Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)

Part 25

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Marie-Thérèse le sait et elle profite de cette affection de sa fille. Voyez quelle mise en scène: l'Impératrice écrit à cinq heures du matin; le courrier attend à sa porte; il n'y a pas un moment à perdre pour déjouer les noires machinations de la Prusse. Elle ne compte que sur la justice du Roi et sur sa tendresse pour «sa chère petite femme». Jamais il n'y a eu occasion plus importante de «tenir fermement» l'intérêt des deux Maisons et des deux États; l'existence de l'Empereur et de ses frères, la santé de l'Impératrice en dépend. Il faut avant tout conjurer une guerre dont l'idée seule «la fait succomber[1243]». Que peut-on craindre d'ailleurs? Marie-Thérèse aime bien trop son gendre pour vouloir l'entraîner dans une entreprise «contraire à ses intérêts ou à sa gloire[1244]».

Marie-Antoinette parle à son mari, mais avec une certaine mollesse; elle ne se prête à ce qu'on lui demande,—c'est le ministre de Prusse qui le dit,—que quand elle est tourmentée à l'excès[1245]. Et alors même ses démarches, au gré de Mercy, ne sont ni assez précises, ni assez suivies, ni assez promptes[1246]. Est-ce bien là cette volonté ferme qu'on était en droit d'attendre d'elle? Quel éternel remords pourtant, si, par sa négligence, elle perdait un seul des moyens qu'elle a de concourir à la satisfaction et au repos de son auguste mère! Pourquoi se contenter de ce que le Roi a fait dire au comte de Goltz, qu'il ne voulait pas se mêler des affaires de son maître? Il ne suffit point de ne pas se mêler des affaires de la Prusse: il faut se mêler de celles de l'Autriche, dans le sens qui convient à un bon et fidèle allié[1247].

Ce n'est pas tout: Joseph II entre en scène à son tour; il envoie à sa sœur lettres sur lettres: «Puisque vous ne voulez pas empêcher la guerre, lui écrit-il d'un ton tragique, nous nous battrons en braves gens et, dans toutes circonstances, ma chère sœur, vous n'aurez point à rougir d'un frère qui méritera toujours votre estime[1248].»

La Reine est émue jusqu'aux larmes en lisant ces lignes; sa vive imagination lui représente son frère en danger, sa mère en pleurs. Agitée, tremblante, elle va trouver le Roi; elle fait venir les ministres; elle leur parle fortement[1249]; elle demande une déclaration nette, qui seule peut prévenir un conflit. Mais, en somme, à quoi tendent, à quoi aboutissent ces démarches? A réclamer pour les Pays-Bas une garantie qu'avaient déjà résolue à l'avance et le Roi et les ministres[1250].

De son côté, Frédéric II ne reste pas inactif; dès le mois d'août 1777, il a fait des ouvertures au marquis de Jaucourt, envoyé extraordinaire de France[1251]. Il a ses amis à la Cour de Versailles; il a ses espions; il a son ministre, le comte de Goltz, qui surveille la Reine, qui cherche à surprendre jusqu'aux plus intimes secrets du ménage royal, jusqu'aux mystères de l'alcôve; Goltz, qui est «tout yeux et tout oreilles[1252]», qui répand et exploite habilement les propos, plus ou moins authentiques, attribués à Joseph II sur la nullité de Louis XVI[1253]. «C'est ici le moment de vous évertuer de toutes vos forces, lui écrit Frédéric le 11 février 1778. Il faut que les sourds entendent, que les aveugles voient, que les léthargiques ressuscitent[1254].» Goltz redouble d'efforts, et il arrache à Vergennes une dépêche, que Maurepas lui-même qualifie de «dure et de mauvaise[1255]», où la France décline toute application du _casus fœderis_ avec l'Autriche. La Reine l'apprend, elle en est outrée; elle presse les ministres, et elle obtient d'eux, avec l'assentiment du Roi, une nouvelle dépêche plus amicale dans la forme, mais peu différente quant au fond, et qui ne stipule guère que cette garantie des Pays-Bas, dont nous avons parlé plus haut.

