Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)
Part 21
Cette simplicité qu'elle a rêvée, cette vie du cœur, à laquelle elle aspire depuis son enfance, cette existence champêtre, dont les emblèmes s'étalent partout autour d'elle, elle veut la réaliser à Trianon. C'est là qu'elle peut dire, à l'exemple de Henri IV: «Je ne suis plus la Reine, je suis moi[1001].» Le matin, elle part de Versailles, accompagnée par un seul valet de pied[1002], elle parcourt son jardin, elle visite ses fleurs, elle fait des bouquets de roses et de chèvrefeuille, et lorsque, le soir, elle reste à coucher dans son petit château, c'est la femme du concierge qui lui sert de femme de chambre[1003]. Le dimanche, elle laisse entrer dans le parc toutes les personnes honnêtement vêtues, principalement les bonnes et les enfants. Là un bal s'organise, un bal rustique, parfois sous une tente, comme au village[1004], parfois dans la grange du hameau[1005]; la Reine y prend part, danse une contredanse pour mettre tout le monde en train; puis elle appelle les bonnes, elle se fait présenter les enfants, elle s'informe de leur famille, elle les comble de bonbons et de caresses[1006]. Les enfants, elle les aime tant, elle voudrait tant en avoir à elle qu'à la fin de 1776 elle adopte un petit paysan dont la joyeuse figure et la bonne humeur l'ont frappée. Puis elle donne des fêtes, et un jour le parc est transformé en une sorte de champ de foire, où les dames de la Cour sont marchandes, où la Reine est limonadière, avec théâtres, parades et boutiques bordant les avenues[1007]. Elle organise des voyages à Trianon, non pas des voyages comme ceux de Marly, qui sont si guindés et qui coûtent si cher, mais des voyages où elle s'installe chez elle avec quelques intimes seulement; car, nous l'avons dit, sa maison est petite et ne se prête pas à une nombreuse compagnie. Mme Élisabeth en est toujours, puis Mme de Polignac et sa société, plus rarement Mme de Lamballe. Le Roi y vient à pied, sans capitaine des gardes, mais n'y couche jamais. Monsieur y apparaît quelquefois, le comte d'Artois souvent. Les invités arrivent à deux heures pour dîner et retournent à Versailles pour minuit[1008].
Là, point d'apparat, point d'étiquette. Pas de _Maison_, mais des amies. La Reine entre dans son salon, sans que les dames quittent leur métier, sans que les hommes interrompent leur partie de billard ou de trictrac. C'est la vie de château, dans toute sa liberté aimable, telle que Marie-Antoinette l'a toujours rêvée, telle qu'on la pratique dans cette patriarcale famille des Habsbourg, qui n'est, a dit Gœthe, que la première famille bourgeoise de son empire. On se rassemble pour le déjeuner, qui tient lieu de dîner; puis on joue, on cause, on se promène et l'on se réunit de nouveau pour le souper, qui a lieu de bonne heure[1009]. Plus de costumes luxueux, plus de ces coiffures compliquées, dont la hauteur exagérée force les architectes à grandir les dimensions des portes et provoque les gronderies de Marie-Thérèse. Une robe de percale blanche, un fichu de gaze, un chapeau de paille, voilà la toilette de Trianon: toilette fraîche et charmante, qui fait admirablement ressortir la taille souple et le teint éblouissant de la déesse du lieu, mais dont l'extrême simplicité met en rumeur les fabricants de soieries de Lyon, délaissées pour les toiles d'Alsace[1010]. Là, plus d'amusements bruyants, plus de pharaons ruineux qui compromettent la cassette de la Reine, plus de ces petits jeux dont on avait pris le goût chez la duchesse de Duras, la guerre-pampan, le colin-maillard, le descampativos[1011], dont avait médit la chronique. A Versailles et à Marly, ce sont les plaisirs de la Cour; à Trianon, ce sont les plaisirs de la campagne, les bals champêtres, comme ceux dont nous venons de parler, la danse sur l'herbe, le billard, le jeu de bagues, les courses sur le gazon.
