Histoire de Marie-Antoinette, Volume 1 (of 2)
Part 11
Mais Marie-Antoinette ne se montrait pas jalouse. Forte de sa supériorité et guidée par l'inspiration de son cœur, elle ne s'inquiétait pas de ces manœuvres qui ne pouvaient plus l'atteindre et ne songeait qu'à établir l'harmonie dans la famille royale. Elle réussit dans cette délicate entreprise[441]. Sans former un parti, comme l'avait demandé le comte de Provence, ce qui n'eût pas été sans danger, on formait une réunion des jeunes ménages. On organisait des divertissements en commun; on avait des bals, des soirées, des soupers en famille[442]; on allait ensemble aux bals de l'Opéra. On fit plus: on joua la comédie. Dans un cabinet de l'entresol de Versailles, où personne ne pénétrait, on dressa en cachette un théâtre, dont les diverses parties pouvaient se détacher et se renfermer dans une armoire. On résolut d'apprendre et de jouer les meilleures pièces du répertoire français. Les trois princesses, le comte de Provence et le comte d'Artois, faisaient les acteurs; M. Campan était le régisseur de cette petite troupe improvisée; le Dauphin formait l'Assemblée. Le comte de Provence savait imperturbablement ses rôles; le comte d'Artois les disait avec grâce, la Dauphine avec finesse; les autres princesses jouaient mal. De temps à autre on entendait le gros rire du Dauphin saluant l'entrée en scène des acteurs. Cela dura ainsi quelque temps; on s'amusait beaucoup: le mystère même dont s'entourait la royale troupe donnait plus de piquant encore et plus de saveur à ce fruit défendu. Malheureusement, un jour, M. Campan, déjà en costume, étant descendu pour aller chercher dans le cabinet de toilette un objet oublié, rencontra sur son passage un valet de garde-robe. Le secret était découvert, on eut peur qu'il fût trahi. Qu'aurait dit le Roi, qu'auraient dit Mesdames de ces amusements d'écoliers en vacances? On redouta leurs reproches et l'on renonça à un divertissement qui jetait un peu de variété dans la monotonie de la Cour et auquel le Dauphin lui-même avait pris un véritable goût[443].
L'intimité d'ailleurs grandissait chaque jour entre les deux époux. Le Dauphin subissait le charme de sa jeune femme, et elle, de son côté, sentait tout ce qu'il y avait en lui de qualités sérieuses, de loyauté, de vraie tendresse même, sous cet extérieur un peu brusque, sous cette enveloppe un peu épaisse. Quels que fussent l'esprit du comte de Provence, l'élégance du comte d'Artois, elle n'hésitait pas à reconnaître que, pour la sûreté des relations, son mari leur était très supérieur. Un jour, irritée des manœuvres tortueuses du comte de Provence, blessée des légèretés du comte d'Artois, elle s'était jetée dans les bras du Dauphin en s'écriant: «Je sens, mon cher mari, que je vous aime tous les jours davantage. Votre caractère d'honnêteté et de franchise me charme; plus je vous compare avec d'autres, plus je connais combien vous valez mieux qu'eux[444].»
Sans doute, il y avait encore chez le jeune prince des points qui laissaient à désirer, des traits même qui choquaient parfois la délicatesse toute féminine, la distinction innée, la nature primesautière de Marie-Antoinette. Il eût été difficile peut-être de rencontrer deux caractères offrant plus de contrastes que ceux de ces deux époux. C'était la vivacité unie à la froideur, l'expansion à la taciturnité, la grâce incarnée à une sorte d'inélégance native; en un mot, si je puis m'exprimer ainsi, c'était le diamant poli à côté du diamant brut. Le Dauphin avait certains goûts dont s'accommodait mal l'élégance suprême de sa femme; passionné pour la chasse, les exercices violents, les travaux manuels, il s'y livrait avec une ardeur immodérée qui compromettait sa santé et lui faisait contracter un air de négligence et de rudesse toujours fâcheux chez un futur souverain, plus fâcheux encore à cette Cour de Versailles qui donnait le ton à l'Europe. La Dauphine le comprenait; elle en adressait à son mari des reproches, un peu vifs peut-être; le Dauphin, d'abord piqué, se mettait à pleurer; la jeune femme, émue, mêlait ses larmes à celles de son mari, et le raccommodement était fort tendre. Et le comte de Provence, témoin de cette scène, ayant demandé en plaisantant si la paix était faite, le Dauphin répondait galamment «que les querelles des amants n'étaient jamais de longue durée[445]».
