Histoire de Marie-Antoinette Nouvelle édition revue et augmentée
Part 21
Par moments, il y avait encore chez la Reine des révoltes, des espérances, des projets; mais ces mouvements, ces élans, ces lueurs, étaient sans suite et sans durée. Le Roi était à côté de la Reine; il lui ôtait toute illusion, et jusqu'au courage de penser à l'avenir. Comment espérer, pourquoi tenter seulement de décider à un coup hardi, à une grande entreprise, à l'audace de la défense, ce Roi dont la patience était le seul héroïsme? Et la Reine retombait bientôt des agitations et des rêves de sa volonté dans une résignation désolée. Enchaînée par la faiblesse, mais jalouse de l'autorité et de la dignité de la personne royale, elle repoussait l'idée de montrer ce que peuvent «une femme et un enfant à cheval.» Elle refusait de rien tenter, de rien oser par elle-même, de peur de cacher le Roi, de le voiler, de le diminuer; et, se formant aux vertus de Louis XVI, elle attendait, répétant «que les devoirs d'une Reine qui n'est pas régente sont de rester dans l'inaction et de _se préparer à mourir_[474].»
Arrivait la seconde fédération. La Reine partait pour le Champs-de-Mars, ne croyant pas revoir les Tuileries[475]. On tremblait au château; mais la Reine revenait le soir, et son retour inespéré était salué par ces mots: «Dieu soit loué! la journée du 14 est passée[476].»
Une démarche tentée auprès de la Reine, pour son salut, par un de ses ennemis, allait être plus fatale à la Reine que tout ce que cet ennemi avait tenté contre elle. La Fayette, tremblant pour la fortune de ses idées, voyant sa charte constitutionnelle compromise, voyant les périls de ce gouvernement impossible qui met le Roi au-dessous des lois et le fait responsable des actes de ministres imposés, inquiet et affligé de tout ce qui a lieu et de tout ce qui se prépare, blessé dans l'amour-propre de ses théories par la journée du 20 juin, étonné aussi et honteux, il faut le dire, des complicité où les révolutions entraînent un honnête homme, la Fayette quitte l'armée, se présente à l'Assemblée, rappelle le 20 juin, déclare que la Constitution a été violée aux yeux de la nation tout entière, demande que les auteurs et fauteurs d'un pareil crime soient recherchés et punis, et, sortant de l'Assemblée, sollicite une entrevue de la Reine[477].
La Révolution, le malheur, une expérience des hommes et des choses chèrement achetées, avaient fini par commander à la Reine la prudence, la défiance même. En repassant sa vie, l'histoire de ses dernières années, Marie-Antoinette avait appris à redouter les piéges et les trahisons. Puis, si Marie-Antoinette, renonçant à ses antipathies, oubliant de misérables griefs dans de telles catastrophes, pardonnait sans efforts à ses ennemis personnels, elle ne surmontait que difficilement ses préventions contre les hommes qu'elle jugeait avoir trahi la royauté. Elle doutait de ces remords qui venaient si tard, et l'heure lui semblait passée où le salut du trône pouvait être encore à la disposition des révolutionnaires arrêtant la Révolution au point où s'arrêtaient leurs ambitions, leurs vœux, leurs idées, leurs consciences. Pouvait-elle voir le dévouement dans ces services offerts sous condition à la royauté, dans ce retour des hommes de 1789, de 1790, de 1791, dépassés par les circonstances, et se rapprochant du Roi bien moins pour le sauver que pour sauver leurs systèmes? Un seul l'avait touché; c'avait été Barnave. Mais Barnave s'était donné, son dévouement avait été gratuit; et ce n'avait point été le triomphe de ses principes qu'il avait cherché dans le sacrifice de sa personne.