La Reine prend au sérieux son rôle de fermière: elle a ses vaches, Brunette et Blanchette, qu'elle trait elle-même dans des vases de porcelaine; elle a un beau bouc blanc à quatre cornes et des chèvres blanches qu'on a fait venir de Fribourg[1012]; elle a ses pigeons et ses poules aux quels elle donne à manger; elle a ses parterres qu'elle arrose. On passe de la laiterie à la grange, de la grange au moulin; on va manger des œufs frais à la ferme, boire du lait chaud à l'étable; on pêche dans la rivière, on traverse le lac en gondole, et, quand on est las de tout ce mouvement, on revient s'asseoir à l'ombre, en respirant le parfum des fleurs et en travaillant; car on ne reste pas inactif à Trianon. Les femmes brodent, font de la tapisserie ou filent leur quenouille; les hommes tressent du filet, lisent ou se promènent en causant. Vie charmante, où le temps s'écoule sans qu'on s'en aperçoive, où l'on oublie les intrigues et les soucis de Versailles, où l'on se regarde et s'écoute vivre. Vie plus charmante encore, lorsque Dieu a exaucé les vœux les plus ardents de la Reine et que le premier rayon de la maternité a brillé sur son front. Car alors ce n'est plus seulement le calme et l'amitié qu'elle vient chercher à Trianon, c'est la santé de ses enfants qui s'ébattent joyeusement sur les pelouses, lutinant leurs chèvres, cherchant des nids, bêchant leur jardin[1013], respirant le grand air, se développant en toute liberté et puisant dans cette liberté et ce grand air la vigueur et la bonne mine. Et, à partir de cette époque, Trianon est plus en vogue que jamais, et il n'y a guère de jour où la Reine ne s'y rende de Versailles, soit le matin, soit dans l'après-midi[1014]. C'est là qu'elle vient achever son rétablissement après les rudes et dramatiques couches auxquelles elle doit Madame Royale; c'est là qu'elle voit grandir dans les bras de Mme Poitrine ce Dauphin tant souhaité, dont la naissance adoucit le chagrin de la mort de Marie-Thérèse, et dont les poètes, par une délicate flatterie qui va droit au cœur maternel, associent le nom à l'éloge des bosquets qui ombragent ses premiers pas[1015].
Voilà les jouissances intimes; mais, à côté, il y a les réjouissances officielles, celles qu'on destine aux têtes couronnées. Pas un souverain, pas un grand personnage ne voyage en France, sans que la Reine veuille lui faire elle-même les honneurs de son domaine. Que ce soit Joseph II, le prince de Hesse-Darmstadt, le comte du Nord, le roi de Suède, il y a fête à Trianon. Cela fait partie en quelque sorte du programme ordinaire des plaisirs qu'on offre aux étrangers de distinction. Puis il y a les fêtes moins bruyantes, celles qu'on donne au Roi, qui les apprécie beaucoup; car, pas plus que sa femme, il n'aime le faste et la représentation. Trianon, pour lui, comme pour la Reine, c'est la simplicité, c'est aussi l'économie en comparaison de Fontainebleau et de Marly. Parfois on invite quelques seigneurs, ou quelques dames de la Cour, comme le maréchal de Noailles, la duchesse de Cossé[1016], la marquise de Sabran, souvent même des femmes de Paris[1017]. Il y a alors illumination des bosquets «avec ces lampions couverts qui donnent une lumière si douce et des ombres si légères, que, dit un témoin oculaire, l'eau, les arbres, les personnes, tout paraît aérien[1018].»
Après l'illumination, souper, spectacle, ballet, promenades dans le jardin, qui se prolongent assez tard dans la nuit[1019]. Mais ce qui rend ces réunions plus attrayantes, c'est l'affabilité de la Reine. Elle s'ingénie à marquer à ses invités des attentions particulières, et chacun sort séduit de ce lieu de délices, plus séduit encore par la bonté et la grâce de la propriétaire. Mercy lui-même, qui voyait avec méfiance certaines innovations introduites à ces fêtes, convenait qu'elles étaient «charmantes par l'agrément que la Reine y apportait».—«Pourvu qu'elles ne deviennent ni trop fréquentes ni trop coûteuses, ajoutait-il, elles ne peuvent contribuer qu'à faire régner à la Cour le ton et le genre d'amusement qui lui est convenable[1020].»
