Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)
Part 27
Oui, pour fée étourdie à vos traits je me livre; Mais si ma prophétie a manqué son effet, Il faut vous l'avouer, c'est qu'en tournant le livre, J'avais pour le premier pris le second feuillet[1393].
Et le poète Imbert, reprenant la même pensée, composait les quatre vers suivants, qui couraient tout Paris:
Pour toi, France, un Dauphin doit naître. Une princesse vient pour en être témoin; Sitôt que vous voyez une Grâce paraître, Croyez que l'Amour n'est pas loin.
Ces espérances furent encore une fois trompées.
Quelques mois après la naissance de Madame, la Reine devint grosse; mais en levant avec force une glace de sa voiture, elle se blessa et huit jours après fit une fausse couche. Elle en fut vivement peinée et pleura beaucoup; le Roi passa la matinée entière près de son lit, lui témoignant la plus touchante affection, la prenant dans ses bras, et mêlant ses larmes aux siennes[1394].
Marie-Thérèse ne fut pas moins désolée que Marie-Antoinette; elle était impatiente d'avoir un petit-fils. Mère, elle souhaitait ardemment un événement qui eût couronné le bonheur de sa fille; politique, elle sentait que la naissance d'un Dauphin, en donnant satisfaction au pays et en comblant les désirs du Roi, eût définitivement consolidé le crédit de la Reine. Elle y revenait constamment, jusqu'à l'importunité, dans ses lettres soit à Mercy, soit à Marie-Antoinette. C'était le sujet de ses recommandations réitérées; c'était son premier vœu de bonne année[1395]; on eût dit une idée fixe. L'Impératrice en était venue à gourmander la Reine et à la rendre en quelque sorte responsable de l'ajournement de ses espérances[1396]. «Il nous faut absolument un Dauphin,» répétait-elle sans cesse, avec cette insistance et cette hâte de jouir des vieillards qui sentent que leur vie s'écoule.
«L'impatience me prend, mon âge ne laisse guère attendre[1397].»—«Jusqu'à cette heure j'étais discrète; mais à la longue je deviendrai importune; ce serait un meurtre de ne pas donner plus d'enfants de cette race[1398].» Et un mois plus tard, lasse d'être déçue dans ses désirs, elle écrit encore: «Point d'apparence de grossesse; cela me désole; il nous faut absolument un Dauphin.... Pour constater votre bonheur et celui de la France, _il faut cela_[1399].»
Il fallait cela; mais Marie-Thérèse ne devait pas le voir. Sa santé, épuisée par tant de fatigues, tant de préoccupations maternelles et politiques, tant de soins et de soucis de toute sorte, s'altérait visiblement. Depuis longtemps elle souffrait d'un catarrhe; il semblait qu'un feu intérieur la dévorait. Le 24 novembre 1780, elle tomba tout à fait malade. De violentes crises de toux, des suffocations continuelles la forcèrent à quitter son lit. Le médecin, appelé, ne se fit pas d'illusions: il engagea l'Impératrice à recevoir les derniers sacrements. Sur les instances de l'Empereur, on ajourna l'extrême-onction; mais, le 25, la malade se confessa; le 26, le nonce lui apporta le viatique. Marie-Thérèse le reçut agenouillée sur son prie-Dieu, la tête couverte d'un voile de deuil, comme le vendredi-saint. Cette femme vraiment forte ne voulait pas que la mort la trouvât couchée. Le 28, après l'extrême-onction, elle resta seule avec l'Empereur, lui donna sa bénédiction pour ses frères et sœurs absents, écrivit beaucoup, trancha diverses questions, fit ses recommandations pour son enterrement, s'occupa de tout pendant ces dernières heures: de ses enfants, de ses sujets, de ses affaires, réglant jusqu'aux moindres détails, donnant à Joseph II des conseils pour