Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)

Part 31

Chapter 313,758 wordsPublic domain

Quatre ans après, l'affaire menaçait de devenir plus grave; au lieu d'une question d'Empire, c'était une question européenne. Marie-Thérèse était morte, et Joseph II n'avait ni la sagesse de sa mère, ni la haute considération dont elle jouissait dans le monde entier. Il avait même froissé le sentiment français pendant la guerre d'Amérique, en ne dissimulant pas assez son goût pour l'Angleterre[1653], et en annonçant un projet de voyage dans ce pays, qui, à pareille date, avait vivement blessé Marie-Antoinette[1654]. Néanmoins, ce fut encore du côté de sa sœur qu'il se tourna, lorsque ses affaires furent embrouillées.

Les traités de 1648 avaient fermé les bouches de l'Escaut et en avaient confié la garde à la Hollande. L'Empereur supportait impatiemment cette disposition si gênante pour le commerce des Pays-Bas, et surtout pour celui d'Anvers. Déjà, lors de la guerre d'Amérique, il avait entamé la question et avait même fait des ouvertures à la France, qui, sans opposer, disait-il, d'objection sérieuse, avait demandé d'attendre jusqu'à la paix[1655]. La paix faite, il reprit l'affaire, réclama la libre navigation du fleuve, et, sur le refus des États généraux, donna l'ordre à un de ses bâtiments de forcer le passage; les Hollandais canonnèrent le bâtiment et le prirent[1656]. Aussitôt une armée autrichienne se réunit sur la frontière et les États généraux, alarmés, sollicitent le secours de la France. A Paris et à Versailles, les esprits, toujours prévenus contre l'ambition séculaire de la maison de Habsbourg, se prononcent avec énergie en faveur des Hollandais. Les ministres s'assemblent et demandent une action prompte contre l'Autriche. Et les plus ardents contre les projets de Joseph II sont ceux-là même que l'opinion publique regarde comme les protégés de Marie-Antoinette: le ministre de la guerre, Ségur, le ministre de la marine, Castries, et l'ancien ambassadeur de France à Vienne, le baron de Breteuil[1657].

Pour conjurer l'explosion, l'Empereur écrivit à sa sœur. Déjà, en 1783, il s'était plaint des mauvaises dispositions de la France, qui, disait-il, oubliant trop facilement les avantages qu'elle avait retirés de l'alliance autrichienne, voulait s'en réserver à elle seule les bénéfices[1658]. En 1784, il renouvela ses plaintes et sa demande. La Reine n'opposa à ces récriminations qu'une sorte de fin de non-recevoir: son crédit, disait-elle, était bien loin d'avoir la consistance et la force qu'on s'imaginait. Serait-il prudent à elle d'avoir avec les ministres des scènes sur des objets pour lesquels il était presque sûr que le Roi ne la soutiendrait pas[1659]? Louis XVI, interpellé à son tour, offrit sa médiation et rien de plus[1660]. L'Empereur fut mécontent de cette réserve et ne cacha pas l'humeur qu'elle lui causait. «Aussi longtemps que la France a été engagée dans la guerre d'Amérique, dit-il à la Marck, je me suis abstenu de faire valoir mes droits sur la Hollande, quoique alors il eût été difficile à la France de s'y opposer. On doit donc, à Versailles, me tenir compte de la confiance et de la modération que j'ai montrées dans ce temps-là[1661].»

Toutefois, dans la lettre qu'il adressa à sa sœur, il protesta qu'il ne prétendait aucun agrandissement territorial du côté des Pays-Bas, mais simplement une réparation de l'insulte faite à son pavillon[1662]. Avec le Roi, il était plus explicite: il réclamait la cession de la place forte de Maestricht et de son territoire[1663] et, quelques jours après, il faisait communiquer par Mercy au cabinet de Versailles une note dans laquelle il amalgamait l'accommodement de la Hollande avec un projet d'échange des Pays-Bas contre la Bavière, projet auquel, disait-il, ni l'électeur Palatin, ni le duc des Deux-Ponts ne se montraient hostiles[1664].

C'était revenir sur les stipulations de la paix de Teschen. Le Roi le fit sentir à l'Empereur qui renonça à cette nouvelle prétention[1665].

