Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)
Part 19
Tels étaient les principaux membres de ce qu'on appela d'abord la société Polignac, de ce qu'on nomma plus tard la société de la Reine, lorsque le salon de la favorite fut devenu le salon de la souveraine; société un peu exclusive qui n'admettait guère de partage de crédit, et qui, pour éloigner toute intrusion dangereuse, déchirait à belles dents ceux et celles qui lui portaient ombrage. «En tout,» écrivait une dame de la Cour, qui ne passait pas cependant pour mauvaise langue, mais qui avait eu à se plaindre de ces attaques, «cette fameuse société se compose de personnes bien méchantes et montées sur un ton de morgue et de médisance incroyable. Ils se croient faits pour juger le reste de la terre.... Ils ont si peur que quelqu'un puisse s'insinuer dans la faveur qu'ils ne font guère d'éloges, mais ils déchirent bien à leur aise. Il faut cependant voir tout cela et ne rien dire[913].»
Mme de Lamballe avait aussi sa société. Elle se composait, dit Mercy, «d'intrigants d'un genre un peu plus illustre, mais c'était presque la seule différence[914].» On y voyait surtout, avec le comte d'Artois et le duc de Chartres, les fidèles du Palais-Royal et de la Maison d'Orléans. Mais les habitués du salon de Mme de Lamballe étaient les moins nombreux; les courtisans s'étaient promptement aperçus que le vent ne soufflait pas de son côté.
La rivalité ne tarda pas à s'établir entre les deux favorites, et la Reine se vit l'objet d'obsessions et d'insinuations de tout genre; mais l'issue de la lutte ne pouvait être douteuse. Naïve et timide, n'ayant pas, pour appuyer les grâces de sa personne et la tendresse de son cœur, les ressources de l'esprit, ombrageuse et le laissant trop voir, que pouvait Mme de Lamballe contre Mme de Polignac, dans tout l'éclat d'un début, joignant à ses séductions naturelles l'expérience d'amis vieillis dans le métier? C'étaient, de la part de la comtesse, de petites plaintes respectueuses et tendres, des démonstrations d'inquiétude, de chagrin, de petits ridicules adroitement jetés sur sa rivale[915] et qui, tombant dans un esprit naturellement enclin à la moquerie, y produisaient presque toujours bon effet. Peu à peu, Marie-Antoinette s'habituait à rire de sa première amie. Plus ouverte et moins habile, Mme de Lamballe se plaignait tout haut, quelquefois avec aigreur, et ses plaintes importunaient la Reine. L'excès de franchise et la grande lumière ne plaisent guère à la Cour; il y faut les demi-jours et les sous-entendus. C'est ce que savaient bien les partisans de Mme de Polignac; ils n'abordaient guère la Reine de front, ils l'entouraient d'un réseau presque imperceptible, dans lequel elle finissait par se trouver captive. Ils profitaient de toutes les fautes de la surintendante, exagérant ses torts, se récriant contre ses prétentions qui mettaient la Cour en rumeur, contre sa jalousie, qui n'admettait pas de partage, faisant ressortir ses gaucheries et ce qu'ils appelaient sa «bêtise»[916]. Petit à petit, la Reine se dégoûtait de Mme de Lamballe, et, sans qu'elle s'en aperçût peut-être elle-même[917], s'accoutumait à se passer d'elle.
La situation devenait tendue entre les deux amies[918]. Mme de Lamballe, mécontente, prenait un prétexte pour se dispenser de tenir une maison; on lui signifiait qu'elle eût à donner à souper, au moins les jours de bal[919]. Elle céda, mais avec une irritation concentrée, et, dès qu'elle en trouva l'occasion, chercha quelque autre motif de rester à l'écart[920]. La froideur de la Reine s'augmentait de ce qui lui semblait une ingratitude de son amie, et un jour vint où Mme de Lamballe, sentant qu'elle n'était plus que tolérée[921] et qu'elle devenait un objet d'embarras et d'ennui[922], se décida à quitter la Cour, où l'on ne tenta pas de la retenir[923]. Elle se retira près de son beau-père le duc de Penthièvre, dont elle partagea la vie solitaire et la bienfaisance, et ne fit plus que de rares apparitions à Versailles. Mais si elle avait manqué d'esprit, son cœur resta toujours le même; le malheur la dégagea de ce que son affection avait pu avoir d'exigeant et de personnel pendant la prospérité. A l'heure du danger, elle se retrouva tout entière.
