Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)

Part 33

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Rien n'était vrai dans ce récit, et, dix-huit mois plus tard, Marie-Antoinette pouvait affirmer hautement que «cette intrigante du plus bas étage n'avait nulle place à Versailles et n'avait jamais eu d'accès près d'elle[1773]». Mme de la Motte elle-même, dans son interrogatoire du 20 janvier 1786, fut contrainte d'avouer «_qu'elle n'avait jamais eu occasion ni prétexte de parler à la Reine_[1774]». Une seule fois, le 2 février 1783, elle lui avait présenté un placet; Marie-Antoinette avait passé outre, sans faire attention à la solliciteuse et sans garder de sa personne aucun souvenir[1775]. Seule de la famille royale, Madame s'était un instant intéressée à la petite fille des Valois et avait fait porter sa pension de huit cents livres à quinze cents[1776]. Mais à cela s'étaient bornées les hautes relations de Mme de la Motte à Versailles. Le cardinal n'eût pas dû l'ignorer, et quoiqu'il ait prétendu que sa disgrâce ne le mettait pas «à portée de connaître ces détails[1777]», le crédit des Rohan était assez puissant et ses rapports avec la Cour assez fréquents pour qu'il eût pu vérifier les faits, s'il l'avait voulu. Mais il ne semble pas y avoir songé sérieusement. Fasciné par Mme de la Motte, il la crut sur parole. Pour achever de le captiver, elle lui montra, avec des apparences de mystère qui doublaient l'importance de la communication, des lettres qu'elle prétendait lui avoir été écrites par la Reine; «elle commettait des faux pour accréditer des mensonges[1778].» Ces lettres contenaient des mots de bonté à son adresse, des expressions familières et affectueuses: «ma chère comtesse», «mon cher cœur.» Le cardinal eût pu contrôler l'écriture; il ne s'en inquiéta même pas.

De solliciteuse, l'habile intrigante se posa en protectrice: pleine de gratitude pour les bontés de M. de Rohan, elle était prête à employer en sa faveur le crédit que lui assurait la bonté de Marie-Antoinette. Mieux encore, elle avait commencé déjà, et les premiers indices qu'il lui avait été donné de recueillir étaient de nature à lui inspirer les plus sérieuses espérances[1779]. Il n'y avait plus qu'à achever une œuvre en si bonne voie, et c'est à quoi elle ne manquerait pas.

On croit aisément ce qu'on désire: le cardinal fut séduit. Rentrer dans les bonnes grâces de la Reine, c'était le plus cher de ses rêves. Comment douter de la parole d'une femme qui s'apprêtait à lui rendre un tel service, d'une femme, d'ailleurs, il faut le dire, à laquelle lui-même n'avait jamais fait que du bien[1780]? En rouée consommée, Mme de la Motte avait soin de tenir le crédule prélat sans cesse en haleine: «les préventions de la Reine se dissipaient peu à peu; sa sévérité fléchissait; elle consentait même à ce que M. de Rohan lui exposât par écrit sa justification.» Aussitôt le cardinal s'empresse de rédiger un mémoire où il accumule tout ce qui lui paraît propre à dissiper le mécontentement de la souveraine. Le mémoire est confié à Mme de la Motte, et, quelques jours après, l'aventurière rapporte une prétendue réponse de la Reine, ainsi conçue:

«J'ai lu votre lettre; je suis charmée de ne plus vous trouver coupable. Je ne puis encore vous accorder l'audience que vous désirez. Quand les circonstances le permettront, je vous ferai prévenir. Soyez discret[1781].»

Le cardinal est transporté; il répond à ce billet quelques lignes, où il se confond en remercîments. Et dès lors s'établit, entre lui et Marie-Antoinette, par l'intermédiaire de la comtesse, une correspondance supposée, qui achève l'aveuglement du malheureux prélat: correspondance remplie, de la part du cardinal, d'une exagération de reconnaissance dont rien ne saurait donner l'idée, et en même temps des plus incroyables rêves d'ambition; pleine, dans les lettres de la Reine, de sentiments d'intérêt et de confiance. Ces prétendues lettres, écrites sur du petit papier bleu à vignettes et à tranches dorées[1782], étaient tout simplement fabriquées, sous la direction de Mme de la Motte, par un ami de son mari, qui n'avait pas tardé à devenir le sien, et même un peu plus, sous le nom de secrétaire, Rétaux de Villette: ancien gendarme, criblé de dettes, habitué à vivre d'expédients, comme les la Motte, et, comme eux, fort peu délicat sur le choix des expédients; esprit souple et insinuant; bon enfant, d'ailleurs, qui avait une certaine teinte d'arts et de littérature[1783], et qui se jetait assez étourdiment dans cette affaire; car il ne prenait pas même soin de déguiser son écriture et d'imiter celle de la Reine[1784]. Mais le cardinal n'y regardait pas de si près. Tout entier à ses espérances, il ne voyait rien.