Mais la question hollandaise n'avançait pas. Les esprits s'aigrissaient de part et d'autre. La Reine avait beau faire tout ce qu'elle pouvait pour les calmer[1666]; elle avait beau parler au Roi, à Vergennes, retarder même[1667] l'envoi d'une note avec l'espérance que dans l'intervalle une réponse plus conciliante arriverait de Vienne[1668]; la situation se tendait. Les États généraux atermoyaient. Joseph II, excité par Léopold, leur adressait un ultimatum[1669], et, en réponse, ordre était donné de réunir deux corps français, l'un sur les bords du Rhin, l'autre sur la frontière de Flandre, sous les ordres du prince de Condé[1670].

La Reine était alarmée au dernier degré; ses affections, ses intérêts étaient en jeu; son cœur et sa raison répugnaient à une guerre, qui eût été, à ses yeux, _fratricide_; elle ne pouvait envisager sans frémir la rupture d'une alliance dans laquelle une mère adorée, qu'elle pleurait encore, l'avait habituée à voir la sauvegarde de la paix du monde, la plus sûre garantie du bonheur des peuples et l'appui de «notre sainte religion». Sa dissolution lui enlèverait à tout jamais «le bonheur et la tranquillité[1671]». Elle se méfiait de Vergennes, et elle n'avait pas tort. Les sympathies de Vergennes étaient pour la Prusse, au point d'écrire cette phrase, dont la réalisation en ce siècle a produit les tristes résultats que nous savons: «S'il fallait opter entre la conservation des branches de la Maison de Bourbon en Italie et celle de la puissance prussienne en Allemagne, il n'y aurait pas à hésiter entre l'abandon des premiers et le maintien de la seconde[1672].» La Reine remarquait que le langage du Roi, lorsqu'elle le voyait seule et la première, était tout différent de celui qu'il tenait lorsqu'il avait conféré avec son ministre[1673]. Ne devait-elle pas penser qu'au fond les opinions de son mari se rapprochaient des siennes propres et que Vergennes seul l'en détournait? Et si elle se trompait dans ses jugements, cette duplicité apparente était-elle bien de nature à l'éclairer? Aussi ne voulait-elle voir le Roi et le ministre qu'en présence l'un de l'autre[1674] et multipliait-elle les démarches pour arriver à une solution; elle avait hâte d'en finir, afin de prévenir un conflit près d'éclater[1675]; elle pressait le Roi, les ministres, aussi bien que l'Empereur, de ne pas élever des difficultés et des prétentions nouvelles[1676]. Mais quelle que pût être sa confiance,—nous pourrions dire ses illusions,—dans le désintéressement de son frère, elle ne perdait jamais de vue les intérêts supérieurs du pays dont elle était souveraine, et un jour que l'ambassadeur de Suède, dans une audience particulière, avait amené l'entretien sur cette grave question de la Hollande qui préoccupait toutes les Cours, la Reine, après s'être exprimée en toute franchise dans le laisser-aller d'une conversation privée, ajouta vivement: «Au reste, vous pouvez être très persuadé que je ne me mêlerai de rien quand on aura pris un parti, et, dans tous les cas, que je n'oublierai jamais, malgré mon amitié pour l'Empereur, que je suis reine de France et mère du Dauphin[1677].» Et malgré son peu de sympathie pour Vergennes, elle refusait par deux fois de recevoir le duc de Choiseul et sa sœur la duchesse de Gramont, ennemis acharnés du ministre[1678]. D'autre part, elle suppliait Joseph II de mettre le Roi à même d'amener les Hollandais à la réparation qu'ils lui devaient, en les rassurant sur toute vue de conquête ou d'agrandissement, et lors même qu'elle engageait son frère à parler un langage ferme, c'était pour arriver plus vite à une solution, tant elle avait hâte de voir évanouir ce fantôme de guerre qui l'obsédait[1679].

