Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)

Part 26

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Ces espérances pourtant furent encore ajournées; mais au bout de quelques mois elles s'affirmèrent de nouveau, et cette fois ce ne fut pas à Mme Campan, ce fut à sa mère que la Reine en fit part. «Madame ma chère mère, lui écrivait-elle le 19 avril 1778, mon premier mouvement, et que je me repens de n'avoir pas suivi, il y a huit jours, c'était d'écrire mes espérances à ma chère maman. J'ai été arrêtée par la crainte de causer trop de chagrin, si mes grandes espérances venaient à s'évanouir; elles ne sont pas encore entièrement assurées et je n'y compterai entièrement que dans les premiers jours du mois prochain... En attendant, je crois avoir de bonnes raisons pour y prendre confiance; du reste je me porte à merveille; mon appétit et mon sommeil sont augmentés[1294].»

De quel tressaillement de joie ces premières espérances, si longtemps et si impatiemment attendues, firent-elles battre le cœur de la Reine, il est facile de le comprendre. Elle avait si souvent envié la fécondité de la comtesse d'Artois! Elle sentait si bien que tant qu'elle ne serait pas mère, elle ne serait en quelque sorte considérée que comme étrangère! Aussi, que de précautions prises pour ne pas faire évanouir ce rêve! Elle renonce aux courses à cheval, aux excursions à Paris[1295], même au billard[1296]; elle ne fait plus que des promenades à pied[1297], après quoi elle s'assied dans ses cabinets à de petits ouvrages d'aiguille[1298]. Quand vient le printemps, elle s'installe à Marly, où les promenades sont plus belles et plus commodes, où elle sort dès son lever, où le grand air du matin et un exercice modéré épanouissent l'esprit et fortifient le corps[1299]. Si parfois elle monte en voiture, ce n'est qu'avec l'autorisation expresse de l'accoucheur qu'elle a choisi, Vermond, frère de l'abbé[1300]. Plus de veilles, plus de jeux[1301]. Sa vie devient plus sérieuse, sa volonté plus ferme, son esprit plus réfléchi[1302]. Sa pensée est tout entière absorbée par cet enfant qu'elle porte dans son sein. Elle suit pas à pas les diverses évolutions d'un état dont la nouveauté l'enchante, dont elle salue chaque progrès par une explosion de joie[1303]; elle s'y intéresse jusqu'à mesurer sa taille pour en constater le développement[1304].

Elle se plaît à songer aux soins dont elle entourera ce petit être qui est dès à présent l'objet de sa tendresse; elle se plonge avec délices dans tous ces doux et souriants détails de la maternité. L'enfant ne sera point emmailloté; on l'élèvera en liberté dans une barcelonnette ou sur les bras; il logera au rez-de-chaussée, séparé seulement par une petite grille de la terrasse du Château sur laquelle il fera ses premiers pas plus facilement que sur le parquet[1305]. Si c'est un Dauphin,—et ce doit en être un, tout le monde le prédit—on ne lui nommera pas de gouverneur avant l'âge de cinq ans; ce sera un moyen d'éviter les intrigues et de faire un choix avec plus de maturité[1306].

Et pour constater publiquement son bonheur et l'inaugurer par un acte de charité, elle envoie douze mille livres à Paris, quatre mille à Versailles pour la délivrance des pauvres gens détenus pour dettes de nourrices. Le cri de la reconnaissance populaire répondra au cri de joie des parents, et ces enfants qui retrouveront leurs pères béniront cette mère qui va enfin pouvoir embrasser son enfant[1307].

Le Roi est dans l'ivresse; il est tout à l'épanouissement et comme à la fierté de sa dignité nouvelle; il entoure des plus délicates attentions et d'une affection enfin expansive celle qui lui promet ce grand bonheur si longtemps souhaité en vain[1308]; il l'annonce officiellement à l'Impératrice.