Rien n'avance cependant. Sur les instances de sa mère, Joseph II a beau écrire de sa main au Roi de Prusse; cette correspondance ne sert qu'à redoubler la méfiance et l'aigreur des deux adversaires, et la situation est toujours aussi tendue. La diplomatie européenne est en mouvement. La Russie voit là un moyen de s'ingérer dans les affaires de l'Allemagne, et de diriger vers Saint-Pétersbourg les regards jusque-là tournés du côté de Versailles[1256]. Cette puissance, tard venue dans le concert européen, penche visiblement vers la Prusse. Marie-Thérèse en est alarmée; elle a peur que la France, qu'elle trouve bien froide, ne se laisse séduire à son tour par Frédéric.

«Il fait toutes les cajoleries et avances possibles, dit-elle; on connaît cela quand il veut venir à son but; mais y étant, il fait tout le contraire, ne tenant jamais sa parole. La France en a fait quelque expérience, et tous les peuples de l'Europe, hors la Russie, qu'il craint. Qu'on ne se flatte pas sur cette dernière; elle suit les mêmes errements que le Roi, et le successeur est plus Prussien que son soi-disant père l'était, et sa mère qui en est un peu revenue, mais jamais autant pour rien espérer contre le Roi de Prusse, pas même des ostentations: très généreuse en belles paroles qui ne disent rien, ou selon la foi grecque, _græca fides_.»

«Voilà les deux puissances qu'on veut substituer à nous, bons et honnêtes Allemands? Nous avons les mêmes intérêts de famille et d'État... Il serait bien malheureux que le repos (de l'Europe) dépendît de deux puissances, si connues dans leurs maximes et principes, même en gouvernant leurs propres sujets; et notre sainte religion recevrait le dernier coup, et les mœurs et la bonne foi devraient alors se chercher chez les Barbares[1256a].»

Après ce tableau qui «n'est pas outré», l'Impératrice insinue adroitement qu'en fin de compte la Cour de Versailles gagne en ce moment à l'alliance autant que celle de Vienne, et que l'Autriche, si elle est poussée à bout, si elle est abandonnée de ses amis, pourra bien se retourner du côté de ses adversaires et se «mettre de la partie pour avoir sa part du gâteau». En même temps, et cela est plus menaçant, l'Angleterre envoie à ses ministres en Allemagne l'ordre de se rapprocher le plus possible de l'Autriche[1257]. Grave danger, au moment où la guerre d'Amérique vient d'éclater. Qu'arriverait-il, si Joseph II, irrité et naturellement peu sympathique à la France, poussé par les propos qui se tenaient journellement dans son armée contre les Français[1258], cédait à ces suggestions, si l'union s'établissait entre Vienne et Londres, et si à la guerre maritime qui absorbait toute l'attention du cabinet de Versailles, il fallait joindre les préoccupations d'une guerre continentale? Marie-Antoinette, en s'efforçant de maintenir l'alliance austro-française dans les termes modérés que nous avons indiqués, servait donc à la fois les intérêts de son pays d'adoption et ceux de son pays d'origine. Et en somme quel était le but que poursuivait à ce moment la diplomatie française? Le voici, tel qu'il est consigné dans une dépêche de Vergennes à Bombelles, du 29 juin 1778: «Le Roi continue d'employer tous ses soins pour que l'esprit de justice et de modération prévale et pour que la tranquillité de l'Allemagne soit maintenue[1259].»

Ces efforts échouent: la guerre éclate. Le 5 juillet, Frédéric II entre brusquement à Nachod, en Bohême[1260], et, le 7, les premiers coups de feu sont tirés[1261]. Marie-Thérèse est folle d'inquiétude; elle sait que l'armée prussienne est plus forte de quarante mille hommes que l'armée autrichienne[1262], et qu'en face d'un homme de guerre comme Frédéric les talents militaires de Joseph II comptent bien peu. «Cela est plus fort que moi, écrit-elle à son fils Ferdinand, je suis désolée. Chaque porte que le vent ferme, chaque voiture qui va un peu plus vite, des femmes qui marchent plus vite, me font tressaillir. Je prêche à moi-même; je cherche moi-même ce que j'étais, il y a trente six ans; mais j'étais jeune, j'avais un époux qui me tenait lieu de tout. Affaiblie par mes années, par mes traverses, le physique ne se soutient plus; l'âme seule, par la religion, se soumet et s'exécute, mais ne se ranime pas[1263].