Sous la douce influence de cette gracieuse Égérie, un revirement heureux s'opérait dans les manières du jeune prince. Cette «matière en globe[446]», comme l'appelait Joseph II, commençait à livrer ses trésors. Le Dauphin parvenait à vaincre sa timidité, parlait davantage, avait plus d'aisance dans le monde[447], prenait plus de goût à la danse[448] et aux plaisirs de société, tout en donnant plus de temps aux choses sérieuses et en particulier à la lecture[449]; car, cette jeune femme, à laquelle on avait si longtemps reproché de ne pas s'occuper assez de travaux intellectuels, était maintenant la première à prêcher l'étude à son mari. Elle jouissait en silence de ces progrès, ne s'attachant qu'à les mettre en relief, sans songer à en tirer vanité[450]; mais le public lui en reportait l'honneur[451] et le jeune prince lui en témoignait en toute occasion sa reconnaissance. «Il faut convenir, lui disait-il un jour, que vous m'avertissez toujours bien à propos[452].»—«M'aimez-vous bien?» lui demandait-il une autre fois?—«Oui, répondait la princesse avec une spontanéité pleine de franchise, et vous ne pouvez en douter; je vous aime sincèrement et je vous estime encore davantage[453].»
Le Dauphin était touché de cet aveu naïf: il devenait tendre et presque galant avec sa femme[454]; sa confiance en elle augmentait de jour en jour, et il lui témoignait en mainte occasion une «condescendance sans bornes[455]». «Sa déférence pour Mme l'Archiduchesse, écrivait Mercy trois semaines à peine avant la mort de Louis XV, prouve le cas qu'il fait de ses avis, et on voit qu'il en a une reconnaissance qui l'attache de plus en plus à son auguste épouse[456].»
A cette date, la situation de Marie-Antoinette avait pris une consistance que rien ne semblait plus pouvoir ébranler. Depuis un an, et en particulier depuis la triomphante entrée à Paris, son crédit, à travers les fluctuations inévitables de la vie de la Cour, n'avait cessé de grandir. La cabale qui avait cherché à l'ébranler avait dû s'avouer vaincue[457]. Mesdames, âpres le premier moment d'humeur, s'étaient résignées, en apparence du moins, à voir dans la Dauphine la future maîtresse de l'État; le comte et la comtesse de Provence se faisaient une étude de lui plaire[458]; le duc d'Aiguillon imposait silence à sa rancune et cherchait les occasions de lui être agréable[459]; le contrôleur général prenait ses ordres[460]; la favorite elle-même faisait des avances, et tous ceux qui, à la Cour, songeaient à leur avenir, sentaient qu'ils n'avaient d'autre parti à prendre que de tâcher de trouver un appui dans l'amitié et la bienveillance de la Dauphine[461]. Elle désarmait toutes les jalousies, décourageait toutes les intrigues.
Quant à son succès dans le public, il était trop brillant et nous en avons trop parlé plus haut pour qu'il soit besoin d'y revenir ici.
Mais ce qu'il importe de remarquer, parce que cela a été contesté, c'est que ce succès, Marie-Antoinette le devait à elle-même et au développement croissant de ses qualités. Quoi qu'on en ait pu dire, et malgré des rechutes inévitables à son âge, elle avait fait, pendant ces quatre années, des efforts sincères pour se corriger des défauts que lui signalaient avec une persévérante vigilance sa mère et le comte de Mercy. «Je ferai le moins de fautes que je pourrai, disait-elle un jour; quand il m'arrivera d'en commettre, j'en conviendrai toujours[462].» Elle avait tenu parole, et, sur bien des points, elle avait réussi à mieux faire. L'enfant vive, irréfléchie, un peu volontaire, qui avait franchi le Rhin le 7 mai 1770, était devenue une jeune femme posée, ardente encore parfois et toujours candide et naïve, mais ne se laissant plus autant entraîner par le premier mouvement, calculant mieux la portée de ses paroles et de ses actes, et ajoutant à l'attrait de saillies naturelles et d'une tendresse de cœur spontanée le charme plus durable d'une conduite soutenue et d'une attitude réfléchie. Et c'est avec un légitime orgueil qu'elle pouvait dire un jour à son fidèle conseiller, sans que celui-ci eût aucune objection à lui faire: «Convenez que je me suis réformée sur bien des choses[463].»
