Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)
Part 18
Mariée, à 17 ans, au comte Jules de Polignac, Gabrielle-Yolande de Polastron avait vécu longtemps à Claye, dans une demi-retraite, assez conforme à ses goûts et commandée par sa situation de fortune. Ce fut à 25 ans seulement, après la mort de Louis XV, qu'elle vint à Versailles, où l'attirait sa belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, nommée dame de la comtesse d'Artois; elle parut à la Cour et y fut tout d'abord remarquée. Son visage d'un ovale parfait, sauf la forme défectueuse et la couleur trop foncée du front[836], ses traits angéliques[837], ses grands yeux bleus[838], ses longs cheveux bruns, sa bouche charmante, ses dents superbes, son cou bien détaché, ses épaules bien prises, sa taille moyenne, mais qui paraissait plus grande qu'elle n'était en réalité, lui donnaient l'aspect de la grâce, plutôt que de la beauté. Un nez un peu en l'air, sans être retroussé[839], un regard profond, où se reflétaient de grands étonnements naïfs, un sourire enchanteur[840], je ne sait quelle langueur nonchalante, je ne sais quelle attitude négligée, qui rappelait la _morbidezza_ italienne, une simplicité pleine de naturel et qui contrastait avec les prétentions bruyantes des autres femmes de la Cour, ajoutait à sa physionomie quelque chose d'attrayant, et de piquant à la fois[841]. «Jamais figure n'avait annoncé plus de charme et de douceur que celle de Mme de Polignac, dit le comte de la Marck; jamais maintien n'avait annoncé, plus que le sien, la modestie, la décence et la réserve[842].»—«Elle avait, dit de son côté le duc de Lévis, une de ces têtes où Raphaël savait joindre une expression spirituelle à une douceur infinie. D'autres pouvaient exciter plus de surprise et plus d'admiration; mais on ne se lassait pas de la regarder[843].» Ce n'était point une femme d'esprit; ce n'était pas davantage une femme instruite: c'était une femme du monde, parlant peu, maîtresse d'elle-même[844], d'une fidélité constante à ses amis, et cachant peut-être, sous une candeur apparente, plus de ténacité et de finesse qu'il ne semblait.
Marie-Antoinette vit la comtesse Jules de Polignac à ses bals, et s'étonna de ne l'y avoir point encore vue. La comtesse répondit que la médiocrité de sa fortune ne lui permettait pas de résider à la Cour. Cet aveu naïf et habile augmenta l'intérêt de la Reine: douce et gracieuse, Mme de Polignac lui plaisait; pauvre, elle lui plut bien davantage. Il lui semblait qu'il y avait là une injustice du sort à réparer: la tenue réservée, les goûts modestes, la candeur de la jeune femme l'attiraient; elle crut avoir trouvé ce qu'elle cherchait depuis longtemps, un cœur qui sympathisait pleinement avec le sien, ennemi, comme elle, du faste et de la représentation, ouvert aux seuls charmes de l'amitié. Elle résolut de s'attacher la nouvelle venue par le plus indissoluble des liens, par le lien des bienfaits, et de goûter avec elle la suprême jouissance qu'elle rêvait, le calme et la simplicité de la vie privée au milieu des splendeurs et des tracas de la vie publique.
S'il faut en croire Mme Campan, Mme de Polignac, sur le conseil de ses amis, aurait eu recours à un ingénieux stratagème pour enflammer et fixer, en l'irritant, l'affection naissante de la jeune souveraine. Une lettre adroitement combinée, un faux départ, semblable à celui de la nymphe de Virgile, qui se laisse voir avant de s'enfuir, une explication touchante, rejetant sur la seule exiguité d'une fortune incapable de subvenir aux dépenses de la vie de Versailles toute la responsabilité de ce départ qui affligeait Marie-Antoinette, aurait attendri le cœur de la Reine, et, en y assurant la prédominance de la comtesse, retenu définitivement les Polignac à la Cour[845]. Quoi qu'il en soit de l'authenticité de cette anecdote, ce qui est certain, c'est que les grâces de toute sorte ne tardèrent pas à pleuvoir sur les nouveaux favoris. Le grand reproche que l'histoire a le droit d'adresser à Mme de Polignac, c'est d'avoir manqué de désintéressement, sinon pour elle-même, du moins pour sa famille et pour ses amis.