Mercy est immédiatement avisé de la grosse nouvelle. «Je n'ose trop insister auprès de la Reine, lui écrit l'Impératrice, par crainte de la commettre et de l'attendrir[1264].» Mais l'ambassadeur n'a pas les mêmes scrupules; il envoie à Marie-Antoinette le billet désespéré de sa mère. La Reine, toute troublée, éclate en sanglots; elle contremande une fête quelle doit donner à Trianon[1265], et il faut une haute intervention pour qu'elle ne renonce pas à des distractions que rendent nécessaires l'état de sa santé et le commencement de sa grossesse. Le Roi alarmé vient la trouver, lui-même baigné de pleurs, et l'assure qu'il veut tout faire pour apaiser sa douleur. Ainsi encouragée par son époux, la jeune femme fait venir Maurepas; elle lui parle ferme, et le vieux ministre cherchant à se réfugier dans ses échappatoires ordinaires: «Voilà, Monsieur, la quatrième ou cinquième fois que je vous parle d'affaires,» riposte impérieusement Marie-Antoinette; «vous n'avez jamais su me faire d'autre réponse; jusqu'à présent j'ai pris patience; mais les choses deviennent trop sérieuses et je ne veux plus supporter de pareilles défaites.» Et reprenant toute la suite de l'affaire de Bavière, elle montre que la condescendance de la France a seule encouragé la Prusse. Maurepas, surpris d'une vigueur et d'une netteté qu'il n'était pas habitué à rencontrer, se confond en excuses et en protestations de dévouement[1266].

Cependant, Marie-Thérèse fait une nouvelle tentative. Décidée à tout, même à l'avilissement de son nom, dit-elle, pour conjurer les dangers qui menacent l'Empire et l'Europe[1267], sans prévenir son fils, mais assumant sur sa «vieille tête grise» toute la charge et tout le blâme[1268], elle envoie, le 13 juillet, Thugut à Frédéric pour traiter de la paix; elle offre d'abandonner toute prétention sur la Bavière, si la Prusse, de son côté, renonce à la succession des margraviats de Bayreuth et d'Anspach[1269]. Mais ces démarches même, qui lui coûtent tant, sont inutiles: Joseph II les désavoue avec colère[1270] et Frédéric les repousse dédaigneusement. Au bout d'un mois, les négociations sont rompues; la guerre continue et elle est défavorable à l'Autriche: le maréchal Loudon est forcé de se replier devant le prince Henri[1271]. Marie-Thérèse se retourne vers la France: «Sauvez votre Maison et votre frère, écrit-elle à Marie-Antoinette. Je ne demanderai jamais rien au Roi qui puisse l'attirer dans cette malheureuse guerre; mais des ostentations, de nommer ou rassembler des régiments et généraux pour venir nous secourir. Il ne convient pas à la France que nous soyons subjugués à notre cruel ennemi. Elle ne trouvera jamais un ami et un allié plus sincèrement attaché pour le fond que nous[1272].»

En recevant cette lettre, Marie-Antoinette, que l'absence de nouvelles a plongée depuis quinze jours dans les plus pénibles incertitudes, va trouver le Roi, au moment où il est en conférence avec Maurepas et Vergennes, et lui demande... quoi? Une intervention armée? Non, simplement la médiation de la France pour rétablir la paix et arrêter l'effusion du sang. La prétention, il faut en convenir, est modeste. Les ministres n'y font point d'objections; cette pensée d'une médiation, qui ne compromet pas la France, est conforme à la politique qu'ils ont suivie depuis le commencement de l'affaire[1273], et leur bonne volonté devient plus ferme encore lorsqu'ils apprennent d'une façon positive la rupture des négociations. Vergennes ne dissimule pas le déplaisir que le refus du Roi de Prusse a causé au cabinet de Versailles[1274].