A force de négociations, d'échange de lettres et de dépêches, on parvint enfin à formuler les propositions suivantes: L'Empereur renoncerait à l'ouverture de l'Escaut[1680]; les Hollandais offriraient pour l'insulte faite au pavillon autrichien une réparation verbale et céderaient Maestricht, mais cette place étant considérée par eux comme un boulevard nécessaire du côté de l'Allemagne, l'Empereur la leur rétrocéderait aussitôt, moyennant une indemnité financière[1681]. Les États généraux acceptèrent; ils consentirent aux excuses et les firent faire aussitôt à Vienne par deux députés, le comte de Wassenaer et le baron de Leyden[1682]. Mais, avec leurs instincts de commerçants, ils marchandaient sur le prix à payer[1683]; Joseph II demandait 9.500.000 florins, la République ne voulait donner que cinq millions. L'affaire traînait en longueur; l'arrangement, fixé au 1er[1684], puis au 15 mars, était reporté au 15 septembre; les esprits s'aigrissaient; l'Empereur s'impatientait de ces délais successifs; la Reine s'en impatientait plus encore, moins, disait-elle, par ressentiment que dans le désir d'arriver le plus promptement possible à une bonne solution[1685] et pour éviter la guerre[1686].

Il fallait en finir. La France se chargea de la partie de la dette que ne voulaient point assumer les États généraux; mais, dit un historien, «en s'assurant des avantages qui dépassaient beaucoup ce sacrifice[1687]; et les préliminaires de paix furent enfin signés le 20 septembre 1785[1688], suivis, six mois après, d'un traité entre la France et la Hollande. Une générosité pareille était de l'habileté, et les gens sages estimèrent que ce n'était point payer trop cher la conservation de la paix européenne et le maintien de deux alliances, dont l'une nous garantissait pour longtemps d'une guerre continentale, dont l'autre nous avait tout récemment rendu d'importants services dans la guerre maritime contre l'Angleterre.

Mais le public, dont les vues sont courtes en politique, blâma ce qui lui semblait une prodigalité. Il en rendit Marie-Antoinette responsable et prétendit qu'elle envoyait à son frère les millions de la France; mensonge indigne que réfute le simple exposé des faits et que Joseph II lui-même a pris soin de démentir, lorsqu'il disait à son lit de mort:

«Je n'ignore pas que les ennemis de ma sœur Antoinette ont osé l'accuser de m'avoir fait passer des sommes considérables. Je déclare, prêt à paraître devant Dieu, que c'est une horrible calomnie[1689].»

Ce n'était plus une affaire politique que celle qui, à peu près vers la même époque, préoccupait tous les esprits en France, et cependant cette affaire, qui semblait purement littéraire, prit toutes les proportions d'une grosse question politique et fit verser plus d'encre, répandre plus de propos, dépenser plus de diplomatie, nouer plus d'intrigues que s'il se fût agi d'un traité entre deux puissances. A vrai dire, c'étaient bien deux puissances qui étaient en jeu: l'antique puissance de la monarchie, la puissance plus jeune de l'opinion publique. La nouvelle comédie de Beaumarchais, _le Mariage de Figaro_, serait-elle ou ne serait-elle pas jouée? Tel était le problème qui passionnait les salons et les académies. La pièce avait été reçue au Théâtre-Français dès la fin de 1781; mais la censure s'opposait à sa représentation, et, au commencement de 1784, cette représentation n'avait point eu lieu encore. Le Roi s'était fait lire le manuscrit par Mme Campan, en présence de la Reine; il avait été profondément froissé du ton libertin qui y régnait et des attaques sans nombre que contenait la pièce contre l'administration et les institutions du pays, contre la plupart des idées reçues qui formaient la base de l'ordre national d'alors. Son bon sens comprenait le péril de semblables insinuations, soulignées et commentées par l'esprit frondeur de l'époque. A la tirade contre les prisons d'État, il se leva brusquement: «C'est détestable, s'écria-t-il; cela ne sera jamais joué. Il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse. Cet homme se joue de toutes les choses qu'il faut respecter dans un gouvernement.»—«La pièce ne sera donc pas jouée?» demanda la Reine.—«Non, certainement, répondit Louis XVI; vous pouvez en être sûre[1690].»

