Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)

Part 24

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«Entretenez l'union, l'amitié dans toute la famille; mais gardez-vous de la trop grande familiarité, et surtout de la séduction des étourdis qui veulent vous avoir pour compagne de leur vie et couvrir leurs folies de votre autorité. Telles sont les courses de chevaux, les fréquentes allures à Paris, les bals de l'Opéra, les chasses du bois de Boulogne, toutes ces parties fines dont le Roi n'est point et qui, de science certaine, ne lui font, et à juste titre, point de plaisir.»

«Pensez que vous êtes son épouse, que vous êtes Reine, et n'oubliez pas un tendre frère et ami, qui vous dit tout cela, éloigné de trois cents lieues, sans presque avoir d'espérance de vous revoir, mais qui vous aime et aimera toute la vie plus que soi-même.»

«Voilà les observations que j'ai faites. Vous êtes faite pour être heureuse, vertueuse et parfaite; mais il est temps et plus que temps de réfléchir et de poser un système qui soit soutenu. L'âge avance: vous n'avez plus l'excuse de l'enfance. Que deviendrez-vous si vous tardez plus longtemps? Une malheureuse femme et plus malheureuse princesse, et celui qui vous aime le plus dans toute la terre, vous lui percerez l'âme. C'est moi qui ne m'accoutumerai jamais à ne vous pas savoir heureuse[1185].»

Jamais peut-être réquisitoire plus vif, sous une apparence affectueuse, n'a été dressé contre la Cour de France et contre Marie-Antoinette dans cette période de sa vie que nous avons nommée la période de dissipation. Jamais arsenal plus complet n'a fourni aux ennemis de la Reine des armes contre elle. Il ne faudrait pas cependant prendre au pied de la lettre tous les reproches de Joseph II, déguisés sous la forme transparente de conseils. Tous les inconvénients qu'il signale n'ont pas existé, surtout dans la proportion que semblerait indiquer la tournure acerbe qu'il a souvent donnée à sa critique.

Au moment de quitter la France, désireux d'arrêter sa sœur sur la pente fâcheuse où il la voyait s'engager, il a cru que, pour l'émouvoir plus profondément, il fallait faire un tableau plus effrayant des abus qui l'avaient choqué, et, dans cette pensée, qui s'accordait avec la nature d'un esprit enclin à dépasser les bornes, il a forcé la couleur du tableau, jusqu'à parler de l'avancement de l'âge qui ne laissait pas d'excuses..., l'âge de vingt-deux ans! Il écrivait _ab irato_ sous le coup des impressions qui venaient de le frapper. Telle page a dû être tracée après une conversation avec Mercy, telle autre au retour d'une soirée de jeu chez la princesse de Guéménée[1186], ou d'une course de chevaux organisée par le comte d'Artois[1187]. Il voulait frapper fort, et il n'a pas toujours frappé juste.

Si l'on veut avoir l'appréciation vraie de Joseph II sur Marie-Antoinette à cette époque, ce n'est pas dans ces instructions qu'il faut la chercher, ce n'est pas même dans les premières lettres à Léopold, où, tout en reconnaissant que la Reine est une «très jolie et aimable femme d'une vertu intacte et même austère», il lui reproche de ne pas «remplir comme elle le devrait ses fonctions de femme et de reine[1188]» et de courir de dissipations en dissipations parmi lesquelles il n'y en a que de «très licites, mais néanmoins dangereuses[1189]»; c'est dans celles qu'il écrit lorsque, sans avoir quitté la France, il a déjà quitté Versailles, lorsque, éloigné du bruit de la Cour et du tourbillon de la société de la Reine, il peut juger avec calme dans le silence de la réflexion et de la solitude, lorsqu'enfin l'éloignement du point de vue en rectifie la justesse. Or, voici ce qu'il mande de Brest, le 9 juin, à Léopold, à ce frère auquel il ne dissimule rien:

«J'ai quitté Paris sans grands regrets, quoique l'on m'y ait traité à merveille.... Pour Versailles, il m'en a plus coûté; car je m'étais véritablement attaché à ma sœur et je voyais sa peine de notre séparation, qui augmentait la mienne. C'est une aimable et honnête femme, un peu jeune, peu réfléchie, mais qui a un fonds d'honnêteté et de vertu dans son âge, vraiment respectable. Avec cela, de l'esprit et une justesse de pénétration, qui m'a souvent étonné. Son premier mouvement est toujours le vrai; si elle s'y laissait aller, réfléchissait un peu plus, et écoutait un peu moins les gens qui la soufflent, dont il y a des armées et de différentes façons, _elle serait parfaite_[1190].»

