Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)

Part 13

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L'innovation fut favorablement accueillie: le public applaudit; il comprit, comme le dit un chroniqueur, que «ce n'était point pour le plaisir de souper en grande compagnie», mais «par une prudence politique bien entendue[579]» que la Reine l'avait provoquée. A la Cour, le succès ne fut pas moins grand. On fut bientôt obligé, au lieu d'un souper par semaine, d'en avoir deux: le mardi et le jeudi. Le Roi nommait les hommes, la Reine les femmes invitées. Chacun briguait l'honneur d'y être admis et en sortait ravi. La Reine traitait tous les convives avec son affabilité ordinaire, et chaque jour les conversations de Paris relevaient d'elle quelque trait de bonté ou de bonne grâce. Le Roi lui-même prenait plaisir à ces réunions, et sa brusque nature y devenait plus aimable. Attentif sans galanterie avec les femmes, bienveillant sans familiarité avec les hommes, il étonnait la Cour par sa tournure sociable et polie, par son aisance inaccoutumée. Et, comme toujours, c'était à la Reine qu'on attribuait cet heureux développement des qualités de son mari[580].

La jeune princesse jouissait de ce triomphe, et qui sait si elle ne vit pas, dans le succès de cette première innovation, un encouragement à en poursuivre d'autres et à s'affranchir des exigences odieuses de l'étiquette? L'étiquette, c'était son ennemie intime: elle la rencontrait partout devant elle, à chaque heure du jour, gênant sa marche, comprimant son essor, entravant ses plaisirs, s'imposant à ses amitiés. Un tableau rapide de la journée de Marie-Antoinette à cette époque montrera bien quels étaient les ennuis insupportables de cette réglementation à outrance, qui ne laissait la liberté à aucun mouvement.

La Reine se réveillait habituellement vers huit heures. Une femme de garde-robe entrait alors, apportant une corbeille qui contenait deux ou trois chemises, des mouchoirs, des frottoirs: c'est ce qu'on nommait le _prêt_ du matin. La première femme de chambre présentait un livre sur lequel étaient attachés des échantillons de robes, grand habit, robe déshabillée, etc.; il y avait ordinairement, pour chaque saison, douze grands habits, douze petites robes de fantaisie, douze robes riches sur paniers. La Reine marquait avec une épingle les vêtements qu'elle choisissait pour la journée: un grand habit, une robe déshabillée pour l'après-midi, une robe parée pour le jeu et le souper. On emportait aussitôt le livre d'échantillons et l'on rapportait dans de grands taffetas les vêtements choisis.

La Reine se baignait presque tous les jours; on roulait un _sabot_ dans sa chambre, et les baigneuses étaient introduites avec tous les accessoires du bain. La Reine s'enveloppait d'une longue chemise de flanelle anglaise, boutonnée jusqu'au bas, et lorsqu'elle sortait du bain, on tenait un drap très élevé devant elle pour la soustraire entièrement à la vue de ses femmes. Puis elle se remettait au lit, vêtue d'un manteau de taffetas blanc et prenait un livre ou un ouvrage de tapisserie. A neuf heures, elle déjeunait: les jours de bain, dans son bain même, sur un plateau posé sur le couvercle de la baignoire; les autres jours, dans son lit, ou quelquefois debout, sur une petite table, placée en face de son canapé. On admettait alors les petites entrées. Le déjeuner était très simple, un peu de café ou de chocolat.

A midi, avait lieu la toilette de représentation. C'était l'heure des grandes entrées. Des pliants étaient avancés en cercle pour la surintendante, les dames d'honneur et d'atours, la gouvernante des Enfants de France; les princes du sang, les capitaines des gardes, toutes les grandes charges ayant les entrées venaient faire leur cour; les dames du palais ne venaient qu'après la toilette. La Reine saluait de la tête ou en s'inclinant légèrement, si c'était un prince du sang; elle s'appuyait sur la toilette pour indiquer le mouvement de se lever. Les frères du Roi venaient ordinairement pendant qu'on la coiffait.