Mais Beaumarchais avait dit: la pièce sera jouée, et ce fut Beaumarchais qui l'emporta. Il avait contre lui le Roi et le garde des sceaux; mais il avait pour lui le public et une partie de la Cour. Intrigant habile et roué, il avait sous main, par de petites rumeurs adroitement répandues, grâce à la complicité des uns, à la sottise et à la vanité des autres, surexcité l'opinion et éveillé la curiosité. Chacun voulait connaître cette œuvre, dont les ministres prenaient ombrage, qu'il était interdit de représenter mais qu'il n'était pas défendu de lire. Beaumarchais, tout en ayant l'air de se dérober, comme la nymphe de Virgile, et de refuser, par considération pour la volonté du Roi, était enchanté de céder à des désirs si vivement manifestés; il lisait lui-même et c'était à qui obtiendrait la faveur de l'écouter, soit chez lui, soit dans les plus brillants salons. Des évêques, des archevêques ne dédaignaient pas de figurer dans l'auditoire[1691]. «Chaque jour, raconte Mme Campan, on entendait dire: «J'ai assisté ou j'assisterai à la lecture de la pièce de Beaumarchais[1692].» En homme qui ne néglige aucun moyen, l'auteur avait préparé pour ces séances un manuscrit élégant, lié avec des faveurs roses et sur lequel était écrit en gros caractères: _Opuscule comique_. «Singulier titre, dit justement M. de Loménie, pour une volumineuse comédie en cinq actes, sorte de levier qui a contribué à faire sauter l'ancien régime[1693].» Mais alors tout était affolé. Les grands seigneurs étaient les premiers à applaudir à la satire de leurs mœurs, à une machine de guerre dirigée non seulement contre leurs privilèges, mais même contre leur légitime influence. «Il n'y a que les petits esprits qui craignent les petits écrits,» disait Figaro dans la pièce. Personne ne voulait passer pour un petit esprit. Le baron de Breteuil, le comte de Vaudreuil, Mme de Polignac se rangeaient parmi les partisans de Beaumarchais. La princesse de Lamballe lui dépêchait le duc de Fronsac pour solliciter la grâce d'une lecture chez elle, et l'habile comédien n'y consentait qu'après s'être fait longtemps prier. Quand le comte et la comtesse du Nord vinrent en France, ils voulurent connaître _le Mariage de Figaro_. «La pièce nous intéressa beaucoup,» dit la baronne d'Oberkirch[1694]. Fort de toutes ces approbations, Beaumarchais écrivit au lieutenant de police pour réclamer de nouveau l'autorisation de faire jouer son œuvre, en affirmant qu'il y avait fait de grands changements[1695]. Le lieutenant de police, ou plutôt le garde des sceaux, fit la sourde oreille; mais en juin 1783 les sollicitations devinrent plus pressantes et la permission fut accordée. Les acteurs de la Comédie-Française reçurent ordre d'apprendre la pièce, et le premier gentilhomme de la chambre autorisa M. de la Ferté à prêter pour ce spectacle l'hôtel des Menus Plaisirs. Les billets étaient distribués à toute la Cour; déjà les équipages se pressaient à la porte du théâtre; la salle était à demi garnie; à la dernière minute, la représentation fut interdite par lettre de cachet. On juge de la rumeur. «Cette défense du Roi, dit Mme Campan, parut une atteinte à la liberté publique. Toutes les espérances déçues excitèrent le mécontentement à tel point que les mots d'_oppression_, de _tyrannie_, ne furent jamais prononcés, dans les jours qui précédèrent la chute du Trône, avec plus de véhémence[1696].»

Louis XVI avait cru faire un acte de vigueur; il ne le soutint pas, et ce fut un acte de faiblesse. Lui-même se méfiait de sa fermeté: «Vous verrez, dit-il un jour, que M. de Beaumarchais aura plus de crédit que M. le garde des sceaux.» Singulier signe du temps et plus étrange signe de caractère que ce mot d'un souverain qui faisait si bon marché de son autorité et de celle de ses ministres. Il ne se trompait pas d'ailleurs: trois mois après cette interdiction, la pièce était représentée, non pas encore en public, mais devant une partie de la Cour et en présence d'un frère du Roi. C'était M. de Vaudreuil qui, voulant offrir dans sa maison de Gennevilliers un divertissement nouveau et piquant, s'était chargé d'obtenir la levée de la défense. Comment l'obtint-il? Nous ne savons. La seule chose certaine, c'est la vivacité des désirs de cette société frivole. «Hors du _Mariage de Figaro_ point de salut,» écrivait Vaudreuil au duc de Fronsac, et celui-ci dépêchait en toute hâte un courrier à Beaumarchais, alors en Angleterre, afin d'obtenir prompte satisfaction pour l'impatience de son ami, de «ces dames», et du comte d'Artois[1697].