«J'ai quitté la Reine avec bien de la peine, écrivait-il le même jour à sa sœur Marie-Christine; c'est une femme charmante en vérité, et, sans sa figure, elle devrait plaire par sa façon de s'expliquer et l'assaisonnement qu'elle sait donner à toutes les choses qu'elle dit[1191].»

Et, six semaines plus tard, en rentrant à Vienne, l'Empereur redisait encore à Marie-Thérèse combien il était content de sa «chère et belle Reine», et que s'il trouvait une femme pareille, il passerait d'abord aux troisièmes noces[1192]. Nous voilà loin des critiques mordantes des _Réflexions données à la Reine de France_.

En recevant ces instructions de son frère, le premier mouvement de Marie-Antoinette fut un mouvement de mauvaise humeur: elle s'écria qu'elle répondrait à tout et que sa conduite avait toujours été raisonnée et raisonnable. Puis bientôt la réflexion vint, l'aigreur disparut et les meilleures résolutions furent prises. La Reine se décida à cesser peu à peu de fréquenter le salon de la princesse de Guéménée, à s'abstenir du gros jeu, à s'occuper quelques heures de la journée chez elle, enfin à être avec le Roi plus assidûment que par le passé[1193]. Et, de fait, dans les premières semaines, elle fit de réels efforts pour se réformer: presque plus de promenades à Paris, plus de jeux de hasard, des attentions visibles et délicates pour le Roi[1194], qu'elle accompagne à la chasse et dans les voyages à Saint-Hubert; la princesse de Guéménée est délaissée, au point d'en concevoir du dépit; dans la tenue de la Cour, une plus grande dignité, et des marques de déférence pour les personnes d'âge et de rang[1195]. Il y a mieux: la Reine semble avoir pris goût à la lecture: elle étudie l'histoire d'Angleterre, et, à la suite, elle a des entretiens sérieux de plus de deux heures avec l'abbé de Vermond[1196]. Au voyage de Choisy, on remarque l'affabilité de la jeune souveraine: plus d'attention dans le choix des personnes admises à faire leur cour, plus de mesure dans la manière de leur marquer ses bontés, plus de soins à éviter les faveurs exclusives. Et le règlement, laissé par l'Empereur, était relu de temps en temps.

Mais ces bonnes résolutions ne tinrent pas; les tentations revinrent. Marie-Antoinette résista d'abord, puis succomba. Le comte d'Artois, de retour de son voyage dans l'Est, avait repris faveur, et son influence entraînait la Reine, qui la subissait, quoique à regret. Il était l'organisateur des plaisirs de la Cour, et n'était pas toujours prudent. Dans l'été de 1777, la chaleur était accablante. Pour y échapper, on sortait le soir sur la terrasse de Versailles, où venait jouer, à dix heures, la musique des gardes françaises et suisses. La famille royale se mêlait à la foule que ces concerts attiraient autour du Château; la Reine et les princesses se promenaient là, sans suite, tantôt ensemble, tantôt avec une de leurs dames sous le bras. Le Roi y était venu quelquefois: il s'était plu à ces promenades solitaires et son exemple les avait autorisées. Il n'en est pas moins vrai qu'elles pouvaient offrir des inconvénients. Dans une nation «où la jeunesse est si étourdie et si inconsidérée, faisait justement observer Mercy, on ne saurait être trop en garde contre les occasions d'être méconnu[1197]». Marie-Antoinette en a fait, à ses dépens, la cruelle expérience: ces promenades sur la terrasse de Versailles, si innocentes qu'elles fussent, ont servi de prétexte à des imputations odieuses contre l'honneur de la Reine; elles ont rendu possible et peut-être inspiré la scène jouée plus tard dans l'affaire du Collier.