l'administration de son vaste empire, entretenant Maximilien de son avenir, l'archiduchesse Marianne de sa vocation, conservant jusqu'au bout la lucidité de son esprit et la vigueur de son caractère, et suivant d'un œil calme et d'un cœur tranquille les progrès de la mort qui venait: «J'ai toujours désiré mourir ainsi, dit-elle; mais je craignais que cela ne me fût pas accordé. Je vois à présent qu'on peut tout, avec la grâce de Dieu.» La nuit fut affreuse; la malade avait des étouffements terribles, où l'on s'attendait à chaque instant à la voir passer. Après une de ces crises, elle sembla vouloir dormir, mais résista au sommeil. Ses enfants l'engageaient à y céder: «Comment voulez-vous que je m'endorme, dit-elle, lorsque, à chaque instant, je puis être appelée devant mon juge? Je crains de m'endormir; je ne veux pas être surprise; je veux voir venir la mort.» Quand elle sentit que la dernière heure approchait, elle fit sortir ses filles, ne voulant pas qu'elles la vissent mourir. Puis, tout à coup, elle se leva de son fauteuil, fit quelques pas vers sa chaise-longue, et s'y affaissa; on l'y étendit aussi bien que possible. L'Empereur lui dit: «Vous êtes mal.....»—«Assez bien pour mourir,» répondit-elle. Puis, s'adressant au médecin; «Allumez le cierge mortuaire, dit-elle, et fermez-moi «les yeux; car ce serait trop demander à l'Empereur.» Joseph II, Maximilien, le prince Albert de Saxe s'agenouillèrent près d'elle. Tout était fini[1400].
Ainsi mourut, le 29 novembre 1780, à l'âge de 63 ans, dans toute la plénitude de ses facultés, en grande souveraine et en grande chrétienne, Marie-Thérèse d'Autriche, Impératrice d'Allemagne, dernière héritière des Habsbourg.
On raconte que, dans la bénédiction suprême qu'elle donna à tous ses enfants, présents et absents, lorsqu'elle prononça le nom de Marie-Antoinette, sa voix s'attendrit et ses yeux se remplirent de larmes. Eut-elle, à cette heure dernière, comme une intuition soudaine de l'avenir sanglant réservé à une princesse alors si enviée? Ou revit-elle, en un instant rapide, les dix ans qui s'étaient écoulés depuis le jour où l'Archiduchesse quittait Vienne, gracieuse et souriant à la vie, et, en contemplant, avec cette claire vue que donne l'approche de la mort, tout le mal que des influences successives, la sienne même parfois, trop facilement acceptées, avaient fait à cette jeune femme, comprit-elle les dangers qui allaient l'assaillir encore? Chercha-t-elle à conjurer ces dangers dans la lettre suprême que, s'il faut en croire Weber et le comte de Goltz[1401], elle dicta, le jour même de sa mort, pour la Reine de France? Ce sont les mystères de la tombe; mais il semble bien qu'il y ait eu là pour la grande souveraine, comme un nuage menaçant qui voilait l'horizon radieux de son éternité.
Il n'y eut qu'un cri dans le monde, à la nouvelle de la mort de Marie-Thérèse, un cri de vénération et d'éloge pour la grande âme qui quittait la terre. A Paris, malgré les préventions contre la Maison d'Autriche, ce fut une impression générale de respect et de regret[1402]. Marie-Thérèse aimait la France, et au fond elle y était admirée et aimée. Le Roi, qui n'avait pour son beau-frère qu'une médiocre sympathie, avait pour sa belle-mère une considération profonde et une filiale déférence[1403]. En Allemagne, l'émotion fut extrême; Frédéric II lui-même, l'adversaire acharné de l'Impératrice, s'associa à l'hommage universel: «J'ai donné des larmes bien sincères à sa mort, écrivait-il à d'Alembert; elle a fait honneur à son sexe et au trône. Je lui ai fait la guerre et n'ai jamais été son ennemi.»
