit garçon de Mme de Bombelles, qu'elle aperçoit sortant de l'appartement de Mme Elisabeth; elle s'arrête pour le voir, le fait jouer avec son éventail et affirme à l'heureuse mère qu'elle le trouve charmant[1930]. Une autre fois, c'est Elzéar de Sabran qu'elle rencontre sur son passage; elle l'embrasse sur les deux joues. Et, le lendemain, elle dit à Mme de Sabran: «Savez-vous que j'ai embrassé un Monsieur, hier?»—«Madame, je le sais; car il s'en est vanté.» Et la Reine de rire, et de faire compliment à la mère sur son fils, sur le développement de sa taille, sur sa bonne mine, sur son talent à jouer la comédie[1931]. Et la mère de sourire à son tour, et d'être ravie, et de déclarer la Reine «adorable». Et, cinquante ans après, l'enfant, devenu vieillard, conservait toujours et rappelait avec une indicible émotion et un naïf orgueil le souvenir de ce baiser de la Reine[1932].

Qui ne l'eût proclamée alors, comme le prince de Ligne, toujours reine par la grâce et la charité[1933], et ne se fut écrié comme lui:

«Il n'y a que des méchants qui aient pu en dire du mal, et des sots qui aient pu le croire[1934].»

Et cependant ces sots et ces méchants se sont rencontrés, et parmi ces courtisans qui se pressaient sur son passage pour implorer un de ses regards, combien peut-être ont grossi le nombre de ces méchants et de ces sots!

Un jour, à Trianon, le 13 septembre 1786[1935], entrant le matin dans la chambre de sa royale maîtresse, Mme Campan la trouva couchée encore, froissant entre ses doigts des lettres jetées sur son lit, le visage baigné de pleurs, la voix entrecoupée par des sanglots. «Ah! les méchants! les monstres!» s'écriait l'infortunée princesse... «Que leur ai-je fait?... Ah! je voudrais mourir.» Et comme Mme Campan lui offrait de l'eau de fleurs d'oranger, de l'éther: «Non,» reprit-elle avec une navrante amertume; «non, si vous m'aimez, laissez-moi; il vaudrait mieux me donner la mort!» Et, jetant son bras sur l'épaule de sa première femme de chambre, elle se mit à fondre en larmes[1936].

Mme Campan ne sut jamais quelle avait été la causé de ce violent chagrin, que l'amitié seule de la duchesse de Polignac parvint à calmer. C'était un de ces nuages noirs qui menacent de fondre sur la campagne et qu'une brise plus pure emporte. Mais combien d'autres nuages allaient suivre, que le souffle de l'amitié ne dissiperait plus!

Depuis longtemps déjà, la calomnie avait fait son apparition dans l'horizon de la Reine, et celui-là même qui l'avait si bien peinte dans la dernière pièce jouée à Trianon[1937], n'était pas pur du soupçon d'en avoir aidé la naissance. Marie-Antoinette en avait ri d'abord et elle s'était amusée à chanter elle-même des couplets où le chevalier de Boufflers avait spirituellement transformé en qualités les défauts que lui reprochaient les libelles[1938]. Mais depuis l'histoire, vraie ou fausse, du juif Angelucci, que de chemin parcouru!