Assurément, comme l'a fait remarquer justement le comte de la Marck, la haute position que la comtesse occupa bientôt à la Cour, les fêtes qu'elle dut donner, l'obligation de tenir une maison, devenue pendant quelque temps celle de la Reine, et où le Roi lui-même se montra quelquefois, nécessitaient des dépenses auxquelles il lui eût été impossible de subvenir sans de larges avantages pécuniaires[846]. Un ministre, honnête homme et économe des deniers de l'État, le contrôleur général d'Ormesson, convenait même que, vu les grands frais auxquels ils étaient forcés, les demandes des Polignac n'étaient pas excessives[847]. Mais quand on leur voyait donner 400.000 livres pour payer leurs dettes[848], 800.000 pour la dot de leur fille[849], avec la place de capitaine des gardes pour leur futur gendre, le duc de Guiche[850]; quand on les voyait, non contents de pareils dons, solliciter encore l'octroi d'un domaine royal, le comté de Bitche, qui valait cent mille livres de rente[851], et, à défaut du comté de Bitche, obtenir, le 2 juin 1782, la terre de Fénestrange, qui rapportait encore soixante ou soixante-dix mille livres[852], puis, quinze mois après, une pension de 80.000 livres sur le trésor royal[853], et enfin, le 1er janvier 1786, la Direction générale des postes et haras[854], on commençait à trouver les faveurs exagérées et les prétentions exorbitantes.
Ce n'était pas tout: avec les pensions, il y avait les places. Le vicomte de Polignac, père du comte Jules, homme d'une capacité médiocre, était pourvu d'un des postes les plus recherchés, l'ambassade de Suisse, au détriment du propre frère du ministre des affaires étrangères, le président de Vergennes[855]. Le comte lui-même avait la survivance de la charge de premier écuyer de la Reine, avec douze mille livres de pension et l'usage des chevaux et équipages. C'était une augmentation de dépenses de près de 80.000 livres, à une époque ou l'on avait pris la résolution, par économie, de supprimer les survivances. C'était, en outre, une déception et un froissement pour le titulaire en exercice, le comte de Tessé, qui, suivant la tradition, avait le droit de présenter lui-même son survivancier, et pour la puissante famille des Noailles, alliée de Tessé, en même temps que la place de capitaine des gardes, promise au duc de Guiche, gendre de la comtesse, mécontentait les Civrac[856].
Maurepas, qui, en vieux courtisan, adorait le soleil levant, prêtait son concours, par politique, aux exigences des Polignac; la Reine s'y intéressait, par affection, et quoique elle allât souvent moins loin que Maurepas, quoique, en diverses circonstances, ce fût le ministre qui, malgré Marie-Antoinette, eût forcé la main au Roi pour les plus exorbitantes de ces grâces[857], ce n'était point au ministre que l'opinion s'en prenait, c'était à la Reine. Tant de biens prodigués à une seule famille,—Mercy prétendait qu'en quatre ans les Polignac s'étaient procuré, tant en grandes charges qu'en autres dons, pour près de 500.000 livres de revenus annuels[858],—tant de biens prodigués à une seule famille ne mécontentaient pas seulement la Cour, ils indisposaient le public. «Sa Majesté croit avoir sacrifié à l'amitié, écrivait l'ambassadeur, et le public ne veut voir qu'engouement et aveuglement pour la comtesse de Polignac[859].»
Si Mme de Polignac eût été laissée à elle-même, son influence n'eût pas été dangereuse[860]. Douce et indolente, sincèrement attachée à Marie-Antoinette, elle eût joui, sans arrière-pensée, d'une amitié qu'elle partageait, et ne se fût point livrée à des sollicitations qui dérangeaient sa tranquillité et coûtaient peut-être à son cœur. Mais il s'était formé autour d'elle une société de jeunes hommes et de jeunes femmes qui se servaient de sa faveur et exploitaient son crédit. C'était d'abord sa propre belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, celle qui avait été l'instrument de sa fortune, en l'appelant à la Cour; femme d'esprit, mais intrigante et fausse[861], qui, malgré une réputation équivoque, se fit nommer dame d'honneur de Mme Élisabeth[862].