Une seule chose lui manquait. Cette assurance de pardon, qu'on lui donnait par lettres, il eût voulu l'avoir de vive voix; il lui tardait de l'entendre de la bouche même de la souveraine. Cette audience, qu'on lui promettait, mais qu'on reculait toujours, n'aurait-elle donc pas lieu? Mme de la Motte, embarrassée, hésitait, ajournait, éludait. Mais le prélat devenait pressant, et la comtesse, poussée à bout, finit par annoncer que la Reine consentait à voir le grand aumônier. Toutefois, comme il ne lui convenait pas encore de donner un éclat prématuré à un changement de conduite, qui ne manquerait pas d'avoir à la Cour un vif retentissement, ce n'était pas en public, mais le soir, dans les jardins de Versailles, qu'elle lui parlerait. L'aveugle prélat crut tout: un charlatan célèbre, qui vivait dans son intimité, et dans lequel il avait une absolue confiance, Cagliostro, ne venait-il pas de lui prédire que son heureuse correspondance pondance le placerait au plus haut point de sa fortune, et que son influence dans le gouvernement allait devenir prépondérante[1785]? A partir de ce jour, haletant, anxieux, si heureux qu'il se demandait parfois s'il n'était pas le jouet d'un rêve, l'oreille tendue, l'œil aux aguets, le cardinal, vêtu d'une longue lévite bleue, le chapeau en clabaud, se promenait dans le parc du Château, accompagné d'un des gentilshommes de sa maison, le baron de Planta, attendant l'instant béni qui devait décider de sa fortune et couronner ses espérances[1786].

Un soir, le 24 juillet, à onze heures, Mme de la Motte vient à lui: «Vite! dit-elle, la Reine permet que vous approchiez d'elle.» Il court, il vole, il précipite sa marche, quoique avec un certain mystère; il arrive dans une allée, près d'une charmille[1787]; il aperçoit une femme vêtue de blanc, qui lui tend une rose et murmure ces mots: «Vous savez ce que cela veut dire.» Puis, tout à coup, un homme paraît: «Voici, dit-il à mi-voix, Madame et Mme la comtesse d'Artois qui s'avancent.»—«Vite, vite!» s'écrie Mme de la Motte. La femme rentre brusquement dans la charmille, et le cardinal se retire, convaincu qu'il a vu la Reine et rêvant les plus brillantes destinées. L'entrevue n'a duré qu'une minute[1788]; mais cette minute l'a payé de bien des peines.

Que s'était-il donc passé? Que signifiait cette scène? Et quelle était cette femme?