Il y avait des griefs plus sérieux. Six mois à peine après le départ de l'Empereur, les choses n'allaient guère mieux qu'avant sa venue[1198]. Il avait beau écrire à sa sœur pour lui rappeler les engagements pris; ses lettres restaient sans réponse, ou l'on n'y répondait que par des échappatoires[1199]. Le voyage de Fontainebleau, qui était toujours une époque critique[1200], ne présentait pas en 1777 moins d'inconvénients que les années précédentes: recommandations près des ministres[1201], crédit des favorites, affluence de jeunes Anglais, courses de chevaux, veilles prolongées, tout avait repris son ancien cours. Le jeu surtout avait atteint des proportions fâcheuses; il n'était question dans Paris que des pertes considérables faites au pharaon par certains courtisans, par le duc de Chartres[1202], par la souveraine elle-même[1203]. Ce n'est pas qu'il n'y eût, de temps à autre, des retours de sagesse et des intermittences dans la dissipation; mais ces temps d'arrêt étaient comme autant de points de départ d'où le courant, qui emportait la jeune princesse, s'élançait de nouveau, d'autant plus impétueux, semblait-il, qu'il avait été retardé un moment. Les conseillers de la Reine étaient désolés; Mercy se consumait en représentations inutiles[1204]; l'abbé de Vermond prenait un prétexte pour ne point aller à Fontainebleau[1205] et Marie-Thérèse, navrée, écrivait à son ambassadeur: «Il n'y a peut-être qu'un revers sensible qui l'engageât à changer de conduite, mais n'est-il pas à craindre que ce changement n'arrive trop tard[1206]?».

Et cependant, pour ce voyage même de Fontainebleau, Marie-Antoinette avait pris, et de la meilleure foi du monde, les plus sages résolutions[1207]. Au fond, elle n'aimait pas le jeu[1208]; elle était dégoûtée des courses de chevaux[1209]; elle était lasse de tous ces plaisirs[1210]; elle n'avait pas de penchant personnel pour le comte d'Artois, qui en était le promoteur[1211], et ce n'était pas sans un vrai chagrin qu'elle se laissait entraîner par ses entours. Mais elle était jeune, elle était vive, elle portait toujours au cœur la plaie qui la rongeait depuis sept ans. Un instant, elle avait cru avoir des espérances de grossesse, et elle avait aussitôt rappelé elle-même à Mercy tous les plans de réforme, toutes les résolutions raisonnables et fermes qu'elle était décidée à adopter en pareille occurrence[1212]. Frustrée dans ses espérances, elle s'était lancée plus que jamais dans le tourbillon des plaisirs, afin d'échapper à l'ennui[1213], et surtout afin d'échapper à elle-même. Irritée contre son mari, dont l'apathie et la froideur trompaient sans cesse ses désirs, elle en était venue à le regarder comme un caractère sans ressort et un personnage sans conséquence, pour lequel il était inutile de se gêner, puisqu'on pouvait le dominer par la crainte. Erreur de l'imagination plutôt que du cœur; emportement irréfléchi d'une jeune femme, agacée et nerveuse, poussée à bout par des déceptions successives; état d'esprit maladif que nous n'entreprenons pas de justifier, mais qui s'explique peut-être par l'humeur concentrée où la jetait cette situation douloureuse qui était la sienne, comparée à la fécondité de la comtesse d'Artois, alors enceinte pour la troisième fois[1214]. Telle était bien l'opinion de Mercy, lorsqu'après avoir énuméré les inconvénients du séjour de Fontainebleau, il écrivait à Marie-Thérèse:

«C'est toujours à l'avènement d'une grossesse que je rapporte l'espoir d'un changement heureux et ce sera alors que la Reine sera ramenée d'elle-même à des idées qui jusqu'à présent ne lui sont pas présentées avec tout le succès désirable[1215].»

