Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)
Part 34
Le 12 juillet, Boehmer partit pour Versailles; il devait y porter le nœud, la boucle et l'épée destinés au jeune duc d'Angoulême, à l'occasion de son baptême. En remettant ces objets à la Reine, à l'heure où elle revenait de la messe, il lui donna en même temps la lettre que nous venons de citer. Marie-Antoinette lut la lettre, n'y comprit rien, et la brûla. Il lui était d'autant plus impossible de deviner le sens de ce langage énigmatique que, peu de temps auparavant, le joaillier, interrogé par Mme Campan sur le sort du fameux collier, avait affirmé qu'il l'avait vendu à Constantinople pour la sultane favorite[1819]. Quelques jours après, cependant, le baron de Breteuil, ministre de la Maison du Roi, manda chez lui Boehmer et lui demanda ce que signifiait l'incompréhensible billet du 12 juillet. Fidèle à son système de mystère, et se conformant aux instructions du cardinal, Boehmer se contenta de répondre qu'il s'agissait de quelques bijoux qu'il désirait vendre à la Reine[1820]. En face de ces tergiversations étranges, de ces réticences calculées, Marie-Antoinette pouvait-elle supposer qu'il y avait là quelque chose de sérieux? Elle crut que la raison de son joaillier, ébranlée par les angoisses que lui avait causées le souci de se défaire de son collier, n'avait pas résisté à ces secousses; elle le regarda comme un monomane dont la folie n'était pas dangereuse et méritait plus de pitié que de courroux.
Le moment arrivait cependant où tout allait se découvrir. A la fin de juillet, Mme de la Motte produit un billet où la Reine avoue qu'elle ne pourra payer avant le 1er octobre. Le cardinal est consterné; il commence à concevoir des soupçons sur l'authenticité des lettres[1821]; mais soit orgueil, soit compassion pour Mme de la Motte, qu'il ne veut pas perdre, soit reste d'aveuglement, il refuse d'éclaircir la chose[1822]. L'aventurière, pour rétablir un crédit qu'elle sent chanceler, s'empresse de lui remettre une somme de trente mille francs, sous prétexte de dédommager le joaillier du retard apporté au paiement. La méfiance du cardinal ne résiste pas à ce versement de trente mille francs; il donne la somme à Boehmer le 30 juillet, et ne doute plus[1823]. Mais ce sont les vendeurs qui s'alarment à leur tour de tous ces délais et de tous ces mystères, du silence de la Reine et des poursuites de leurs créanciers. Et cette inquiétude se change en désespoir, lorsque, le 2 ou le 3 août, Mme de la Motte leur déclare effrontément que le marché qu'ils ont conclu n'est pas valable et que la signature _Marie-Antoinette_ est fausse: «Au surplus, ajoute-t-elle, le cardinal est riche; vous pouvez vous en tenir à lui[1824].»
Bassange court à l'hôtel de Strasbourg. M. de Rohan, qui commence à voir clair, mais ne veut pas l'avouer, et désire avant tout étouffer une affaire humiliante pour son amour-propre, affirme avec serment l'authenticité du marché[1825]. Le lendemain, Mme de la Motte, qui veut le compromettre davantage encore, arrive chez lui, tout effarée, se donne comme une victime des intrigues de la Cour, en butte aux persécutions de la police, et le cardinal, qui ne peut se soustraire à l'étrange prestige de l'aventurière, consent à lui donner asile chez lui, avec son mari et sa femme de chambre[1826].