La brèche était faite. «La présence de Mgr le comte d'Artois et le mérite réel de cette charmante pièce détruisaient enfin tous les obstacles qui avaient retardé la représentation et conséquemment le succès,» écrivait M. de Vaudreuil à l'auteur[1698]. Il ne s'agissait plus que de trouver un biais pour achever de démanteler la place. Le biais fut trouvé. Le Roi, assailli de sollicitations, répondit qu'il y avait encore des choses qui ne devaient pas rester dans l'ouvrage; qu'il fallait nommer de nouveaux censeurs et que l'auteur ferait d'autant plus facilement des coupures que la pièce était longue. C'était capituler. Les nouveaux censeurs ne s'y trompèrent pas: ils demandèrent quelques modifications sans importance et, le 27 avril 1784, _le Mariage de Figaro_ fut joué au Théâtre-Français. Louis XVI croyait à un échec; convaincu que les suppressions exigées retrancheraient tout l'intérêt et par là enlèveraient toute la saveur de la pièce, il demanda à M. de Montesquiou: «Eh bien, qu'augurez-vous du succès?»—«Sire, j'espère que la pièce tombera.»—«Et moi aussi,» répliqua le Roi[1699],—«Oui, disait de son côté Sophie Arnould, c'est un ouvrage à tomber cinquante fois de suite.»

On sait qui eut raison, de Louis XVI ou de Mlle Arnould. «Il y a quelque chose de plus fou que ma pièce,» disait Beaumarchais lui-même, «c'est le succès.» Qui ne connaît le tableau de la première représentation? Tout Paris s'étouffant aux abords du théâtre; «les cordons bleus confondus dans la foule et se coudoyant avec les Savoyards; les gardes dispersés, les portes enfoncées, les grilles de fer brisées sous les efforts des assaillants[1700];» la salle comble; Monsieur lui-même venu en grand équipage; le parterre et les loges, agressifs ou frivoles, saluant d'acclamations bruyantes toutes ces tirades spirituelles ou cyniques, qui minent audacieusement l'ordre de choses établi; et, au fond d'une loge grillée, trois hommes, dont le nom personnifie trois des puissances du temps, la littérature, le Parlement, le gouvernement: Beaumarchais, l'abbé Sabattier, l'abbé de Calonne, réunis après un joyeux dîner, jouissant ensemble de ce succès tant attendu, ou plutôt assistant gaiement à ce tumulte, qui est comme le prélude et l'image de l'assaut livré à la monarchie.

Quelle fut la part de la Reine dans toute cette affaire? Il est assez difficile de l'établir. Mme Campan prétend qu'elle «témoigna son mécontentement à toutes les personnes qui avaient aidé l'auteur du _Mariage de Figaro_ à surprendre le consentement du Roi pour la représentation de sa comédie[1701]». D'un autre côté, le regretté historien de Beaumarchais, M. de Loménie, cite une lettre du duc de Fronsac à Papillon de la Ferté, qui contient cette phrase: «La Reine m'a dit que le Roi consentait à ce que _le Mariage de Figaro_ fût joué à Gennevilliers[1702].» Marie-Antoinette fut-elle simplement chargée de redire à MM. de Fronsac et de Vaudreuil la parole du Roi? Se fit-elle près de son mari l'interprète des désirs de son beau-frère et de son amie? M. de Loménie penche vers la dernière hypothèse et il part de là pour démentir Mme Campan. Nous pensons que les deux opinions ne sont pas inconciliables. Il se pourrait,—quoique cela ne soit nullement établi,—que, cédant aux obsessions de sa société, la Reine ait aidé M. de Vaudreuil à obtenir de Louis XVI l'autorisation qu'il sollicitait. Mais il est fort probable aussi qu'elle ait cru, comme l'affirme Mme Campan, que Beaumarchais avait fait, dans son œuvre, les «grands changements» dont il se vantait dans sa lettre au lieutenant de police; que ce soit dans cette pensée, et pour «juger les sacrifices faits par l'auteur», qu'elle ait appuyé la demande que faisait, sous _ce prétexte même_[1703], M. de Vaudreuil, et qu'ensuite, désabusée sur l'étendue de ces _sacrifices_ de Beaumarchais, elle n'ait pas dissimulé son mécontentement à ceux qui s'étaient ainsi prêtés à la tromper et à tromper le Roi[1704]. Ce qui est certain en tout cas, c'est qu'elle n'assista pas à la représentation de Gennevilliers, et qu'on ne la voit plus paraître, à aucun titre, dans les négociations qui suivirent pour obtenir une permission de représentation publique, pour laquelle Louis XVI, nous l'avons dit, exigea l'examen de deux nouveaux censeurs.