Le crédit de Mme de Polignac grandissait du déclin de sa rivale. Son astre montait seul et sans nuage à l'horizon de Versailles. La Cour affluait chez elle et le comte d'Artois lui-même, assez longtemps fidèle à la surintendante, se rangeait dans le parti vainqueur. A vrai dire, le comte d'Artois allait partout où il trouvait à s'amuser, et les réunions que Mme de Lamballe avait répugné à tenir, et qui, à son défaut, s'étaient tenues chez la princesse de Guéménée, commençaient à se faire dans le salon de Mme de Polignac. La Reine prenait l'habitude d'aller, le soir, chez son amie, et elle avait réussi à y entraîner le Roi[924]. La Cour s'y précipitait à leur suite. On se rassemblait dans une grande salle de bois, construite à l'extrémité de l'aile du palais qui regarde l'orangerie; au fond, il y avait un billard; à droite, un piano; à gauche, une table de quinze. Le dimanche, c'était une cohue. «Mme de Polignac recevra-t-elle toute la France?» écrivait le prince de Ligne au chevalier de Lille.—«Oui, répondait le chevalier, trois jours par semaine: mardi, mercredi, jeudi, depuis le matin jusqu'au soir. Pendant ces soixante-douze heures, ballet général; entre qui veut, soupe qui veut. Il faut voir comme la racaille des courtisans y foisonne. On habite, durant ces trois jours, outre le salon, toujours comble, la serre chaude, dont on a fait une galerie, au bout de laquelle est un billard. Les quatre jours qui ne sont pas ci-dessus dénommés, la porte n'est ouverte qu'à nous autres, favoris[925].»
Le prestige de Mme de Polignac ne faisait que s'accroître; la Reine ne pouvait plus se passer de son amie; c'était, de tout son entourage, disait Mercy, la seule personne sur laquelle il fût impossible de lui ouvrir les yeux[926]. Elle lui prodiguait en tous lieux, en tous temps, des marques de faveur. Le soir, elle prenait son bras, traversait avec elle les antichambres remplies de monde, sans autre suite qu'un garçon de chambre et deux valets de pied[927], et cette familiarité inusitée, indice d'une tendresse sans précédent, faisait murmurer l'assistance. Mme de Polignac allait-elle passer quelque temps à la campagne? la Reine lui écrivait pour lui donner des nouvelles de Versailles[928]. Était-elle malade? la Reine allait la voir chaque semaine[929]. Il se trouvait que la maladie prétendue était le commencement d'une grossesse. On décidait qu'au moment des couches de la favorite, la Cour irait s'établir pendant neuf jours à la Muette[930]. Cette fois, ce n'était plus seulement la Cour, c'était Paris qui regardait de telles démonstrations comme exorbitantes. Le bruit se répandait que Mme de Polignac faisait de son crédit un usage immodéré pour s'enrichir ainsi que toute sa famille, et bien qu'il entrât beaucoup d'envie et une certaine exagération dans ce reproche, les détails que nous avons donnés plus haut prouvent qu'il n'était pas dénué de fondement[931]. Pour couronner toutes ces grâces, six mois après ses couches, Mme de Polignac recevait les honneurs du tabouret, et son mari le titre de duc héréditaire[932]. «Il est peu d'exemples», écrivait à ce propos Mercy, «d'une faveur qui, en si peu de temps, soit devenue aussi utile à une famille.»