La terrible nouvelle arriva à Versailles dans la soirée du mercredi 6 décembre; mais Louis XVI n'eut pas le courage de l'annoncer lui-même à Marie-Antoinette; il confia ce triste soin à l'abbé de Vermond et ne parut chez sa femme qu'un quart d'heure après le funèbre messager. L'affliction de la Reine fut affreuse; la violence du coup provoqua même un crachement de sang, qui ne laissa pas de donner de l'inquiétude[1404]. La jeune femme prit immédiatement le deuil de respect, en attendant que la Cour prît le deuil officiel. Retirée dans ses cabinets pour y donner un plus libre cours à ses larmes, elle s'y renferma pendant douze jours, n'en sortant que pour aller à la messe, n'admettant dans son intérieur que la famille royale, la princesse de Lamballe et la duchesse de Polignac, n'aimant à s'entretenir que de sa mère, de ses vertus, de ses conseils et de ses exemples[1405], et jetant comme le cri de sa douleur dans cette lettre, adressée le 10 décembre à Joseph II:
«Accablée du plus affreux malheur, ce n'est qu'en fondant en larmes que je vous écris. Oh! mon frère, oh! mon ami, il ne me reste donc que vous dans un pays qui m'est et me sera toujours cher! Ménagez-vous, conservez-vous; vous le devez à tous. Il ne me reste qu'à vous recommander mes sœurs. Elles ont encore plus perdu que moi; elles seront bien malheureuses! Adieu, je ne vois plus ce que j'écris. Souvenez-vous que nous sommes vos amis, vos alliés, aimez-moi. Je vous embrasse[1406].»
Ce frère chéri revint encore une fois en France pendant l'été de 1781; mais il n'y fit qu'un très court séjour, dans le plus strict incognito[1407]. La Reine n'en fut pas moins bien heureuse de le revoir. N'était-il pas comme l'écho des dernières paroles, l'expression des dernières volontés d'une mère qu'elle pleurait toujours? Quand il repartit, au bout de quelques jours seulement, le 5 août, très content d'ailleurs de sa visite, et constatant chez le Roi et la Reine «un changement en mieux considérable»[1408], elle ne put dissimuler sa tristesse, et les courtisans la virent se cacher sous son chapeau pour pleurer[1409].
La maternité seule pouvait la consoler de ces brisements de cœur si souvent répétés. Dieu allait enfin lui envoyer ce Dauphin, si ardemment et si longtemps souhaité. Dès le mois d'avril, la grossesse de la Reine avait été déclarée[1410]. Sa santé s'était maintenue excellente pendant tout l'été[1411], et cette fois elle comptait bien sur un fils: «Ma santé est parfaite; je grossis beaucoup, écrivait-elle à son amie la princesse Louise de Hesse-Darmstadt. Votre sorcellerie est bien aimable de me promettre un garçon. J'y ai beaucoup de foi et je n'en doute nullement[1412].»
Ce fut le 22 octobre que ce bonheur lui fut donné. La nuit précédente s'était bien passée. Le 22, en s'éveillant, la Reine ressentit quelques douleurs; elle n'en prit pas moins un bain; mais le Roi, qui devait partir pour aller tirer à Saclé, contremanda la chasse. Entre midi et midi et demi, les douleurs augmentèrent; à une heure et quart, le Dauphin était né[1413]. Pour prévenir le retour des accidents qui s'étaient produits à la naissance de Madame, il avait été décidé qu'on ne laisserait pas la foule envahir l'appartement royal, et que la mère ne connaîtrait le sexe de l'enfant que lorsque tout danger serait passé. Avertie à onze heures et demie, Mme de Polignac avait couru chez la Reine; mais les autres personnes qui y avaient couru aussi précipitamment, les dames dans le plus grand négligé, les hommes tels qu'ils étaient, avaient trouvé la porte fermée[1414]. Seuls, Monsieur, M. le comte d'Artois, Mesdames tantes, Mmes de Lamballe, de Chimay, de Mailly, d'Ossun, de Tavannes et de Guéménée, étaient là, passant alternativement de la chambre de l'accouchée au salon de la Paix. Lorsque l'enfant fut né, on l'emporta silencieusement dans le grand cabinet où le Roi le vit laver et habiller et le remit à la gouvernante, princesse de Guéménée.
La Reine était dans son lit, anxieuse et ne sachant rien; tous ceux qui l'entouraient composaient si bien leur visage que la pauvre femme, leur voyant à tous l'air contraint, crut qu'elle avait une seconde fille. «Vous voyez comme je suis raisonnable, dit-elle doucement; je ne vous demande rien.» Mais le Roi n'y tint plus; s'approchant du chevet de sa femme: «Monsieur le Dauphin, dit-il les larmes aux yeux, Monsieur le Dauphin demande d'entrer.» On apporta l'enfant; la Reine l'embrassa avec un effusion que rien ne saurait peindre; puis le rendant à Mme de Guéménée: «Prenez-le, dit-elle; il est à l'État; mais aussi je reprends ma fille[1415].»