Tout va bien d'ailleurs et, malgré les alarmes que causent à la Reine la guerre de Bavière, le danger de ses frères et les angoisses de sa mère, elle supporte merveilleusement les fatigues de sa grossesse. «Ma santé est toujours très bonne, écrit-elle le 14 août. Mon enfant a donné le premier mouvement le vendredi 31 juillet, à dix heures et demie du soir; depuis ce moment il remue fréquemment, ce qui me cause une grande joie. Je ne puis pas dire à ma chère maman combien chaque mouvement ajoute à mon bonheur[1309].» Le lendemain, elle va trouver son mari: «Je viens, Sire, lui dit-elle gaiement, me plaindre d'un de vos sujets assez audacieux pour me donner des coups de pied dans le ventre[1310].» Le Roi rit de son bon gros rire et embrasse tendrement sa femme.

Mais tout le monde ne riait pas. Si Mesdames tantes semblaient s'associer franchement au bonheur de leur neveu et se rapprocher même un instant de leur nièce,—ce qui d'ailleurs ne dura guère[1311];—si le comte d'Artois, uniquement occupé de ses plaisirs, ne paraissait pas s'inquiéter de cette situation nouvelle, les deux sœurs piémontaises, Madame et la comtesse d'Artois, tout en conservant en apparence l'attitude la plus convenable, n'en faisaient pas moins, dans leur particulier, de pénibles et désagréables réflexions[1312]. Monsieur gardait sa tournure ordinaire, mais il écrivait à Gustave III: «Vous avez su le changement survenu dans ma fortune... Je me suis rendu maître de moi à l'extérieur fort vite et j'ai toujours tenu la même conduite qu'avant, sans témoigner de joie, ce qui aurait passé pour fausseté et ce qui l'aurait été, car franchement, et vous pouvez aisément le croire, je n'en ressentais pas du tout;—ni de tristesse, qu'on aurait pu attribuer à de la faiblesse d'âme. L'intérieur a été plus difficile à vaincre; il se soulève encore quelquefois[1313].»

Et puis les ministres,—Maurepas surtout,—qui voyaient dans la grossesse de la Reine, dans sa vie plus sérieuse, dans l'affection plus tendre que lui témoignait le Roi, comme l'affermissement d'un crédit qui leur portait ombrage et qu'ils avaient voulu étouffer dans la dissipation[1314]. Et les courtisans, mécontents de n'avoir point été invités à Marly où la Reine était allée chercher le repos et la solitude[1315]. Et les envieux de Mme de Polignac, dont la faveur était plus forte que jamais, au point que Louis XVI l'avait fait revenir précipitamment à la Cour, pour consoler sa royale amie, profondément troublée par les lettres désespérées et pressantes de Marie-Thérèse[1316]. Et cette vindicative comtesse de Marsan, toujours ulcérée contre Marie-Antoinette, à qui elle ne pardonnait pas son peu de sympathie pour les Rohan et son goût pour Choiseul, Mme de Marsan, trop bien secondée dans ses manœuvres par l'homme de confiance de son neveu, l'abbé Georgel, intrigant subalterne, mais des plus dangereux, dont les propos indignaient tellement l'honnête monarque qu'il avait voulu le chasser de Versailles[1317].

Tous ces mécontentements se coalisaient contre la Reine pour saper son crédit au moment même où il semblait devenir plus solide et la perdre elle-même, sinon près du Roi, alors dans la fraîcheur de son nouvel amour, du moins près du public, rendu plus méfiant, dans les circonstances présentes, par l'ambition intempestive de Joseph II, qui avait réveillé les vieux préjugés contre la Maison d'Autriche.

Des couplets odieux, des propos infâmes, inventés par le dépit et propagés par l'envie, circulaient à Versailles et dans Paris, et quelques jours avant les couches de Marie-Antoinette, on jetait dans l'Œil-de-Bœuf un volume entier de chansons contre elle et contre les principales femmes de la Cour. Louis XVI, indigné, voulut qu'on en recherchât l'auteur; on le découvrit[1318]; il ne fut pas même inquiété.

Quoi qu'il en soit, plus le moment des couches approchait, plus l'anxiété était vive; on priait dans toutes les églises[1319]. A la Cour, mille intrigues se nouaient, qui avaient pour objet la naissance prochaine de l'enfant royal. Chacun était aux aguets. Plus de cent personnes de qualité, qui habitaient ordinairement Paris, étaient venues s'installer à Versailles, pour connaître plus tôt l'issue du grand événement, et être plus à portée d'en profiter. La ville regorgeait de monde; on ne trouvait plus de logement et le prix des vivres avait triplé[1320].