C'était le comte de Vaudreuil, que la malignité publique accusait d'être trop intimement lié avec la favorite[863], et qui exerçait sur elle un empire absolu. D'une jolie figure, de manières élégantes, bon musicien, protecteur des arts, qu'il cultivait lui-même[864], un des rares hommes qui, suivant le mot du prince Henri, savaient parler aux femmes[865], mais emporté jusqu'à briser, un jour, dans un accès de colère, pour une bille bloquée, la queue de billard d'ivoire de la Reine[866], M. de Vaudreuil gâtait des dons réels par un caractère violent et avide[867]. D'une personnalité absorbante, prétendant intervenir en toutes choses, rien ne lui coûtait pour arriver à ses fins, et ses fins se rapportaient ordinairement à son propre intérêt. Grâce à son influence sur la favorite, c'était lui qui composait à son gré ce qu'on nommait la société Polignac, et qui y disposait des places et des honneurs[868].
Ami intime du comte de Vaudreuil, le comte d'Adhémar était doué de ces qualités superficielles, mais brillantes, qui réussissent dans le monde: de l'esprit, un visage charmant, d'agréables talents de société. Il chantait avec méthode, jouait bien la comédie, composait de jolis couplets. Avec cela, une ambition ardente, de l'audace, une grande aptitude à l'intrigue. Son mariage avec une veuve déjà âgée, mais follement éprise de lui, la comtesse de Valbelle, dame du palais, lui avait donné la fortune pécuniaire; l'amitié de Mme de Polignac fit sa fortune politique. Ministre de France à Bruxelles, il voulut être ambassadeur à Constantinople[869], puis à Vienne; mais Marie-Thérèse s'opposa à ce dernier choix et la Reine refusa de s'y prêter[870]. Repoussé de ce côté, il ne se tint pas pour battu: officier subalterne pendant la guerre de Sept ans, il éleva ses prétentions jusqu'au ministère de la guerre[871]. Cette fois encore, Marie-Antoinette déclara à Mme de Polignac, qui plaidait la cause de son ami, qu'il fallait renoncer à un objet que toutes les raisons réunies rendaient impossible. Elle ne retira pas cependant sa faveur à M. d'Adhémar, qui, trois ans plus tard, finit par être ambassadeur à Londres[872].
Le baron de Besenval n'était pas moins ambitieux que le comte d'Adhémar; mais son ambition était différente: il n'aspirait pas à être ministre, il voulait faire des ministres. Tel il se montre dans ses _Mémoires_, tel il était en réalité: fat, vaniteux, intrigant, tenant à posséder et plus encore à paraître posséder un grand crédit, indiscret, sceptique à l'égard du désintéressement des hommes et de la vertu des femmes, spirituel d'ailleurs et jusqu'à un certain point séduisant. Lieutenant-colonel des Suisses, le baron de Besenval avait plus de cinquante ans, lorsqu'il fut admis dans la société de Marie-Antoinette. Son air de bonhomie, son affectation de simplicité, sa conversation aimable et souvent piquante, sa connaissance de la Cour, ses prétentions politiques même, sa fidélité à Choiseul, qu'il ne cessait d'exalter, des flatteries adroites déguisées sous une apparence de rondeur et d'indépendance, l'habileté et l'entrain, avec lesquels, encourageant les inclinations secrètes de Marie-Antoinette, il lui prêchait le mépris de l'étiquette et les douceurs de la vie privée, lui concilièrent promptement les sympathies de la jeune souveraine, que rassuraient d'ailleurs ses cheveux blancs. Elle crut à son mérite et à son dévouement, et pendant quelque temps Besenval fut l'homme à la mode, le roi de la société Polignac; il était l'artisan de tous les projets, l'organisateur de toutes les parties[873]. Peu s'en fallut que la Reine ne vît en lui un guide pour sa jeunesse; elle se laissa même aller à lui faire un jour une confidence, dont, avec sa présomption habituelle, Besenval s'empressa d'abuser[874]. Mais quoi! la Reine ne se méfiait pas de ce vieillard de cinquante-cinq ans, qui aurait pu être son père, et qu'elle traitait, dit Mme Campan, «comme un brave Suisse, poli et sans conséquence[875].» Mais un jour vint où le vieillard, se croyant tout permis, voulut se targuer de la confiance qu'on lui témoignait pour arracher à la Reine un secret d'État. La Reine, justement froissée d'une insistance qui devenait, selon le mot de Mercy, «une persécution indécente[876],» ne put s'empêcher de lui témoigner une froideur qui fut remarquée; sans le bannir complètement de sa présence, elle l'éloigna pour un temps de son intimité[877]. L'indiscret éconduit s'est vengé de cette disgrâce méritée par une triste vengeance, par l'insertion, dans ses _Mémoires posthumes_, d'insinuations calomnieuses qu'heureusement la réputation seule de leur auteur suffit à démentir.