On ne se promène pas seulement à Trianon, on y cause et on y lit. Quoique Mme Campan prétende que Marie-Antoinette a peu fait pour les lettres et les arts, il est certain qu'elle avait du goût pour les jouissances de l'esprit; elle se plaisait à encourager les auteurs. Elle protégeait la Harpe[1021] et lui faisait donner une pension de douze cents livres[1022]; elle patronnait Delille[1023], et, en reconnaissance, le poète chantait les jardins de Trianon; elle riait à la lecture des vers badins de Gresset[1024], disait un mot charmant au peintre Vernet: «Monsieur Vernet, c'est toujours vous qui faites la pluie et le beau temps,» obtenait une gratification de douze cents livres pour un petit-neveu du grand Corneille, que lui recommandait la Comédie-Française[1025], faisait faire à ses frais, à l'imprimerie Royale, une magnifique édition du poète favori de son enfance, Métastase, et en envoyait un exemplaire à l'illustre écrivain[1026]. Elle applaudissait à _l'École des Pères_, et, après la représentation, ordonnait au maréchal de Duras de féliciter le compositeur du drame du ton de décence et de morale qui se remarquait dans son œuvre[1027]. Elle faisait jouer par la Comédie-Française le _Méléagre_ de Lemercier, assistait à la première représentation et voulait avoir le jeune auteur près d'elle dans sa loge «pour mieux jouir d'un succès dont elle ne doutait pas et qui, en effet, répondit à ses vœux[1028].» Elle accordait une pension à Chamfort et le lui annonçait avec des paroles si flatteuses que l'auteur de _Mustapha et Zéangir_, dans l'élan de son enthousiasme, jurait—serment bien fugitif—qu'il ne pourrait jamais l'oublier[1029].
Mais elle ne pardonnait pas à Voltaire ses attaques contre la vieille foi de la France, et si elle n'allait pas jusqu'à le traiter d'_extravagant_, comme sa mère[1030], elle lui manifestait peu de sympathie. Lorsqu'au printemps de 1778 le philosophe fit, à Paris, ce voyage qui ne fut qu'un long triomphe, elle refusa nettement de le recevoir à Versailles. Quoi que pût dire le public, quoi qu'aient pu affirmer les chroniqueurs, quelles que fussent d'ailleurs les sollicitations des amis de Voltaire, elle déclara «qu'elle ne voulait en aucune façon d'un homme dont la morale avait occasionné tant de troubles et d'inconvénients[1031]». Le fait a été contesté; il est positif aujourd'hui.
Ses jugements, toutefois, n'étaient pas toujours aussi fermes, ni ses affections, comme ses répugnances littéraires, aussi motivées. Si un jour, en lisant le _Numa Pompilius_ de Florian, le peintre pourtant de ses bergeries, elle laissait échapper ce mot piquant et vrai: «Je crois manger de la soupe au lait[1032]», d'autres fois, ses appréciations étaient moins heureuses, comme il arriva pour cette pièce de Dorat-Cubières, qui, trouvée charmante, lorsque Molé l'avait lue dans le cabinet de la Reine, fut estimée si mauvaise, lors de sa représentation à Fontainebleau, que le Roi, pour la première fois, fit baisser le rideau avant la fin de la comédie[1033], ou pour _le Connétable de Bourbon_, du comte de Guibert, qui, malgré la protection royale, échoua complètement, au mariage de Mme Clotilde[1034]. Mais la Reine n'avait pas de prétentions, et elle était la première à rire de ses mécomptes[1035].
Parmi tant d'amusements, où se jouait une fantaisie, parfois un peu mobile, il était un goût qui persistait malgré tout, c'était le goût de la musique. Marie-Antoinette l'avait eu dès sa jeunesse. Enfant, elle avait joué avec Mozart, et reçu les leçons de Gluck[1036]. Dauphine, à son arrivée en France, elle étudiait le clavecin tous les jours[1037], donnait chez elle de petits concerts[1038], chantait chez Mme Clotilde[1039], et se plaisait à jouer de la harpe[1040]. Reine, au milieu même des entraînements que lui reprochait sa mère, elle continuait ses leçons de musique et ses concerts. Les leçons duraient parfois deux heures, et le concert du soir servait de répétition à la leçon du matin. Ses progrès étaient réels, et son plaisir si vif que Mercy craignait qu'il ne nuisît à des occupations plus sérieuses[1041]. Même à Fontainebleau qui,—la jeune femme l'avouait elle-même,—était le moment de la plus grande dissipation, elle avait deux professeurs de musique, l'un de harpe et l'autre de chant[1042]. A Paris, elle allait de préférence à l'Opéra et à la Comédie-Italienne, et c'est aussi pour lui plaire que l'Opéra avait consenti à faire venir de Vienne le célèbre maître de chapelle, Gluck.