Pendant ce temps-là, l'associé de Bassange, Boehmer, qui n'est qu'à moitié rassuré, va à Crespy trouver la première femme de chambre, Mme Campan, qu'il connaît, et lui demande si la Reine ne l'a pas chargée de quelque commission pour lui. Sur sa réponse négative: «Mais, dit-il, la réponse à la lettre que je lui ai remise, à qui dois-je m'adresser pour l'obtenir?»—«A personne. Sa Majesté a brûlé votre lettre, sans même avoir compris ce que vous vouliez dire.»—«Mais, Madame, cela n'est pas possible; la Reine sait bien qu'elle a de l'argent à me donner.»—«De l'argent! Monsieur Boehmer, il y a longtemps que nous avons soldé vos derniers comptes avec la Reine.»—«Ah! Madame, vous êtes bien dans l'erreur; on me doit une bien grosse somme.»—«Que voulez-vous dire?»—«Il faut bien tout vous avouer; la Reine vous fait un mystère; elle a acheté mon grand collier.»—«La Reine! elle vous l'a refusé; elle l'a refusé au Roi, qui voulait le lui donner!»—«Elle a changé d'idée...»—«Dans quel temps la Reine vous a-t-elle annoncé qu'elle s'était décidée à l'acquisition de votre collier?»—«Elle ne m'a jamais parlé elle-même à ce sujet.»—«Qui donc a été son intermédiaire»?—«Le cardinal de Rohan[1827].»—«Le cardinal de Rohan!» s'écrie Mme Campan stupéfaite; «mais la Reine ne lui a pas adressé la parole depuis son retour de Vienne; il n'y a pas d'homme plus en défaveur à la Cour. Vous êtes volé, mon pauvre Boehmer[1828]!»—«La Reine fait semblant d'être mal avec Son Éminence; mais il est très bien avec elle.»—«... Mais, enfin, comment les ordres de Sa Majesté vous ont-ils été transmis?»—«Par des écrits signés de sa main, et depuis quelque temps je suis forcé de les faire voir aux gens qui m'ont prêté de l'argent, sans parvenir à les calmer.»—«Ah! quelle odieuse intrigue!» s'écrie Mme Campan, et de plus en plus stupéfaite, ne sachant si elle a affaire à un insensé ou à un escroc, mais sentant qu'il y a là quelque infernale machination à éclaircir, elle presse Boehmer d'aller au plus tôt à Versailles s'expliquer avec le baron de Breteuil. Mais Boehmer, ne se souciant vraisemblablement pas d'avouer au ministre qu'il a menti, au lieu de s'adresser à lui, s'en va à Trianon solliciter une audience de la Reine. Celle-ci, impatientée de ces obsessions, refuse de le recevoir: «Il est fou, répond-elle; je ne veux pas le voir.»
Quelques jours après, Mme Campan revient de Crespy: la Reine l'avait mandée pour répéter avec elle le rôle de Rosine, qu'elle allait jouer dans _le Barbier de Séville_[1829]. «Savez-vous, lui dit-elle, que cet imbécile de Boehmer est venu demander à me parler? J'ai refusé de le recevoir. Que me veut-il? Le savez-vous[1830]?» Mise ainsi en demeure de s'expliquer, Mme Campan raconte tout au long sa conversation avec Boehmer et les étranges révélations de cet homme. Émue de surprise et d'indignation, Marie-Antoinette fait appeler le joaillier; il vient le 9 août[1831], insiste pour être payé, et, pressé de questions, finit par avouer ce qui s'est passé ou du moins ce qu'il suppose. La Reine écoute avec un étonnement croissant et une colère concentrée: elle ne sait que penser de tant de sottise ou de tant d'infamie.
Mais avant de prendre une résolution, elle veut éclaircir l'affaire, et, ne sachant comment démêler la vérité dans les déclarations incohérentes du joaillier, elle réclame un mémoire explicatif, qui lui est remis le 12 août.
«A la sortie de Boehmer, dit Mme Campan, je la trouvai dans un état alarmant: l'idée que l'on avait pu croire qu'un homme tel que le cardinal avait sa confiance intime; qu'elle s'était servie de lui vis à-vis d'un marchand, pour se procurer, à l'insu du Roi, une chose qu'elle avait refusée du Roi lui-même, la mettait au désespoir[1832].» Mais elle ne songea pas un instant à étouffer l'affaire. Forte du témoignage de sa conscience et cédant aux exigences de sa juste indignation, elle voulut que cette odieuse intrigue fût éclaircie au grand jour[1833]. «Il faut, dit-elle, que les vices hideux soient démasqués; quand la pourpre romaine et le titre de prince ne cachent qu'un besogneux et un escroc qui ose compromettre l'épouse de son souverain, il faut que la France entière et l'Europe le sachent[1834].» Cette résolution fut-elle spontanée chez elle? Fut-elle due, comme l'insinue Mme Campan[1835], à l'influence de l'abbé de Vermond et du baron de Breteuil, ennemis acharnés de l'évêque de Strasbourg et qui voulaient un éclat pour le perdre? Ici, la première femme de chambré se trompe. La Reine ne consulta personne que son mari. Le Roi vint passer la journée du dimanche 14 à Trianon, et c'est avec lui seul que la Reine, éclairée tant par les révélations de Boehmer que par le mémoire remis par les joailliers, le 12 août, combina la conduite à tenir et les mesures à prendre. Elle en a revendiqué l'initiative dans une lettre du 22 août à Joseph II:
«Tout avait été concerté entre le Roi et moi, dit-elle; les ministres n'en ont rien su qu'au moment où le Roi a fait venir le cardinal et l'a interrogé en présence du garde des sceaux et du baron de Breteuil[1836].»