MM. de Vaudreuil, d'Adhémar et de Besenval étaient les trois principaux meneurs de la société Polignac; ils n'étaient pas les seuls. Autour de ces astres dominants s'agitaient de nombreux satellites, dont quelques-uns aspiraient à dominer à leur tour. C'était d'abord le duc de Guines, dont nous avons raconté le procès: ambitieux, intrigant, avide, qui, en pleine guerre d'Amérique, malgré l'opposition du ministre des finances, trouvait moyen d'obtenir cent mille écus de dot pour sa fille et le titre de duc héréditaire pour son gendre, le marquis de Castries[878]; personnage d'assez mince talent, d'ailleurs, mais qui, à une époque où les génies étaient rares, soutenu, d'autre part, par une faction remuante et bruyante, put passer un instant pour un homme d'État et aspirer au poste de premier ministre. Ses plans étaient vastes; son aplomb, imperturbable; sa chaleur à défendre ses idées, entraînante. Pendant quelque temps, la Reine s'y laissa prendre. Une lettre de Marie-Thérèse, appuyant les observations répétées de Mercy, vint lui ouvrir les yeux: elle connut la valeur de son protégé, et, sans afficher une disgrâce qui eût semblé un désaveu, elle le traita désormais avec plus de froideur. Le duc s'en aperçut et s'éloigna de la Cour[879].
Puis c'étaient encore: le duc de Polignac, «le mari de sa femme,» qui, lui, n'aspirait pas à dominer;—le duc de Coigny, nommé, à la fin de 1774, premier écuyer du Roi[880], et, comme le duc de Guines, grand partisan de Choiseul: caractère fier et loyal, auquel la Reine savait gré de n'avoir pas voulu fléchir le genou devant Mme du Barry[881]; d'un ton exquis, d'une discrétion à toute épreuve, mais avide de crédit jusqu'à prendre ombrage de celui de Mme de Polignac et se mettre un moment en hostilité avec elle[882];—le marquis de Coigny, fils du duc;—le marquis de Conflans, fils du maréchal d'Armentières et beau-frère du marquis de Coigny[883], un des anglomanes des plus décidés et des caractères les plus singuliers de l'époque, un des rares courtisans que le Roi avait pris en affection, parce qu'il était bon cavalier et hardi chasseur[884];—le comte et le chevalier de Coigny, frères du duc: le premier, gros garçon de bonne humeur, le second, joli homme, très fêté des femmes qui l'appelaient _Mimi_[885];—le bailli de Crussol, sérieux jusqu'en plaisantant;—le chevalier de Lille, ami des Coigny, et renommé pour son amabilité, son esprit et sa facilité à tourner d'agréables couplets ou des noëls satiriques;—le chevalier de Luxembourg, ambitieux et mauvaise tête, suivant Mercy, mais dont la faveur fut bien éphémère[886];—le comte de Polastron, frère de Mme de Polignac, grand amateur de violon;—sa femme, d'une beauté accomplie, d'une grâce un peu négligée, la tête languissamment penchée sur l'épaule, faite pour inspirer la passion et qui l'inspira en effet[887];—la comtesse de Châlons, née d'Andlau, cousine de la favorite et amie du duc de Coigny[888];—la fille de Mme de Polignac, la duchesse de Guiche, à laquelle Grimm appliquait galamment ce vers d'Horace:
Matre pulchra filia pulchrior[889];
—la belle et spirituelle marquise de Coigny, qui ne resta pas longtemps fidèle;