La Cour murmurait; le public était mécontent. La Reine, tout entière à son affection, ne voyait pas ces froissements de la Cour et du public. La bonté de son cœur, le désir de faire plaisir à ceux qu'elle aimait, je ne sais quelle timidité étrange chez une grande princesse, une invincible répugnance à dire non, «une facilité infinie à céder aux conseils de ceux qu'elle croyait lui être attachés[933],» la laissaient sans défense contre les obsessions des solliciteurs. Il suffisait d'insister avec quelque opiniâtreté pour qu'elle cédât. Mercy se plaignait, dès 1772, de cette regrettable faiblesse. «Ceux qui ont assez de hardiesse pour oser la fatiguer de leur importunité», écrivait-il, «sont presque sûrs de prendre de l'ascendant [sur elle], et sans qu'elle fasse cas de leur personne, connaissant même l'injustice de leur demande, elle s'y prête souvent, uniquement par crainte[934]». L'âge n'avait point corrigé cette disposition malheureuse, et ce qu'il y avait de non moins fâcheux, c'est qu'autant la Reine était timide en face des sollicitations, autant elle était ardente à solliciter pour ses amis. Vive et impétueuse, elle partait toujours de l'exposé de la demande, sans se préoccuper suffisamment de son étendue et des titres du demandeur, et, lorsqu'elle avait pris une chose à cœur, ses instances étaient si pressantes, l'idée de son crédit si grande, que non seulement les ministres n'osaient pas refuser, mais qu'il leur arrivait même parfois d'outre-passer ses intentions[935].
Mme de Polignac et surtout ses amis n'avaient pas tardé à s'apercevoir de cette faiblesse et à l'exploiter à leur profit. Si la Reine ne savait pas résister aux instances, elle résistait encore bien moins aux larmes, et c'était le dernier moyen auquel la favorite avait recours, quand elle rencontrait chez sa royale amie une fermeté sur laquelle elle n'avait pas compté. Devant ce suprême assaut la Reine se rendait. Il lui arrivait bien parfois d'éprouver quelque impatience; dans ses conversations avec les fidèles conseillers que sa mère avait placés près d'elle, elle convenait des inconvénients de son entourage. Sa tendresse pour ses amis n'enlevait rien à sa perspicacité; avec sa vive intelligence et son jugement droit, elle voyait aussi vite les défauts qu'elle avait été séduite par les qualités; mais les qualités lui faisaient trop facilement négliger des défauts dont elle ne calculait pas assez les conséquences. «Elle passe tout,» écrivait Mercy en 1776, à l'époque de la plus grande dissipation, «elle passe tout à ceux qui se rendent utiles à ses amusements[936].» Elle se plaisait dans ces salons où l'on ne parlait que d'objets à sa portée, où l'on n'était occupé qu'à l'amuser et à la distraire, où l'on flattait ses goûts et surtout ses faiblesses, où elle se dédommageait de l'ennui qu'elle «croyait avoir pris dans le reste de la journée[937]». Elle s'en éloignait parfois; elle y revenait toujours. Et ainsi, le temps se passait en conversations inutiles, quand elles n'étaient pas dangereuses, en jeux, en courses, en railleries piquantes, et quelquefois blessantes, sans qu'il en restât pour les occupations sérieuses, pour les lectures, pour les réflexions, pour ce travail d'âme, en un mot, qui enfante les grandes pensées et prépare aux grandes choses.
Était-ce donc seulement le goût du plaisir qui attirait ainsi Marie-Antoinette chez ses favorites et la poussait à former et à resserrer sans cesse de tels liens? Assurément il y avait cela; il y avait cette ardeur de mouvement, bien naturelle chez une princesse de dix-neuf ans, cette sève de jeunesse comprimée pendant les dernières années du règne de Louis XV et qui, tout d'un coup livrée à elle-même, s'épanouissait dans toute sa force. Mais il y avait aussi un sentiment plus noble: le besoin d'aimer et d'être aimée pour elle-même, une soif d'affection qui ne trouvait pas à se satisfaire dans son intérieur. Le Roi était plein de bonté, souvent de prévenances pour sa femme; Mercy l'avait même un jour déclaré amoureux d'elle. Mais c'était un amour froid, timide, embarrassé, qui répondait mal aux élans d'un cœur de vingt ans, fait de flamme et de tendresse. Cette chaleur de sentiments, ces épanchements intimes, qu'elle ne trouvait pas chez son mari, Marie-Antoinette les cherchait chez ses amies, et n'obtenant pas l'amour tel qu'elle le comprenait, elle voulait au moins l'amitié dans toute son étendue.