Quoi qu'il en soit, il est certain qu'à ce moment, après l'étude attentive des faits connus et des pièces qu'ils avaient entre les mains, le Roi et la Reine devaient croire à la culpabilité du cardinal. Ses folles prodigalités, ses dettes immenses, malgré ses immenses revenus, sa triste réputation, le mécontentement qu'il avait soulevé dans son diocèse même, où on lui reprochait de dépenser en fêtes, en galanteries, en embellissements inutiles et fastueux à son château de Saverne ses huit cent mille livres de rente[1837], tout semblait l'inculper. Soit dans leur récit verbal, soit dans leur mémoire, les joailliers ne nommaient, n'incriminaient que lui; à trois reprises différentes, et tout récemment encore, au mois de mars, le Parlement l'avait accusé de dilapidation dans l'administration de l'hôpital des Quinze-Vingts, dont il était supérieur général[1838]. Quelque monstrueux que cela pût paraître, en présence de ces inductions et de ces témoignages réunis, on était conduit, comme le disait le Roi et comme l'écrivait la Reine, à penser que, «pressé par le besoin d'argent,» il avait cherché à s'en procurer en s'appropriant le collier, croyant d'ailleurs «pouvoir payer les bijoutiers, à l'époque qu'il avait marquée, sans que rien fût découvert[1839]». On devait le regarder comme escroc; car rien n'autorisait encore à le supposer dupe.
Le lundi 15 août, à midi, le grand aumônier, revêtu de ses habits pontificaux, allait se rendre à la chapelle, lorsque Chanlau, premier valet de chambre de service, vint l'avertir que le Roi le mandait dans son cabinet[1840]. La Reine était là, avec le garde des sceaux et le baron de Breteuil:
«Vous avez acheté des diamants à Boehmer,» dit le Roi au cardinal.
—«Oui, Sire.»
—«Qu'en avez-vous fait?»
—«Je croyais qu'ils avaient été remis à la Reine.»
—«Qui vous avait chargé de cette commission?»
—«Une dame, nommée la comtesse de la Motte-Valois, qui m'a présenté une lettre de la Reine, et j'ai cru faire une chose agréable à Sa Majesté en me chargeant de cette négociation[1841].»
La Reine l'interrompit vivement:
«Comment, Monsieur, avez-vous pu croire, vous à qui je n'ai pas adressé la parole depuis huit ans, que je vous choisirais pour conduire cette négociation et par l'entremise d'une pareille femme?»
—«Je vois bien, répondit le cardinal, que j'ai été cruellement trompé; je paierai le collier. L'envie que j'avais de plaire à Votre Majesté m'a fermé les yeux: je n'ai vu nulle supercherie et j'en suis fâché.»
Alors il sortit de sa poche un portefeuille et en tira la lettre soi-disant écrite par la Reine à Mme de la Motte pour lui donner cette commission. Le Roi la prit et la montrant au cardinal:
«Ce n'est ni l'écriture de la Reine, ni sa signature. Comment un prince de la Maison de Rohan, comment un grand aumônier a-t-il pu croire que la Reine signait: «_Marie-Antoinette de France»?_ Personne n'ignore que les Reines ne signent que leur nom de baptême.»
Le cardinal balbutiait. Le Roi reprit:
«Expliquez-moi toute cette énigme. Je ne veux pas vous trouver coupable. Je désire votre justification.»