CHAPITRE XVI

Guerre de la succession de Bavière.—Mort de l'Electeur.—Joseph II occupe la Basse-Bavière.—Répugnances de sa mère.—Armements de Frédéric II.—Emotion en France.—Marie-Thérèse réclame l'intervention de sa fille.—Négociations infructueuses.—Déclaration de guerre.—Marie-Antoinette demande la médiation de la France.—Diminution subite de ses instances.—Entrevue avec Maurepas.—Récits du comte de la Marck et du comte de Goltz.—Proportions vraies de l'intervention de la Reine dans cette affaire de Bavière.—Paix de Teschen.

Ce n'était pas seulement pour jouir du plaisir de voir son «auguste sœur[1216],» ni même pour visiter les villes et les établissements publics, que Joseph II avait fait en France ce séjour qui, comme l'écrivait Louis XVI à Vergennes, «devait donner une furieuse jalousie au roi de Prusse[1217].» Il y avait à ce voyage un but secret et plus politique: l'Empereur voulait se rendre compte par lui-même des dispositions et des ressources de son allié et resserrer pour des éventualités prochaines l'union des cabinets de Vienne et de Versailles. Si, un jour, comme le prétendait cette mauvaise langue de Frédéric II[1218], et comme nous avons peine à le croire, il s'était laissé aller à dire que le roi de France était un «imbécile» ou un «enfant», il ne sentait pas moins que cet «imbécile» et cet «enfant» était le chef d'une des premières puissances de l'Europe et qu'il était essentiel de gagner sa confiance. Aussi n'avait-il rien négligé pour y parvenir: et il semblait y avoir à peu près réussi. Louis XVI s'était ouvert en toute cordialité et franchise à son impérial beau-frère, tant sur la Reine, dont il s'était plu à relever les «charmantes qualités», que sur les matières de gouvernement, qu'il avait traitées avec une justesse et une précision inattendues[1219]. «Si je m'y étais prêté, disait l'illustre voyageur au sortir d'une de ces conférences, le Roi m'aurait montré ses papiers et tout ce que j'aurais voulu savoir de ses affaires[1220].» Mais il y avait un sujet sur lequel le monarque français était demeuré obstinément silencieux: c'étaient précisément les affaires d'Allemagne[1221], et le point noir était là.

L'Autriche avait toujours médité un agrandissement du côté de la Bavière[1222], et la mort, qui semblait prochaine, de l'électeur Maximilien Joseph paraissait devoir ouvrir une porte à la réalisation de ce rêve. Maximilien n'avait pas d'héritier direct; son futur successeur, l'électeur Palatin, Charles Théodore, était éloigné et sans puissance; Joseph II comptait profiter de cette situation pour s'emparer de certains districts sur lesquels il faisait valoir des droits, dont l'origine remontait au XVe siècle. Dans le courant de 1777, des négociations avaient été entamées avec Charles-Théodore pour obtenir cette cession à l'amiable, et le Palatin, content de s'assurer la tranquille possession du reste des États de Bavière, moyennant ce sacrifice partiel, était sur le point d'y consentir, lorsque, le 30 décembre 1777, Maximilien mourut. Cette mort brusqua les choses: l'Empereur se hâta de signer, dès le 3 janvier 1778, son traité avec Charles-Théodore[1223], et, le 15, douze mille hommes de troupes autrichiennes prirent possession des districts cédés de la Basse-Bavière. «La mort de l'Electeur nous donne beaucoup d'occupations, mandait le 5 janvier Joseph II à Mercy; c'est une de ces époques qui ne viennent que dans des siècles et qu'il ne faut pas négliger[1224].» Et il écrivait quelques jours après à son frère Léopold: «C'est un vrai coup d'État, et un arrondissement pour la monarchie d'un prix inappréciable[1225].»

C'était Joseph II seul qui avait voulu entamer cette affaire, dont il était, suivant son expression, la «cheville ouvrière[1226]». Le prince de Kaunitz ne s'y prêtait qu'avec répugnance, et Marie-Thérèse, forte de son expérience et de sa sagesse, désapprouvait formellement l'ambition de son fils. Elle ne concevait pas qu'on s'exposât à une guerre pour soutenir des prétentions incertaines et surannées[1227]. Une négociation amiable, passe encore; mais une occupation armée, elle ne s'en souciait pas.