Gluck était pour Marie-Antoinette plus qu'un grand compositeur, c'était un souvenir, un souvenir de son enfance et de son pays; c'était aussi l'espoir d'une réforme dans l'art français, qu'elle trouvait monotone. Aussi, dès le début, l'encourage-t-elle de toutes ses forces; elle le prend sous sa haute protection; elle fait mettre à l'étude son _Iphigénie en Aulide_[1043], et le jour où la pièce est enfin jouée, le 19 avril 1774, elle l'applaudit jusqu'à avoir «l'air de faire une cabale[1044]». Elle fait donner à l'illustre auteur une pension de six mille francs[1045]; elle le protège contre ses ennemis; elle soutient de ses bravos, malgré la froideur des spectateurs, la première représentation d'_Alceste_, et lorsqu'une coterie hostile appelle Piccini pour l'opposer à Gluck, lorsque le public volage et frondeur semble abandonner le compositeur allemand pour le maëstro italien, elle prend parti pour le maître de sa jeunesse. Dès son arrivée, elle lui a accordé les entrées à sa toilette, et tout le temps qu'il y reste, elle ne cesse de lui adresser la parole; elle l'interroge avec bonté sur ses travaux, et le grand musicien, chez qui la malveillance des critiques ne peut ébranler la foi en son génie, lui répond avec un imperturbable aplomb: «Madame, _Armide_ sera bientôt fini, et vraiment ce sera _superbe_.» Malgré un premier accueil indécis, les applaudissements du public ne tardèrent pas à justifier la confiance de Gluck et la protection de la Reine[1046].
Le prince d'Hénin, celui qu'on appelle le _Nain des princes_, se permet-il d'interpeller cavalièrement Gluck chez Sophie Arnould; le duc de Nivernais relève le gant pour se faire bien venir de la souveraine, et si l'affaire s'arrange, c'est que le prince, auquel Marie-Antoinette a fait dire qu'elle sait d'où viennent les torts et insinue qu'il ait à les réparer, consent à faire au compositeur une visite qui est une excuse[1047]. Et quand le duc de Noailles, plus capable mais non moins vif que le prince d'Hénin, s'écrie que l'_Électre_ de Lemoyne ne vaut pas le diable, puisque l'auteur est un élève de Gluck, c'est la Reine elle-même qui prend contre le vieux courtisan la défense du professeur et de son disciple[1048].
Enfin, lorsque, au bout de cinq ans, le grand homme, aigri et découragé, après l'insuccès d'_Écho et Narcisse_, s'apprête à quitter Paris, sa royale élève lui fait promettre de revenir et lui décerne, comme cadeau d'adieu, le titre de maître de musique des Enfants de France[1049].
Mais la Reine n'est pas exclusive; elle ne protège pas seulement Gluck, elle accueille aussi son rival, Piccini, auquel elle pardonne même d'avoir eu un instant l'appui de Mme du Barry[1050]. Elle ne se sert de la lutte des deux compositeurs que pour imprimer au goût de la musique en France un nouvel essor; tout en conservant ses préférences, elle distribue à l'un et à l'autre ses faveurs. A peine Piccini est-il arrivé en France, qu'elle le reçoit; elle prend de lui des leçons de chant deux fois par semaine[1051], et lui assure, avec le titre de compositeur de ses spectacles lyriques, un traitement de quatre mille livres qu'il touchait encore au commencement de la Révolution[1052]. Elle tient à avoir la primeur des deux premiers actes de _Roland_, qu'elle lui fait répéter en sa présence. Le prince de Ligne a raconté que, voulant alors chanter devant le maître italien qu'elle avait prié de l'accompagner, elle choisit par inadvertance un morceau de l'_Alceste_ de Gluck. «Mais, ajoute le prince, la grâce qu'elle mettait à réparer ces petits malheurs, qui lui arrivaient souvent, par une sorte d'ingénuité qui lui allait si bien, peignait la bonté et la sensibilité de la plus belle des âmes, qui ajoutaient des charmes à sa figure, sur laquelle on voyait se développer en rougissant ses jolis regrets, ses excuses et souvent ses bienfaits[1053].»