Son esprit, d'abord nonchalant et distrait, cherchait sincèrement à s'appliquer et à s'intéresser aux choses sérieuses[464]. Son intelligence, qui comprenait merveilleusement les affaires, mais qui les redoutait à l'excès[465], commençait à se plier un peu plus aux combinaisons multiples de la politique[466]. Et sa piété se maintenait intacte et pure, sous la direction éclairée d'un prêtre vertueux et modeste, l'abbé Maudoux[467]. Un jugement toujours droit, quand il ne subissait pas une influence étrangère, une perspicacité qui déroutait souvent Mercy[468], une sagacité merveilleuse à apprécier les hommes et les choses[469], telles étaient les qualités maîtresses qui semblaient devoir assurer à la Dauphine un avenir brillant et un empire irrésistible, si elle savait s'affranchir d'un reste de timidité[470], d'un goût encore trop vif pour les plaisirs[471], si elle savait surtout se soustraire aux importunités et aux insinuations de son entourage[472]. Et cet empire empruntait une force de plus à l'art dans lequel elle excellait, de tenir la Cour, de présider un cercle, de dire à chacun un mot aimable, à la bonne grâce innée en elle et que rehaussait maintenant, avec l'assurance que donne un âge plus mûr, le charme d'une sereine dignité.
Tous ceux qui l'avaient connue dans son enfance et qui la revoyaient à la fin de 1773 ou au commencement de cette année 1774, qui devait être décisive pour elle, le baron de Neny[473], le feld-maréchal Lascy[474], étaient frappés de cette transformation heureuse. Mercy écrivait: «Du côté des principes, du caractère et du jugement, Mme la Dauphine est douée d'une façon si heureuse qu'il est moralement impossible quelle tombe jamais dans des erreurs de quelque conséquence, soit pour le présent, soit pour l'avenir[475].»
Et Marie-Thérèse elle-même, si sévère pour sa fille, sévère parfois jusqu'à l'injustice, ne pouvait s'empêcher de répondre à son fidèle ambassadeur, le 5 avril 1774:
«Je suis rassurée sur les nouvelles que vous me mandez sur la conduite de ma fille[476].»
Et c'est ainsi qu'au milieu des intrigues et des cabales, mais n'ayant plus rien à en redouter, aimée du public, jalousée peut-être, mais respectée à la Cour, dominant tout par la supériorité de son rang, éclipsant tout par l'éclat de ses qualités personnelles[477], Marie-Antoinette s'avançait, souriante et légère, non pas, hélas! sans ennemis, mais sans rivales, non pas sans écueils, mais avec confiance et d'un pas ferme, vers l'heure prochaine où la Dauphine allait devenir Reine de France.
CHAPITRE VIII
Mort de Louis XV.
Le mercredi 27 avril 1774, à Trianon, Louis XV fut saisi d'un frisson subit, qui fut suivi de fièvre et d'un mal de tête violent[478]; le 28, il se décida à revenir à Versailles; le 29, il fut saigné deux fois; dans la nuit du 29 au 30, la petite vérole se déclara avec les plus mauvais symptômes[479]. Elle était d'une si dangereuse nature, que l'air du palais même en semblait infecté; cinquante personnes la gagnèrent pour avoir seulement traversé les galeries de Versailles; dix en moururent, et le marquis de Létorière, qui n'avait qu'entr'ouvert deux minutes la porte de la chambre royale, fut atteint et emporté en quelques heures[480].
Dès le début de la maladie, Mesdames, avec un dévouement admirable, et malgré les plus fortes représentations, n'hésitèrent pas à braver la contagion pour s'enfermer avec leur père, demeurant jour et nuit à son chevet et sous ses rideaux même[481]. Marie-Antoinette avait voulu en faire autant[482]; le vieux monarque ne le permit pas et interdit toute communication entre lui et la jeune famille royale[483], qui se retira dans l'isolement le plus absolu, le Dauphin refusant de donner aucun ordre et de parler même aux ministres tant que son grand-père vivait[484].