De plus en plus troublé, le cardinal pâlissait à vue d'œil et s'appuyait contre la table:
«Remettez-vous, Monsieur le cardinal, et passez dans mon cabinet; vous y trouverez du papier, des plumes et de l'encre; écrivez ce que vous avez à me dire.»
Le cardinal passa dans le cabinet et revint au bout d'un quart d'heure avec un écrit aussi peu clair que l'avaient été ses réponses verbales. Le Roi, convaincu de sa culpabilité par cet embarras même, lui dit vivement: «Retirez-vous, Monsieur,» et ordre fut donné de l'arrêter. Ni les représentations de certains ministres[1842], ni les supplications du prélat, qui demandait grâce, ne purent fléchir la volonté de Louis XVI et le déterminer à laisser l'accusé en liberté. «Je ne puis, dit-il, y consentir, ni comme roi, ni comme mari[1843]».—«Il faut en finir,» écrivait-il à Vergennes, qui l'engageait à étouffer l'affaire[1844], «il faut en finir avec l'intrigue d'un besogneux qui a compromis si scandaleusement la Reine et qui, pour se laver, n'a rien de mieux à faire que d'alléguer sa liaison avec une aventurière de la dernière espèce. Il déshonore son caractère ecclésiastique. Pour être devenu cardinal, il n'en est pas moins sujet de ma couronne[1845].»
Quant à la Reine, elle voulait une réparation publique. «Je désire, écrivait-elle à Joseph II, que cette horreur et tous ses détails soient bien éclaircis aux yeux de tout le monde[1846].»
Le cardinal sortit de la chambre royale avec le baron de Breteuil. Un jeune sous-lieutenant des gardes du corps, M. de Jouffroy, était là: «Monsieur», lui dit le baron, «le Roi vous ordonne de ne pas quitter M. le Cardinal, et de le conduire chez lui. Vous répondez de sa personne, Monsieur[1847].»
Troublé par un événement si inattendu, effrayé de sa responsabilité, craignant peut-être pour lui-même,—car il était criblé de dettes,—le jeune homme perdit la tête et négligea les plus vulgaires précautions: il permit à son prisonnier d'écrire un mot au crayon. Le mot, remis à l'heiduque du cardinal, fut immédiatement porté à Paris, et, tandis que le major des gardes du corps, M. d'Agoult, conduisait M. de Rohan à l'hôtel de Strasbourg d'abord, puis à la Bastille, où d'ailleurs il jouit, au début, de la plus grande liberté, tenant sa cour comme à son hôtel, et continuant sinon à exercer les fonctions, du moins à user des pouvoirs de grand aumônier, l'abbé Georgel, prévenu par le billet, se hâtait de détruire les lettres de Mme de la Motte et tout ce qui pouvait compromettre son maître. Quand le baron de Breteuil arriva pour mettre les scellés sur les papiers du cardinal, il était trop tard[1848], et lorsque, le 17, les scellés furent levés en présence de tous les ministres, sauf le maréchal de Ségur[1849], on ne trouva plus rien.
Trois jours après cet éclat, le 18 août, à quatre heures du matin[1850], Mme de la Motte était arrêtée à Bar-sur-Aube, comme elle revenait d'une fête chez le duc de Penthièvre, à Château-Villain, où elle avait déployé toutes les splendeurs de sa nouvelle fortune. Deux mois plus tard, Mlle d'Oliva était prise à Bruxelles[1851], et au printemps suivant, l'agent de police Quidor découvrait Rétaux de Villette à Genève, où il se cachait sous un nom supposé[1852]. Quant à M. de la Motte il réussit à passer en Angleterre.
Louis XVI avait laissé le choix au cardinal, ou de reconnaître sa faute et de s'en remettre à la clémence du souverain, ou d'être jugé par le Parlement[1853]. Le cardinal s'arrêta à ce dernier parti, et, le 5 septembre, le Roi, pénétré d'indignation, disait-il, «de voir qu'on ait osé emprunter un nom auguste et qui nous est cher à tant de titres, et violer avec une témérité aussi inouïe le respect dû à la majesté royale[1854]», attribuait par lettres patentes au Parlement la connaissance de l'affaire.