Mais la Reine était femme; elle était vive; elle oubliait vite, trop vite même, les offenses surtout. Le Roi, dans un moment d'humeur, provoqué, dit-on, par une plainte de Monsieur, avait envoyé Beaumarchais non pas à la Bastille, mais, ce qui était plus humiliant, à Saint-Lazare. La Reine, comme le public, et le Roi lui-même, quand il fut plus calme, vit là une injustice; elle voulut la réparer délicatement: elle entreprit de jouer elle-même, sur son petit théâtre de Trianon, non pas sans doute _le Mariage de Figaro_, mais _le Barbier de Séville_, et par une distinction inusitée, elle y invita l'auteur. Les répétitions se firent sous la direction de Dazincourt, qui venait de remporter un éclatant succès dans _le Mariage de Figaro_; la représentation eut lieu le 19 août 1785. La Reine jouait Rosine; elle affectionnait ces rôles de jeune femme, moitié naïve, moitié rusée, simple et coquette à la fois. Le comte d'Artois faisait Figaro; M. de Vaudreuil, Almaviva; le duc de Guiche, Bartholo; le bailli de Crussol, Basile. C'était un spectacle en tout petit comité; au dire de Grimm, ce fut un succès. «Le petit nombre de spectateurs admis à cette représentation, écrit-il, y a trouvé un accord, un ensemble qu'il est bien rare de voir dans des pièces jouées par des acteurs de société; on a remarqué surtout que la Reine avait répandu, dans la scène du 4me acte, une grâce et une vérité qui n'auraient pu manquer de faire applaudir avec transport l'actrice même la plus obscure.»

«Nous tenons ces détails, ajoute-t-il, d'un juge sévère et délicat, qu'aucune prévention de cour n'aveugle jamais sur rien[1705].»

Pour l'artiste, c'était un triomphe; pour la souveraine, une imprudence. Si petit que fût le nombre des spectateurs, le bruit d'une pareille représentation dépassa vite les bornes de l'étroite enceinte où elle était renfermée, et il devait paraître étrange de voir un prince du sang lancer,—le fît-il avec talent,—sur le théâtre particulier de la Reine, ces vives ironies de Figaro, qui n'étaient, sous une forme plus gaie, que l'éternelle et envieuse protestation de tout ce qui est petit contre ce qui est grand.

Était-ce donc, de la part de Marie-Antoinette, fantaisie irréfléchie, entraînement du plaisir, vanité d'artiste, simple entêtement féminin?

Nous croyons qu'il y eut plus et mieux que cela.

Peut-être cette entreprise, née d'une pensée de bienveillance et de réparation,—c'est l'opinion de Grimm,—pour un auteur injurieusement traité, poursuivie d'abord par l'attrait d'un divertissement aimé, ne fut-elle poussée jusqu'au bout que dans un sentiment délicat de respect de soi-même. Peut-être la Reine craignit-elle que, si elle renonçait à un projet préparé et annoncé à l'avance, elle ne parût plus émue qu'il ne convenait à son honneur et à sa dignité du grave événement qui mettait le palais en rumeur et que la méchanceté populaire était prête à exploiter contre elle. Quatre jours auparavant, en effet, un violent coup de tonnerre avait éclaté dans ce ciel de Versailles, qui, depuis quelque temps, se chargeait de tant de nuages.

On était en plein procès du Collier.

CHAPITRE XX

Procès du Collier[1706].