D'effrayantes intrigues s'agitaient autour de ce lit de malade. Les partis _barrien_ et _antibarrien_, _aiguilloniste_ et _antiaiguilloniste_[485] se livraient une bataille furieuse, dont le prix était l'âme de ce pauvre prince[486]. Des efforts inouïs étaient faits pour empêcher d'arriver jusqu'à lui un prêtre qui lui parlât de l'éternité et le déterminât ainsi à mettre un terme aux scandales de sa vie. Mme du Barry, bravant la contagion pour sauver son crédit, venait chaque jour s'asseoir près du malade[487], mais on remarquait que le Roi, soit qu'il fût absorbé par l'accablement du mal, soit qu'il fît un retour sur lui-même, ne parlait plus à sa maîtresse qu'avec une certaine indifférence[488]. La surveillance redoubla. Le duc d'Aiguillon, le duc de Richelieu, le duc d'Aumont, le valet de chambre Laborde[489] défendaient avec une rigueur jalouse l'entrée de la chambre à tout personnage suspect. Le 2 mai, l'archevêque de Paris vint à Versailles; il eut peine à voir le moribond, à la porte duquel le duc de Richelieu s'efforça longtemps de le retenir[490]. L'entrevue ne dura qu'un quart d'heure et n'amena aucun résultat. Les médecins, gagnés, déclarèrent qu'il ne fallait pas parler au Roi d'administration, sous peine de le tuer, dans l'état de suppuration où il était. Devant cette affirmation menaçante, le grand aumônier de France lui-même, le cardinal de la Roche-Aymon, n'osait pas proposer les sacrements, se réservant seulement d'intervenir à la première occasion.
Tout d'un coup, par un de ces brusques revirements où Dieu déjoue tous les calculs des hommes, l'événement si redouté par les uns, si souhaité par les autres, se produisit. Le mercredi 4 mai, sentant les progrès du mal[491], le Roi fit appeler le cardinal de la Roche-Aymon et lui demanda quelle était sa maladie, dont on lui avait jusque-là caché le nom[492]. Quand il apprit que c'était la petite vérole: «On n'en revient pas à mon âge, dit-il; il faut que je mette ordre à mes affaires.»
Il fit venir Mme du Barry: «Madame, lui dit-il, comme je pense à demander les sacrements, il ne convient pas que vous restiez ici, attendu que je ne veux point qu'il arrive la même chose qu'à Metz et que je veux éviter toute esclandre. Arrangez votre retraite avec le duc d'Aiguillon; je lui ai donné des ordres pour que vous ne manquiez de rien.» Le même jour, en effet, à quatre heures, la favorite partit dans la voiture de la duchesse d'Aiguillon, qui la conduisit dans une maison de campagne du duc, à Rueil[493]. Elle se tint là, à deux lieues de Versailles, instruite de tous les détails par le ministre et prête à revenir, si le Roi allait mieux.
Mais le Roi n'allait pas mieux. Les médecins avaient beau donner des bulletins satisfaisants; ces déclarations rassurantes ne trompaient personne. Le public, qui n'avait plus que du mépris pour ce monarque jadis si tendrement aimé, accueillait ces nouvelles avec indifférence, quand ce n'était pas avec joie; les courtisans escomptaient l'avenir. «Tous ceux qui pouvaient entrer dans la chambre y étaient comme à un spectacle curieux et quelquefois ridicule. On observait tout ce qui se passait pour l'écrire ou le redire; on en faisait des plaisanteries[494].» Dans certains cercles, on formait presque ouvertement des vœux pour la mort du Roi. La fermentation à la Cour était extrême; les bruits, les manœuvres, les brigues redoublaient de tous côtés: les différents partis cherchaient le moyen d'aborder le confesseur, qui demeurait inaccessible[495]. Quelques courtisans, se tournant vers le soleil levant, s'efforçaient de pénétrer près de la jeune famille royale; ils étaient impitoyablement repoussés.