Avant M. de la Fayette, le général Dumouriez, effrayé de cette Révolution tombée «jusqu'à la canaille des désorganisateurs,» avait demandé une entrevue à la Reine; et la Reine l'avait laissé se traîner à ses pieds. C'est en vain que, baisant le bas de sa robe, humilié, prosterné devant la Reine, il l'avait suppliée de se laisser sauver[478]: Marie-Antoinette avait refusé de se confier au général de la Révolution. Mais contre M. de la Fayette, quelles répugnances plus grandes encore chez la Reine! C'était le volontaire d'Amérique, oublieux des applaudissements qu'elle avait donnés à son courage; c'était l'ancien noble, tourné contre la monarchie; c'était cet homme, aux ordres de sa popularité, toujours présent aux plus mauvais jours de la vie de la Reine, la Fayette qui dormait au 6 octobre! la Fayette, ce complice de l'arrestation de Varennes, qui avait consenti à se faire le geôlier de la Reine! la Fayette, que la Reine avait toujours rencontré, et qui avait partout poursuivi la Reine, à Versailles, à Paris, dans ses malheurs, dans sa vie, dans sa chambre!... Marie-Antoinette avait dit «_qu'il valait mieux périr que de devoir son salut à l'homme qui leur avait fait le plus de mal_,» et elle se refusait à être sauvée par M. de la Fayette[479].
Alors les choses se précipitaient. L'insulte autour du palais n'avait plus de pudeur, et la menace perdait toute honte. Sous ces fenêtres de la Reine où l'on avait tiré des fusées et chanté la mort de Marlborough le jour de la nouvelle de la mort de son frère Léopold[480], la _Vie de Marie-Antoinette_ était criée, des estampes infâmes étaient montrées aux passants. Le jardin des Tuileries fermé, la terrasse des Feuillants était donnée au peuple par l'Assemblée, et de là, ce que vomissaient contre la Reine les hommes et les femmes était si monstrueux, que la Reine était par deux fois obligée de se retirer. Elle ne pouvait plus sortir avec ses enfants... Souvent précipitant son pas, la voix frémissante, elle effrayait ses femmes, en voulant descendre au jardin pour haranguer l'outrage: «_Oui_,--s'écriait-elle en parcourant sa chambre,--_je leur dirai: Français, on a eu la cruauté de vous persuader que je n'aimais pas la France... moi mère d'un Dauphin! moi_!...» Puis bien vite l'illusion de toucher un peuple d'insulteurs l'abandonnait[481].
Ce supplice dura sept mois. Lisez cette lettre déchirante de la Reine à madame de Polignac, le 7 janvier 1792, alors que ce supplice commence:
«_Je ne peu résister au plaisir de vous embrasser, mon cher cœur, mais ce sera en courant, car l'occasion qui se présente est subite, mais elle est sûre et elle jettera ce mot à la poste dans un gros paquet qui est pour vous; nous sommes surveillés comme des criminels, et, en vérité, cette contrainte est horrible à supporter; avoir sans cesse à craindre pour les siens, ne pas s'approcher d'une fenêtre sans être abreuvée d'insultes, ne pouvoir conduire à l'air de pauvres enfants, sans exposer ces chers innocents aux vociférations; quelle position, mon cher cœur! Encore, si l'on avoit que ses propres peines, mais trembler pour le Roi, pour tout ce qu'on a de plus cher au monde, pour les amies présentes, pour les amies absentes, c'est un poid trop fort à endurer: mais, je vous l'ai déjà dit, vous autres me soutenez. Adieu, mon cher cœur, espérons en Dieu qui voit nos consciences et qui sait si nous ne sommes pas animé de l'amour le plus vrai pour ce pays. Je vous embrasse_.
«MARIE-ANTOINETTE.»
«Le 7 janvier[482].»
La Reine arrivait à ne plus pouvoir porter ses douleurs; elle arrivait à désirer la fin de cette épouvantable existence.
* * * * *
Le 9 août, entre onze heures et minuit, la Reine entend le tocsin de l'Hôtel de ville.
La Reine sait tout; elle a lu les rapports, elle a interrogé les émissaires; elle sait le complot des fédérés, les rassemblements secrets dans un cabaret de la Rapée, la convocation extraordinaire des sociétés, la convocation de quarante-huit sections, la Commune de Paris réunie en assemblée générale, Pétion, Danton, Manuel commandant à la Commune; les commissaires nommés pour mettre les faubourgs sur pied. Elle sait que la moitié de la garde nationale est du parti des Jacobins[483]; elle sait que la Pipe et la fille Audu attendent leur monde, et que Nicolas est allé prendre son costume du 20 juin...[484]. La Reine attendait. Le jour suprême est enfin venu: la Reine est prête.