On devine facilement quel fut l'éclat d'un procès entamé dans de pareilles conditions. Un Rohan, grand aumônier de France, arrêté en plein palais, comme un vulgaire malfaiteur! Un cardinal traduit devant la justice séculière! La stupeur fut grande, et le mécontentement ne le fut pas moins. Au Parlement, avant même l'attribution de la cause, le président de Corberon, à l'instigation de d'Épréménil, fit une sortie violente contre ce qu'il appelait l'enlèvement du cardinal, et il fallut toute l'autorité du président d'Ormesson pour faire ajourner la discussion sur ce sujet brûlant[1855]. A Versailles, la Cour entra en rumeur; la haute noblesse s'indignait de l'outrage fait à un de ses membres; le clergé se plaignait de l'emprisonnement d'un prince de l'Église; réuni en assemblée générale, dès le lendemain de l'enregistrement des lettres patentes, il protesta contre ces lettres et demanda des juges ecclésiastiques. L'archevêque de Mayence, métropolitain de l'évêque de Strasbourg, n'allait-il pas, de son côté, évoquer l'affaire, et l'Empereur tolèrerait-il la violation des privilèges d'un prince de l'Empire[1856]? On se le demandait dans le public et l'on se disait, non sans un secret contentement, que l'autorité serait probablement obligée de reculer[1857]. La Cour de Rome elle-même s'émut, blâma le cardinal d'avoir accepté une juridiction laïque[1858] et le menaça de le suspendre de ses honneurs et fonctions[1859].
La clameur fut générale. On vit des membres de la famille royale, comme Mesdames, censurer hautement la conduite de leur neveu et de leur nièce, coupables d'avoir voulu porter la lumière dans cette ténébreuse affaire. Des intimes même de la société de la Reine, s'il faut en croire Staël, les Polignac, les Vaudreuil, prirent parti contre elle[1860]. La maison de Condé, les Rohan, les Soubise, les Guéménée se mirent en deuil, et, dans ce costume, se placèrent sur le passage des conseillers de la Grande Chambre, quand ils allaient au palais. Des princes du sang sollicitèrent ostensiblement en faveur de l'accusé. Tout ce qui était hostile à la royauté, tous les mécontents, tous les jaloux, tous les amis du cardinal et tous les ennemis de Marie-Antoinette, tous les vieux restes des cabales d'Aiguillon et de Marsan, tous ceux qu'importunaient la grâce, la beauté, le crédit ou le bonheur de la jeune souveraine, se coalisèrent contre elle. Le Parlement lui-même, ce dépositaire séculaire des lois, ce gardien de la majesté et de l'impartialité de la justice, ne sut pas garder, dans ce grave débat, l'immuable sérénité d'un juge: il en fit une question politique, un instrument d'opposition. «Ce grand corps, dit Beugnot, commençait à perdre de son aplomb[1861].» Il se laissa corrompre en grande partie, et l'on put faire parvenir à la Reine la liste des membres de la Grande Chambre gagnés par les Rohan et la désignation des moyens dont on s'était servi pour les gagner.
«Les femmes, dit Mme Campan, y jouaient un rôle affligeant pour les mœurs: c'était par elles, et à raison des sommes considérables qu'elles avaient reçues, que les plus vieilles et les plus respectables têtes avaient été séduites[1862].» Un maître des requêtes, qui assistait aux séances où étaient lues les pièces de procédure, tenait note de ce qui s'y disait, et faisait passer aux avocats de l'accusé un plan de défense[1863]. Et l'abbé Georgel avoue que le fougueux adversaire de la royauté, qui devait la défendre plus tard avec la même violence et expier sur l'échafaud ses emportements aveugles, d'Éprémesnil, instruisait les amis des Rohan de toutes les particularités intéressantes qui pouvaient leur être utiles[1864].