Au milieu de toutes ces intrigues, et malgré le progrès croissant de la maladie ou quelques absences momentanées[496], le Roi conservait son sang-froid et son courage[497]. A plusieurs reprises, il demanda son confesseur. Dans la nuit du 6 au 7, à deux heures et demie du matin, il dit au duc de Duras, qui le veillait: «Mais voici la troisième fois que je demande à me confesser; est-ce que l'abbé Maudoux n'est pas ici?» Il s'assoupit un instant, et, s'étant réveillé au bout d'une demi-heure, il s'informa de nouveau si l'abbé Maudoux était arrivé. Celui-ci entra et les courtisans, toujours aux aguets, comptèrent qu'il était resté seize minutes, montre en main, avec l'auguste malade[498]. Quand le prêtre sortit, le Roi déclara qu'il recevrait les sacrements le lendemain; mais, sur l'observation de son chirurgien, La Martinière, qu'il valait mieux en finir tout de suite, il se résolut à les recevoir le jour même.
A cinq heures, Louis XV manda le duc d'Aiguillon et lui parla à voix basse. On supposa aussitôt qu'il lui donnait des ordres pour l'éloignement de la favorite et le bruit se répandit que le confesseur avait fait de cet éloignement une condition de l'absolution[499]. Qu'y avait-il de vrai dans cette rumeur? C'est le secret de Dieu et des âmes. On remarqua seulement qu'à trois reprises différentes le Roi rappela l'abbé Maudoux[500], et qu'il attendait les sacrements avec la plus grande impatience, envoyant plusieurs fois le prince de Beauvau à la fenêtre, pour voir si le grand aumônier n'arrivait point[501].
A sept heures[502], le cardinal de la Roche-Aymon parut, apportant le Saint-Viatique. Les troupes étaient sous les armes; sur la défense formelle de leur grand-père, le Dauphin et ses frères n'avaient suivi le Saint Sacrement que jusqu'à la première marche de l'escalier; Mesdames l'accompagnèrent jusqu'à la chambre, où se trouvaient réunis les princes du sang et les ministres[503]. Dès qu'il aperçut le grand aumônier, le malade, sentant se réveiller toute la vivacité d'une foi que quarante ans de désordres n'avaient pu éteindre, rejeta brusquement ses couvertures, se découvrit et chercha à se mettre à genoux joignant les mains «avec une piété qui faisait fondre en larmes[504]». Comme on voulait l'en empêcher: «Quand mon grand Dieu, s'écria-t-il, fait à un misérable comme moi l'honneur de venir le trouver, c'est le moins qu'il soit reçu avec respect[505].» Lorsqu'il eut communié, il fit signe au grand aumônier, et celui-ci, s'adressant aux courtisans qui se trouvaient là: «Messieurs, dit-il, le Roi m'ordonne de vous dire, ne pouvant pas parler lui-même, qu'il se repent de ses péchés, et que, s'il a scandalisé son peuple, il en est bien fâché; qu'il est dans la ferme résolution de rentrer dans les voies de sa jeunesse et d'employer tout ce qui lui reste de vie à défendre la religion[506].» Quand le grand aumônier parla du repentir que le Roi avait des scandales de sa vie: «Monsieur le cardinal», interrompit le mourant en se retournant péniblement sur son oreiller, «Monsieur «le cardinal, répétez ces mots, répétez-les[507].»
Ainsi s'achevait, dans la manifestation de regrets tardifs mais réels et dans l'exercice d'une piété édifiante et sincère, cette existence royale si coupable devant Dieu et devant les hommes. Les contemporains, même les moins religieux, furent frappés de ce retour, de la fermeté avec laquelle le Roi avait soutenu cette émouvante cérémonie[508], de «la tranquillité, de la patience, de la douceur, du courage avec lesquels il s'était déterminé à remplir ses devoirs[509]»; et Mme Louise écrivait à l'abbé Bertin: «Je suis si consolée, quand je pense aux grâces singulières que le Roi a reçues dans ses derniers moments, et dont il paraît avoir si bien profité, que, s'il dépendait de moi de le rappeler à la vie, j'avoue que je ne voudrais pas le replonger au milieu des dangers et risquer son âme une seconde fois[510].»
