Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)

Part 29

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Marie-Antoinette ne mit pas le même intérêt de cœur, mais un intérêt plus politique[1512] au voyage du comte et de la comtesse du Nord. Au premier abord, la grande duchesse, d'une belle taille, mais trop grasse pour son âge,—«homasse,» disait un chroniqueur[1513],—raide dans son maintien et faisant montre de son instruction, lui avait déplu. Par un accident inaccoutumé, la Reine, dont l'abord était plein d'aisance, et qui avait toujours un mot aimable à dire, s'était sentie gênée devant ces impériaux visiteurs; elle s'était retirée dans sa chambre comme prise de faiblesse, et avait dit, en demandant un verre d'eau, «qu'elle venait d'éprouver que le rôle de reine était plus difficile à jouer en présence d'autres souverains ou de princes appelés à le devenir, qu'avec des courtisans[1514]». Cet embarras d'ailleurs ne fut que momentané et l'accueil fait à ces nouveaux hôtes fut, en définitive, affable et gracieux comme toujours.

Joseph II avait mis l'incognito à la mode. Le grand duc Paul de Russie, fils de Catherine II, voyageait avec sa femme, née princesse de Wurtemberg, sous le nom de comte et de comtesse du Nord. Le prince avait quitté tous ses ordres; les gardes du corps ne prenaient pas les armes pour lui, et, chez le Roi, on ne lui ouvrait point les portes à deux battants. Pourtant il avait consenti à loger au Château, où l'appartement du prince de Condé avait été disposé pour le recevoir. Arrivés à Paris le 18 mai, les voyageurs furent à Versailles le 20. La première entrevue fut froide; la Reine, nous l'avons dit, avait été troublée; le Roi s'était montré timide, comme à son ordinaire. Le soir, au dîner, dans les grands cabinets, l'embarras disparut: la grande-duchesse montra de l'esprit; le grand-duc, fort laid, avec une figure à la tartare, rachetait cette laideur par la vivacité de ses yeux et de sa conversation. «La Reine, belle comme le jour, animait tout de sa présence[1515].»

La glace était rompue. Trois jours après, le comte et la comtesse du Nord assistaient au spectacle à Versailles, dans la loge royale[1516]. La Reine, qui tenait à plaire à ses visiteurs[1517], profita de cette occasion pour offrir à la comtesse un magnifique éventail, enrichi de diamants et renfermant une lorgnette: «Je sais, dit-elle gracieusement, que vous avez comme moi la vue un peu basse; permettez-moi d'y remédier et gardez ce simple bijou en mémoire de moi.» —Je le garderai toute ma vie, répondit la princesse; car je lui devrai le bonheur de mieux voir Votre Majesté[1518].»

Marie-Antoinette ne pouvait manquer de faire à ses hôtes les honneurs de Trianon[1519]. On joua sur le théâtre _Zémire et Azor_, de Grétry, et _Jean Fracasse au Sérail_, ballet de Gardet; les danses furent gaies, les costumes très riches, les acteurs excellents. Après le spectacle, il y eut souper; après le souper, illumination. Le coup d'œil du jardin était féerique; la Reine jouissait de ces splendeurs «qui étaient bien à elle», et sa grâce, sa bonté, ses délicates prévenances en relevaient encore l'éclat. «Combien j'aimerais à vivre avec elle!» disait la comtesse du Nord, le lendemain de cette fête. «Combien je serais charmée que Monsieur le comte du Nord fût Dauphin de France[1520]!»

Puis, le samedi 8 juin, il y eut bal paré à Versailles. Les salons, la galerie surtout, étaient magnifiquement décorés, avec une profusion de bougies et de girandoles. Toute la Cour était en grand habit: le Roi ayant déclaré que chacun devrait se montrer dans tout l'éclat possible ou ne pas paraître[1521]. Les femmes qui dansaient portaient des dominos de satin blanc avec de petits paniers et de petites queues[1522]. Mais la Reine éblouissait tout: «elle avait en marchant, dit un témoin oculaire, des airs de tête d'une majesté gracieuse, qui n'appartenaient qu'à elle[1523].» La foule, avide de voir, se pressait avec tant d'indiscrétion qu'à un moment le Roi, se sentant poussé, se plaignit; le grand-duc, qui était près de lui, s'éloigna un instant: «Sire, dit-il, pardonnez-moi; je suis devenu tellement Français que je crois, _comme eux_, ne pas pouvoir m'approcher trop près de Votre Majesté.»

