Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)

Part 28

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A sept heures et quart, le Roi reprit le chemin de la Muette; une demi-heure après, la Reine partit à son tour. Tous deux parcoururent, en s'en allant, les principales rues et les places brillamment illuminées, et en particulier la place Vendôme et la place Louis XV[1447]. Des acclamations enthousiastes les saluaient sur leur passage, plus bruyantes toutefois pour le Roi que pour la Reine[1448]. Comme si quelque amertume devait toujours être mêlée aux joies les plus pures et les plus légitimes de cette princesse, Louis XVI, de mauvaise humeur, ce jour-là, nous ne savons pourquoi, avait repoussé, avec une raideur inaccoutumée, les demandes qu'elle lui avait adressées. Il n'avait pas consenti à ce que, à son entrée à Notre-Dame, on lui fît hommage des drapeaux pris à Saint-Eustache, avant de les suspendre aux voûtes de la basilique. Et le soir, malgré les instances de sa femme, il avait tenu à retourner seul à la Muette, afin de ne pas confondre les deux cortèges dans un même éclat. Ce qui était plus grave, un pamphlet effroyable, odieusement injurieux pour la Reine, avait été affiché le matin à la porte même de la cathédrale[1449], et le bruit avait couru qu'un grave danger la menacerait à l'Hôtel-de-Ville, en sorte que l'infortunée souveraine, imprudemment avertie par le comte d'Artois de ces bruits et de ces menaces, avait passé toute la journée dans des transes qui avaient empoisonné son bonheur[1450].

Le 23, le Roi et la Reine revenaient à Paris pour le bal de l'Hôtel-de-Ville et s'y montraient fort gais, en dépit de la cohue qui emplissait la salle au point de les étouffer à moitié[1451].

En province, l'enthousiasme était sans mélange; c'était un «délire patriotique», disait un chroniqueur. Les États de Bourgogne dotaient douze jeunes filles; l'archevêque de Vienne en faisait autant; le Parlement de Rennes envoyait six mille livres aux pauvres[1452]. A Soissons, l'intendant Le Pelletier offrait une fête aux laboureurs de sa généralité et distribuait du vin à trois mille personnes[1453]. A Limoges, on élevait une fontaine et on créait une place Dauphine[1454]; à Orléans, on baptisait une rue du même nom[1455]. A Rouen, un comédien de passage, obscur encore mais destiné à une grande et sinistre célébrité, Collot d'Herbois, faisait jouer, sur le théâtre de la ville, une pièce de sa composition, et chanter un couplet qui, s'il n'était qu'une œuvre poétique au-dessous du médiocre, était du moins une ardente profession de foi monarchique, et un hommage de dévouement à l'auguste princesse «dont la bonté et les vertus ont conquis tous les cœurs»:

Pour le bonheur des Français, Notre bon Louis seize S'est allié pour jamais Au sang de Thérèse. De cette heureuse union Il sort un beau rejeton. Pour répandre en notre cœur Félicité parfaite, Conserve, ô ciel protecteur, Les jours d'Antoinette[1456].

L'histoire s'arrête avec une mélancolique jouissance sur ces détails qui remplissent toutes les gazettes et toutes les chroniques du temps. C'est le dernier éclat d'un ordre de choses sur le point de disparaître. L'œil contemple avec complaisance cette intime alliance d'un peuple[1457] et d'une dynastie, qui confondaient leurs joies, leurs douleurs et leurs espérances et qui, à vrai dire, ne formaient ensemble qu'une grande famille, dont le Roi était le père.

«La folie du peuple est toujours la même, écrivait une dame de la Cour, huit jours après la naissance du Dauphin. On ne rencontre dans les rues que violons, chansons et danses; je trouve cela touchant et je ne connais pas, en vérité, de nation plus aimable que la nôtre[1458].»

CHAPITRE XVIII

Guerre d'Amérique.—Mission de Franklin.—La guerre déclarée.—La Reine favorable aux Américains, protectrice de Lafayette.—Ses préoccupations pendant la guerre.—Elle ne veut que d'une paix honorable.—Paix de 1783.—Ses conséquences.—Visites princières.—Les princesses de Hesse-Darmstadt.—Le comte et la comtesse du Nord.—Fêtes à Trianon et à Chantilly.—Le roi de Suède.—Le prince Henri de Prusse.—Naissance du duc de Normandie.—Faillite du prince de Guéménée.—La duchesse de Polignac, gouvernante des Enfants de France.