Dans les premiers jours de juillet, M. de la Motte avait rencontré au Palais-Royal une jeune femme, dont la ressemblance avec la Reine l'avait frappé. C'était une demoiselle Le Guay, «fille du monde,» comme on disait alors, «barboteuse des rues,» écrivait plus tard Marie-Antoinette; connue, dans la société équivoque où elle vivait, sous le nom de Mlle d'Oliva. Il l'avait suivie à son domicile et avait lié connaissance avec elle. Sept ou huit jours après[1789], il lui annonçait qu'une personne de très grande distinction désirait la voir et qu'il la lui amènerait le soir même. Le soir en effet, la dame en question, qui n'était autre que Mme de la Motte, venait à son tour. «Mon cher cœur, dit-elle, vous ne me connaissez pas; mais ayez confiance dans ce que je vais vous dire. Je suis femme attachée à la Cour.» Et elle ajouta: «Je suis les deux doigts de la main avec la Reine; elle m'a mise dans toute sa confiance et elle m'a chargée de trouver une personne qui soit disposée à faire quelque chose pour elle, quand il sera temps. J'ai jeté les yeux sur vous. Si vous y consentez, je vous ferai présent d'une somme de quinze mille francs, et le cadeau de la Reine vaudra bien davantage[1790].» Comme preuve à l'appui de son dire, elle exhibait la fameuse lettre fausse qui avait déjà séduit et convaincu le cardinal de Rohan. Surprise d'une proposition de cette nature, mais éblouie par le nom de la Reine et par la perspective d'une protection qu'elle n'avait jamais rêvée, Mlle d'Oliva accepta. Il fut convenu que le lendemain M. de la Motte la prendrait en voiture pour la conduire à Versailles. Ce qui fut dit fut fait: à l'heure fixée, M. de la Motte vint chercher sa nouvelle amie avec son compère Rétaux de Villette, et tous trois prirent la route de Versailles; Mme de la Motte les y avait devancés, avec sa femme de chambre, Rosalie Briffaut. On descendit place Dauphine, à l'_Hôtel de la Belle-Image_, résidence habituelle de la comtesse.

Les deux intrigants feignirent de sortir un moment; puis ils rentrèrent et annoncèrent à Mlle d'Oliva que la Reine était entièrement satisfaite et attendait avec impatience la journée du lendemain.

«Qu'aurai-je donc à faire?» demanda Mlle d'Oliva.—«Vous le saurez demain,» répondit mystérieusement Mme de la Motte.

Le lendemain, en effet, était le jour fixé pour la scène de haute comédie qui devait se jouer. Quand vint le soir, on procéda à la toilette de l'acteur principal. Mme de la Motte ne dédaigna pas d'y présider en personne: aidée de sa femme de chambre, elle fit revêtir à Mlle d'Oliva, devenue pour la circonstance baronne d'Oliva, une chemise blanche, garnie d'un dessous rose[1791], lui jeta sur les épaules un mantelet blanc[1792], la coiffa d'une thérèse blanche[1793], puis lui remit une lettre et ajouta: «Je vous conduirai, ce soir, dans le parc; un très grand seigneur s'approchera de vous; vous lui donnerez cette lettre et cette rose en lui disant: «Vous savez ce que cela veut dire.» C'est tout ce que vous aurez à faire.»

Les choses se passèrent comme il avait été convenu et comme nous l'avons raconté. Le très grand seigneur, il est inutile de le dire, n'était autre que le cardinal de Rohan. Troublée par le rôle inattendu qu'elle avait à jouer, Mlle d'Oliva oublia bien de remettre la lettre; mais le cardinal n'en avait pas besoin. Il avait reçu la rose; il avait entendu de la bouche de celle qu'il prenait pour la Reine, des mots qui lui semblaient la garantie de son pardon; il n'était plus seulement confiant et crédule: il était aveugle. Sa reconnaissance pour Mme de la Motte était désormais sans bornes; sa foi en elle, inébranlable.

«Une ardente ambition, dit le comte Beugnot, se confondait chez lui avec une affection très tendre. Chacun de ces deux sentiments s'exaltait l'un par l'autre, et ce malheureux homme était livré à une sorte de délire...»

«J'ai pu lire en courant quelques-unes des lettres qu'il écrivait alors à Mme de la Motte: elles étaient toutes de feu; le choc, ou plutôt le mouvement des deux passions était effrayant[1794].»

Le temps des travaux est passé; Mme de la Motte n'a plus qu'à recueillir les profits[1795] et elle n'est pas d'humeur à attendre longtemps. Dès la fin du mois d'août, une lettre, fabriquée par Rétaux, demande au cardinal une somme de soixante mille livres pour des gens auxquels la Reine s'intéresse. Le prélat n'a pas un instant de doute ni d'hésitation. Tout désir de la Reine est un ordre pour lui; le baron de Planta porte la somme indiquée à Mme de la Motte, qui, en cette circonstance, comme dans toutes les autres, est l'intermédiaire obligée entre M. de Rohan et Marie-Antoinette[1796]. Sur ces soixante mille francs, quatre mille,—au lieu des quinze mille promis,—sont versés à Mlle d'Oliva, qui continue à ne rien comprendre au rôle qu'on lui a fait jouer, et qui, au bout de quelque temps, est complètement laissée de côté; le reste va subvenir aux dépenses du ménage de la Motte.