Une amie d'enfance de la grande duchesse, qui l'accompagnait pendant le voyage, la baronne d'Oberkirch, raconte qu'à cette fête elle se trouva un moment derrière Marie-Antoinette.

«Madame d'Oberkirch me dit la Reine, parlez-moi un peu allemand, que je sache si je m'en souviens. Je ne sais plus que la langue de ma nouvelle patrie.»

«Je lui dis quelques mots allemands; elle resta quelques secondes rêveuse et sans répondre. «Ah! reprit-elle enfin, je suis pourtant charmée d'entendre ce vieux tudesque; vous parlez comme une Saxonne, sans accent alsacien, ce qui m'étonne. C'est une belle langue que l'allemand; mais le français! il me semble, dans la bouche de mes enfants, l'idiome le plus doux de l'univers.»

Après le bal, qui finit de bonne heure, il y eut souper chez la princesse de Lamballe; la Reine y vint. Le cercle était peu nombreux, mais bien choisi. On joua au loto, puis on dansa. Ce petit bal improvisé fut bien plus gai que l'autre. Le Roi, suivant son habitude, ne fit qu'y paraître. Après son départ, le respect ne gêna plus le plaisir et «l'on fut extrêmement content de cette sorte d'intimité que la Reine n'écartait pas[1524]».

A l'exemple du souverain, la famille royale offrit des fêtes splendides aux augustes visiteurs. Plus habiles et plus prévenants que l'archiduc Maximilien, le comte et la comtesse du Nord avaient eu soin d'envoyer, dès le lendemain de leur arrivée, des cartes à la porte des princes et princesses du sang[1525]. Ceux-ci, flattés de cette attention du futur empereur de toutes les Russies, rivalisèrent de prodigalités pour les recevoir. Le duc d'Orléans leur donna à dîner au Raincy[1526]; le comte d'Artois, à Bagatelle, leur offrit un concert magnifique et une collation des plus galantes[1527]. A Sceaux, chez l'excellent et vénéré duc de Penthièvre, ce fut un déjeuner exquis, suivi d'une promenade en voiture à travers le parc, dont le prince tint à faire lui-même les honneurs[1528].

Mais, de toutes ces fêtes, aucune ne pouvait atteindre à l'éclat de celles de Chantilly. L'hospitalité des Condé était proverbiale, et la réception du 10 juin 1782 ne démentit pas cette réputation. Le comte et la comtesse du Nord restèrent trois jours à Chantilly; ce furent trois jours d'enchantement. Il y eut illumination générale du château et du parc, chasse aux étangs, concert dans un pavillon mystérieux où, mollement assis sur des sofas, on écoutait des musiciens invisibles; on croyait entendre chanter les anges du ciel; puis bals dans la salle de verdure; souper dans l'île d'amour ou au hameau; car Mademoiselle de Condé avait son hameau à Chantilly comme la Reine à Trianon; et enfin nouvelle chasse aux flambeaux; la chasse était aussi un des plaisirs traditionnels des Condé. Lorsqu'on se sépara enfin:

«Nous serons bien éloignés l'un de l'autre, dit le prince au grand-duc; mais si Votre Altesse le permet et que le Roi ne s'y oppose pas, je pourrai un jour aller lui rendre, à Saint-Pétersbourg, la visite qu'elle a bien voulu me faire.»

—«Nous vous recevrons avec enthousiasme. Monsieur, et l'Impératrice sera trop heureuse de vous voir dans notre pays sauvage.»

—«Hélas! ce sont des rêves,» reprit le prince de Condé en soupirant[1529].

Pouvait-il imaginer alors que ce voyage de Russie, qu'il saluait comme un rêve, il le ferait, quinze ans plus tard, en proscrit, tandis que ce Chantilly éblouissant, dont il faisait, avec une si noble prodigalité, les honneurs au fils de Catherine, ne serait plus qu'une ruine, ouverte aux vents du ciel?