A ce moment même, la dynastie et le peuple se retrempaient dans ces ondes vivifiantes de la gloire militaire, toujours si chères à l'orgueil national. Depuis trois ans, on était en guerre avec l'Angleterre, et le pavillon français avait reparu sur les mers avec un éclat incontesté. Le 4 juillet 1776, le Congrès de Philadelphie avait proclamé l'indépendance des États-Unis et décidé l'envoi au-delà de l'Océan de trois délégués, chargés de ménager à l'Amérique les sympathies et l'appui des puissances européennes. Le 2 décembre, le docteur Franklin débarquait à Auray, du vaisseau qui, à travers les croisières anglaises, avait porté sa fortune; il se mettait en marche à petites journées, et le 21 décembre entrait à Versailles.

Le choix de l'ambassadeur était heureux. Faux bonhomme, cachant, sous une apparence de simplicité alors à la mode, un esprit plein de finesse; affectant des airs de rondeur et d'indépendance qui séduisaient par leur contraste même avec les formules solennelles de l'étiquette; ayant la patience et le flegme des races anglo-saxonnes; sachant attendre sans se presser, mais aussi sans jamais se décourager ni perdre de vue le but qu'il se proposait, Franklin, par ses qualités comme par ses défauts, devait plaire à une nation qui se paye de mots, se leurre d'apparences, s'engoue volontiers pour les étrangers et s'enthousiasme facilement pour des innovations. Il comprit vite que le vrai souverain de la France, à ce moment, n'était ni le Roi, ni la Reine, ni le ministère, mais l'opinion, et c'est sur l'opinion qu'il résolut d'agir. Tout chez lui fut donné à l'_apparence_[1459]. Sans préjugés qui le gênassent, allant à la messe, quoique protestant, faisant l'éloge des rois, quoique républicain; courtisant à la fois son curé et Voltaire, offrant le pain bénit au premier, sollicitant la bénédiction du second pour son petit-fils dans une scène qu'a racontée Bachaumont et dont le charlatanisme a révolté jusqu'au sceptique chroniqueur[1460]; flattant les évêques et les francs-maçons, les salons et les loges, les hommes de lettres et les hommes d'affaires, les philosophes et les jolies femmes, qui l'embrassaient malgré ses lunettes[1461]; frondant les usages reçus pour mieux se faire remarquer, paraissant au théâtre avec un habit de drap brun uni et des cheveux plats au milieu des perruques poudrées et des habits brodés; tranquille et inactif en apparence, mais «employant beaucoup de gens en sous-ordre[1462]»; mettant tout en œuvre, les arts, les sciences, les lettres, pour se faire connaître et célébrer, le _bonhomme_ Franklin, comme l'appelaient les uns, le _bon et vénérable docteur_, comme l'appelaient les autres, ne tarda pas à devenir l'idole, ou, comme il le disait lui-même, «la poupée» des Parisiens, en même temps qu'il rendait son pays et sa cause populaires. On ne parlait plus que de l'Amérique; on ne rêvait que des États-Unis; on se coiffait aux «insurgents»; on jouait au «boston[1463]»; on se passionnait pour les idées républicaines et leur représentant.

La jeune noblesse s'enthousiasmait pour la cause des colonies insurgées: le marquis de la Fayette s'embarquait pour l'Amérique malgré l'opposition de sa famille, malgré même la défense du Roi; le vicomte de Noailles, beau-frère de la Fayette, les comtes de Ségur, de Pontgibault, de Gouvion[1464], les cousins mêmes du prince de Montbarrey, ministre de la guerre[1465], allaient s'enrôler sous les drapeaux de Washington. C'était un véritable délire.