Trois mois après, en novembre, nouvelle lettre, sortie, comme la précédente, des mains de Rétaux; nouvelle demande, non plus de soixante, mais de cent mille francs. Comme la première fois, le cardinal paie sans compter; les cent mille livres sont remises par le baron de Planta[1797]. Comme la première fois, la somme passe dans la caisse des la Motte, et va apaiser leurs créanciers ou solder leurs prodigalités.

Leur maison[1798] se monte sur un grand pied: on prend trois nouveaux domestiques; on achète une voiture, des chevaux[1799], des pendules[1800], des bracelets, des diamants[1801], des pierres de toute sorte[1802], une magnifique vaisselle plate[1803]. On n'emprunte plus, on prête[1804]. Et, pour mieux accentuer la métamorphose, M. et Mme de la Motte se rendent à Bar-sur-Aube, en grand équipage; tant ils sont empressés de reparaître, dans tout l'éclat de leur fortune, aux yeux de ceux qui les ont vus jadis si misérables. Un fourgon les précède; deux courriers les annoncent; un maître d'hôtel de grand air retient pour leur dîner les approvisionnements les plus chers. Après ces préparatifs, qui ont surexcité la curiosité des Barois, le ménage fait lui-même son entrée dans une élégante berline. Seul, le beau-frère de M. de la Motte, M. de la Tour, qu'une antipathie mal dissimulée rend plus clairvoyant, soupçonne la vérité et qualifie durement son beau-frère de «fat», sa belle-sœur de «drôlesse[1805]».

Cependant, le bruit du crédit de Mme de la Motte se répand de tous côtés; on en parle à Paris; on en parle à Versailles; elle-même, par des réticences habiles, par des exhibitions de prétendues lettres royales, toujours écrites par Rétaux, sur le fameux papier bleu à vignettes[1806], entretient soigneusement la légende, et le grand train qu'elle mène donne plus de créance à ses dires. C'est le miroir trompeur qui attire les naïfs, le piège auquel viennent se prendre les niais. Le cardinal de Rohan n'est pas le seul qui se laisse séduire par tout cet artifice, et l'escroquerie de cent soixante mille livres, dont il a été victime, n'est qu'un jeu d'enfant à côté du coup de filet inouï que le hasard va mettre sur le chemin de Mme de la Motte.

Deux joailliers de la couronne, Boehmer et Bassange avaient fait monter en collier une magnifique collection de diamants, réunie à grands frais et grâce à de longues recherches. Étonnés eux-mêmes du prix qu'atteignait ce bijou, désespérant de le vendre à d'autres qu'à des souverains, sachant d'ailleurs le goût que la Reine avait, à diverses reprises, manifesté pour les pierreries, ils l'avaient fait proposer au Roi par l'intermédiaire du premier gentilhomme de la Chambre. Louis XVI, émerveillé de la beauté du collier, passionnément épris de sa femme, qui venait de lui donner son premier enfant, avait songé à lui offrir cette éclatante parure comme cadeau de relevailles: il avait porté l'écrin chez elle. On était alors au début de la guerre d'Amérique. La Reine vit le joyau, l'admira, mais refusa de l'accepter: «Nous avons plus besoin d'un vaisseau que d'un bijou,» répondit-elle simplement[1807].

Boehmer fut désolé. Conserver entre ses mains un objet d'une telle valeur, immobiliser un capital de seize cent mille francs,—c'est le prix auquel les experts, Doigny et Maillard, avaient estimé cette riche parure[1808],—c'était la ruine. Il fit proposer le collier à divers souverains; tous furent effrayés du prix. Il revint à Marie-Antoinette; elle refusa comme la première fois. Repoussé de partout, le joaillier sollicita une audience, et là, comme saisi de délire, se jeta aux pieds de la princesse, joignit les mains, fondit en larmes: «Madame, s'écria-t-il, je suis ruiné, déshonoré, si vous ne m'achetez mon collier. Je ne veux pas survivre à tant de malheurs. D'ici, Madame, je pars pour aller me précipiter dans la rivière.»—«Levez-vous, Boehmer,» lui dit la Reine d'un ton sévère; «je ne vous ai point commandé ce collier; je l'ai refusé. Le Roi a voulu me le donner, je l'ai refusé de même; ne m'en parlez donc jamais. Tâchez de le diviser et de le vendre, et ne vous noyez pas. Je vous sais très mauvais gré de vous être permis cette scène de désespoir en ma présence et devant cette enfant;»—elle avait près d'elle sa fille, Madame Royale;—«qu'il ne vous arrive jamais de choses semblables. Sortez.» Boehmer se retira navré, et pendant un certain temps on ne le vit plus[1809].