Le 18 décembre, la Reine s'était couchée à onze heures, sans ressentir aucune souffrance. A une heure et demie, on sonna vivement: les douleurs commençaient. Mme de Lamballe et les _honneurs_, avertis, entrent dans la chambre. A trois heures, Mme de Chimay va chercher le Roi; une demi-heure après, on introduit les princes et princesses qui sont à Versailles, tandis que des pages courent à bride abattue prévenir ceux qui sont à Paris et à Saint-Cloud[1321]. La famille royale, les princes et les princesses du sang, les _honneurs_ et Mme de Polignac se tiennent dans la chambre même de la Reine, autour du lit dressé en face de la cheminée; la Maison du Roi, celle de la Reine, les grandes entrées, dans les petits cabinets; le reste des assistants, dans le salon de jeu et la galerie. Un usage bizarre veut que l'accouchement des Reines de France soit public; on s'y conforme jusqu'à l'abus. Au moment où Vermond s'écrie: «La Reine va accoucher!», un tel flot se précipite dans la chambre royale qu'en un instant l'appartement est rempli; il est impossible d'y remuer; on se croirait sur une place publique, un jour de grande fête; deux Savoyards montent même sur un meuble pour mieux voir.

A onze heures et demie, l'enfant vient au monde: c'est une fille. On la porte immédiatement dans le grand cabinet pour l'emmailloter et la remettre à la gouvernante, princesse de Guéménée. Le Roi, joyeux et ému, suit le porteur pour jouir de la vue de son premier-né et la foule, presque tout entière, se précipite à la suite du Roi et de l'enfant[1322].

Tout à coup, ce cri retentit, anxieux et pressant: «De l'air, de l'eau chaude; il faut une saignée au pied!» La chaleur, le bruit, le manque d'air, la contrainte qu'elle s'est imposée pour dissimuler ses souffrances; le saisissement qui s'empare d'elle, quand, au premier instant, l'enfant ne crie pas; le mouvement de joie qui l'agite, quand l'enfant se met à crier, toutes ces émotions contraires provoquent chez l'auguste accouchée une effrayante révolution[1323]. Le sang se porte à la tête avec violence; la bouche se tourne; la Reine perd connaissance. Un indicible frissonnement court dans la foule; la princesse de Lamballe s'évanouit[1324]. On se précipite à la fenêtre, on l'ouvre vivement[1325]; les huissiers chassent les curieux indiscrets qui sont encore dans la chambre. Mais l'eau chaude n'arrive pas. Avec une rare présence d'esprit, Vermond ordonne au premier chirurgien de piquer à sec; le sang jaillit avec force; la Reine ouvre les yeux; elle est sauvée! Tout cela a été si rapide, que le Roi n'a pas même été témoin de l'accident[1326]. Mais pendant ces quelques instants, quelle angoisse parmi les spectateurs! Si la Reine avait été saignée deux minutes plus tard, elle était morte[1327]. Aussi, quelle explosion de bonheur quand le danger est passé! On se félicite, on s'embrasse, on pleure de joie[1328].

Le jour même, tandis que le marquis de Béon, lieutenant des gardes, va faire part de la naissance au Corps de ville de Paris, assemblé depuis le matin[1329], et que des courriers extraordinaires partent pour Vienne et pour Madrid, l'enfant est baptisée dans la chapelle du Château, en présence du Roi, par le cardinal de Rohan, grand aumônier, et reçoit les noms de Marie-Thérèse-Charlotte; Monsieur remplace le roi d'Espagne, parrain; Madame représente l'Impératrice, marraine; toute la famille royale assiste à la cérémonie; un _Te Deum_ solennel est chanté dans la chapelle[1330] et, le soir, un magnifique feu d'artifice est tiré sur la place d'Armes[1331]. La Cour et la ville, Paris et Versailles, toute la France est dans l'ivresse. Dans la capitale, les deux premiers échevins se transportent aux prisons et en font sortir les détenus pour dettes de nourrices. Un feu de joie est allumé sur la place de l'Hôtel-de-Ville, et les principales maisons de la grande cité sont illuminées[1332]. Mais un assez vif désappointement se mêle à ces transports. L'enfant royal annonce des traits réguliers et charmants, de grands yeux, une tournure de bouche agréable, et un teint de la meilleure santé; mais ce n'est qu'une fille et l'on comptait sur un Dauphin. «Pauvre petite,» dit la Reine à sa fille quand elle la pressa pour la première fois sur son cœur, «vous n'étiez pas désirée; mais vous ne m'en serez pas moins chère. Un fils eut plus particulièrement appartenu à l'État. Vous serez à moi; vous aurez tous mes soins; vous partagerez mon bonheur et vous adoucirez mes peines.»