Joseph II, pendant son voyage en France essaya vainement de jeter un peu d'eau froide sur cet enthousiasme: «Mon métier, à moi, est d'être royaliste[1466],» répondait-il sèchement à une dame qui lui vantait les Américains, ces «athlètes de la liberté[1467]» comme les appelait Frédéric II. Mais il était impuissant à arrêter l'entraînement populaire, qui allait finir par gagner la Cour. Là, les insurgents trouvaient un auxiliaire ardent dans le ministre de Prusse, le comte de Goltz, dont le maître n'était pas fâché de brouiller la France avec l'Angleterre, afin d'avoir les mains libres du côté de Dantzick et, au besoin, du côté de la Bavière[1468]. Par l'ordre de son souverain, Goltz ne cessait d'insinuer que la France trouvait là une occasion favorable de venger ses échecs et peut-être de recouvrer ses colonies perdues[1469]. Et de fait, la tentation était forte. Prendre une éclatante revanche des défaites de la Guerre de Sept ans et de l'humiliant traité de 1763, abaisser à notre tour notre éternelle rivale, infliger à sa puissance un coup décisif et peut-être sans remède, prouver que nous n'avions pas dégénéré des vainqueurs de Fontenoy et surtout montrer ce que valait notre marine, si décimée dans la lutte contre l'Angleterre, mais à la restauration de laquelle on travaillait énergiquement depuis l'avènement de Louis XVI, quelle belle et séduisante perspective! Sans doute il y avait la question financière qui pouvait arrêter. Turgot, lorsqu'il était ministre, s'était vivement opposé à toute intervention dans les affaires d'Amérique; il avait rédigé un long mémoire pour établir qu'il fallait «éviter une guerre comme le plus grand des malheurs, puisqu'elle rendait impossible pour bien longtemps, et peut-être pour toujours, une réforme absolument nécessaire à la prospérité de l'État et au soulagement des peuples[1470]». Necker, qui avait succédé à Turgot, n'était pas plus favorable à une entreprise aussi coûteuse. Mais qu'était-ce que l'argent à côté de la gloire? Vergennes penchait visiblement pour une alliance avec les États-Unis[1471]; Maurepas ne dissimulait pas sa joie des échecs infligés à l'orgueil britannique[1472]. Louis XVI hésitait encore: profondément pénétré de l'idée monarchique et de la nécessité du principe d'autorité, il lui répugnait d'appuyer une insurrection; homme de paix, il ne se souciait pas de se jeter dans une guerre; fidèle observateur de la foi jurée, il se faisait scrupule de rompre sans motif un traité, solennellement accepté, et que l'Angleterre n'avait pas violé.

La Reine n'avait pas ces hésitations: elle s'était laissé gagner par l'enthousiasme général. Sa nature ardente ne voyait que le côté chevaleresque de l'entreprise, des opprimés à défendre, de la gloire à gagner, le prestige de la France à restaurer. Elle n'aimait pas cette conduite ambiguë, et, il faut le dire, plus politique que loyale, du ministère qui, tout en ne rompant pas avec les Anglais, fournissait sous main et laissait fournir des armes et des munitions aux insurgés. Elle servait de tout son pouvoir et de tout son crédit les partisans de la guerre, et ce fut elle qui se chargea de vaincre les résistances de son mari. Elle remit au Roi un mémoire du comte d'Estaing et du comte de Maillebois, qui concluait énergiquement à la guerre, et taxait de pusillanimité la conduite du cabinet. «Les Puissances de l'Europe, disait ce mémoire, apprécieront le règne de Louis XVI à la manière dont ce prince saura saisir les circonstances présentes pour rabaisser l'orgueil et les prétentions d'une puissance rivale[1473]».

La capitulation du général anglais Burgoyne, à Saratoga, le 13 octobre 1777, vint apporter un argument de plus. Ce grand événement, augmentant la force des Colonies, rendait les chances de succès presque certaines. «Les chances sont cent contre une en faveur de la France» écrivait Frédéric II[1474].