«Je suis charmée que nous n'ayons plus à entendre parler de cette horreur,» écrivait la Reine à son frère, peu après l'attribution de la cause au Parlement[1865]. La Reine se trompait: rien n'était fini. Le public était trop agité pour se taire, et les partisans du cardinal, son secrétaire surtout, ne négligeaient rien pour entretenir l'émotion. Ce triste personnage, que, dans une heure de légitime indignation, Louis XVI avait voulu mettre à la porte de Versailles, dont il avait écrit à Vergennes: «Celui qui peut mentir une fois peut mentir vingt[1866],» et que le Parlement lui-même avait accusé de faux[1867], se vengeait du juste mépris de son souverain, en redoublant d'intrigues et d'outrages contre sa souveraine. Usant de son privilège de vicaire général du grand aumônier, il fit imprimer et afficher aux portes des sacristies et des églises qui dépendaient de la grande aumônerie, à la porte même de la chapelle du Roi, un mandement où il comparait Mr de Rohan à saint Paul dans les fers et lui-même à Timothée[1868]. Une lettre de cachet l'exila à Mortagne; ce fut la seule mesure de rigueur prise contre cet insulteur éhonté. On a accusé l'ancienne monarchie de despotisme; si jamais gouvernement fit preuve d'une patience poussée jusqu'à la faiblesse, ce fut le gouvernement de Louis XVI.
Par une de ces inconséquences chères au caractère français, l'opinion publique, jusque-là sévère à bon droit pour le cardinal qu'elle avait été jusqu'à déclarer «digne de plus de mépris que de haine[1869],» lui rendait ses sympathies, sinon son estime, le jour même où il le méritait le moins. Elle en faisait une victime, quand elle n'eut dû voir en lui qu'un malheureux et un niais. Mais il avait compromis le nom de sa souveraine dans une basse intrigue; il l'avait outragée elle-même par des espérances insensées. C'était assez pour le rendre populaire. «Le cardinal a aujourd'hui pour défenseurs, écrivait spirituellement une dame de la Cour, tous ceux qui n'ont jamais eu affaire à lui[1870]». Les clients de la Maison de Rohan partout répandus, faisaient pénétrer l'intérêt pour l'accusé dans la classe moyenne et dans le peuple[1871]. La mode même s'en mêlait; les femmes portaient à Longchamps des chapeaux «au cardinal[1872]», et se paraient de rubans jaunes et rouges, couleur «cardinal sur la paille[1873]»; les hommes avaient des tabatières en ivoire avec un tout petit point noir, «au cardinal blanchi[1874].» On chantait dans les rues le couplet suivant:
Notre Saint Père l'a rougi; Le Roi, la Reine l'ont noirci; Le Parlement le blanchira. Alleluia[1875]!
Le chansonnier populaire ne se trompait pas: il avait vu clair dans les intrigues des ennemis de la Reine et deviné l'issue du procès.
L'instruction de cette longue et ténébreuse affaire dura plus de neuf mois. Enfin, dans la nuit du 29 au 30 mai 1786, le prisonnier fut transféré de la Bastille à la Conciergerie; le 30, il comparut devant le Parlement. Tous les Rohan étaient rangés à la porte de la Grande Chambre, attendant les juges. Dès que ceux-ci parurent: «Messieurs, leur dit la comtesse de Marsan, vous allez nous juger tous[1876].» Lorsque le cardinal entra dans la salle d'audience, il fut reçu avec les plus grands honneurs; on lui permit de s'asseoir, et les conseillers le saluèrent. Quand il sortit, le grand banc se leva tout entier, «ce qui, dit une correspondance du temps, est une grande distinction[1877].» On ne le traitait pas en accusé; mais en prince, presque en souverain.
Il chercha d'ailleurs à s'excuser; sentant qu'il avait en face de lui des juges déjà prévenus en sa faveur et qu'il ne, fallait que bien peu de chose pour achever de les séduire, il se fit humble, allégua sa bonne foi et sa crédulité. «J'ai été complètement aveuglé, dit-il, par le désir immense que j'avais de regagner les bonnes grâces de la Reine[1878].» Mme de la Motte fut plus audacieuse: elle nia tout.
Le procureur général, Joly de Fleury, posa ses conclusions: il requérait que le cardinal fût tenu de déclarer qu'il avait agi témérairement, en se permettant de croire à un rendez-vous nocturne et supposé sur la terrasse de Versailles et en entamant, à l'insu du Roi et de la Reine, une négociation pour l'achat du collier[1879]; qu'il leur en demandât pardon en présence de la justice; enfin, qu'il fût condamné à donner sa démission de grand-aumônier et à n'approcher d'aucun lieu où serait la famille royale.