La Reine descend chez le Dauphin: il dort. Un coup de fusil part dans la cour des Tuileries: «_Voilà le premier coup de feu_, dit-elle, _malheureusement ce ne sera pas le dernier..._[485].» Et elle monte chez le Roi avec Madame Élisabeth. Pétion entre: «Monsieur, lui dit Louis XVI, vous êtes le maire de la capitale, et le tocsin sonne de toutes parts! Veut-on recommencer le 20 juin?--Sire, répond Pétion, le tocsin retentit malgré ma volonté; mais je me rends de ce pas à l'Hôtel de ville, et tout ce désordre va cesser.» Et Pétion va pour sortir: «_Monsieur Pétion_, dit aussitôt la Reine, _le nouveau danger qui nous menace a été organisé sous vos yeux, nous ne pouvons pas en douter. Dès lors vous devez au Roi la preuve que cet attentat vous répugne. Vous allez signer, vous allez signer comme maire l'ordre à la garde nationale parisienne de repousser la force par la force; et_, ajoute la Reine, _vous resterez auprès de la personne du Roi_.» Pétion devient rouge, s'incline devant le regard de la Reine, et signe l'ordre[486]. La Reine a sauvé l'honneur du Roi: il pourra du moins mourir, la loi d'une main, l'épée de l'autre!
Au point du jour, le commandant général des gardes nationales, Mandat, vient informer le Roi qu'il est appelé à l'Hôtel de ville, par les représentants de la Commune, pour entrer en négociations. La Reine supplie Mandat de ne pas quitter le Roi; mais le Roi demande à Mandat de se rendre à l'invitation de la Commune. Mandat part en disant: «Je ne reviendrai pas[487].» Dans une heure sa tête sera promenée sur une pique!
Un décret de l'Assemblée arrive au château, qui mande Pétion auprès d'elle. La Reine conjure le Roi d'annuler ce décret attentatoire. Elle lui représente qu'en perdant cette garantie, il ne lui reste plus qu'à transiger. Louis XVI obéit à l'Assemblée, et laisse partir Pétion.
À quatre heures, la Reine sort de la chambre du Roi et dit à ses femmes «_qu'elle n'espère plus rien_.» Cependant elle presse les ordres secrets, elle hâte l'arrivée des bonnes sections, elle songe à tout, et jusqu'à faire garnir par les officiers de bouche les buffets de la galerie de Diane. Elle veut montrer, et elle montre à ceux qui l'entourent un visage serein, et sa parole chappe à ses angoisses: «_Quel temps magnifique_! dit-elle à M. de Lorry en s'approchant d'une croisée du Carrousel, _quel beau jour nous allions avoir sans tout ce tumulte_[489]!»
À cinq heures et demie, la Reine parcourait, avec le Roi et les enfants, les salons et les galeries où, depuis le soir, trois cents gentilshommes, dont beaucoup étaient des vieillards et d'autres des enfants, attendaient l'heure de donner leur sang: «Vive la Reine! vive le Roi!» un seul cri partait de tous les cœurs. La Reine alors déterminait le Roi à descendre au jardin, et à parcourir les rangs des sections de la garde nationale. «_Tout est perdu_!» disait la Reine à la rentrée du Roi[490]; mais, en voyant des grenadiers des Filles-Saint-Thomas venir prendre place dans les appartements au milieu des rangs de la noblesse, elle recouvrait un moment son courage et l'énergie de sa parole. Comme un commandant de la garde nationale osait demander l'éloignement des gentilshommes armés: _Ce sont nos meilleurs amis_, s'écrie la Reine avec chaleur, _notre meilleur appui. Mettez-les à l'embouchure d'un canon, et ils vous montreront comme on meurt pour son roi_!» Et, se tournant vers les grenadiers des Filles-Saint-Thomas: _N'ayez point d'inquiétudes sur ces braves gens, ils sont vos amis comme les nôtres; nos intérêts sont communs; ce que vous avez de plus cher, femmes, enfants, propriétés, dépend de cette journée[490]!_»