Mais Marie-Thérèse est impatiente: elle a hâte de voir se terminer une guerre ruineuse, elle reprend la plume pour tracer à sa fille le plus sombre et le plus émouvant tableau de la situation: Le temps devient mauvais; la neige couvre déjà les montagnes; les armées souffrent; Maximilien est malade; on peut tout craindre, tant que ces malheureuses circonstances dureront: «Tâchez, ma chère fille, de les faire finir au plus tôt; vous sauverez une mère qui n'en peut plus et deux frères qui, à la longue, doivent succomber, votre patrie, toute une nation qui vous est si attachée. La gloire et l'intérêt même du Roi et de l'alliance y est attachée..... Nous n'exigeons que de parler un langage ferme partout... Mais il faut beaucoup de fermeté et égalité de langage et ne pas perdre un instant... Quel bonheur si vous pouvez faire vos couches en paix et de nous l'avoir procurée si glorieuse pour le Roi, en serrant de plus en plus les nœuds de notre alliance, la seule nécessaire et convenable pour notre sainte religion, pour le bonheur de l'Europe et de nos Maisons[1275]!»—«Non seulement le bien de la monarchie, mais ma propre conservation en dépend[1276].»

Que peut faire Marie-Antoinette, ainsi harcelée par sa mère, harcelée par Mercy? Que peut-elle faire dans une question où l'on met tout en œuvre pour l'émouvoir: ses préférences politiques, ses sentiments religieux, tout, jusqu'à cet amour maternel qui s'éveille en elle avec les premiers mouvements de son enfant? Que peut-elle faire, elle à qui Goltz lui-même a pourtant rendu cette justice qu'elle n'a fait, en cette occurrence, que céder aux sollicitations réitérées de la Cour de Vienne[1277]? Les circonstances sont favorables; les armées ennemies, qui sont restées en présence, mais à peu près inactives, tout l'été, vont être forcées par le mauvais temps qui approche de suspendre les hostilités[1278]; déjà deux corps prussiens ont dû se retirer en arrière. C'est le moment ou jamais d'intervenir pour amener une paix que l'Impératrice désire si ardemment, que le Roi ne souhaite pas moins et à laquelle l'Empereur lui-même se rallie. De nouveau, Marie-Antoinette entretient son mari de cette affaire qui la préoccupe sans cesse; elle lui représente la nécessité de hâter la conclusion de la paix et d'une paix convenable, l'Autriche ne pouvant point en accepter d'autre. C'est le seul moyen d'éviter une guerre européenne, dans laquelle la France finirait, bon gré mal gré, par être engagée. Elle insiste de même près de Maurepas, dont les variations la désolent; elle lui parle un langage net et précis, mais elle se contient, afin, dit-elle, de «ne pas mettre le Roi dans l'embarras entre son ministre et sa femme[1279]». Elle veut la pacification de l'Allemagne, mais elle la veut parce qu'elle est convaincue «qu'il y va de la gloire du Roi et du bien de la France», non moins que «du bien-être de sa chère patrie[1280]».

Puis, tout d'un coup, il semble que l'intervention de la Reine devient moins active, ses instances moins pressantes. Elle parle bien encore au Roi, mais elle se hâte de traiter le point en litige, et n'y revient plus[1281]. Marie-Thérèse se plaint d'être abandonnée, dans le moment le plus intéressant pour sa fille, dans le moment d'une grossesse[1282]. La Russie appuie la Prusse: la France ne fait rien pour l'Autriche. Mercy insiste de son côté; il représente à sa royale pupille qu'elle doit se tenir, «vis-à-vis d'elle-même et vis-à-vis de sa famille, hors de tout reproche d'avoir remis ou négligé la moindre chose qui puisse remédier au mal présent.» L'ambassadeur devient pressant, grondeur presque; il semble que ce soit moins un conseil qu'il donne qu'une réprimande qu'il adresse.