Mais à cette heure il n'entendait que des murmures flatteurs à son oreille; le bruit des magnificences de Chantilly se répandait dans toute l'Europe, et l'on faisait circuler ce mot glorieux pour les Condé: «Le Roi a reçu M. le comte du Nord en ami, M. le duc d'Orléans l'a reçu en bourgeois et M. le prince de Condé en souverain[1530].»

Dans le public, le succès du comte et de la comtesse du Nord n'était pas moindre qu'à la Cour. Paris se passionnait pour le futur tzar et la future tzarine de toutes les Russies, comme il s'était passionné pour l'empereur d'Allemagne. Savants et gens de lettres leur prodiguaient l'encens à l'envi. La Harpe leur lisait sa traduction de Lucain[1531]; Beaumarchais, _le Mariage de Figaro_; à l'Académie des sciences, Condorcet leur adressait un discours[1532]; au Théâtre-Français, on récitait des vers en leur honneur[1533]. Avant leur départ, le Roi leur donnait de splendides tapisseries des Gobelins[1534]; la Reine leur faisait offrir de la manière la plus délicate une magnifique toilette en porcelaine de Sèvres, bleu lapis, ornée de peintures et d'émaux, et montée en or[1535]: «Mon Dieu! que c'est beau! avait dit la grande-duchesse, en voyant ce bijou; «c'est sans doute pour la Reine?»—«Madame, avait répondu le surintendant, le comte d'Angivilliers, la Reine l'offre à Mme la comtesse du Nord; elle espère qu'il lui sera agréable et qu'elle le conservera en mémoire de Sa Majesté.» Et en regardant l'objet de plus près, la princesse remarqua qu'il était à ses armes.

Le 19 juin, le comte et la comtesse du Nord quittèrent Paris, et, après avoir déjeuné à Choisy avec la famille royale, partirent pour parcourir la France et rentrer en Russie[1536].

Deux ans après, ce fut le tour du Roi de Suède. Mais à quoi bon raconter toutes ces visites princières? Ce sont toujours les mêmes détails, surtout le même goût de l'incognito. Le Roi de Suède, sous le nom de comte de Haga, arriva tellement à l'improviste le 7 juin 1784, que Louis XVI, prévenu à la hâte à Rambouillet, revint précipitamment à Versailles et, la clef de son appartement étant égarée, ne put paraître devant son hôte que dans l'accoutrement le plus incroyable: un soulier à talon rouge et un autre à talon noir, une boucle d'or et une boucle d'argent[1537]. Sauf cet épisode inattendu, il semble qu'il y ait pour tous ces augustes voyageurs un programme invariable, auquel tous se conforment scrupuleusement: souper à Versailles dans les cabinets, représentation à l'Opéra, au Théâtre-Français, à la Comédie-Italienne, avec applaudissements du public, audience du Parlement, séance de l'Académie, visite aux personnages en renom ou aux lieux célèbres et, pour couronner le tout, fête à Trianon.

C'était la coquetterie de Marie-Antoinette, qui ne dansait plus, «se trouvant trop vieille[1538],» de faire elle-même les honneurs de son château aux têtes couronnées; ce n'était plus la politesse officielle de la souveraine, c'était la cordialité charmante de la femme du monde; elle n'était plus la Reine, elle était maîtresse de maison. Ce jour-là, il y eut spectacle: on joua _le Dormeur éveillé_, de Marmontel et Grétry, avec brillants décors et ballet; puis souper dans les bosquets et illumination du jardin anglais. De nombreux invités se pressaient dans le parc; toutes les dames étaient en blanc. «C'était, a écrit Gustave III lui-même, une vraie féerie, un coup d'œil digne des Champs-Élysées[1539].» Au souper, la Reine ne voulut pas se mettre à table; elle fut tout entière occupée à faire les honneurs[1540]. Avec ce tact exquis et cette séduisante bonne grâce qui était un de ses charmes, elle s'entretenait de préférence avec les Suédois et affectait de leur faire le plus sympathique accueil[1541]. Mme Campan prétend que Marie-Antoinette était prévenue contre Gustave III et qu'elle le reçut froidement[1542]. Tout ce qu'on sait de ce voyage et des relations des deux souverains semble démentir l'assertion de Mme Campan, et si la petite scène qu'elle raconte, où la Reine aurait voulu donner une leçon au comte de Haga, a réellement eu lieu dans les termes qu'elle rapporte, ce ne fut qu'un petit mouvement d'humeur vite oublié. La correspondance de Marie-Antoinette et du Roi de Suède est empreinte, au contraire, de la plus grande cordialité[1543].