—Enfin, le plus brillant et le plus dangereux de tous, l'impétueux duc de Lauzun, neveu et émule du maréchal de Richelieu; brave comme son épée, chevaleresque comme sa race; plus fier de ses exploits galants que de ses exploits militaires; plein d'esprit, mais sans jugement, libertin et criblé de dettes[890], et dont le meilleur titre près de la postérité est d'avoir été le mari de cette douce et charmante Amélie de Boufflers, qui, dans cette société corrompue et avec un époux marié—il le disait lui-même—si peu que ce n'était pas la peine d'en parler, sut garder une attitude irréprochable et digne, et laissa une réputation intacte de fidélité et de vertu; Lauzun qui jouit pendant quelque temps de la faveur de Marie-Antoinette, qui prétendit la diriger et lui donner des conseils[891]; qui, après avoir osé, dans son outrecuidante vanité, poser en amoureux de la Reine, et lui offrir une plume de héron qu'il avait portée, poussa la fatuité jusqu'à lui faire une déclaration, et qui, foudroyé par un énergique: _Sortez, Monsieur_, jeté d'une voix indignée[892], quitta le palais la tête basse et la rage dans le cœur; Lauzun, qui, devenu plus tard duc de Biron, furieux de cette déconvenue, blessé de la constante froideur de la souveraine, justement offensée, et attribuant à ce légitime courroux l'échec de sa prétention assez naturelle à succéder à son oncle comme colonel des gardes françaises, se jeta, par vengeance, à corps perdu dans la Révolution et, après avoir été pendant sa vie l'un des ennemis les plus acharnés de Marie-Antoinette, se fit encore, après sa mort, le plus odieux et le plus faux de ses diffamateurs.
Puis encore, mêlés à ces grands seigneurs français, mais se groupant plus peut-être encore autour de Marie-Antoinette que de Mme de Polignac, c'étaient des gentilshommes étrangers, vaillants jeunes gens qui, fascinés par cet irrésistible attrait que la France, au XVIIIe siècle, exerçait sur toutes les sociétés polies, accouraient, de tous les coins de l'Europe, chercher des plaisirs, et beaucoup une carrière, dans les armées du Roi et à la cour de la Reine: le prince de Ligne, l'un des hommes les plus aimables et les plus spirituels de ce temps, où il y avait tant d'hommes spirituels et aimables; l'un de ceux qui ont le mieux apprécié Marie-Antoinette et qui, suivant son expression, l'ont «adorée sans songer à l'aimer».
Le comte de la Marck, Auguste d'Aremberg, Belge comme le prince de Ligne, appartenant, comme lui, à une de ces familles princières qui servaient indifféremment la France, l'Empire et l'Espagne; Français de cœur, sinon de naissance, un des plus respectueusement dévoués dans la bonne fortune, un des plus fidèles dans le malheur;—le comte Valentin Esterhazy, dont le crédit alarma Mercy et mécontenta Marie-Thérèse[893]; caractère honnête[894], qui ne plaisait pas pour sa figure,—car il était fort laid,—mais pour ses qualités solides, sa franchise, son zèle et son désintéressement[895]; qui eut l'honneur d'être un des correspondants de Marie-Antoinette[896] et l'honneur plus grand d'être un de ses plus actifs défenseurs à l'heure du danger;—le comte de Stedingk, qui dut aux recommandations personnelles du roi de Suède, Gustave III, son introduction à la Cour de France, et à sa brillante conduite en Amérique, son admission aux petits soupers de la Reine[897]; comblé de bontés par cette princesse[898], mais qui ne fut pas ingrat. Rappelé, en 1781, par le roi de Suède qui venait de déclarer la guerre à la Russie, Stedingk quitta Versailles avec de vifs regrets, devenus plus vifs encore lorsque, retenu par le service de son maître, sur les confins de l'Europe, à l'heure où éclatait la Révolution, il ne put voler au secours de cette Reine, qu'il sentait menacée plus que tout autre, et de cette France, qu'il aimait assez, disait-il, pour «aller se noyer avec elle[899]».