«La situation présente, écrivait-elle à l'Empereur dès le 2 janvier, bien loin de m'offrir une perspective heureuse, grande et équitable, m'accable d'un tas de réflexions, dont je ne saurais me débarrasser et que je me reprocherais toute ma vie de ne pas communiquer. Il s'agit du bonheur et de la tranquillité, non seulement des peuples commis à mes soins, mais encore de celle qui pourrait intéresser toute l'Allemagne... Si même nos prétentions sur la Bavière étaient plus constatées et plus solides qu'elles ne sont, on devrait hésiter d'exciter un incendie universel pour une convenance particulière. Jugez combien des droits peu constatés et surannés, au dire même du ministre, comme vous le savez aussi bien que moi, doivent être mesurés pour ne pas causer des troubles, dont tant de malheurs suivront... Je ne parle que selon mon expérience en politique et en bonne mère de famille. Je ne m'oppose pas d'arranger ces affaires par la voie conciliante de négociation et convenance, mais jamais par la voie des armes ou de la force, voie qui révolterait à juste titre tout le monde contre nous dès le premier pas et nous ferait même perdre ceux qui seraient restés neutres. Je n'ai pas vu prospérer aucune entreprise pareille, hors celle contre moi, en 1741, par la perte de la Silésie... Je ne vois donc aucun inconvénient de différer la marche des troupes; mais beaucoup de grands malheurs en la précipitant[1228].»

C'était le langage de la raison; mais Joseph II était trop impétueux pour l'écouter. Il lui semblait que ses désirs ne devaient pas rencontrer d'obstacles, que, les circonstances étant favorables, toute l'Europe occupée, ce coup réussirait sans guerre, et que l'acquisition, quoique encore incomplète, serait «toujours belle pour n'avoir rien coûté[1229]».

Illusion étrange, que les événements n'allaient pas tarder à démentir. A la première nouvelle de l'invasion de la Basse-Bavière, Frédéric II réunissait une armée sur les frontières de Bohême, prêt à les franchir si l'Empereur persistait dans ses projets d'agrandissement. L'Électeur de Saxe, qui avait des prétentions, lui aussi, du chef de sa mère, à la succession de Maximilien, joignait ses troupes à celles du roi de Prusse[1230]: le duc des Deux-Ponts, autre héritier de l'Électeur, protestait, de son côté, contre les arrangements pris[1231], et les Bavarois eux-mêmes, fidèles à leur antipathie séculaire contre l'Autriche, refusaient d'accepter un changement de domination: «Le dernier paysan bavarois a de l'aversion pour l'Autrichien et de la bonne volonté pour le Français,» écrivait le marquis de Bombelles, ministre de France près la diète de Ratisbonne, au baron de Breteuil, ambassadeur à Vienne[1232]. Sous l'inspiration de la Prusse, l'Allemagne s'agitait.

En France, l'émotion n'avait pas été moins profonde. Les vieilles préventions contre l'avidité impériale subsistaient toujours, soigneusement entretenues par Frédéric II et son ambassadeur, le comte de Goltz; et Joseph II ne l'ignorait pas, puisque, dès le 5 janvier 1778, il écrivait à Mercy, en lui annonçant ses projets: «Cela ne plaira pas trop là où vous êtes[1233].» Les propos étaient vifs et les plus ardents parlaient déjà de fourbir leur équipage de guerre. La Reine elle-même, à la première nouvelle de la mort de l'Electeur, avait écrit à Mme de Polignac qu'elle craignait bien que son frère «ne fît des siennes[1234]». Le Roi ne dissimulait pas son mécontentement: «C'est l'ambition de vos parents qui va tout bouleverser, disait-il à sa femme; ils ont commencé par la Pologne; maintenant la Bavière fait le second tome; j'en suis fâché par rapport à vous.» Et les ministres français recevaient l'ordre de déclarer aux Cours près desquelles ils étaient accrédités que le démembrement de la Bavière se faisait contre le gré du cabinet de Versailles, qui le désapprouvait hautement[1235].