A cette raison, d'ailleurs, s'en joignait une autre, d'une nature plus intime. Il y avait, dans la vie de la Reine, un vide douloureux qu'elle n'envisageait pas sans d'insondables frémissements. La passion d'amusements, qui l'emportait, n'était la plupart du temps qu'un besoin extrême de distraction, un désir irrésistible d'échapper à l'ennui qui la rongeait. Ces plaisirs n'étaient qu'un voile jeté sur une tristesse qu'elle ne voulait pas avouer et ces sourires cachaient des larmes amères. On sait aujourd'hui,—les rapports de Mercy l'établissent à chaque page,—quelle fut, pendant plus de sept ans, la situation délicate créée à Marie-Antoinette par l'étrange froideur de son mari. Elle portait la couronne de France, mais elle soupirait en vain après cette couronne de la maternité, qui ajoute un éclat si pur et une dignité si haute à un front de vingt ans. C'était pour la jeune femme le plus subtil des dangers, en même temps que le plus poignant des chagrins[938]. La sollicitude vigilante de Marie-Thérèse s'en alarmait. Le public savait mauvais gré à la Reine de cette situation, si pénible pour elle, et dont elle n'avait pas la responsabilité; il ne lui pardonnait pas de s'être laissé devancer par la comtesse d'Artois dans la mission toute royale de donner des héritiers au trône.
«La grossesse presque certaine de la comtesse d'Artois, écrivait Mercy, ne donne que trop de sujets à des réflexions désagréables, _et je suis dans une vraie inquiétude sur les effets qu'elle pourra produire à la longue dans l'âme de la Reine_. Quelque brillante que soit, dans ce moment, sa position, elle ne peut acquérir de consistance solide que quand cette auguste princesse aura donné un héritier à l'État. Jusqu'à cette époque si désirable, les avantages même dont la Reine jouit entraînent certains inconvénients; son influence, son pouvoir inquiètent quelquefois une nation pétulante et légère, qui craint d'être gouvernée par une princesse, _à laquelle il manque la qualité de mère pour être regardée comme Française_[939].»
Cette situation si périlleuse et si fausse était vivement sentie par Marie-Antoinette, et c'est pour s'en distraire,—elle-même l'a avoué un jour à Mercy[940],—qu'elle se lançait dans le tourbillon des plaisirs. Ne trouvant ni dans la vie de la Cour, ni surtout dans sa vie intime la satisfaction qu'elle rêvait, elle reportait sur des amies de son choix l'affection ardente et communicative qui lui manquait du côté de son mari, et qu'elle ne pouvait épancher sur de blondes têtes d'enfants, elle qui les aimait tant[941]. Telle est l'explication vraie de la dissipation, en apparence inexplicable, de Marie-Antoinette pendant les premières années de son règne, et de son engouement pour ses favorites. Et s'il en resta quelque chose encore, après la naissance de son premier enfant, c'est qu'on ne rompt pas en un jour avec des habitudes et des liaisons de plusieurs années. Mais, à mesure que le flot de l'amour maternel montera davantage dans son cœur, les heures dissipées feront place aux heures sérieuses, les préoccupations de l'éducation succéderont au souci des plaisirs et, quittant peu à peu le salon de ses amies pour le berceau de ses enfants, la Reine se préparera, par les joies de la maternité, aux vaillances de la lutte et aux austérités du sacrifice.
CHAPITRE XIV
Trianon.—Le Roi donne à la Reine le Petit Trianon.—Le château.—Les jardins.—Les arbres exotiques.—La rivière.—La salle de spectacle.—Le temple de l'Amour.—Le belvédère.—La grotte.—Le hameau.—La laiterie.—Opinion des voyageurs sur Trianon.—Arthur Young.—Le Russe Karamsine.—La baronne d'Oberkirck.—Le prince de Ligne.—Les appartements.—La salle à manger.—Le petit salon.—La salle de bains.—Le boudoir.—La chambre de la Reine.—Marie-Antoinette et les arts.—Le style Marie-Antoinette.—L'appartement de la Reine à Fontainebleau.—Vie de la Reine à Trianon.—Fêtes en l'honneur de visiteurs illustres.—Marie-Antoinette et les lettres.—La musique.—Gluck et Piccini.—Grétry.—Saliéri.—Le théâtre.—La troupe de la Reine.—La comédie à Trianon.—Les dépenses de Trianon.—Inconvénients de Trianon.