Le Roi se livrait à la joie sans arrière-pensée; il était tout à la fierté de sa dignité nouvelle; il ne savait comment marquer sa tendresse à sa femme. Il renonçait même à la promenade et à l'exercice, qui lui étaient nécessaires, pour ne pas s'éloigner d'elle. Le matin, il était le premier à son chevet, il y passait une partie de la matinée, y revenait dans l'après-midi, y restait toute la soirée[1333]. Quant à sa fille, il ne se lassait pas de la contempler; il allait à chaque instant la voir, et un jour l'enfant lui ayant serré le doigt, il en fut dans un ravissement qui ne se pouvait rendre[1334]. Cette nature en globe s'ouvrait et se développait; ce cœur, si longtemps froid et presque fermé, s'échauffait et s'épanouissait sous l'action vivifiante de la paternité.

Le 26, la Reine reçut pour la première fois son ancienne dame d'honneur, la maréchale de Mouchy, et son ancienne dame d'atours, la duchesse de Cossé. Le 27, ce fut le tour des dames du palais; le 28, celui des grandes entrées[1335]. Le 31, l'auguste accouchée se leva sur une chaise longue[1336]. Le 18 janvier, elle faisait ses relevailles dans la sacristie de la chapelle de Versailles[1337] et reprenait la tenue de la Cour dans sa forme ordinaire[1338]. Le 8 février, accompagnée du Roi, de Monsieur, de Madame, du comte et de la comtesse d'Artois, elle allait à Paris, rendre grâces à Dieu de son heureuse délivrance. Comme elle l'avait fait au moment de sa grossesse, c'était par la bienfaisance qu'elle voulait inaugurer sa maternité. A Versailles, six mille francs étaient donnés à chacun des deux curés de la ville, douze mille livres répandues en aumônes particulières[1339]. A Paris, cent jeunes ménages étaient unis par l'archevêque, le jour même de l'entrée de la Reine, habillés et dotés à ses frais. Chacun d'eux recevait cinq cents livres de dot, deux cents pour le trousseau, douze pour la noce[1340], avec la promesse de quinze francs par mois pour le premier enfant, si la mère le nourrissait elle-même, de dix, si elle le confiait à une nourrice étrangère[1341]. Lorsque le cortège royal parut dans la cathédrale, ces cent jeunes hommes et ces cent jeunes filles, que le lieutenant de police, Lenoir, avait recommandé de choisir parmi les plus jolies[1342], étaient rangés dans l'église pour saluer la Reine au passage. Les prisonniers pour dettes étaient délivrés, des aumônes considérables confiées aux soins des curés de diverses paroisses[1343]. Le soir, il y avait feux de joie, feu d'artifice, illuminations, fontaines de vin, distributions de pain et de cervelas[1344], spectacles gratuits à la Comédie-Française, où les charbonniers occupaient la loge du Roi, les poissardes celles de la Reine[1345]. Mais le pain était cher, la guerre imposait de lourdes charges; les acclamations furent moins nombreuses et moins bruyantes qu'on ne l'avait espéré[1346].

La Reine cependant avait eu soin de s'abstenir en ce jour de tout plaisir profane. Elle avait voulu prouver que sa présence dans la capitale n'était déterminée que par de pieux motifs et nullement par le désir de ces divertissements qu'elle y était venue souvent chercher. Après le service de Notre-Dame et celui de Sainte-Geneviève, elle avait été souper à la Muette, puis était rentrée à Versailles. Comme si elle sentait que sa maternité lui imposait des devoirs nouveaux, elle se prêtait davantage aux réflexions sérieuses et renonçait en partie aux plaisirs bruyants. Le carnaval était plus modéré[1347], le carême était tranquilles[1348], le jeu devenait plus rare[1349], la complaisance pour les favoris, moins facile[1350].