L'année précédente, lorsque la jeune femme avait fait une fausse couche, Gustave lui avait témoigné la plus touchante sympathie, «comme d'un bon gentilhomme qui prend sincèrement part à ce qui arrive à un ami.» Et il semble que la Reine n'ait pas été moins attachée au Roi de Suède que le Roi de Suède l'était à la Reine[1544]. Le prince ayant manifesté le désir que le neveu du cardinal de Bernis, auquel il portait intérêt, fût nommé coadjuteur d'Alby, ce fut Marie-Antoinette qui se chargea de lever les obstacles qui s'opposaient à la réalisation de ce désir, et, la grâce obtenue, ce fut elle encore qui s'empressa de l'annoncer à son royal correspondant[1545]. Gustave III n'avait-il pas raison, quand il écrivait, quelques années auparavant, au comte de Stedingk: «Il est naturel d'être attaché à la Reine[1546]?»

La nouveauté à la mode alors, c'étaient les ballons. «On en perdait, disait spirituellement un chroniqueur, non pas le boire et le manger, mais le loto[1547]». Le 5 juin 1783, Montgolfier avait fait à Annonay la première expérience; il l'avait répétée le 19 septembre de la même année, sur la Place d'Armes de Versailles, devant le Roi et la Reine, au milieu d'une foule immense[1548]. On voulut offrir ce divertissement au comte de Haga, et le 23 juin 1784, en sa présence, Pilâtre des Rosiers, qui devait périr si malheureusement l'année suivante, et le professeur de chimie Proust, partirent de la Cour des Ministres, s'élevèrent à une grande hauteur et allèrent, trois quarts d'heure après, tomber dans la forêt de Chantilly. Le ballon, orné des chiffres des deux Rois et d'un brassard blanc en l'honneur du Roi de Suède, portait un nom alors encore bien cher à la France: il s'appelait _Marie-Antoinette_[1549].

Enfin, cette même année 1784, au mois d'août[1550], le frère de Frédéric II, le prince Henri, fit un voyage en France, autant par politique peut-être que par agrément[1551]. Mais la Reine aimait peu tout ce qui touchait à la Prusse, et, malgré «l'admiration des enthousiastes Prussiens» qui préféraient de beaucoup ce nouveau visiteur à celui du mois de juin[1552], elle ne voyait le prince que deux ou trois fois et si passagèrement qu'elle ne pouvait s'en faire qu'une idée fort vague[1553]. «Je n'ai pas eu encore beaucoup d'occasions de voir le prince Henry, écrivait-elle au Roi de Suède, le 1er octobre, parce que, depuis son arrivée ici, j'ai passé la plus grande partie du temps à Trianon, n'y recevant que les personnes que je connais le plus, et toujours en petit nombre à la fois..... Au reste, M. le comte de Haga doit être bien assuré que les compliments et les politesses du prince Henry ne me feront jamais oublier ni lui, ni le temps qu'il a bien voulu passer ici[1554].»

Et elle ajoutait, en parlant de son séjour à Trianon: «Ce genre de vie convenait à ma santé et au commencement de ma grossesse, qui continue fort heureusement[1555].» Pour la quatrième fois, la Reine était grosse. A l'automne précédent, elle avait éprouvé à Fontainebleau[1556] un accident qui l'avait désolée[1557]; mais heureusement sa santé n'en avait pas été altérée, et, au bout d'un an, Louis XVI annonçait joyeusement à son beau-frère Joseph II qu'il attendait un «second garçon[1558]».