A cette société choisie et un peu exclusive, que nous venons de décrire, il faut un théâtre à part. A cette jeune souveraine, ennemie de la représentation et de l'étiquette, affamée de simplicité et de solitude, il faut un palais en harmonie avec ses goûts.
Versailles est trop grand; Marly trop froid; Fontainebleau et Compiègne trop loin. Cette demeure nouvelle, où la Reine sera chez elle et sera elle-même, ce sera Trianon.
«Sa Majesté devient galante,» écrivait l'abbé Baudeau, le 31 mai 1774; il a dit à la Reine: «Vous aimez les fleurs: eh bien! j'ai un bouquet à vous donner, c'est le Petit Trianon.[942]» C'est en ces termes qu'un chroniqueur du temps annonce le don aimable fait par Louis XVI à Marie-Antoinette. On sait aujourd'hui que les choses ne se passèrent pas ainsi, et que ce fut la Reine qui, désireuse, depuis quelque temps déjà, d'avoir «une maison de campagne à elle» fit à son mari la demande du petit Trianon. Mais le Roi se prêta de la meilleure grâce à la demande de sa femme. Au premier mot qu'elle prononça, «il répondit avec un vrai empressement que cette maison de campagne était à la Reine, et qu'il était charmé de lui en faire don[943].»
Commencé en 1753, achevé en 1766 par l'architecte Gabriel, le Petit Trianon avait été pour Louis XV ce qu'il devait être pour Marie-Antoinette, une retraite où le souverain allait oublier le faste de Versailles et les intrigues de la Cour. C'était un petit pavillon carré, d'ordre corinthien, construit à l'italienne, avec un seul étage principal, un sous-sol et un second étage très bas, cinq fenêtres de chaque côté, que séparaient quatre belles colonnes à feuilles d'acanthe sur la façade; quatre pilastres du même ordre sur les autres faces: simple, mais élégante construction, placée au milieu d'un parc qui devait servir à la fois d'école de jardinage et d'école de botanique, et réunir, comme dans un musée champêtre, les diverses variétés de jardins alors connus: jardins français, italien et anglais. Un horticulteur émérite, Claude Richard, y avait rassemblé, par ordre du Roi, les plus belles espèces d'arbres exotiques, construit des serres chaudes, tracé des parterres, et le vieux monarque, qui aimait les sciences physiques, y venait souvent herboriser avec son capitaine des gardes, le duc d'Ayen, ou causer plantes avec celui que Linné appelait «le plus habile jardinier de l'Europe[944]». De 1771 à 1774, les voyages à Trianon furent fréquents, et ce fut là même que le Roi ressentit, le 26 avril 1774, les premiers symptômes du mal qui devait l'emporter.
Marie-Antoinette n'avait pas, comme son grand-père, le goût de l'histoire naturelle; mais elle avait comme lui et plus que lui, le goût de la retraite et la passion des belles choses. A peine eut-elle, le 6 juin, par un dîner offert à son mari, pris possession de son nouveau domaine, qu'elle songea à le transformer et à le façonner à son image. Le jardin botanique l'intéressait peu. Le jardin français ne lui plaisait pas: ses grandes lignes droites, ses allées tirées au cordeau, ses arbres taillés, c'était toujours Versailles et l'étiquette. Le jardin anglais, avec son imitation de la nature, ses arbres poussant sans contrainte, ses courbes harmonieuses, ses prairies, son imprévu, lui plaisait davantage: c'était l'image de la liberté, qu'elle venait chercher à Trianon. C'était en outre le genre à la mode: Horace Walpole en Angleterre, le prince de Ligne en Belgique, en France de riches financiers ou de grands personnages, Boutin à Tivoli, Laborde à Méréville, le duc d'Orléans à Monceau, M. de Girardin à Ermenonville, s'étaient créé des parcs anglais d'une réputation universelle; la Reine résolut d'avoir le sien à Trianon. Le jardin botanique fut sacrifié, les plantes et les simples furent transportés au Jardin du Roi, et la place resta libre pour la nouvelle création de la jeune souveraine. Son Le Nôtre fut un grand seigneur, amateur distingué et dessinateur habile, le marquis de Caraman. La Reine vint, le 23 juillet 1774, visiter le jardin de l'hôtel Caraman, rue Saint-Dominique[945]; elle y resta une heure et demie, le trouva charmant, charma elle-même tout le monde, et demanda à l'heureux propriétaire ses conseils pour Trianon. Sous son inspiration, l'architecte Mique traça le plan[946]; Antoine Richard, fils et successeur de Claude, l'exécuta. Avec un rare talent, il tira parti des richesses végétales qui existaient déjà, et, tout en imaginant des groupements nouveaux, parvint à conserver les plus beaux spécimens d'essences étrangères.