La grande et solennelle minute dans l'histoire! Le cœur battait à ces courtisans impatients de mourir. Le peuple approchait... Une députation du Directoire du département est annoncée. Le procureur général syndic de la Commune, Rœderer, demande à parler au Roi sans autres témoins que sa famille: «Sire, dit-il, Votre Majesté n'a pas cinq minutes à perdre; il n'y a de sûreté pour elle que dans l'Assemblée nationale!» Et, en quelques mots émus, il peint la situation, la défense impossible, la garde nationale mal disposée, les canonniers déchargeant leurs canons. Le marchand de dentelles de la Reine, administrateur du département, prenant la parole pour appuyer Rœderer: »_Taisez-vous, monsieur Gerdret_, dit la Reine; _il ne vous appartient pas d'élever ici la voix: taisez-vous, Monsieur... laissez parler monsieur le procureur général syndic..._» Et, se tournant vivement vers Rœderer: «_Mais, Monsieur, nous avons des forces..._--Madame, tout Paris marche[491].» Mais la Reine n'écoute plus Rœderer. Elle parle au Roi, elle parle au père du Dauphin, elle parle à l'héritier du trône de Henri IV et de Louis XIV, elle parle à l'honneur de Louis XVI, elle parle à son cœur... Le Roi reste muet. Rœderer insiste auprès de lui sur le péril de toute sa famille. La Reine combat vainement Rœderer avec ce qui lui reste de voix et de forces. «Il n'y a plus rien à faire ici,» murmure le Roi; et, élevant la voix: «Je veux que sans plus tarder on nous conduise à l'Assemblée législative. Je le veux.--_Vous ordonnerez, avant tout, Monsieur, que je sois clouée aux murs de ce palais!_» s'écrie la Reine d'un ton de révolte...[492]. Mais les femmes qui l'entourent, la princesse de Tarente, madame de Lamballe, Madame Élisabeth, la supplient avec des pleurs; et la Reine fait au Roi le sacrifice de sa dernière volonté. «_Monsieur Rœderer, Messieurs_, fait-elle en se retournant vers la députation, _vous répondez de la personne du Roi, de celle de mon fils!_--Madame, répond Rœderer, nous répondons de mourir à vos côtés.»--«_Nous reviendrons_,» dit la Reine, en essayant de consoler ses femmes désolées; et, accompagnée de madame de Lamballe et de madame de Tourzel, elle suit le Roi.
Dans le trajet à pas lents du palais aux Feuillants, elle pleure, elle essuie ses larmes, et pleure encore. À travers la haie des grenadiers suisses et des grenadiers de la garde nationale, la populace l'entoure et la presse de si près que sa montre et sa bourse lui sont volées[493]. Arrivée vis-à-vis du café de la Terrasse, c'est à peine si la Reine s'aperçoit qu'elle enfonce dans des tas de feuilles. «Voilà bien des feuilles, dit le Roi; elles tombent de bonne heure cette année!» Au bas de l'escalier de la Terrasse, hommes et femmes, brandissant des bâtons, barrent le passage à la famille royale. «Non!--exclame la foule,--ils n'entreront pas à l'Assemblée! ils sont la cause de tous nos malheurs; il faut que cela finisse! À bas! à bas!» La famille royale passe enfin[494]. À l'entrée du corridor des Feuillants, plein de peuple, un homme enlève à la Reine le Dauphin qu'elle tenait à la main, et le prend dans ses bras. La Reine pousse un cri. «N'ayez pas peur; je ne veux pas lui faire de mal,» et l'homme rend l'enfant à sa mère aux portes de la salle. Entrés dans l'Assemblée, la Reine et la famille royale s'asseyent sur les siéges des ministres. «Je suis venu ici pour épargner un grand crime,» dit le Roi, monté au fauteuil à la gauche du président. La Reine a fait asseoir le Dauphin auprès d'elle. «Qu'on le porte à côté du président!--crie une voix,--il appartient à la nation! L'Autrichienne est indigne de sa confiance!» Un huissier vient prendre l'enfant, pleurant d'effroi et s'attachant à sa mère[495]. Mais la Constitution défend à l'Assemblée de délibérer devant le Roi: la famille royale est menée dans la loge grillée de fer, derrière le fauteuil du président, la loge du _Logotachygraphe_. Un roi, une reine, leurs enfants, leur famille, leurs derniers ministres, leurs derniers serviteurs, s'entassent dans dix pieds brûlés de soleil. Au dehors, ce sont les hurlements de joie des promeneurs de têtes; puis un feu roulant de mousqueterie, puis le canon... Dans l'Assemblée, à quelques pas, sous les yeux de cette Reine qui eût voulu mourir en roi, ce sont les députations de la Commune, les orateurs des faubourgs, les motions de déchéance, les égorgeurs sanglants vidant leurs poches sur le bureau, et bientôt le décret lu par Vergniaud. «Le peuple français est invité à former une Convention nationale... Le chef du pouvoir exécutif est suspendu...»