Les prétentions du comte d'Adhémar rencontraient une résistance invincible[1351]; la société de la Reine tout entière était astreinte à plus d'ordre et de réserve[1352]. L'harmonie était soigneusement entretenue dans la famille royale[1353]; Monsieur[1354] et Madame[1355] étaient mieux traités; le comte d'Artois, avec plus de froideur[1356]. La Reine était bien revenue sur le compte de ce pétulant beau-frère et refusait de s'associer à ses rancunes contre Necker[1357].

Non pas assurément qu'il n'y eût encore quelques imprudences. Marie-Antoinette, convalescente de la rougeole, se retirait à Trianon avec quatre seigneurs de son intimité, les ducs de Coigny et de Guines, le comte Esterhazy et le baron de Besenval. Le Roi y avait consenti, et la présence constante de Madame, de la princesse de Lamballe et de Mme Élisabeth[1358], atténuait un peu les mauvais effets de cette préférence. Néanmoins, la Cour glosait; les méchantes langues baptisaient les quatre privilégiés les quatre garde-malades de la Reine et s'amusaient à désigner les quatre dames qui devaient être à leur tour les quatre garde-malades du Roi[1359]. Il y avait bien aussi l'aventure du fiacre, que nous avons racontée plus haut, en la réduisant à ses vraies proportions[1360], et une reprise des promenades à cheval qui alarmait le premier médecin Lassone. Et puis quelques divertissements bruyants pendant le printemps de 1780, et un retour aux jeux de hasard, celui de tous les points sur lequel la jeune femme paraissait le plus difficile à ramener[1361].

Mais, malgré ces rechutes inévitables, le progrès était évident. «Si j'ai eu anciennement des torts, écrivait-elle elle-même, c'était enfance et légèreté; mais, à cette heure, ma tête est bien plus posée[1362].» Mercy, l'impitoyable critique, constatait que le séjour de Trianon, au printemps de 1779, s'était passé tranquillement[1363]. Le séjour de Marly, qui suivait, n'était pas moins satisfaisant[1364], et il se renouvelait en 1780 au contentement universel de ceux qui y étaient admis[1365]. L'ordre y était parfait; la tenue excellente. Les autres voyages ne se faisaient pas; on avait renoncé à Compiègne par économie, à Fontainebleau pour la prompte expédition des affaires[1366]. On avait cessé les promenades du soir[1367], bientôt après les promenades à cheval. Le jeu même s'était ralenti; la Reine n'avait pas dissimulé son mécontentement de quelques grosses pertes faites chez Mme de Lamballe[1368] et elle-même avouait qu'elle jouait plutôt par complaisance que par goût[1369].

Elle supprimait le spectacle de Choisy, par crainte de la dépense[1370], et se prêtait de la meilleure grâce aux réformes que le ministre des finances faisait dans sa maison[1371]. Le Roi ayant voulu doubler sa cassette, elle n'en acceptait que la moitié pendant la guerre[1372], et Marie-Thérèse, toujours cependant si sévère pour sa fille, lui écrivait, le 30 juin 1780, que «la charmante Reine de France ne contribuait pas peu aux seuls moments heureux de sa vie pénible[1373]».

Louis XVI, qui avait dû se séparer de sa femme pendant sa rougeole et sa convalescence, Louis XVI, après un moment de froideur causé par des insinuations malveillantes, était revenu à ses sentiments de tendresse empressée[1374]. Vainement, des misérables, profitant de la maladie de la Reine, avaient-ils voulu le travailler du côté de la galanterie: sa pure et loyale nature s'était révoltée contre ces tentatives indignes[1375] et l'intimité entre les deux époux en avait été resserrée[1376]. C'était de part et d'autre comme un assaut d'attentions et de complaisances mutuelles: la Reine accompagnait son mari à Saint-Hubert; le Roi accompagnait sa femme à Trianon et allait passer la soirée avec elle chez Mme de Polignac[1377].