Que s'est-il donc passé? La Reine est-elle moins touchée des embarras de son frère et des angoisses de sa mère? Assurément non; mais l'époque de ses couches approche, et cet événement, si longtemps attendu, que la Cour de Vienne saluait comme le point de départ d'un redoublement d'influence pour elle, est précisément celui qui marque le déclin de cette influence. Marie-Antoinette sent l'impérieux devoir que lui impose cette dignité nouvelle qui la fait vraiment Reine de France, et, ce premier tressaillement de la maternité venant se joindre au tressaillement du patriotisme, elle garde vis-à-vis du Roi et de ses ministres une attitude, non pas indifférente, mais réservée.

Le comte de la Marck raconte que, l'Empereur ayant réclamé de la France le secours de vingt-quatre mille hommes, stipulé par le traité de 1756, avait écrit à sa sœur pour qu'elle pressât instamment Louis XVI d'accorder ce secours.

«Avant d'en parler au Roi, la Reine fit venir chez elle le comte de Maurepas et lui exprima l'intérêt qu'elle prenait à la demande de son frère et le désir qu'à l'égard de cette demande, lui, M. de Maurepas, disposât favorablement le Roi.»

«Dans ce moment-là même, et après plusieurs années d'attente, la Reine était enceinte pour la première fois. M. de Maurepas saisit à propos cette circonstance et, après avoir exposé à la Reine les raisons qui s'opposaient à ce que la France prît part à une guerre qui n'était d'accord ni avec ses intérêts, ni peut-être même avec la justice, il ajouta: «_Que les intérêts de la France devaient être, s'il était possible, plus chers que jamais à la Reine, dans les circonstances heureuses qui lui promettaient de donner un héritier au trône._»

«La Reine répondit aussitôt à M. de Maurepas qu'il rendait justice à ses sentiments pour la France, et qu'après la conversation qu'elle venait d'avoir avec lui, elle ne se mêlerait plus de cette affaire et qu'elle n'en parlerait même pas au Roi. _Elle tint parole_[1283].»

Il y a, dans le récit de La Marck, quelques inexactitudes de détails; l'incident qu'il raconte doit être reporté un peu plus tard que l'époque indiquée par lui, et nous ne voyons pas que la Reine ait jamais réclamé une intervention armée; mais le fait lui-même est vrai, quoiqu'il ait été révoqué en doute, et nous le retrouvons attesté, presque dans les mêmes termes, dans la correspondance officielle d'un homme qui n'était pas un ami de Marie-Antoinette, mais qui était presque aussi bien instruit de ses faits et gestes que Mercy; car si Mercy était éclairé par le dévouement, lui l'était par la méfiance et la haine; nous voulons parler du ministre de Prusse à Paris, le comte de Goltz. Rendant compte à son maître d'une conversation qu'il avait eue avec le premier ministre de France, le comte de Goltz écrivait:

«Il—Maurepas—devait rendre la justice à cette princesse—la Reine—qu'elle entendait raison sur ces objets, que nommément dans l'affaire de Bavière il l'avait trouvée ainsi; qu'alors lui, ministre, avait fait sentir à cette princesse que l'enfant qu'elle portait ne cessait pas de lui crier qu'elle était Reine de France avant tout; qu'il avait ajouté que, prêt à descendre dans la tombe et ne pouvant ainsi servir ce fruit dans la suite du temps, il lui rendait, dans ce moment même, le service le plus essentiel, en plaidant sa cause près de la Reine-mère; que cette princesse, émue, lui avait protesté des remerciements de ce qu'il lui rappelait si bien ses vrais devoirs, et qu'en effet, dans tout le cours de cette affaire, _la Reine n'avait plus paru_[1284].»

Après un témoignage si formel, émanant d'une bouche si peu suspecte, il ne nous semble plus possible de contester le fait.