Avec Gluck et Piccini, c'est Grétry, dont la musique légère lui plaît infiniment. Elle accepte d'être marraine de la fille du compositeur; elle lui donne son nom; elle la fait venir tous les mois à Versailles pour la combler de présents et de caresses, et, lorsqu'elle va au théâtre, après les trois révérences d'étiquette au public, elle cherche des yeux sa filleule et lui envoie un baiser, aux applaudissements des spectateurs[1054].
Plus tard, lorsque Gluck aura définitivement quitté Paris pour Vienne, sans que les instances royales les plus pressantes puissent l'en rappeler[1055], ce sera Sacchini que la Reine soutiendra énergiquement à la fois contre l'opposition sourde du comité de l'Opéra et la malveillance de l'intendant des Menus-Plaisirs, Papillon de la Ferté; Sacchini, dont le _Dardanus_ sera représenté pour la première fois sur le théâtre de Trianon[1056].
Ce sera Lemoyne, qu'elle honorera de ses faveurs, en même temps que Sacchini. Ce sera l'élève de Gluck, Salieri, dont les _Danaïdes_, attribuées à la collaboration du maître, ramènent à l'Opéra la Reine, avide d'applaudir un nouveau chef-d'œuvre de son vieux professeur[1057]. Mme Campan exagère sans doute quand elle attribue à Marie-Antoinette le degré de perfection qu'atteignit alors la musique française. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle y a beaucoup contribué par son patronage et tiré notre scène lyrique de sa vieille routine, pour y introduire un nouveau genre. Son goût n'a pas toujours eu le mérite infaillible que ses amis lui accordaient; il n'en est pas moins vrai,—un critique compétent l'a reconnu,—que, parmi les ouvrages qu'elle a couverts de sa protection, «elle n'a généralement ni mal choisi ni mal jugé[1058].»
Après les compositeurs, les artistes. La Reine est pleine de bienveillance pour la Saint-Huberty, qui le mérite, sinon par son caractère, du moins par son talent. Elle fait accorder à Mlle Trial 1500 livres de gratification annuelle[1059]. Lorsque Garat débarque de Bordeaux à seize ans, et fait sensation à Paris, elle veut aussitôt l'entendre; elle l'envoie prendre dans un carrosse à six chevaux[1060]; elle lui obtient, sur la cassette du Roi, une pension de six mille francs pour payer ses dettes; elle pousse même la complaisance,—elle s'en repentit plus tard,—jusqu'à chanter avec lui. Elle accueille de même Michu, de la Comédie-Française; elle l'admet dans son intimité et manifeste un plaisir extrême à l'écouter; elle ne l'écoute pas seulement, elle lui demande des leçons[1061], et c'est grâce à ces leçons qu'elle passe de la musique à un nouvel amusement, où nous devons la suivre, et qui nous ramène à Trianon: le théâtre.
Marie-Antoinette, toute jeune encore, avait montré un goût très vif pour le théâtre. Quand elle n'était encore que Dauphine, elle avait, on s'en souvient, organisé avec ses beaux-frères et belles-sœurs de petites représentations dans ses appartements particuliers, et la seule crainte du vieux Roi avait mis un terme à ce genre de plaisir qui divertissait fort les jeunes ménages. Devenue Reine, elle renonça pour quelque temps à ses velléités de monter elle-même sur la scène, mais elle conserva son amour du théâtre. A Marly, on improvisait une salle de comédie dans une grange, et la Montansier venait y jouer[1062]. A Trianon, lorsque le théâtre eut été construit, en 1778, il n'y avait pas de fête sans spectacle. A Choisy, dans les petits voyages, il y avait aussi presque toujours spectacle et souvent deux fois par jour: le matin, opéra, comédie française ou italienne à l'heure ordinaire; le soir, à onze heures, représentation de parodies, où les premiers sujets de l'Opéra paraissaient sous les traits et dans les costumes les plus bizarres. Une danseuse célèbre, la Guimard, était chargée des premiers rôles; sa maigreur extrême et sa petite voix rauque ajoutaient encore au grotesque des personnages qu'elle jouait[1063].