La joie de la victoire des Américains fut vive à Paris; le Roi lui-même ne put dissimuler la sienne[1475], et le 6 décembre, deux jours après la nouvelle de la captivité de Burgoyne, M. de Vergennes informait Franklin et ses collègues que «les circonstances semblaient favorables à l'établissement d'une alliance étroite entre la Couronne et les Provinces unies de l'Amérique septentrionale». Les négociations furent activement menées, et le 21 janvier 1778, au bal de la Reine, le comte de Provence, qui sortait du Conseil, put annoncer qu'un traité allait se conclure avec les États-Unis et que l'ordre était donné de mettre en commission un certain nombre de vaisseaux. «Il y eut alors dans la salle, raconte l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stormont, une émotion générale et beaucoup de chuchottements entre les jeunes gens, tous ardents pour la guerre, beaucoup de marques d'émotion satisfaite. Le comte d'Artois laissait échapper des transports de joie[1476].»

Le 6 février, le traité était effectivement signé, et le 15 mars, lord Stormont demandait ses passeports.

La lutte était engagée. Avec son goût des batailles et son insouciance de l'avenir, la France se lançait dans une aventure où elle allait se couvrir de gloire, mais en même temps épuiser ses finances, et dont les conséquences politiques devaient être incalculables. On s'y lançait avec une gaîté qui fait mal à ceux qui peuvent aujourd'hui contempler les résultats: «Louis XVI et Marie-Antoinette, a dit le dernier historien de la guerre de l'Indépendance, lorsqu'ils s'embarquèrent pour délivrer l'Amérique, le plaisir souriant à la proue du navire et la main de la jeunesse inexpérimentée au gouvernail, auraient pu crier à la jeune République, dont ils protégeaient les débuts: «_Morituri te salutant_[1477].»

Les débuts furent heureux: dès le premier jour, notre marine soutenait à armes égales le feu de la marine anglaise; le 17 juin, le premier engagement sur mer se terminait brillamment à l'avantage de la France. Après un combat corps à corps, le capitaine de la Clochetière forçait le capitaine Marshall à la retraite, et le nom du bâtiment français, la _Belle Poule_, devenait immédiatement populaire. Le 27 juillet, la flotte de l'amiral d'Orvilliers remportait sur l'amiral Keppel un avantage réel, qui eût pu devenir un triomphe décisif, si le duc de Chartres, commandant d'une des escadres, eut mieux compris et exécuté les signaux de l'amiral. La guerre se poursuivait en Europe, en Amérique, aux Indes, avec des vicissitudes diverses, mais avec un vif éclat pour nos armes. Sur terre, Lafayette et Rochambeau étaient les lieutenants et les émules de Washington, et, le 19 octobre 1781, forçaient glorieusement Cornwallis à capituler dans Yorktown, avec huit mille hommes[1478]. Sur mer, d'Estaing enlevait la Grenade; Bouillé, la Dominique; La Motte-Picquet, de Grasse, Bougainville, Suffren surtout, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, toujours intrépides, maintenaient haut l'honneur du drapeau national.

La Reine suivait avec une ardeur anxieuse tous ces mouvements de nos flottes et de nos armées. «Ils sont donc dans la Manche!» écrivait-elle à sa mère le 16 août 1779, lorsque la réunion des flottes espagnole et française préparait un débarquement en Angleterre, et faisait concevoir au public des espérances qui malheureusement furent déçues. «Ils sont donc dans la Manche! et je ne pense pas sans frémir que, d'un moment à l'autre, tout le sort sera décidé. Je suis effrayée, aussi, de l'approche du mois de septembre, où la mer n'est plus praticable; enfin, c'est dans le sein de ma chère maman que je dépose toutes mes inquiétudes. Dieu veuille qu'elles soient nulles[1479]!» L'échec de cette campagne, montée à si grands frais, la rentrée de d'Orvilliers à Brest sans avoir rien fait ne justifièrent que trop les prévisions de Marie-Antoinette[1480].

Mais la Reine ne se décourageait pas; en toute circonstance, elle affirmait hautement ses sympathies pour les Américains et sa protection pour Lafayette, le promoteur de l'alliance. Lorsqu'au commencement de février 1779, le jeune général revint en France, Louis XVI, pour le punir de sa désobéissance, lui enjoignit de rester une semaine à Paris sans aller ailleurs que chez son beau-père. Mais dès que la consigne fut levée, Lafayette reparut à Versailles, où il fut l'objet d'une ovation enthousiaste; le Roi, lui-même, ne lui adressa qu'une affectueuse réprimande; la Reine le reçut avec une curiosité empressée: «Donnez-moi, lui dit-elle, des nouvelles de nos bons Américains, de nos chers républicains[1481].» A sa demande, elle envoyait son portrait en pied à Washington[1482]; elle copiait de sa main des vers de la pièce de _Gaston et Bayard_, où le public avait voulu voir des allusions au «héros des deux mondes»:

..... Eh! que fait la jeunesse, Lorsque de l'âge mûr je lui vois la sagesse?