A partir du 7, le mal alla toujours en s'aggravant. Le 9, tout espoir était perdu; le Dauphin demanda des prières à l'archevêque de Paris et donna l'ordre au contrôleur général d'envoyer deux cent mille francs pour les pauvres de la capitale, enjoignant de prendre cette somme sur sa pension et celle de la Dauphine[511]. Le soir, l'évêque de Senlis, premier aumônier, administra l'extrême-onction. Le lendemain, à onze heures, l'agonie commença. Le grand aumônier récita les dernières prières[512], et ce même jour, 10 mai, entre trois et quatre heures du soir, au moment où le cardinal venait de prononcer ces mots: _Proficiscere, anima christiana_[513], rongé par l'infection, le corps tombant en pourriture, mais l'âme encore ferme, conservant jusqu'au bout sa présence d'esprit et donnant jusqu'à la dernière heure des marques d'une pénitence vraiment chrétienne[514], Louis XV expirait, au milieu de l'indifférence universelle. Une bougie, placée sur une fenêtre du Château, apprenait à la France que ce long régne de soixante ans venait de finir, et tout se préparait à la hâte pour un départ précipité. A ce moment, rapporte un témoin oculaire, «un bruit terrible, et absolument semblable à celui du tonnerre, se fit entendre dans la première pièce de l'appartement: c'était la foule des courtisans, qui désertait l'antichambre du souverain expiré pour venir saluer la nouvelle puissance de Louis XVI[515].»
CHAPITRE IX
Commencements du règne de Louis XVI.—Difficultés de la situation.—Espérances du public.—Popularité des nouveaux souverains.—Maurepas appelé au ministère.—Chute des anciens ministres.—Retour de Choiseul.—Attitude politique de la Reine.—Sa répugnance pour les affaires.—Marie-Thérèse, Mercy et Vermond l'engagent à s'en occuper.—Marie-Antoinette résiste à ces conseils.—Soupers de la Cour.—L'étiquette.—La Reine s'en affranchit.—Inconvénients qui résultent de cet abandon.—Inoculation du Roi.
On raconte qu'au moment où la comtesse de Noailles, pénétrant la première dans l'appartement du Dauphin et de la Dauphine, les salua Roi et Reine de France, Louis XVI et Marie-Antoinette tombèrent à genoux en versant des larmes et en s'écriant: «Mon Dieu, gardez-nous! protégez-nous! Nous régnons trop jeunes[516]!»
C'était le cri du cœur et le cri de la raison.
La situation en effet était critique. Un roi de vingt ans, qui avait toujours été systématiquement éloigné des affaires[517]; une reine de dix-neuf, qui n'en avait pas le goût; une Cour divisée; des finances ruinées[518]; à l'extérieur, nul prestige; à l'intérieur, des difficultés inextricables, aggravées chaque jour par l'insouciance de Louis XV, et, avec cela, une opinion publique d'autant plus exigeante que les réformes étaient plus nécessaires et les espérances plus impatientes; ah! Marie-Thérèse n'avait que trop raison de dire: «Je suis en peine et vraiment en peine... le fardeau est grand[519].»
Dans le public, on était tout à la joie et à l'épanouissement. On attendait beaucoup de ce jeune prince qu'on savait sérieux, appliqué, bienfaisant, sous son enveloppe timide; on attendait plus encore de cette jeune princesse, qu'on avait vue si belle et si bonne. Les premiers actes des nouveaux souverains ne faisaient qu'accroître cette confiance et exalter cet enthousiasme. Le Roi faisait remise de son droit de joyeux avènement; la Reine renonçait à son droit de ceinture, et elle accompagnait cette renonciation d'un mot charmant: «On ne porte plus de ceinture,» disait-elle[520]. On traçait sur la statue de Henri IV: _Resurrexit_. A toutes les vitrines, on plaçait le portrait du jeune monarque entre ceux de Henri IV et de Louis XII, avec ces mots: XII et IV font XVI. Voltaire écrivait à Frédéric II: «Nous avons un jeune Roi qui, à la vérité, ne fait pas de vers, mais qui fait d'excellente prose[521].» Et Gresset, complimentant la Reine, au nom de l'Académie, célébrait «les enchantements universels, les acclamations attendrissantes, qui précédaient, accompagnaient et suivaient tous ses pas[522].»