Ce second garçon naquit le 27 mars 1785, jour de Pâques. Cette fois, quoique la grossesse eût été pénible et que, dans les derniers temps surtout, la Reine eût conçu des craintes qui l'avaient déterminée à mettre sa conscience en règle et à redoubler de dévotion[1559], on n'eut pas à redouter les accidents qui avaient signalé la naissance de Madame Royale; les couches furent heureuses et si promptes qu'à Paris on apprit en même temps les premières douleurs et la délivrance. L'enfant, comme son frère et sa sœur, fut baptisé le jour même, dans la chapelle du Château. sous le nom de Louis-Charles, duc de Normandie. Il eut pour parrain Monsieur, comte de Provence, pour marraine la reine des Deux-Siciles, Marie-Caroline de Lorraine, représentée par Mme Élisabeth.

Le lendemain, Paris célébra par des réjouissances publiques ce grand événement; des distributions de vivres furent faites au peuple; quinze fontaines versèrent du vin à profusion; un feu de joie fut allumé sur la place de Grève et le soir la ville entière illumina. Ce qui valait mieux encore, tous les débiteurs de mois de nourrice, retenus à la Force, furent délivrés. Le 1er avril, un _Te Deum_ solennel fut chanté à Notre-Dame. Le 24 mai, la Reine vint à son tour dans la vieille basilique rendre grâces à Dieu de sa troisième maternité.

La cérémonie eut l'éclat accoutumé. Dès le matin, le Corps de ville, en robes de velours, s'assembla à l'Hôtel-de-Ville et alla prendre le duc de Brissac, gouverneur de Paris; puis tous ensemble, escortés des gardes de Paris et des Suisses, se rendirent, en carrosse de gala, à la porte de la Conférence pour attendre la Reine; les gardes-françaises et les gardes-suisses formaient la haie. A neuf heures, le canon des Invalides annonça l'arrivée du cortège royal. Le Corps de ville s'avança à sa rencontre, mit genou en terre, et le prévôt des marchands, présenté par le gouverneur, adressa un compliment à Marie-Antoinette. Celle-ci y répondit avec sa grâce habituelle; puis la portière du carrosse fut refermée et le cortège prit le chemin de la cathédrale. La Reine y fit ses dévotions; elle s'agenouilla ensuite à Sainte-Geneviève, s'unit aux prières pour la fin de l'effroyable sécheresse qui désolait la France[1560] et vint dîner aux Tuileries. De là, elle se rendit à l'Opéra, avec sa belle-sœur Mme Élisabeth[1561], puis au Temple, pour souper chez le comte d'Artois. Le souper fini, elle remonta en voiture et, suivant le boulevard, se fit conduire à la place Louis XV pour voir tirer le feu d'artifice et assister à l'illumination de la colonnade[1562].

Le lendemain, Marie-Antoinette dînait chez son amie la princesse de Lamballe, et, après avoir été à la Comédie-Italienne, repartait pour Versailles. Les acclamations, rares dans la ville, avaient été chaleureuses à l'Opéra, et la Reine y avait répondu, disait un chroniqueur, «par des révérences plus multipliées et plus gracieuses encore que de coutume[1563].»

Le jeune prince avait reçu, le jour même de sa naissance, le cordon du Saint-Esprit, puis il avait été remis, avec son frère et sa sœur, entre les mains de la gouvernante des Enfants de France.

Ce n'était plus, comme aux précédentes couches de la Reine, la princesse de Guéménée: une épouvantable catastrophe l'avait forcée de quitter Versailles. Au mois de septembre 1782, après avoir été annoncée déjà deux ou trois fois[1564], la faillite du prince de Guéménée avait été déclarée; c'était une faillite de souverain, disait-on, par allusion aux prétentions des Rohan d'être traités en maison souveraine[1565]: le déficit ne s'élevait pas à moins de vingt-huit millions. Il y eut dans tout Paris, dans la France entière, peut-on dire, un _tolle_ général. Toutes les classes de la société étaient frappées: à côté de grands seigneurs, comme le duc de Lauzun et le comte de Coislin[1566], d'hommes de lettres, comme Thomas et l'abbé Delille, on trouvait parmi les créanciers,—et c'étaient les plus atteints,—des domestiques, des petits marchands, des portiers, des matelots bretons qui avaient porté leurs épargnes au descendant des ducs de Bretagne[1567]. Le prince, par ses prodigalités, la princesse, par les dépenses auxquelles l'obligeait sa charge, avaient tout gaspillé. Les Rohan firent des efforts inouïs pour étouffer cette triste affaire: Mme de Guéménée donna ses diamants; Mme de Marsan vendit ses chevaux; la duchesse de Montbazon renvoya ses bijoux au joaillier qui les avait fournis. Mais, après un tel éclat, Mme de Guéménée ne pouvait plus rester à la Cour; elle donna sa démission de gouvernante des Enfants de France.