* * * * *

Je me plais à le suivre et même à l'imiter; J'admire sa prudence et j'aime son courage: Avec ces deux vertus, un guerrier n'a point d'âge[1483].

Elle employait tout son crédit pour lui faire donner un commandement supérieur dans le corps d'armée qui devait être envoyé au secours des États-Unis[1484]. Elle assurait Rochambeau de sa bienveillance[1485], et lorsque le comte d'Estaing, l'heureux vainqueur de la Grenade, était présenté au Roi, au retour de la brillante expédition qui avait excité, en France, un extraordinaire enthousiasme, elle daignait lui apporter elle-même un tabouret pour qu'il pût y reposer sa jambe blessée[1486]; attention gracieuse, dont elle devait être si tristement payée.

La sollicitude de la Reine est sans cesse éveillée sur les affaires d'Amérique, sur les péripéties de la guerre, surtout sur les opérations de la marine, et son cœur, qu'on a accusé de n'être ému que des intérêts de l'Autriche, bat avec une force incomparable pour tout ce qui touche à l'honneur et à la grandeur de la France.

Lorsqu'au mois de mars 1780, on se dispose à envoyer, sous le commandement de Rochambeau, un corps de troupes en Amérique, Marie-Antoinette est toute à l'inquiétude: «Nous ne pouvons pas, dit-elle, risquer ce grand convoi, sans être bien sûrs de la mer; il serait affreux d'essuyer encore des malheurs par là; j'avoue que je ne pense pas à cela de sang-froid[1487].»—«Les troupes destinées pour les îles sont embarquées et n'attendent plus qu'un vent favorable pour sortir du port,» écrit-elle un mois plus tard. «Dieu veuille qu'elles arrivent heureusement![1488]» Sa pensée suit à travers les mers ces vaisseaux qui portent les soldats et la fortune de la France, et comme pour couronner ces patriotiques angoisses, c'est dans l'appartement de la Reine, le 19 novembre 1781, quelques jours après la naissance du Dauphin, que le Roi apprend, de la bouche du duc de Lauzun, la bonne et grande nouvelle de la capitulation de Cornwallis, réduit à se rendre par la flotte du comte de Grasse et les troupes réunies de Washington et de Rochambeau[1489].

L'opinion publique se lassa plus vite que la Reine des efforts de la France et des incertitudes de la guerre. Dès le commencement de 1779, les esprits inclinaient à la paix; le mouvement fut bien plus vif encore après l'échec du projet de descente en Angleterre. L'Autriche et la Russie proposèrent leur médiation. «Cela serait un grand bonheur,» répondait Marie-Antoinette, «et mon cœur le désire plus que tout au monde[1490].» Mais elle ajoutait fièrement: «La nullité de cette campagne exclut toute idée d'une paix[1491].» Dans le conseil, Necker, peu sympathique à l'Amérique et préoccupé de la situation financière, insistait pour une prompte cessation des hostilités; Maurepas, toujours fatigué de ce qui nécessitait une contention d'esprit et causait un embarras, Maurepas faisait des ouvertures à un ancien secrétaire de l'ambassade anglaise à Paris. Le Roi lui-même était las de la guerre et voulait qu'on y mît un terme avant la fin de l'année[1492]. D'autre part, l'Espagne cherchait à faire un arrangement séparé[1493]; les Américains ne se battaient que mollement, depuis que l'Angleterre offrait de reconnaître leur indépendance, et, au fond, les deux nations coalisées ne s'aimaient pas. «Nos alliés, écrivait le comte de Fersen, ne se sont pas toujours bien conduits vis-à-vis de nous, et le temps que nous avons passé avec eux nous a appris à ne pas les aimer ni les estimer[1494].» L'Autriche renouvelait ses offres de médiation. La Reine ne souhaitait pas moins que le Roi et ses ministres un accommodement; mais elle le voulait glorieux et protestait énergiquement contre toute transaction humiliante: «La paix serait un grand bien; mais si nos ennemis ne la demandent pas, je serais bien affligée qu'on en fît une humiliante[1495].»