Au fond, d'ailleurs, et malgré la vivacité de ses premières instances, à quoi avait tendu l'intervention de Marie-Antoinette en cette affaire? Au maintien de l'alliance austro-française et à une médiation pour assurer une paix honorable. Sur le premier point, il y avait bien sans doute des divergences chez quelques vieux diplomates, fidèles à d'anciennes et surannées traditions, ou chez quelques jeunes novateurs, partisans fanatiques de Frédéric II; mais, en somme, le Roi, les ministres même, pensaient comme la Reine, et en face du développement prodigieux et déjà menaçant de la Prusse, c'était la seule politique à suivre. Il ne pouvait pas être bon pour la France de se prêter à l'accroissement indéfini de cette puissance nouvelle, sa protégée d'hier, sa rivale de demain, et un diplomate qui appartenait cependant à la vieille école et qui nourrissait de vives préventions contre l'Autriche, le marquis de Bombelles, écrivait au baron de Breteuil: «Nous ne pouvons plus, comme autrefois, revenir systématiquement à l'alliance du Roi de Prusse. Ce prince et ses successeurs seront trop puissants pour porter dans cet accord l'esprit de déférence qu'il nous convient de trouver[1285].» Au bout d'un siècle, n'avons-nous pas trop lieu de sentir toute la justesse des prévisions du marquis de Bombelles?

Qui donc aujourd'hui pourrait faire un reproche à Choiseul d'avoir fondé l'alliance de la France et de l'Autriche; à Marie-Antoinette, d'avoir voulu la maintenir?

Quant à la médiation, M. de Bombelles y voyait encore un moyen de rétablir notre influence en Allemagne et de montrer au Roi de Prusse «ce qu'un mot de nous met dans la balance de l'Europe[1286]». L'Empereur seul ne la désirait pas; mais il fallait «ramener à la modération un prince qui s'en était écarté, contre le vœu de son auguste mère et de tous les gens sensés de son empire[1287]». Et de fait, Joseph II se montra mécontent de l'attitude de la France et particulièrement de sa sœur en cette circonstance: «La conduite politique du Roi en cette occasion, dit-il au comte de la Marck, est bien éloignée de celle que j'aurais dû attendre d'une Cour alliée _et qui se disait amie_[1288].»

Les négociations furent longues. Si Marie-Thérèse désirait la paix ardemment et avec une sorte d'impatience fébrile, Joseph II, dont cette paix humiliait l'orgueil, ne s'y prêtait qu'avec une extrême répugnance[1289]; et la Prusse, se sentant la plus forte, soutenue qu'elle était en secret par la Russie, ouvertement par la Saxe et le Hanovre, ajournait tout arrangement. Enfin, après de pénibles pourparlers, un congrès se réunit à Teschen et, le 13 mai 1779, sans que la Reine s'en fût mêlée, sans même que Mercy lui en eût parlé[1290], la paix fut signée, au vif déplaisir de l'Empereur, qui avait dû renoncer à la presque totalité de ses prétentions sur la Bavière, au grand soulagement de l'Impératrice, qui en marqua au Roi et à la Reine toute sa reconnaissance[1291], et, devenue plus juste par la cessation de ses inquiétudes, convint que la France avait fait tout ce qu'on était en droit d'attendre d'elle pour la pacification[1292].

CHAPITRE XVII

Première grossesse de la Reine.—Son bonheur.—Ses rêves pour l'éducation de son enfant.—Joie du Roi.—Sentiments divers de la famille royale et de la Cour.—Propos malveillants.—Couches dramatiques de la Reine.—Danger qu'elle court.—Naissance de Madame Royale.—Joie du public, mélangée de désappointement.—Paroles de la Reine à sa fille.—_Te Deum_ à Notre-Dame.—Amélioration de la conduite de la Reine, malgré quelques inconvénients encore inévitables.—Intimité des deux époux.—Affection de Marie-Antoinette pour Mme Élisabeth.—Impatience de Marie-Thérèse et du public d'avoir un Dauphin.—Fausse couche de la Reine.—Mort de Marie-Thérèse.—Douleur de Marie-Antoinette.—Second voyage de Joseph II en France.—Naissance du Dauphin.—Bonheur universel.

«Vers les derniers mois de 1777, raconte Mme Campan, la Reine étant seule dans ses cabinets, nous fit appeler, mon beau-père et moi, et, nous présentant sa main à baiser, nous dit que nous regardant l'un et l'autre comme des gens bien occupés de son bonheur, elle voulait recevoir nos compliments, qu'enfin elle était Reine de France, et qu'elle espérait bientôt avoir des enfants; qu'elle avait jusqu'à ce moment su cacher ses peines, mais qu'en secret elle avait versé bien des pleurs[1293]».