Vers le mois de décembre 1784, l'associé de Boehmer, Bassange, entendit parler à un de ses amis, le sieur Achet, du crédit de Mme de la Motte. C'était une dernière ressource: il songea à en profiter. A sa demande, Achet alla trouver la comtesse et la pria d'user de son influence pour déterminer la Reine à acheter un bijou qui ne pouvait convenir qu'à elle. L'aventurière répondit d'une manière évasive, mais exprima le désir de voir l'objet de la négociation. Le joaillier s'empressa d'accéder à ce vœu d'une personne si bien en cour, et, le 29 décembre, Bassange et Achet portèrent le collier chez Mme de la Motte. Celle-ci regarda les diamants, les admira, et, sans donner d'assurances positives, laissa cependant des espérances.

Trois semaines s'écoulèrent, et les joailliers commençaient à craindre d'échouer cette fois encore, lorsque, le 21 janvier, Mme de la Motte leur annonça que décidément la Reine s'était résolue à faire l'emplette du collier, mais que, ne voulant pas traiter directement cette acquisition, elle en chargeait un grand seigneur, qui jouissait de sa confiance. Trois jours plus tard, le comte et la comtesse vinrent trouver Bassange, dès sept heures du matin, et lui dirent que le grand seigneur en question ne tarderait pas à paraître. Un quart d'heure après, en effet, le négociateur annoncé se présenta: c'était, on le devine, le cardinal de Rohan[1810]. Il examina le collier en détail, demanda le prix, puis se retira, en déclarant qu'il rendrait compte de la conversation qu'il venait d'avoir à la personne qui l'avait envoyé, qu'il ignorait encore s'il lui serait permis de la nommer, mais qu'en tout cas il espérait que les joailliers accepteraient ses conditions.

Ces conditions, il les fit connaître le 29 janvier: le prix du collier était fixé à seize cent mille francs; le paiement aurait lieu en quatre termes, de six mois en six mois, le premier devant échoir au 1er août. La livraison du bijou serait faite le mardi 1er février; l'acquéreur restait encore inconnu et exigeait le plus grand secret sur toute l'affaire. Boehmer et Bassange acceptèrent et apposèrent leur signature au bas du traité écrit tout entier de la main du prince de Rohan[1811].

Le 1er février, de bon matin, ils se rendaient à l'hôtel de Strasbourg, rue Vieille-du-Temple. Le cardinal leur avoua alors que l'acquéreur du précieux bijou n'était autre que la Reine, et leur montra l'acte d'acquisition, revêtu de l'approbation de cette princesse. Chaque article portait le mot: _Approuvé_, et, au bas de la dernière ligne, était tracée la signature suivante: _Marie-Antoinette de France_[1812]. En même temps, le cardinal exhibait aux heureux vendeurs une prétendue lettre de la Reine, qu'il pliait en deux pour ne laisser voir que ces mots: «Je n'ai pas coutume de traiter de cette manière avec mes joailliers; vous garderez ce papier chez vous et arrangerez le reste, comme vous le jugerez convenable[1813].»

Lettre, approbation, signature étaient fabriquées par Rétaux[1814]. Mais les joailliers ne connaissaient pas l'écriture de la Reine, qui ne leur avait jamais donné d'ordres que de vive voix ou par l'intermédiaire d'une de ses femmes. Plus au courant de la raison commerciale que de la signature royale, ils ne réfléchirent pas à ce qu'avaient d'insolite ces mots: _Marie-Antoinette de France_; ils se retirèrent, convaincus,—et qui ne l'eût été à leur place?—que l'acquéreur du collier était bien la brillante souveraine dont ils savaient le goût pour les parures.