La toilette, habituellement très ornée et très riche, était tirée au milieu de la chambre. C'est là que se faisait la toilette de corps. La dame d'honneur passait la chemise et versait l'eau pour le lavement des mains; la dame d'atours passait le jupon de la robe ou du grand habit, posait le fichu et nouait le collier. C'est à ce moment que, le premier de chaque mois, M. Randon de la Tour remettait à la Reine, dans une bourse de peau blanche, doublée de taffetas et brodée d'argent, les fonds destinés à ses aumônes et à son jeu[581]. Plus tard, Marie-Antoinette abolit ce cérémonial; lorsque la coiffure était terminée, elle saluait les dames qui étaient dans sa chambre, et, suivie de ses seules femmes, rentrait pour s'habiller dans son cabinet, où elle trouvait sa marchande de modes, Mlle Bertin, l'arbitre suprême de la parure et du goût à cette époque[582].

La toilette achevée, la Reine, accompagnée de la surintendante, des dames d'honneur et d'atours, des dames du palais, du chevalier d'honneur, du premier écuyer, de son clergé, des princesses de la famille royale, sortait par le salon de la Paix[583] et traversait la galerie pour se rendre à la messe. Elle l'entendait avec le Roi, dans la tribune en face du maître-autel, sauf les jours de grande chapelle, où elle y assistait en bas, sur des tapis de velours frangés d'or.

Après la messe venait le dîner. Le maître d'hôtel entrait dans la chambre de la Reine, lui annonçait qu'elle était servie, et lui remettait le menu.

Tous les dimanches, le dîner se faisait en public dans le cabinet des Nobles. Les dames titrées, ayant les honneurs, s'asseyaient sur des pliants, aux deux côtés de la table; les dames non titrées, restaient debout. La Reine dînait seule avec le Roi; derrière le fauteuil du Roi étaient le capitaine des gardes et le premier gentilhomme de la Chambre; derrière le fauteuil de la Reine se tenaient son chevalier d'honneur, son premier écuyer, son maître d'hôtel, qui, sans quitter sa place, surveillait le service. Le prince le plus près de la couronne présentait à laver les mains au Roi, au moment où il allait se mettre à table; une princesse rendait les mêmes devoirs à la Reine.

Marie-Antoinette mangeait fort peu, de la viande blanche seulement, et ne buvait jamais de vin. Au souper, elle se contentait d'un peu de bouillon, d'une aile de volaille et d'un verre d'eau, dans lequel elle trempait de petits biscuits. A la sortie du dîner, elle rentrait seule dans ses appartements avec ses femmes, ôtait son panier et son bas de robe et se préparait aux représentations du soir.

Chaque détail de la vie, même le plus intime, chaque détail de la toilette, même la forme d'un nœud de rubans, était ainsi réglé: chaque serviteur avait sa place marquée, son office désigné à l'avance. Si la Reine, par exemple, demandait un verre d'eau, le garçon de la chambre présentait à la première femme une soucoupe de vermeil, sur laquelle étaient posés un gobelet couvert et une petite carafe, mais la dame d'honneur survenant, c'était elle qui devait prendre la soucoupe, et si Madame ou la comtesse d'Artois entrait à ce moment, la soucoupe passait encore des mains de la dame d'honneur dans celles de la princesse avant d'arriver à la Reine. Rien n'était remis directement à la souveraine: son mouchoir, ses gants étaient placés sur un long plateau d'or ou de vermeil appelé _gantière_. C'était la première femme qui présentait ainsi à la Reine tout ce dont elle avait besoin, à moins que ce ne fût la dame d'atours, la dame d'honneur, ou une princesse, et toujours en suivant la gradation observée pour le verre d'eau.