Ce n'était d'ailleurs que le commentaire, autorisé par les circonstances, des instructions données dès le 10 avril 1775 par M. de Vergennes au marquis de Bombelles, qui allait résider à Ratisbonne, en qualité de ministre français. «Le Roi, y était-il dit, fidèle aux principes qui ont déterminé LL. Majestés impériales, ne négligera rien pour resserrer et rendre plus inviolables des liens qui assurent le repos de l'Allemagne; mais en remplissant ses engagements à cet égard, _Elle_ (_sic_) ne se croit pas déchargée de ceux qu'elle a formés bien plus anciennement avec le Corps germanique, par la garantie du traité de Westphalie.

«Sa Majesté n'a cessé de recommander à son ministre auprès de la Diète, aussi bien qu'à tous ses autres ministres résidant près des princes de l'Empire, de déclarer que son alliance avec la maison d'Autriche était fondée sur les traités de Westphalie et sur les constitutions germaniques; qu'Elle regardait comme une de ses premières maximes de ne pas permettre d'y porter atteinte; que, bien loin de vouloir servir d'instrument aux projets d'oppression que la Cour impériale pourrait former, Sa Majesté se prévaudrait plutôt de l'alliance comme d'un moyen de plus pour servir la cause des États[1236].»

Dans ces conjectures critiques, la vieille activité de Marie-Thérèse reparut tout entière. Elle avait toujours déploré que son fils soulevât la question; maintenant que l'affaire était engagée, elle s'efforçait, avec toute la vivacité de son amour maternel et de son patriotisme, d'en conjurer les conséquences. C'est du côté de la France qu'elle se tourna d'abord. Elle avait mis tous ses soins à former et à resserrer l'alliance, et il lui semblait juste que la jeune princesse, qui en avait été le nœud, servît à la consolider, ou tout au moins à l'empêcher de se rompre. Si, au début, elle avait eu quelques scrupules à mêler ainsi sa fille à la politique, si elle avait craint que, par une ingérence indiscrète, elle ne se rendît importune et même suspecte au Roi[1237], ses scrupules furent promptement levés, et elle mit à peser sur Marie-Antoinette toute l'ardeur d'une souveraine qui tremble pour ses peuples, d'une mère qui tremble pour ses fils, toute l'habileté d'une femme de génie qui, vieillie dans la politique et connaissant jusque dans leurs plus intimes replis l'esprit et le cœur de sa fille, savait merveilleusement quelle corde il fallait toucher, quels sentiments invoquer, pour faire de cette fille une auxiliaire dévouée et un instrument docile. Ce ne sont plus des sévérités et des gronderies, comme en contient ordinairement sa correspondance: ce sont les caresses les plus tendres, les prières les plus touchantes, les instances les plus pathétiques; ses lettres sont de vrais chefs d'œuvre de diplomatie féminine et maternelle; elle met tout en jeu: l'amour propre de Marie-Antoinette, son affection pour sa mère, son antipathie naturelle pour le roi de Prusse, tout, jusqu'aux espérances de grossesse qui, pour la première fois, à cette époque, font tressaillir son cœur.

L'affaire n'est encore qu'au début; mais un conflit est menaçant; Mercy est malade; la Reine seule peut déjouer les manœuvres de Frédéric qui ne craint qu'elle, et prévenir, entre la France et l'Autriche, une rupture qui serait un coup mortel pour l'Impératrice[1238]. Marie-Antoinette qui, jusque là, a toujours répugné à se mêler d'affaires[1239], s'intéresse chaleureusement à celle-ci, et elle s'y intéresse uniquement par tendresse pour sa mère[1240]. C'est son cœur,—elle le dit elle-même,—c'est son cœur seul qui agit[1241]. Elle est troublée, inquiète; elle a pâli en lisant cette phrase: «Un changement dans notre alliance me donnerait la mort[1242].»