Ce fut une scène indescriptible; toute contrainte avait cessé; la joie éclatait en pleine liberté; elle était si vive et si vraie qu'elle faisait taire même la jalousie et la haine. «L'antichambre de la Reine était charmante à voir, écrit un témoin oculaire. La joie était au comble; toutes les têtes en étaient tournées. On voyait rire, pleurer alternativement. Des gens qui ne se connaissaient pas, hommes et femmes, sautaient au cou les uns des autres et les gens les moins attachés à la Reine étaient entraînés par la joie générale; mais ce fut bien autre chose quand, une demi-heure après la naissance, les deux battants de la chambre de la Reine s'ouvrirent et que l'on annonça Monsieur le Dauphin. Mme de Guéménée, toute rayonnante de joie, le tint dans ses bras et traversa dans son fauteuil les appartements pour le porter chez elle. Ce furent des acclamations et des battements de mains qui pénétrèrent dans la chambre de la Reine et certainement jusque dans son cœur. On l'adorait, on le suivait en foule. Arrivé dans son appartement, un archevêque voulut qu'on le décorât d'abord du cordon bleu; mais le Roi dit qu'il fallait qu'il fût chrétien premièrement[1416].»
Madame apprit d'une façon piquante cette nouvelle qui devait à jamais l'éloigner du trône. Elle courait chez la Reine «au grand galop», lorsqu'elle rencontra un de ces vaillants Suédois, alors attachés à la fortune de la France, le comte de Stedingk, qui ne pouvait contenir sa joie: «Un Dauphin, Madame, lui cria-t-il étourdiment, un Dauphin, quel bonheur[1417]!» La princesse ne répondit rien; mais elle eut le tact de cacher ses sentiments et de manifester, en apparence du moins, la plus grande satisfaction, plus habile que Mme de Balbi, qui montrait «une humeur de chien[1418]».
Monsieur dissimulait, comme sa femme; Mme Elisabeth était en proie à un tel ravissement qu'elle ne pouvait pas le croire; elle riait, pleurait, se trouvait presque mal d'émotion[1419]. Seul de la famille royale, le comte d'Artois laissait échapper un mot qui trahissait son désappointement. Son fils, le jeune duc d'Angoulême, était allé voir le Dauphin: «Mon Dieu, papa, dit-il en sortant de la chambre, qu'il est petit, mon cousin!»—«Il viendra un jour, mon fils, ne put s'empêcher de répondre le prince, où vous le trouverez bien assez grand[1420].»
Quant au Roi, il était ivre de bonheur; il ne cessait pas de regarder son fils et de lui sourire; des pleurs coulaient de ses yeux; il présentait indistinctement sa main à tout le monde; la joie l'avait fait sortir de sa réserve habituelle. Gai, affable, il cherchait toutes les occasions de placer ces mots: «Mon fils, le Dauphin[1421],» et prenant l'enfant dans ses bras, il le montrait aux fenêtres avec une expression de contentement qui touchait tout le monde.
A trois heures, le nouveau né fut baptisé dans la chapelle de Versailles, par le cardinal de Rohan, grand aumônier. Il était tenu sur les fonts par Monsieur au nom de l'Empereur, par Mme Élisabeth, au nom de la princesse de Piémont, et nommé Louis-Joseph-Xavier-François. Après la cérémonie, le comte de Vergennes, grand trésorier du Saint-Esprit, lui porta le cordon bleu; le marquis de Ségur, ministre de la guerre, la croix de Saint-Louis[1422]. Le _Te Deum_ succéda au baptême et, le soir, il y eut feu d'artifice sur la place d'Armes[1423].