Une anecdote, racontée par Mme Campan, donnera, mieux que tous les détails, une idée de cette insupportable tyrannie de l'étiquette:

«Un jour d'hiver, il arriva que la Reine, déjà toute déshabillée, était au moment de passer sa chemise; je la tenais toute dépliée; la dame d'honneur entre, se hâte d'ôter ses gants et prend la chemise. On gratte à la porte; on ouvre, c'est Mme la duchesse d'Orléans; ses gants sont ôtés; elle s'avance pour prendre la chemise; mais la dame d'honneur ne doit pas la lui présenter; elle me la rend; je la donne à la princesse. On gratte de nouveau, c'est Madame, comtesse de Provence; la duchesse d'Orléans lui présente la chemise. La Reine tenait ses bras croisés sur sa poitrine et paraissait avoir froid. Madame voit son attitude pénible, se contente de jeter son mouchoir, garde ses gants et, en passant la chemise, décoiffe la Reine, qui se met à rire pour déguiser son impatience, mais après avoir dit plusieurs fois entre ses dents: «C'est odieux, quelle importunité![584]»

C'est là un exemple entre mille; mais il n'y avait pas un acte de la vie des princes qui ne fût soumis à cette règle inflexible. Elle les poursuivait jusque dans leur intérieur le plus secret, jusque dans leurs plaisirs, jusque dans leurs souffrances, jusque dans leurs infirmités[585]. La vanité et l'intérêt humain, qui trouvent leur compte partout, s'accommodaient de ces usages qui transformaient en honorables et souvent fructueuses prérogatives les fonctions domestiques, même les moins relevées, et les plus grands seigneurs savaient faire servir à leur fortune le droit reconnu «de donner un verre d'eau, de passer une chemise, de retirer un bassin[586]».—«Je n'en finirais pas, dit le comte d'Hésecques, si je rapportais toutes les petites choses qu'il fallait savoir, non pour être un courtisan parfait, mais pour ne pas faire de gaucheries[587].» La dame d'honneur de la Reine, la comtesse de Noailles, élevée dans le respect et la science de l'étiquette, en exagérait encore les minuties. Pour elle, un sourire, en dehors de la règle, était un crime; une barbe de bonnet, mal placée, la faisait presque tomber en syncope. Il semblait qu'elle fût comme la personnification de l'étiquette, et dans un jour de bonne, ou peut-être de mauvaise humeur, sa royale maîtresse lui en avait donné le nom à la grande joie de la jeune Cour et du public, au grand scandale de quelques vénérables douairières, intraitables sur les antiques traditions.

Mais comment la Reine, avec sa nature vive et indépendante, se fût-elle soumise à ces entraves perpétuelles, dont elle n'avait pas connu les ennuis dans son enfance? Sa mère ne l'avait-elle pas plus d'une fois engagée à s'en affranchir? Et son mari n'encourageait-il pas une simplicité de manières vers laquelle lui-même était entraîné par ses goûts? Tout la poussait donc à secouer le joug de l'étiquette; elle le fit, et peut-être le fit-elle trop. Débarrassée de certaines puérilités qui n'en étaient que l'exagération ridicule, avec un peuple indiscret et frondeur comme le peuple français, l'étiquette avait sa raison d'être; l'espèce de mystère dont elle entourait les souverains semblait les grandir et leur conservait un prestige nécessaire, plus nécessaire encore, a remarqué un contemporain, à l'époque même où l'on y renonça[588]. L'infortuné Louis XVI l'a reconnu plus tard, à une heure douloureusement solennelle, quelques jours avant de monter à l'échafaud, dans un de ces entretiens avec ses défenseurs, où il aimait à faire un retour vers un passé plus heureux.

«Vivre dans la société de la favorite, a-t-il dit, était indigne de la Dauphine. Forcée d'embrasser une sorte de retraite, elle adopta un genre de vie exempt d'étiquette et de contrainte: elle en porta l'habitude sur le trône. Ces manières, nouvelles à la Cour, se rapprochaient trop de mon goût naturel pour que je voulusse les contrarier. J'ignorais alors de quel danger il est pour les souverains de se laisser voir de trop près. La familiarité éloigne le respect, dont il est nécessaire que ceux qui gouvernent soient environnés. D'abord, le public applaudissait à l'abandon des anciens usages; ensuite il en a fait un crime[589].»