Par qui la remplacer? Plusieurs noms se présentaient à la pensée de la Reine. Mais la princesse de Chimay lui semblait trop austère; la duchesse de Duras, trop savante et trop spirituelle[1568].

La rumeur publique désignait la duchesse de Polignac; mais, elle, le voudrait-elle? «Je la connais,» disait la Reine. «Cette place ne convient nullement à ses goûts simples et paisibles, et à l'espèce d'indolence de son caractère; ce sera la plus grande preuve de dévouement qu'elle puisse me donner, si elle se rend à mes désirs[1569].» Lorsque M. de Besenval, député par les amis et les parents de la duchesse, toujours avides d'augmenter un crédit où ils trouvaient leur compte, vint parler à Marie-Antoinette du bruit qui courait: «Madame de Polignac? répondit-elle, je croyais que vous la connaissiez mieux; elle ne voudrait pas de cette place[1570].» Et de fait, Mme de Polignac, née calme, un peu paresseuse même, répugnait à un titre dont la chaîne était pesante. Mais ses amis enviaient pour elle le prestige que lui donneraient ces fonctions, l'une des grandes charges inamovibles. Ils la pressèrent, la Reine insista, et la favorite, touchée du désir de sa royale protectrice, habituée, grâce à son indolence même, à céder aux obsessions de son entourage, finit par accepter. Elle fut nommée, et la Reine fut heureuse[1571]. Au fond, ce que Marie-Antoinette voulait, c'était d'être, sous le couvert de son amie, la véritable gouvernante de ses enfants. Grâce à ce choix, il lui était possible, sans souci de l'étiquette, ni froissement de vanité, de diriger, comme elle le voulait, leur éducation et d'oublier près d'eux, à toute heure du jour, les chagrins qui commençaient à l'assaillir et les soucis de la politique auxquels la fatalité des temps et des choses la contraignait de se mêler[1572].

CHAPITRE XIX

La Reine et la politique.—Son éloignement naturel pour les affaires.—Méfiance de Maurepas.—Lettre de la Reine à Joseph II.—Nomination de MM. de Ségur et de Castries.—Sympathie de la Reine pour Necker; elle l'appuie dans la publication du compte-rendu.—Chute de Necker.—Mort de Maurepas.—Joly de Fleury.—D'Ormesson.—Calonne.—Faible part que Marie-Antoinette prend à la nomination de ce dernier. Sa répugnance pour lui.—La politique autrichienne.—Election de Maximilien à Cologne.—Différend de Joseph II avec la Hollande.—_Le Mariage de Figaro._—La Reine joue _le Barbier de Séville_ à Trianon.

La Reine n'avait jamais aimé la politique et tout conspirait à l'en éloigner: sa propre répugnance, dont les obsessions de sa mère et les conseils de Mercy ne parvenaient pas toujours à triompher[1573]; son éducation qui n'avait jamais porté que sur des objets d'agrément ou d'intérieur; les traditions d'une Cour où, depuis Anne d'Autriche, jamais femme de roi ne s'était mêlée d'affaires; la méfiance des ministres qui redoutaient l'ascendant irrésistible que ne saurait manquer de prendre Marie-Antoinette, le jour où elle voudrait appliquer aux complications de la politique toute la force d'un esprit prompt[1574], juste, ferme et séduisant.

«Plus j'ai le bonheur de voir la Reine, écrivait le baron de Staël, plus je suis fort dans l'opinion que j'ai toujours eue de l'excellence de son caractère. Elle aime la vérité, et on peut la lui dire, si elle est persuadée de la probité et du désintéressement de celui qui parle. En traitant avec noblesse et franchise, on est sûr de lui plaire, serait-on même d'une opinion contraire à la sienne; aussitôt qu'elle peut démêler la fausseté et la flatterie, elle les prend en horreur[1575].»