Fersen enfin, la plus attachante peut-être de toutes ces figures, et qui n'allait guère dans le salon des Polignac, comme si sa chevaleresque nature répugnait aux petites intrigues qu'y ourdissaient MM. de Besenval et de Vaudreuil. Le comte Axel de Fersen, d'une noble famille suédoise, et dont le père était, à Stockholm, le chef du parti des _Chapeaux_ ou parti français, avait fait, dès le printemps de 1774, une apparition à Versailles. D'une haute taille, d'une tournure distinguée, d'une belle figure, régulière sans être expressive, avec des yeux profonds et quelque peu mélancoliques[900], d'un caractère sérieux, ayant, dit M. de Lévis, plus de jugement que d'esprit[901], mais cachant «une âme brûlante sous une écorce de glace[902]», et possédant à un suprême degré des qualités peu communes à la Cour: une extrême circonspection avec les hommes et une rare réserve avec les femmes, Fersen avait été remarqué dès son premier voyage. «Il n'est pas possible, écrivait l'ambassadeur de Suède, le comte de Creutz, d'avoir une conduite plus sage et plus décente que celle qu'il a tenue[903].» La Dauphine l'avait admis à ses réceptions et s'était entretenue avec lui au bal de l'Opéra; les amies de Gustave III, Mmes de Brionne, de la Marck et d'Anville, l'avaient accueilli à bras ouverts[904].
Un second voyage, en 1778 et 1779, soutint cette réputation. Reçu avec empressement dans les principaux salons, bien traité par la famille royale, Fersen vit sa faveur grandir au point que les courtisans en prirent ombrage et que la calomnie s'en empara. On raconta que la Reine avait un penchant particulier pour le jeune Suédois, qu'elle le recherchait aux bals de l'Opéra et dans les réunions intimes, échangeant avec lui des regards attendris[905], qu'elle lui adressait chaque fois quelque parole gracieuse, qu'elle avait voulu le voir dans son uniforme national, et qu'en apprenant son départ pour la guerre d'Amérique, elle n'avait pu retenir ses larmes. La vérité est que Fersen, reconnaissant de l'accueil bienveillant et protecteur de la Reine, de ses attentions charmantes, de ce souvenir obligeant, si remarqué par les contemporains, qui l'avait fait s'écrier dès la première visite en 1778: «Ah! c'est une ancienne connaissance[906],» avait écrit à son père: «C'est la princesse la plus aimable que je connaisse[907]», et en avait conçu un dévouement respectueux pour la souveraine, rehaussé peut-être d'un sentiment discret pour la femme[908]; que, de son côté, Marie-Antoinette, ayant rencontré chez ce jeune homme un caractère solide, une délicate réserve, un zèle désintéressé[909], qu'elle trouvait trop rarement dans son entourage, en avait été touchée. Jusqu'à quel point? Fersen a pris soin de le déterminer dans la réponse qu'il fit à la duchesse de Fitz-James, au moment de son départ: «Quoi, Monsieur, vous abandonnez ainsi votre conquête?»—«Si j'en avais fait, je ne l'abandonnerais pas; je pars libre et malheureusement sans laisser de regrets[910].» La Reine elle-même a, sans y songer, donné un démenti à ces bruits injurieux, lorsque, quatre ans plus tard, elle recommandait chaudement mais simplement Fersen au roi de Suède, en faisant publiquement son éloge, au lieu de garder sur son compte, dit un historien, «une réserve qu'on aurait pu tenir dès lors pour significative[911]».
Quelques personnes murmuraient de cette préférence accordée par Marie-Antoinette à des étrangers, et le comte de la Marck se permit un jour de lui observer que cela pourrait lui nuire près des Français: «Que voulez-vous?» répondit-elle avec tristesse, «c'est que ceux-là ne me demandent rien[912].»