Le soir même, le cardinal partit pour Versailles. Suivi d'un valet de chambre, Schreiber, qui portait le précieux écrin, il alla directement chez Mme de la Motte, à l'_Hôtel de la Belle-Image_. A peine y était-il arrivé qu'un homme se présenta, porteur d'une lettre. Mme de la Motte la prit, la décacheta, la lut et dit à haute voix que c'était un billet de la Reine et que le porteur était un garçon de la Chambre, nommé Desclaux. Peu d'instants après, cet homme rentra; M. de Rohan n'eut que le temps de se cacher derrière une alcôve de papier, dont la porte était entr'ouverte, et, de là, il vit Mme de la Motte remettre le collier au prétendu garçon qui n'était autre que Rétaux. Le cardinal le reconnut positivement pour l'homme qui avait assisté l'année précédente à la scène du bosquet[1815].

Dès le lendemain, 2 février, jour de fête, Bassange est dans la galerie de Versailles, et se place sur le passage de la famille royale pour jouir le premier du spectacle de ses fameux diamants, dont les mille feux vont sans doute étinceler sur le cou de la Reine, quand elle se rendra à la chapelle. Le prince de Rohan est en observation de son côté. Déception complète: la Reine passe; elle n'a que ses bijoux ordinaires. Bassange s'en étonne; mais le cardinal, quoique surpris lui-même, le tranquillise en lui disant que la Reine ne veut pas sans doute se parer du collier avant d'avoir averti le Roi de son acquisition et que le temps lui a manqué pour le prévenir. Les jours se succèdent, les mois s'écoulent, ramenant les occasions de grande toilette, et la Reine persiste à ne pas porter son nouveau joyau. Elle vient à Paris, après la naissance du duc de Normandie; dans cette circonstance solennelle, pas de collier. La Pentecôte arrive; rien encore. Elle voit le cardinal et lui témoigne toujours le même dédain. Étrange mystère! Que signifie un pareil caprice?

Une si extraordinaire obstination ne va-t-elle pas ouvrir les yeux de l'aveugle prélat? Pas encore. Mme de la Motte est là, qui pare au danger. Afin d'effacer les traces d'une froideur qui pourrait alarmer et éclairer sa dupe, elle a soin de lui remettre, plus fréquemment que jamais, les fameux billets sur papier bleu à vignettes, qui, par des protestations de secrète sympathie, endorment sa méfiance. Pour mieux achever de l'abuser encore, elle affecte de lui emprunter quelques louis[1816]; quand il vient la voir rue Neuve-Saint-Gilles, elle le reçoit dans une petite chambre haute, mal meublée[1817]. Comment le cardinal, rassuré sur le compte de la Reine par les fausses lettres, et sur celui de Mme de la Motte par sa gêne apparente, concevrait-il des soupçons? Pendant ce temps-là, le collier avait été dépecé: Rétaux, à Paris, M. de la Motte, à Londres, en vendaient les débris, et le comte à son retour d'Angleterre, le 3 juin, présentait au banquier Perregaux des lettres de crédit pour cent vingt mille livres[1818], qui servaient à alimenter le luxe des maisons de Paris et de Bar-sur-Aube.

Cependant, l'époque du premier paiement approchait; la fraude allait être découverte. Il s'agissait pour Mme de la Motte de gagner du temps. Rétaux fabrique une nouvelle lettre: la Reine écrit au cardinal que décidément elle trouve le collier trop cher, qu'elle demande une réduction de deux cent mille francs sur le prix et qu'au lieu de payer, au 1er août, quatre cent mille francs, elle en paiera sept cent mille. Le prélat va trouver les joailliers pour leur communiquer les désirs nouveaux de leur auguste cliente. Les deux associés font quelques difficultés d'abord, puis ils cèdent et, sur le conseil de M. de Rohan, écrivent à Marie-Antoinette la lettre suivante:

«Madame, nous sommes au comble du bonheur d'oser penser que les derniers arrangements qui nous ont été proposes, et auxquels nous nous sommes soumis avec zèle et respect, sont une nouvelle preuve de notre soumission et dévouement aux ordres de Votre Majesté, et nous avons une vraie satisfaction de penser que la plus belle parure de diamants qui existe servira à la plus grande et à la meilleure des Reines.»