Mais la Reine appréciait peu ces sortes de divertissements que Louis XVI en revanche aimait beaucoup[1064]. Sa nature fine et distinguée s'accommodait mal de ces parades, parfois grossières[1065]. «N'est-ce que cela?» disait-elle en bâillant, à la représentation sur le théâtre de Versailles d'une facétie intitulée: _Les battus paient l'amende_, qui avait eu un grand succès à Paris[1066].
La comédie de société était alors plus que jamais en vogue. Dans tous les hôtels, dans tous les châteaux, il y avait un théâtre et une troupe d'amateurs, organisée comme une vraie troupe, s'exerçant comme elle, répétant comme elle et prenant des leçons d'acteurs en renom. De la Cour, la contagion avait gagné l'armée, et il avait fallu une ordonnance du ministre de la guerre pour arrêter un entraînement auquel bien des officiers sacrifiaient leur métier[1067].
Certains grands seigneurs avaient même, en dehors de leur habitation ordinaire, une petite maison de campagne, située au milieu des jardins et spécialement destinée aux exercices dramatiques. Le duc d'Orléans, petit-fils du Régent, avait un théâtre de ce genre à Bagnolet et au faubourg du Roule[1068], et c'est là qu'avaient été représentées la plupart des comédies de Collé, dans lesquelles le pieux époux de Mme de Montesson ne dédaignait pas d'accepter un rôle. Le prince de Condé en faisait autant à Chantilly[1069] et Mme Élisabeth elle-même jouait _Nanine_ avec ses amies[1070].
Ce que les princes du sang faisaient, ce que le grand Roi avait autorisé par son exemple, Marie-Antoinette voulut le faire aussi. La guerre, à cette époque, retenait loin de Versailles tous les militaires; l'été rappelait un grand nombre de courtisans dans les châteaux[1071]; les amusements devenaient rares à la Cour. La Reine songea à ce moyen nouveau pour rompre la monotonie d'une existence qui se traînait péniblement. Comme le duc d'Orléans, elle résolut d'avoir et elle eut son théâtre et sa troupe. Le théâtre, nous l'avons décrit plus haut; la troupe, c'étaient les familiers de la société Polignac: la favorite d'abord; sa fille, la duchesse de Guiche; sa cousine, Mme de Châlons; ses belles-sœurs, la comtesse Diane et la comtesse de Polastron. Mme Campan raconte qu'il fut convenu qu'à l'exception du comte d'Artois, aucun homme ne serait admis dans la troupe[1072]. Si cette résolution fut prise, elle ne tint pas; car, dès le premier jour, nous trouvons parmi les acteurs le comte d'Adhémar, le comte Esterhazy, M. de Polignac[1073], auxquels vinrent se joindre presque aussitôt le comte de Vaudreuil, le duc de Guiche, le bailli de Crussol. L'ordonnateur pour tous les détails du spectacle fut le secrétaire des commandements de la Reine, M. Campan, au grand mécontentement du duc de Fronsac, qui, voyant là une atteinte à ses prérogatives de premier gentilhomme de la Chambre, fit des représentations par écrit et ne s'attira que cette réponse sans réplique: «Vous ne pouvez être premier gentilhomme, lorsque nous sommes les acteurs; je vous ai fait connaître mes volontés sur Trianon; je n'y tiens point de cour; j'y vis en particulière et M. Campan sera toujours chargé des ordres relatifs aux fêtes intérieures que je veux y donner.» Le duc ne se tint pas pour battu, et, toutes les fois qu'il venait à la toilette de la Reine, il ne manquait pas de lancer quelque pointe contre son «_collègue_» Campan. La Reine haussait les épaules, et quand il était parti: «Il est affligeant, disait-elle, de trouver un si petit homme dans le fils du maréchal de Richelieu[1074].»
Les professeurs furent Dazincourt, Caillot, acteur célèbre alors mais depuis longtemps retiré du théâtre, et Michu, de la Comédie-Italienne[1075]; le premier pour la comédie, les deux autres pour l'opéra-comique.