Mais la Reine ne se contente pas des plantations de Louis XV: chaque jour elle en fait de nouvelles; elle augmente ses collections; elle fait appel à tous les pays connus; les explorateurs d'outre-mer ont mission de lui rapporter des plantes de leurs voyages[947]: huit cents espèces se pressent dans le parc. «La gloire du Petit Trianon, dit Arthur Young, ce sont les arbres et arbrisseaux exotiques. Le monde entier a été mis à contribution pour l'orner[948].» L'Italie y envoie ses yeuses; la Louisiane, ses taxodiums; l'Arabie, ses sapins baumiers; la Virginie, ses robinias; la Chine, ses acacias roses; le Nouveau-Monde, ses innombrables variétés de chênes et de noyers. L'abbé Nolet, Williams, Moreau de la Rochette décrivent deux cent trente-neuf sortes d'arbres et d'arbustes que la seule Amérique du Nord fournit à Trianon. Les essences à feuilles persistantes abondent; la Reine veut de la verdure, même en hiver. Pins de Corse, chênes verts de Provence, cyprès de Crète, arbousiers des Pyrénées, marient leur feuillage sombre aux tons plus chauds des hêtres pourpres ou aux masses plus claires des sophoras et des tulipiers. Jussieu en dresse la liste; Bonnefoy du Plan en surveille la plantation; la Reine vient les voir pousser et fleurir; elle fait arroser devant elle le cèdre du Liban que Jussieu a planté, et c'est sous ses yeux, à Trianon, que le robinia ouvre pour la première fois en France ses grappes parfumées[949]. Partout et toujours, des fleurs: au printemps, les lilas, ces favoris du comte d'Artois, qui les cultive à Bagatelle, les seringats, les boules de neige, les tubéreuses. Les parterres se remplissent des plus merveilleuses variétés d'iris, de tulipes, de jacinthes de Hollande[950]. Puis les orangers, qui embaument l'air de leurs pénétrantes odeurs; les jardiniers en gardent les fleurs pendant la nuit avec un soin jaloux; la Reine en vend la récolte, trente livres dans les mauvaises années, soixante dans les bonnes, soixante-dix-huit en 1780.
Dès le début, le parc est agrandi[951]; on y ajoute la prairie dans laquelle Louis XV s'était amusé à faire lui-même des essais de culture avec une charrue qui fut longtemps conservée. Là on simule des accidents de terrain; on creuse des ravins, on élève des collines, on jette de gros quartiers de grès; on dessine une rivière, dont les eaux, suintant d'un rocher à pic que surmonte une ruine, traversent la pelouse en face du château, tantôt se montrant, tantôt se dissimulant sous le feuillage des massifs, pour reparaître un peu plus loin. C'est une vraie rivière celle-là, quoique plus de deux mille toises de tuyaux l'amènent de Marly; non pas une pièce d'eau droite et solennelle, comme à Versailles, mais une rivière avec son cours naturel, ses gracieux méandres, son lit de cailloux, ses cascades harmonieuses, son onde murmurante, traversée par de vrais ponts en pierre de Vergelay[952], ou en bois rustique comme ceux de la Suisse[953], coulant entre deux rives de vrai gazon, dont «les bords fleuris, dit un voyageur, semblent n'attendre que l'apparition d'un berger[954]».
Au milieu de ces jardins, de charmantes constructions s'élèvent, jaillissant de terre comme sous le coup de la baguette d'une fée: ruines simulées, fabriques élégantes, maisons rustiques, pavillons chinois, réunissant dans ce petit coin du monde des spécimens de l'art et de l'architecture de tous les temps et de tous les pays.