C'était au surplus un bel enfant, que ce Dauphin, d'une force surprenante, disait-on[1424], et quand on le voyait, frais et rose, dans son petit lit, bercé par sa nourrice, Mme Poitrine,—un nom prédestiné,—robuste paysanne des environs de Sceaux, qui jurait comme un grenadier, ne s'étonnait de rien, pas même des dentelles et des bonnets de six cents livres dont on l'affublait, mais déclarait qu'elle ne mettrait pas de poudre parce qu'elle ne s'en était jamais servie[1425], on asseyait sur cette jeune tête les plus beaux rêves d'avenir. Les dames de la Cour, admises à contempler l'enfant royal, le trouvaient beau comme un ange[1426]; les courtisans se disputaient déjà sur le choix du futur gouverneur et l'on remarquait, non sans malice, la mine désappointée du duc de Guines qui s'était flatté d'avoir cette place et à qui sa récente disgrâce enlevait tout espoir[1427]. Puis venait le compliment du premier président de la Cour des comptes et celui de l'avocat général de la Cour des aides, qui disait au Dauphin: «Votre naissance fait notre joie; votre éducation fera notre espérance; vos vertus, notre bonheur[1428].»
A Paris, les transports ne furent pas moins vifs, lorsque M. de Croismare, lieutenant des gardes du corps, fut venu annoncer la grande nouvelle à l'Hôtel-de-Ville. On riait, on s'embrassait dans les rues. Le soir même, à la Comédie italienne, Mme Billioni, qui remplissait un rôle de fée, chanta le couplet suivant composé par Imbert:
Je suis fée et veux vous conter Une grande nouvelle: Un fils de roi vient enchanter Tout un peuple fidèle. Ce Dauphin, que l'on va fêter, Au trône peut prétendre; Qu'il soit tardif pour y monter, Tardif pour en descendre[1429].
Et un poète, peu connu aujourd'hui, la Chabeaussière, publiait l'allégorie suivante, qui était bien dans le goût du jour et qui eut du succès:
Un jardinier, connu par son discernement, Qui ne laissait jamais un bon terrain en friche, Avait un jour enté, dans un jardin charmant, Sur un laurier de France, un beau rosier d'Autriche. Son travail fut suivi du plus heureux succès: L'arbuste, tout joyeux de sa métamorphose, Fit d'abord galamment les honneurs à la Rose; Mais le propriétaire eut, peu de temps après, La Rose autrichienne et le Laurier français[1430].
Les fêtes furent aussi splendides qu'ingénieuses. Les Arts et Métiers de Paris dépensèrent des sommes considérables pour se rendre en corps à Versailles, offrir leurs hommages à la Reine et défiler devant elle, musique en tête, dans la cour de marbre. Le défilé fut charmant; il se continua pendant neuf jours[1431]. Chaque corporation avait les insignes de sa profession; les ramoneurs portaient une cheminée, du haut de laquelle un de leurs plus petits compagnons chantait d'une voix claire une chanson appropriée aux circonstances[1432]. Les bouchers conduisaient un bœuf gras; les porteurs de chaise, une chaise dorée qui contenait une nourrice avec un Dauphin; les serruriers frappaient sur une enclume; les cordonniers achevaient une paire de bottes pour le nouveau-né; les tailleurs, un petit uniforme de son régiment[1433]. La Cour tout entière s'amusa de ce spectacle; le Roi demeura longtemps à le contempler et fit distribuer douze mille livres à ces braves gens[1434].
Les serruriers de Versailles n'avaient pas voulu être en reste avec leurs confrères de Paris; ils offrirent une serrure à secret. Louis XVI, en sa qualité d'homme du métier, voulut découvrir le secret lui-même; au moment où il pressait un ressort, un Dauphin d'acier, admirablement travaillé, s'élança du milieu de la serrure. Le prince fut ravi: il dit tout haut que le cadeau de ces bonnes gens lui avait fait un plaisir extrême et il leur fit donner trente livres de plus qu'aux autres corps de métier[1435].
Les Dames de la Halle vinrent à leur tour, le 4 novembre, complimenter l'heureuse mère; elles étaient cent vingt[1436], vêtues de robes de soie noire et la plupart couvertes de diamants. Trois de ces Dames furent admises près du lit de l'accouchée; l'une d'elles, fort jolie et qui avait une belle voix, prononça une harangue, composée par La Harpe, et qu'elle avait écrite dans son éventail: «Madame,» dit-elle à la mère, il y a si longtemps que nous vous aimons sans oser vous le dire, que nous avons besoin de tout notre respect pour ne pas abuser de la permission de vous l'exprimer.»