Déjà, quelques premiers murmures, précurseurs de tant d'autres, s'étaient fait entendre, quand le Roi et ses frères avaient été inoculés. C'était le prince lui-même qui l'avait voulu[590], mais c'était une innovation: le public en attribuait la pensée à la Reine et lui en savait mauvais gré[591]. L'inoculation, répandue déjà dans les pays du Nord, mais peu connue alors en France, n'inspirait pas confiance: on trouvait la famille royale bien imprudente de se prêter tout entière à une expérience dont le temps n'avait point encore consacré sans conteste l'efficacité. On remarquait que la saison chaude n'était guère favorable; on rappelait que la petite vérole avait toujours été funeste aux Bourbons.

Marie-Thérèse elle-même se faisait près de sa fille l'écho de ces plaintes et de ces appréhensions[592]. Heureusement rien ne vint justifier l'inquiétude populaire. Inoculé le samedi 18 juin, le Roi ne changea rien à son genre de vie: l'éruption se fit dans les meilleures conditions[593]; au bout de deux jours, la fièvre passait et, dès le 1er juillet, Louis XVI pouvait écrire gaiement à sa belle-mère:

«Je vous assure aussi avec ma femme, ma chère maman, que je suis très bien rétabli de mon inoculation et que j'ai très peu souffert. Je vous demanderais la permission de vous embrasser, si mon visage était plus propre[594]».

CHAPITRE X

Nouveau ministère.—Du Muy.—Turgot.—Vergennes.—Rappel des Parlements.—Marie-Antoinette reine de la mode et du goût.—Mlle Bertin.—La coiffure.—Plaisirs de la Cour.—Enthousiasme d'Horace Walpole.—Modération de la Reine dans ses goûts.—Sa popularité.—Représentation de l'_Iphigénie_ de Gluck.—Bonté de la Reine.—MM. d'Assas, de Bellegarde, de Castelnau, de Pontécoulant.—Tiraillements dans la famille royale.—Premières calomnies.—Beaumarchais et le juif Angelucci.—Voyage de l'archiduc Maximilien.—Questions de préséance.—Maladresses de l'archiduc.—Le surnom d'_Autrichienne_.—Marie-Antoinette ne sait plus l'allemand.

Les soins de l'inoculation n'avaient pas distrait Louis XVI des soucis du gouvernement. C'était à grande peine que, même pendant les jours de fièvre, sa femme avait pu obtenir qu'il ne tînt pas conseil et s'abstînt de travailler[595]. Mais dès que le succès de l'opération avait été assuré, il avait repris ses habitudes laborieuses. Désireux de compléter son éducation, il étudiait avec persévérance, l'histoire de France surtout, méditant sur la législation et les coutumes du royaume, comparant la marche des différents règnes, s'enfermant parfois pour parcourir, dans le silence du cabinet, les papiers que son père lui avait laissés sur les diverses matières du gouvernement[596], lisant les meilleurs livres qui paraissaient sur l'administration et la politique et les couvrant de notes de sa main[597]. Jamais il ne perdait une minute; son lever et sa toilette ne duraient qu'un instant; chaque matin, il travaillait trois ou quatre heures, et, le soir, au retour de la chasse, qui demeurait un de ses plaisirs favoris, il passait encore un certain temps à son bureau ou à s'entretenir avec ses ministres[598], gardant souvent leur portefeuille et ne le leur renvoyant que le lendemain avec ses observations[599].

Le ministère avait fini par se constituer. Le 5 juin, le maréchal du Muy et le comte de Vergennes avaient pris la succession du duc d'Aiguillon, le premier à la guerre, le second aux affaires étrangères. Le 14 juillet, Turgot remplaçait de Boynes à la marine. Le 24 août, enfin, Maupeou et Terray furent disgraciés. Hue de Miromesnil, ancien premier président du Parlement de Rouen, eut les sceaux, Turgot prit le contrôle général et laissa la marine à Sartines. De tout l'ancien cabinet il ne resta que le duc de la Vrillière, sauvé de la déroute générale par la protection de son neveu Maurepas: «Voilà une belle Saint-Barthélemy de ministres,» dit quelqu'un en apprenant la chute désirée de Maupeou et de Terray.»—«Oui, répondit l'ambassadeur d'Espagne, le comte d'Aranda; mais ce n'est pas le massacre des Innocents.»

Et le lendemain, les poissardes de la halle allant, suivant l'usage, complimenter le Roi à l'occasion de la Saint-Louis, et faisant allusion à son goût bien connu pour la chasse: «Sire, dirent-elles, je venons faire compliment à Votre Majesté de la chasse qu'elle a faite hier; jamais votre grand-père n'en a fait une si bonne[600].»

Les nouveaux choix donnaient satisfaction à l'opinion; ils étaient une réparation et une promesse. Le maréchal du Muy avait été l'ami le plus intime du Dauphin, père du Roi; après la chute de Choiseul, il avait refusé le portefeuille de la guerre, pour ne pas plier le genou devant Mme du Barry[601]. Sartines s'était fait un nom comme lieutenant de police, et quoique ces fonctions ne semblassent point le désigner pour le nouveau poste qui lui était confié, il sut, par son intelligence, par son activité, donner à la marine française un essor dont on sentit les effets dans la guerre d'Amérique[602]. Turgot avait, parmi les économistes, une réputation incontestée. Intendant du Limousin, il y avait réalisé d'importants progrès, et l'on raconte que, lorsqu'il quitta cette province, où il avait su se faire adorer[603], les curés annoncèrent publiquement qu'ils diraient la messe à son intention, et les paysans quittèrent leurs travaux pour assister à cette messe[604]. «Il est honnête homme et éclairé, cela me suffit,» avait dit le Roi quand on le lui avait proposé. Honnête homme, c'était l'épithète que tout le monde accolait au nom de Turgot. «On lui connaît un grand fonds de probité et d'honnêteté,» écrivait Mercy au baron de Neny[605]. «Il a la réputation d'un honnête homme,» écrivait de son côté la Reine[606].

Le comte de Vergennes avait été ambassadeur à Constantinople, puis en Suède, lors du récent coup d'État de Gustave III. C'était un diplomate de la vieille école, un peu gourmé peut-être, mais travailleur assidu et qui s'était comporté avec distinction dans les missions qu'il avait eu à remplir; esprit modéré, d'ailleurs, ennemi des aventures, tel en un mot qu'il convenait à un prince timoré comme Louis XVI. Quoiqu'il eût au fond d'assez fortes préventions contre l'alliance autrichienne, la Reine lui témoignait beaucoup de bonté, et dans une question qui le touchait de très près, puisqu'il s'agissait de sa femme, elle s'était employée à aplanir les difficultés relatives à la présentation de la comtesse de Vergennes[607].

Une affaire, autrement grave que celle-là, s'imposait aux délibérations du ministère et à la décision de Louis XVI. Les Parlements, exilés par Louis XV, seraient-ils rappelés et rétablis? Ou maintiendrait-on une réforme, violemment accomplie sans doute, mais dont certains côtés, tant au point de vue de la politique que de la justice, offraient de réels avantages? Avec le désir qu'avait Louis XVI de conquérir l'amour de son peuple, avec le souci qu'avait Maurepas de calmer l'impatience publique, avec le discrédit que les pamphlets de Beaumarchais avaient jeté sur le nouveau Parlement et les exigences manifestes de l'opinion, l'hésitation du Roi et des ministres ne dut pas être bien longue. La disgrâce de Maupeou était et devait être le signal du rappel des Parlements. Malgré Vergennes et Turgot, ils furent rétablis, avec certaines restrictions qui paraissaient habiles et qui n'étaient qu'irritantes, par un lit de justice du 12 novembre 1774. Aux yeux de beaucoup de bons esprits, ce fut une faute[608], et le grand sens de Marie-Thérèse ne s'y trompait pas. «Il est incompréhensible, disait-elle, que le Roi et ses ministres détruisent l'ouvrage de Maupeou[609].» Il lui semblait possible de rappeler les membres sans reconstituer le corps, de remettre l'ordre dans l'administration de la justice, sans rétablir une autorité politique qui avait si souvent ébranlé l'autorité royale. Grisés par la popularité qui salua leur retour, les Parlements ne tardèrent pas à reprendre leurs habitudes tracassières, et leur opposition systématique fut un des principaux obstacles contre lesquels vinrent se briser les sages réformes de Turgot et la généreuse volonté de Louis XVI.

Quant a la Reine, tout en n'ayant voulu se mêler de rien[610], elle se laissait aller au bruit flatteur des applaudissements, et au bonheur de faire des heureux. «J'ai bien de la joie, écrivait-elle, de ce qu'il n'y a plus personne dans l'exil et dans le malheur[611].» Dès le lendemain, en effet, les princes du sang reparaissaient au Château; le deuil royal allait prendre fin, et la Reine, désormais assurée de l'éclat de la Cour, s'apprêtait à la rendre plus brillante que jamais. Louis XVI, peu expert en fait de plaisirs du monde, s'en remettait à sa femme du soin d'organiser les fêtes de l'hiver[612]; c'était le département dont il lui abandonnait la gestion, et Marie-Antoinette l'acceptait avec reconnaissance. Laissant au monarque et à ses ministres le souci des affaires, elle bornait ses efforts à bien tenir la Cour; c'était le seul empire qu'elle ambitionnât; elle le gouvernait avec aisance et ses arrêts étaient souverains. Elle était reine du goût et elle en tenait le sceptre avec un éclat et une sûreté qui ne permettaient pas de rivale.

N'ayant pas la même beauté, les femmes de la Cour veulent au moins avoir la même parure. Tout ce qu'adopte la jeune princesse devient à la mode; dès qu'elle arbore une couleur, on n'en veut plus d'autres. Un jour, elle choisit une robe de taffetas brun foncé. «C'est couleur puce,» dit le Roi; et les teinturiers ne sont plus occupés qu'à faire des étoffes puce, en variant les nuances; vieille puce, jeune puce, ventre, dos, tête, cuisse de puce. Une autre fois, la Reine prend un satin d'un gracieux gris cendré. «Couleur cheveux de la Reine,» s'écrie galamment Monsieur; et aussitôt la Cour entière veut se parer à l'unisson[613]; et l'on envoie à Lyon et aux Gobelins des cheveux de l'aimable souveraine[614], afin d'en copier la nuance exacte. La mode s'en mêle, et, comme toujours en France, la mode exagère, surtout lorsqu'elle a pris pour organe Mlle Bertin, que la duchesse de Chartres a donnée à la Reine[615], et qui, infatuée de la bienveillance de son auguste cliente, se croit un ministre et s'oublie un jour jusqu'à dire à une dame qui vient la consulter: «Présentez à Madame les échantillons de mon dernier travail avec Sa Majesté[616].» C'est elle qui développa pendant quelques années chez Marie-Antoinette le goût de la toilette, qui était resté jusqu'alors très modéré et qui disparut plus tard sous les ombrages de Trianon.

Avec la marchande de modes, il y a le dessinateur d'habits, Bocquet, dont la couturière exécute les modèles pour les bals de la Cour[617]; il y a aussi le coiffeur; à côté de Mlle Bertin et de Bocquet, Léonard. Celui-ci n'est pas le coiffeur en titre; le coiffeur en titre se nomme Larseneur; mais il n'a ni goût ni délicatesse, et dès qu'il est parti, Marie-Antoinette qui, par bonté d'âme, n'a pas voulu le congédier, appelle Léonard, et lui fait bouleverser tout l'édifice maladroitement élevé. Avec un si haut patronage, Léonard ne tarde pas à devenir le coiffeur à la mode; mais lui du moins paie sa dette de reconnaissance par un dévouement sans bornes et une fidélité que le malheur n'altère point.