Cette paix, objet de tant de vœux, vint enfin en 1783; elle combla de joie Marie-Antoinette, qui n'en parlait jamais «qu'avec la fierté et le sentiment d'une reine, et d'une reine française[1496]»; car elle était telle qu'elle l'avait voulue, glorieuse. Elle consacrait à tout jamais l'indépendance des alliés pour lesquels nous avions soutenu cette guerre lointaine. La France, toujours généreuse, nous dirions volontiers trop généreuse, ne réclamait rien pour elle et ne retirait de ses campagnes qu'un éclat incontesté, une reconnaissance qui fut légère et une dette qui fut lourde.

Marie-Antoinette, heureuse du prestige qui rejaillissait sur son royaume et sur le règne de son mari, ne cessait d'en témoigner sa satisfaction à tous ceux dont la vaillance avait contribué à ces succès. Lorsque, le 21 janvier 1782, Lafayette revint inopinément en France, la Reine, qui assistait, à l'Hôtel-de-Ville, à la fête donnée en l'honneur de ses couches récentes, voulut ramener dans sa propre voiture Mme de Lafayette à l'hôtel de Noailles, où venait de descendre son époux[1497] et quand Suffren, vainqueur, parut à Versailles: «Mon fils, dit-elle au jeune Dauphin, apprenez de bonne heure à entendre prononcer, et prononcez vous-même le nom des héros défenseurs de la patrie. Vous lisiez l'histoire des grands hommes de Plutarque, en voici un; il faut apprendre son nom et ne plus l'oublier[1498].» Éprise, comme la nation, du côté chevaleresque et brillant de cette guerre, la généreuse souveraine n'avait pas songé au déficit que les dépenses énormes, nécessitées par tant d'armements, devaient amener dans nos finances, non plus qu'aux germes de mécontentement vague et d'indépendance frondeuse que la contagion de l'exemple, le spectacle d'institutions mal comprises, l'attrait de la nouveauté, la formation d'une école américaine se substituant à l'école anglaise, allait faire éclore dans les têtes. On avait cru soutenir une révolte, on avait préparé une révolution.

Les préoccupations de la guerre et de la politique n'empêchaient pas les visites princières. La France était toujours le centre de la société polie; la Cour de Versailles donnait le ton à l'Europe; on y accourait de tous côtés. C'étaient d'abord, en 1780, les princes de Hesse-Darmstadt et surtout les deux jeunes princesses, Louise et Charlotte, qui avaient été élevées avec Marie-Antoinette, à Vienne. La Reine jouissait de retrouver ces amies d'enfance, qu'elle n'avait pas revues depuis dix ans et qu'elle aimait beaucoup[1499]. Elle leur faisait les honneurs de Trianon[1500], les conduisait au bal de l'Opéra[1501], leur donnait place dans sa loge au spectacle[1502], les promenait en calèche dans les bois de Marly et de Saint-Germain[1503], les accompagnait elle-même dans les boutiques, et, avec l'affectueuse expérience de la femme de cœur et de la femme de goût qui craint, chez ces Allemandes fraîchement débarquées en France, quelques excentricités de toilette, elle leur recommandait de ne pas «trop se parer» pour venir à Trianon ou dans sa loge[1504], de ne pas mettre de «grands chapeaux» en voiture[1505], de ne porter aux bals de la comtesse Diane de Polignac, où elle les avait fait inviter, que de petites robes ou polonaises[1506]. Elle les recevait à sa table[1507], leur donnait son portrait[1508], les comblait de cadeaux[1509], épuisait pour elles toutes les délicatesses de l'amitié[1510], et lorsque les princesses quittèrent la France, elles emportèrent, avec l'ineffaçable souvenir d'une des plus affables réceptions qui se puissent voir, la promesse d'une correspondance qui fut fidèle et se poursuivit jusque dans les jours d'angoisse et de deuil[1511].