Et se retournant vers le Dauphin: «Vous ne pouvez entendre encore les vœux que nous faisons autour de votre berceau; on vous les expliquera quelque jour. Ils se réduisent tous à voir en vous l'image de ceux de qui vous tenez la vie[1437].»
La Reine répondit avec la plus grande affabilité à ce discours, et le Roi, enchanté, fit servir à ces femmes un copieux repas[1438]. On l'entendit fredonner d'un air joyeux un couplet chanté par les Dames de la Halle, dont la vive facture et le ton populaire l'avaient frappé:
Ne craignez pas, cher papa, De voir z'augmenter votre famille; Le bon Dieu z'y pourvoira. Fait's en tant que Versailles en fourmille. Y eut-il cent Bourbons cheux nous; Il y a du pain, des lauriers pour tous.
Le vendredi 26, le Roi alla en grande pompe à Paris, assister au _Te Deum_ chanté à Notre-Dame; l'archevêque vint le complimenter à la porte[1439] et, le soir, les illuminations furent superbes[1440].
Le lendemain 27, l'Opéra, récemment reconstruit, inaugurait sa nouvelle salle par une représentation gratuite au milieu des cris populaires de _Vive le Roi!_ _Vive la Reine!_ _Vive le Dauphin!_
Pendant un mois, ce fut chaque jour quelque réjouissance nouvelle, cérémonies religieuses d'actions de grâces, ou spectacles amusants: procession des paroisses de Paris à Notre-Dame, où l'on remarquait le curé de Saint-Nicolas, suivi de cinq cents pauvres[1441]; représentations gratuites dans les théâtres[1442]; couplets, concerts, etc. Chacun voulait se signaler par son zèle, jusqu'à la bouquetière du Roi, Mme Médard, qui faisait chanter un _Te Deum_ à Saint-Germain-l'Auxerrois[1443].
La charité eut sa place habituelle dans ces solennités: quatre cent soixante quatorze mille livres furent consacrées à délivrer les prisonniers pour dettes[1444].
Les grandes fêtes officielles, suspendues quelque temps par les événements de la guerre, puis par une maladie grave de la comtesse d'Artois[1445], furent définitivement fixées au lundi 21 janvier 1782. Ce jour-là, la Reine partit de la Muette à neuf heures et demie, prit son carrosse de cérémonie au rond du Cours et alla au pas à Notre-Dame, puis à Sainte-Geneviève pour remercier Dieu de l'heureuse naissance du Dauphin. A une heure et quart, elle se rendit à l'Hôtel-de-Ville, où le Roi vint la rejoindre et où l'attendaient les princes, les seigneurs et les dames de la Cour, en grand costume. L'architecte Moreau avait couvert la cour de l'Hôtel et en avait fait ainsi une magnifique galerie; les arcades formaient des loges décorées de colonnes corinthiennes et surmontées de cartels et écussons aux armes de France. La loge royale occupait les trois entre-colonnements du milieu, avec rotonde et coupole, ornées de vases d'or d'où s'élevaient des lys. Le dessus de la loge était recouvert d'une étoffe cramoisie et couronné par un Dauphin. Lorsque, avant le dîner, le Roi et la Reine se montrèrent au balcon, les applaudissements éclatèrent dans toute la foule qui remplissait la place et le quai.
Un somptueux festin de soixante-dix couverts avait été préparé. Le Roi y fut servi par le prévôt des marchands, M. de Caumartin; la Reine, par la nièce du prévôt, Mme de la Porte. Après le dîner il y eut appartement et jeu dans la grande salle, d'où l'on revint dans celle du banquet pour voir le feu d'artifice tiré sur le nouveau quai. Il représentait le temple de l'Hymen au seuil duquel la France recevait l'auguste enfant qui venait de naître. Le plan était beau; l'exécution fut médiocre; le service du banquet lui-même laissa à désirer; s'il faut en croire un chroniqueur, les ducs et pairs, notamment, n'eurent à manger que du beurre et des raves[1446].