La comtesse était toujours des amies de Marie-Antoinette celle dont la faveur était la plus inébranlable. La Reine pouvait juger sévèrement et généralement avec justesse d'esprit les autres personnes de sa société[1378]; sur celle-là, elle ne voulait rien entendre. Elle passait des heures et des journées entières en sa compagnie[1379]. Le crédit de Mme de Polignac, qu'on avait cru un instant, sinon ébranlé, du moins partagé par la princesse Charlotte de Lorraine, fille de la comtesse de Brionne[1380], se maintenait toujours, bravant toute critique et défiant toute attaque.

Une autre amitié naissait, moins vive que celle-là, plus profonde peut-être, et qui, après quelques éclipses momentanées, dues aux perfides suggestions des vieilles tantes, devait se retrouver à l'heure de l'adversité: c'était celle de la sœur de Louis XVI, l'aimable et sainte Mme Élisabeth. Au départ de Mme Clotilde, la jeune princesse avait manifesté une sensibilité qui avait touché Marie-Antoinette. «C'est une charmante enfant, disait-elle, qui a de l'esprit, du caractère et beaucoup de grâce[1381].» L'enfant avait grandi; c'était maintenant une agréable jeune fille, pleine d'entrain et de gaîté. La Reine l'avait prise avec elle à Trianon; elle en avait été enchantée et, au retour, elle disait à tout le monde «qu'il n'y avait rien de si aimable que sa petite belle-sœur, qu'elle ne la connaissait pas encore bien, mais qu'elle en avait fait son amie et, que ce serait pour la vie[1382]». Elle tint parole, et depuis cette époque, Mme Élisabeth fut de tous les voyages de Trianon.

Mais ce qui attire surtout la Reine, c'est sa fille. Elle jouit de cette enfant avec toute l'ardeur et toute la vivacité d'une première affection. Elle va chez elle à toute heure du jour[1383], surveillant les soins qui lui sont donnés, suivant d'un œil attentif son développement physique, ravie de la voir grandir, souriant à ses premiers pas et à ses premières paroles, joyeuse qu'elle balbutie d'abord «papa»; car, dit-elle, «c'est pour le Roi une attache de plus[1384];» plus joyeuse encore, peut-être, quand l'enfant, qui commence à marcher, vient à elle en lui tendant les bras[1385], ne se lassant pas de parler de sa fille dans ses lettres à l'Impératrice et, un peu plus tard, lorsque le travail de la dentition provoque des accès de fièvre chez la jeune princesse[1386], s'asseyant à son chevet des heures entières et ne consentant à prendre part aux plaisirs de la Cour que sur l'assurance positive du médecin et le désir formel du Roi[1387]; mère enfin dans toute l'acception du mot, avec toutes les tendresses, toutes les alarmes, tous les petits bonheurs, toutes les prévoyances des mères. L'éducation de sa fille est l'objet constant de sa pensée. Cette femme, qu'on croyait emportée dans le tourbillon des plaisirs et seulement occupée de frivolités, avait médité sur les difficultés et les délicatesses infinies de l'éducation des enfants de race royale.

Si des traditions inexorables ne lui avaient pas permis de changer une gouvernante[1388] qui ne lui paraissait pas à la hauteur de sa grave mission, du moins la Reine se promettait-elle bien de suppléer elle-même à l'insuffisance de cette gouvernante, et, dès le début, elle s'était tracé un plan que Mercy qualifiait de «très sage et très réfléchi[1389]». Elle tenait avant tout à ce qu'aucune idée de grandeur ne germât prématurément dans l'esprit de l'enfant[1390]. Sans supprimer absolument l'étiquette, elle était résolue à retrancher toute mollesse nuisible, toute affluence inutile de gens de service, toute image propre à faire naître des sentiments d'orgueil[1391]. Ce plan, Marie-Antoinette y fut fidèle, et sous l'œil de son père et de sa mère, Marie-Thérèse-Charlotte grandit dans la pratique des fortes et chrétiennes vertus.

Mais il fallait un Dauphin. «Nous espérons que la Reine se conduira mieux l'année prochaine,» écrivait une femme de la Cour, le lendemain même de la naissance de Madame Royale[1392]. Les poètes s'exerçaient sur ce sujet. La comtesse Fanny de Beauharnais qui, paraît-il, avait prédit à la jeune souveraine la naissance d'un fils, réparait son erreur par ce quatrain: