Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)
Part 12
Avec cette exquise délicatesse de cœur, qui était un de ses charmes, une des premières visites de Marie-Antoinette avait été pour Mme Louise, si cruellement frappée par la mort de son père et la maladie de ses sœurs[523]. «La Reine, en embrassant la carmélite, raconte un témoin oculaire, la tint longtemps dans ses bras, sans pouvoir lui parler autrement que par ses larmes. Elles étaient si abondantes qu'elles firent couler les nôtres et celles de tous ceux qui en furent les témoins; notre auguste Mère[524], dont le cœur était navré, ne pouvait qu'à peine prononcer quelques mots entrecoupés. Sa nièce s'en aperçut et fit pour ainsi dire tous les frais de l'entretien. Elle sut avec adresse lui parler des sentiments de tendresse que son neveu avait pour elle, sans jamais lui donner le titre de Roi, attention que notre auguste Mère remarqua avec consolation. «Ma tante, lui dit Marie-Antoinette, dans tout ce que vous demandez, adressez-vous à moi. Je le lui dirai, je le prierai, je l'engagerai; je le connais, il vous aime et fera tout pour vous plaire. Quand vous aurez assez de courage pour le recevoir, mandez-le-moi; je vous l'amènerai[525].»
Ce qu'elle était pour sa tante, elle l'était pour tous. «Les revenants de Choisy disent merveille du Roi et de la Reine,» écrivait un chroniqueur[526]. A la Muette, où la Cour se transportait après un premier séjour à Choisy, la Reine accueillait tout le monde avec sa bonne grâce accoutumée: bien des gens, qui avaient à se reprocher des torts vis-à-vis d'elle, sous le règne précédent, ne l'abordaient qu'avec crainte; elle ne leur manifestait ni humeur ni ressentiment: la Reine ne vengeait pas les injures de la Dauphine[527]. De la Muette, elle allait souvent se promener au bois de Boulogne. Un jour, apercevant un vieillard qui travaillait, elle s'approcha de lui et l'interrogea avec bonté. Mme de Noailles ayant voulu lui faire quelques observations sur les inconvénients d'une pareille familiarité, la Reine lui tourna brusquement le dos, et le Roi, auquel la dame d'honneur, disait-on, avait porté plainte, se contenta de répondre sèchement: «Qu'on laisse la Reine faire ce qu'il lui plaît, et qu'elle parle à qui elle veut[528].» Lui-même avait voulu qu'on ouvrît les portes du bois de Boulogne, habituellement fermées, et il s'y promenait à pied comme sa femme, au milieu d'un concours immense de peuple, qui ne se lassait pas de voir et de bénir celui qu'on nommait Louis le Désiré[529]. On racontait qu'il observait en tout la plus stricte économie, qu'il allait réformer le département des Menus plaisirs, et, ce qui devait coûter davantage à ses goûts, deux équipages de chasse: ceux de daim et de sanglier; qu'il avait donné au lieutenant de police, Sartines, l'ordre de payer les mois de nourrice en retard[530]; qu'il ne souhaitait qu'une chose: être informé du mal qu'on disait de lui pour s'en corriger[531]; enfin qu'il avait fait dresser la liste des plus honnêtes gens de son royaume et qu'il l'avait toujours sous les yeux pour les choix qu'il avait à faire. «Il se barricade d'honnêtes gens,» écrivait énergiquement l'ambassadeur de Suède[532]. Et le prince lui-même disait au duc de Noailles, qui voulait se retirer, alléguant son âge: «Ne me quittez pas; j'ai besoin d'être entouré d'honnêtes gens, qui m'avertissent de mon devoir[533].»
De premières et importantes satisfactions étaient données à la conscience publique. Dès le lendemain de la mort de Louis XV, la favorite avait été exilée au couvent des Bernardines de Pont-aux-Dames, près de Mâcon. Son beau-frère, le comte Jean du Barry, le principal auteur de toutes les intrigues, avait été décrété de prise de corps et n'avait évité Vincennes qu'en se réfugiant précipitamment en Angleterre[534]. La froideur marquée publiquement par la Reine au duc d'Aiguillon faisait présager sa chute prochaine[535], et l'on répétait avec joie un mot attribué à la jeune souveraine. Quelqu'un ayant dit devant elle: «Voici l'heure où le Roi doit entrer au Conseil avec ses ministres.»—«Avec ceux du feu Roi,» avait-elle repris vivement[536].
«Tout est en extase, tout est fou de vous autres, écrivait l'Impératrice à Marie-Antoinette; on se promet le plus grand bonheur. Vous faites revivre une nation qui était aux abois et que son affection pour ses princes soutenait seule[537].»
Mais avec son fidèle ambassadeur elle était moins confiante: son coup d'œil politique ne lui permettait pas de s'illusionner sur les périls du moment: «La situation du Roi, des ministres et de l'État même n'a rien qui me calme, disait-elle; et, avec ce pressentiment mystérieux qui parfois illumine un cœur de mère, elle ajoutait sur l'avenir de sa fille cette phrase caractéristique que les événements ne devaient que trop justifier: «Je compte ses beaux jours finis[538].»
Les intrigues et les manœuvres, en effet, qui avaient entouré jusqu'à la dernière heure la couche funèbre de Louis XV, se retrouvaient non moins ardentes et non moins opiniâtres, au pied du jeune trône de Louis XVI. Tandis que le cadavre gangrené du vieux Roi était porté, la nuit, sans pompe et sans suite à Saint-Denys, au milieu des malédictions et des insultes de la foule[539], à Versailles on se disputait le pouvoir et les places avec acharnement. «Les brigues sont abominables à cette nouvelle Cour, écrivait l'abbé Baudeau, et il faudrait être pis qu'un archange pour s'en démêler[540].»
Qui allait prendre l'influence? Qui serait premier ministre? Tel était le terrain sur lequel s'engageait la lutte des partis. Mesdames qui, malgré les règles de la prudence, avaient suivi la famille royale à Choisy, Mesdames, dont Mercy redoutait l'ascendant sur leur faible neveu, venaient, il est vrai, d'être séparées de la Cour par la petite vérole qu'elles avaient gagnée au chevet de leur père; mais, avant d'être atteinte par la maladie, Mme Adélaïde avait eu le temps de lancer un dernier trait qui devait frapper le règne entier d'une blessure mortelle: à Choiseul, que désirait la Reine, à Machault, auquel on avait songé d'abord[541], à Sartines, que le Roi avait mandé dès la première heure[542], elle avait fait préférer un oncle du duc d'Aiguillon, le comte de Maurepas. Et, par une habileté fatale, usant des restes d'une influence qui allait disparaître, mais à laquelle son dévouement pendant la maladie de Louis XV avait donné comme un suprême regain, c'est par Marie-Antoinette, ignorante et trop confiante, qu'elle avait fait proposer ce choix à Louis XVI[543]. Appelé dans le cabinet du jeune monarque comme simple conseiller, Maurepas en sortit premier ministre, sinon en titre, du moins en fait.
Né en 1701, secrétaire d'État à 24 ans, puis disgracié en 1749 pour avoir offensé Mme de Pompadour, Maurepas avait, depuis cette époque, vécu loin du gouvernement. Il en reprenait la suite au bout de vingt-cinq ans, sans se douter beaucoup ou sans s'inquiéter des difficultés qui s'étaient amassées depuis sa chute. Spirituel et perspicace, mais insouciant et frivole, plus habitué aux chansons qu'aux choses sérieuses, si peu sérieux lui-même qu'il fallait, pour réussir avec lui en affaires, prendre «un ton de gaîté[544]», homme d'expédients plutôt qu'homme de principes, moins habile à résoudre les difficultés qu'à les esquiver, il n'avait qu'un souci: assurer son repos et celui du Roi, en évitant tout ce qui aurait pu effaroucher la bonne volonté timide du jeune prince. On assure que Louis XVI l'avait appelé simplement pour le consulter; sa naïve confiance fut surprise par la rouerie du vieux courtisan, qui s'insinua d'abord et ne tarda pas à s'imposer. «Votre Majesté me fait donc premier ministre?» avait dit Maurepas.—«Non, avait répliqué le Roi, ce n'est pas du tout mon intention.»—«J'entends, avait repris le vieillard, Votre Majesté veut que je lui apprenne à s'en passer[545].» Et il était entré au Conseil.
L'opinion était impatiente; avec l'ardeur trop souvent irréfléchie qui caractérise notre nation, il lui eût fallu, dans les vingt-quatre heures, le renvoi des puissants de la veille, le rappel des exilés, l'accomplissement des reformes. «Je suis inquiète de cet enthousiasme français, écrivait avec un grand sens Marie-Antoinette à sa mère... Il sera impossible de contenter tout le monde dans un pays où la vivacité voudrait que tout fût fait en un moment[546].» Si les gens sages et politiques pensaient qu'il était bon de conserver encore quelque temps les ministres du feu Roi pour terminer les affaires commencées, et de bien réfléchir avant d'opérer les changements nécessaires[547], le public, surexcité par les pamphlets et les chansons, ne voulait rien entendre à ces délais et à ces ménagements. Il ne parlait que de pendre le contrôleur général, et le refrain populaire envoyait le chancelier Maupeou
Sur la roue Sur la roue Sur la route de Chatou[548].
Quinze jours seulement après l'avènement de Louis XVI, un chroniqueur, traduisant ces impatiences fébriles de la capitale, écrivait que «les grandes espérances commençaient à se refroidir singulièrement[549]». Le 2 juin, cependant, le duc d'Aiguillon donnait sa démission de secrétaire d'État aux affaires étrangères[550]; mais, grâce à son oncle Maurepas, il trouvait moyen de se faire allouer une gratification de cinq cent mille francs qui excitait de graves murmures. Par un acte de clémence qui était une dérogation aux traditions ministérielles, d'Aiguillon, disgracié, n'était point exilé; il restait à la Cour, et, tournant contre les souverains l'indulgence dont il avait été l'objet, devenait l'un des ennemis les plus acharnés, l'un des calomniateurs les plus habiles de Marie-Antoinette[551].
C'était la Reine qui, malgré Mercy[552], avait voulu le renvoi du duc d'Aiguillon; mais là s'était borné son crédit: elle n'avait pu le faire remplacer par Choiseul. Tout au plus avait-elle obtenu la fin de l'exil de l'ancien adversaire de Mme du Barry. Encore avait-elle dû user de tous ses moyens pour y arriver. Le Roi ne paraissait pas beaucoup plus disposé à rappeler Choiseul à la Cour qu'à le rappeler au ministère. Sans croire aux bruits absurdes d'empoisonnement qu'on avait fait jadis courir, il ne pouvait pardonner à l'ancien ministre les longs et violents démêlés qu'il avait eus avec le Dauphin, son père. Peut-être aussi, comme on l'a justement remarqué, le jeune prince timide, croyant et chaste, avait-il de l'éloignement pour l'esprit brillant, mais prompt et aventureux, et pour les mœurs légères de l'expulseur des Jésuites[553]. Mais la Reine insista, exigea même, alléguant qu'il était humiliant pour elle de ne pouvoir obtenir la grâce de l'homme qui avait négocié son mariage[554]. «Si vous invoquez une telle raison, répondit Louis XVI, je n'ai rien à vous refuser.» Choiseul reçut la permission de quitter la Touraine et de revenir à Paris.
Il y arriva le 12 juin, au soir, et, dès le 13, se rendit à la Muette, où se trouvait la famille royale. Mais si l'ancien ministre se flattait de reprendre le pouvoir, sa déception fut prompte. Le Roi parut embarrassé de le revoir. «Vous avez bien engraissé, Monsieur de Choiseul, lui dit-il; vous perdez vos cheveux...; vous devenez chauve.» La Reine eut beau multiplier les sourires et les paroles aimables pour effacer l'impression produite par un pareil accueil[555]. Malgré sa bienveillance, malgré l'empressement des princes du sang et des ambassadeurs, malgré les acclamations du peuple, le coup était porté: le mardi 14, à 8 heures du matin, Choiseul retournait à Chanteloup..., pour faire ses foins[556].
Au surplus ce rappel avait été pour Marie-Antoinette une question de sentiment, ce n'était point une question politique. Elle voulait Choiseul ministre par reconnaissance, malgré sa mère qui ne se souciait pas de voir un homme aussi actif et aussi vigilant à la tête des affaires étrangères[557]. Choiseul écarté, elle s'inquiétait peu quel serait le successeur du duc d'Aiguillon[558]. Elle éprouvait toujours une extrême répugnance à se mêler d'affaires. «Elle en est, disait quelqu'un qui la connaissait bien, éloignée par principe et par goût[559].» Était-ce chez elle paresse d'esprit, vivacité de caractère, antipathie pour les choses sérieuses? Avait-elle comme un instinct secret du danger qu'il y a toujours pour une femme, jeune encore, étrangère d'origine et mal préparée par son éducation à une pareille mission, dans une Cour divisée comme celle de Versailles, chez un peuple frondeur et ombrageux comme le peuple français, à se mêler de politique? Se disait-elle qu'à moins de circonstances exceptionnelles ou d'un de ces rares génies comme l'avait sa mère, mais comme il n'en est donné qu'à bien peu de personnes, le rôle d'une Reine consiste plutôt à tenir la Cour qu'à diriger les affaires et qu'après tout ce rôle est encore assez beau et assez délicat?
Mais les circonstances n'étaient-elles pas exceptionnelles? Une abstention absolue serait-elle possible? Était-elle désirable? Parmi les conseillers de la Reine, les avis étaient partagés.
Si Joseph II, dont le jugement était souvent très sûr dans les affaires des autres, écrivait non sans inquiétude à Léopold: «Je souhaite que tout tourne à bien et que surtout notre sœur ne se mêle pas des intrigues de Cour. Je lui ai écrit en conséquence.[560]» il ajoutait aussitôt: «Dieu veuille que cela serve et fructifie! Mais vous observez très bien que de tenir fermement le propos de ne se mêler de rien ne sera pas facile et exigera une constance et une exactitude dans toutes ses démarches, dont une jeune personne comme elle n'est presque pas susceptible. Je lui en ai bien prêché la nécessité, et peut-être que je suis seul à le lui dire. Je ne garantis pas que des personnes, que nous respectons, dans leurs lettres écrivent de même[561].»
Joseph II ne se trompait pas: Marie-Thérèse, qui avait eu d'abord le sentiment des dangers qui entouraient la jeune Reine et qui avait écrit à Mercy: «Je n'écris à ma fille qu'en général, en lui conseillant toujours de vous écouter, de suivre vos conseils et de se garder à se mêler des affaires; qu'elle soit la confidente et amie du Roi, mais ne paraisse point vouloir gouverner avec lui; qu'elle évite qu'à force d'applaudissements on n'excite l'envie et la jalousie contre elle. Sa situation est bien délicate, et à dix-neuf ans! Mon espoir n'est qu'en vous[562]»; Marie-Thérèse, le jour même où elle adressait à l'ambassadeur ces réflexions si sages, parlait à sa fille d'un tout autre ton: elle lui traçait un plan de conduite politique, y joignant les plus vives instances sur la nécessité de resserrer l'alliance austro-française, et cela dans les termes les plus propres à émouvoir le cœur et à saisir l'imagination de la jeune souveraine.
«Nos intérêts, non seulement de cœur, mais de nos États, sont liés si intimement que, pour les bien faire, il faut les faire avec une intimité comme feu le Roi a bien voulu y mettre la première base et la continuer, nonobstant les divers changements arrivés, toujours de même.»
«De mes chers enfants, j'attends bien autant; _une diminution me donnerait la mort_. Il ne faut à nos deux monarchies que du repos pour ranger nos affaires. Si nous agissons bien étroitement liés ensemble, personne ne troublera nos travaux et l'Europe jouira du bonheur de la tranquillité. Non seulement nos peuples seront heureux, mais même tous les autres qui ne cherchent qu'à troubler par leurs intérêts particuliers. Les premiers vingt ans de mon règne en font preuve et depuis notre heureuse alliance, qui est cimentée par tant de liens les plus tendres, ce repos commence à s'établir, qui est à souhaiter pour de longues années. Mercy pourra vous informer de tout ce qui peut avoir connexion aux affaires générales; je ne lui laisserai rien ignorer[563].»
N'était-ce pas avouer clairement que de Vienne on comptait indiquer la direction sur tous les points importants, et que l'Impératrice se proposait de faire de sa fille son premier agent à Versailles? Qui en eût douté, lorsque, deux jours après, Marie-Thérèse faisait remettre à Marie-Antoinette un mémoire du prince de Kaunitz, qui devait lui servir de guide pour inspirer son mari dans les diverses questions politiques du jour[564]? L'Impératrice ignorait-elle donc quelles préventions soulevait encore en France l'alliance contractée par Choiseul, et ne se souvenait-elle déjà plus qu'après la mort de Louis XV son fidèle ambassadeur avait dû s'abstenir quelque temps de paraître à la Cour, par crainte «des propos très déplacés et encore plus dangereux sur les vues du cabinet de Vienne de vouloir gouverner celui de Versailles[565]»?
Quant à Mercy, sans se dissimuler les écueils qu'allait rencontrer son auguste pupille, sans se placer peut-être, comme Marie-Thérèse, sur le terrain un peu exclusif de la politique autrichienne, il avait toujours pensé que la Reine devait avoir l'œil ouvert sur les affaires de France[566]. Plus il observait le caractère faible, timide, hésitant, du Dauphin devenu Roi, plus il demeurait convaincu que ce caractère avait besoin d'être dirigé, qu'il n'avait point assez d'initiative pour se décider seul et qu'il subirait nécessairement une influence; à tout prendre, et s'il en devait être ainsi, mieux valait que cette influence fût celle de sa femme que celle de ses tantes ou de tout autre. «Si, dans ce premier temps, le Roi se laisse gouverner, écrivait l'ambassadeur dès le 17 mai, et que le public s'aperçoive que Mesdames jouissent de cet avantage, le crédit de la Reine en recevrait un choc mortel. Je l'ai suppliée d'être très circonspecte à se mêler d'affaires, mais il ne faut pas qu'elle souffre que personne de sa famille s'ingère en pareille matière.»
«Le Roi, auquel je suppose réellement des qualités solides, n'en a que bien peu d'aimables. Son extérieur est rude; les affaires pourraient même lui donner des moments d'humeur. Il faut que la Reine apprenne à les supporter; son bonheur en dépend. Elle est aimée par son époux; avec de la modération, de la complaisance et des caresses, elle acquerra un pouvoir absolu sur le Roi; mais il faut qu'elle le gouverne sans paraître vouloir le gouverner[567].»
Un mois après il écrivait encore:
«Tout dépend que cette princesse,—la Reine,—veuille bien surmonter un peu sa répugnance pour tout objet sérieux; qu'elle daigne écouter avec attention et méditer un peu sur ce qu'on lui expose en ce genre. Son esprit et son discernement naturel la feront toujours agir avec justesse, soit relativement aux choses ou aux circonstances.»
«Mais il faut qu'elle s'occupe de cette grande vérité: 1o que le Roi est d'un caractère un peu faible; 2o que par conséquent quelqu'un s'emparera de lui; 3o que, dans tous les cas, il faut que la Reine ne perde jamais un instant de vue tous les moyens quelconques qui lui assureront un ascendant entier et exclusif sur l'esprit de son époux[568].»
Le second conseiller intime de Marie-Antoinette, Vermond, ne pensait pas, sur ce point délicat, autrement que Mercy:
«Je désire, plus que je n'espère, que la Reine entende et s'occupe assez d'affaires pour entretenir et augmenter la confiance de son auguste époux. Depuis qu'il est monté sur le trône, il s'en occupe réellement beaucoup; il est impossible qu'il ait grande confiance dans la Reine sans lui en parler, et il ne continuera pas, à moins qu'elle s'accoutume à les comprendre et à en raisonner. La Reine me faisait elle-même une observation précieuse; elle sent qu'elle serait malheureuse, si jamais il arrivait brouillerie entre les deux Cours. «Comment l'empêcherais-je, me disait-elle, si je ne dois jamais me mêler d'affaires?»
«Je sais bien qu'elle ne doit jamais entrer dans les intrigues des particuliers; mais je crois qu'il est bon qu'elle en connaisse les principaux ressorts. Je sais encore qu'il serait fort dangereux pour elle de vouloir influer journellement sur le détail; mais pour l'amener à ce point, il faudrait la changer des pieds à la tête, et qui en viendrait à bout[569]?»
Ainsi tout poussait Marie-Antoinette, malgré son instinctive répulsion, à s'occuper d'affaires; tout, depuis le caractère de son mari, qui demandait à être gouverné, jusqu'à sa mère, qui l'insinuait, en ayant l'air de prêcher le contraire, jusqu'à ses conseillers de chaque jour, Mercy et Vermond, qui, eux du moins, le disaient franchement. Malgré cet avis et ces instances, malgré même le mot qu'elle avait dit à Vermond, la répugnance était la plus forte. Elle redoutait les embarras qui pouvaient «résulter des circonstances présentes et à venir[570]», et, pour les éviter, elle était résolue, au début du moins, à se tenir à l'écart. Son mari, qui subissait sans le vouloir, sans s'en apercevoir peut-être, l'ascendant de cette nature charmante, de ce caractère plus ferme que le sien, lui parlait volontiers d'affaires, la consultait même; elle l'entendait avec complaisance et avec attention[571]; mais c'était tout. Lorsque Maupeou et Terray tombèrent sous le coup de l'animadversion publique, le Roi ne voulut rien décider sur le choix de leurs successeurs, sans avoir prévenu sa femme. Il vint la trouver dans son cabinet et lui confia toutes les raisons qui existaient pour et contre le chancelier et le contrôleur général. La Reine écouta tout, mais ne se permit aucune remarque. Elle eût pu faire des ministres, comme sa mère le souhaitait[572]; elle ne le voulut pas[573].
Un objet, qui n'était pas moins important pour elle et qui rentrait mieux dans son rôle, appelait à ce moment son attention.
L'étiquette de la Cour ne permettait pas à la Reine et aux princesses du sang de manger avec des hommes. Lorsque le couple royal dînait en public, il était servi par des femmes[574]. De même, lorsque le Roi allait à la chasse, il y avait, au retour, des soupers de chasseurs, dont la Reine était exclue. Des réunions de ce genre n'avaient pas peu contribué, disait-on, à plonger et à retenir Louis XV dans les désordres de ses dernières années. Seraient-elles sans inconvénient pour un prince, vertueux assurément, mais jeune et faible, et la pureté de ses mœurs résisterait-elle à la liberté de langage et d'action que semblaient autoriser ces assemblées nocturnes? Il y avait là un danger, et Marie-Antoinette résolut d'y parer en réalisant un projet qu'elle caressait depuis plus d'un an[575], en substituant aux soupers de chasseurs des soupers de société, qu'elle présiderait elle-même et auxquels elle inviterait la famille royale et les principaux personnages de la Cour. Mercy l'y encourageait[576], et toutes les personnes raisonnables voyaient là le moyen le plus sûr d'éloigner le Roi des mauvaises compagnies[577]. Mais il fallait prévoir les objections. Mesdames, attachées, par esprit de routine et de jalousie, aux vieilles traditions, et très puissantes encore sur l'esprit de leur neveu, ne traverseraient-elles point un projet qui serait, à leurs yeux, un grave manquement à l'étiquette et une preuve nouvelle du crédit de leur nièce? Aux premières ouvertures que lui fit sa femme, le Roi ne répondit que par des paroles vagues, alléguant la nécessité de consulter Mme Victoire, pour ne pas dire Mme Adélaïde. Surprise et mécontente de ces faux-fuyants, Marie-Antoinette insista, eut avec son mari une explication fort vive et finalement y mit une telle énergie et une telle force de raisonnement qu'elle l'emporta. Séance tenante, le premier souper fut fixé au samedi suivant, 22 octobre. Mesdames étaient absentes; lorsqu'elles revinrent, l'institution était établie, et les vieilles princesses n'eurent d'autre ressource que de demander à assister à ces réunions, qu'elles avaient d'abord blâmées[578].