Le soir, à sept heures, enfoncée dans l'ombre de cette prison étouffante, soutenue depuis le matin seulement par quelques gouttes d'eau de groseille, abîmée dans les larmes, trempée de sueur, son fichu mouillé, son mouchoir en eau, il y avait, portant sur ses genoux la tête de son fils endormi, une malheureuse femme qui avait été la reine de France... Elle demandait un mouchoir; nul de ceux qui l'avaient suivie jusque-là ne pouvait lui en donner un qui n'eût pas étanché le sang de ses derniers défenseurs[496]!
Le tourment de cette séance ne finissait qu'à deux heures du matin. La Reine était conduite aux cellules, préparées et meublées à la hâte, dans l'ancien couvent des Feuillants, au-dessus des bureaux de l'Assemblée. À la lueur des chandelles fichées dans les canons de fusil et montrant le sang des piques, elle passait dans ce peuple qui savait déjà le refrain:
«Madame Véto avait promis De faire égorger tout Paris...»
Tremblant pour son fils effrayé, la Reine le prenait des mains de M. d'Aubier, et lui parlait à l'oreille; et l'enfant montait l'escalier en sautant de joie. «Maman,--disait le pauvre enfant,--m'a promis de me coucher dans sa chambre, parce que j'ai été bien sage devant ces vilains homme.»
La famille royale couchée, les cris demandant la mort de la Reine, les cris: «Jetez-nous sa tête!» arrivaient jusqu'aux oreilles du Roi[497].
Le lendemain matin, la Reine, désespérée, tendait les bras à quelques-unes de ses femmes qui accouraient lui offrir leurs services: «_Nous sommes perdus_, leur disait-elle, _tout le monde a contribué à notre perte..._» Et comme le Dauphin entrait dans sa chambre avec Madame: «_Pauvres enfants! qu'il est cruel de ne pas leur transmettre un si bel héritage, et de dire: Il finit avec nous!_» Puis la Reine parlait des Tuileries, demandait les morts, s'inquiétait des personnes qu'elle aimait, de la princesse de Tarente, de la duchesse de Luynes, de madame de Mailly, de madame de la Roche-Aymon et de sa fille[498].
Linge, vêtements, tout manquait à la Reine, tout manquait aux siens. Elle était obligée d'accepter pour le Dauphin les vêtements du fils de l'ambassadrice d'Angleterre, la comtesse de Sutherland[499], elle faisait la grâce à M. d'Aubier d'accepter un rouleau de 50 louis.
Le lendemain du 10 août et les deux jours qui suivaient, la Reine était obligée de subir le spectacle de l'Assemblée, d'entendre les pétitions _demandant les têtes des Suisses!..._
Un matin qu'elle était ramenée au _Logotachygraphe_, voyant dans le jardin des curieux dont la mise était propre et la figure humaine, la Reine fit un salut. Un des hommes lui cria: «Ce n'est pas la peine de prendre tes airs de tête gracieux; tu n'en auras pas longtemps[500].»
L'Assemblée se lassait enfin de l'humiliation des vaincus. Elle les rendait à la prison, et la Reine partait pour le Temple avec un soulier brisé dont son pied sortait: «_Vous ne croyiez pas_», disait-elle en souriant, _que la Reine de France manquerait de souliers_[501]!»
VII
La Reine au deuxième étage de la petite tour du Temple.--Séparation de madame de Lamballe.--Le procureur de la Commune du 10 août, Manuel.--L'espionnage autour de la Reine.--Souffrances de la Reine.--Le 3 septembre au Temple.--La vie de la Reine au Temple.--Outrages honteux.--La Reine séparée de son mari.--La Reine dans sa grosse tour.--Drouet et la Reine.--Délibération de la Commune sur les demandes de la Reine.--Procès du Roi.--Dernière entrevue de la Reine et du Roi.--Nuit du 20 au 21 janvier 1793.
Le 13 août, au soir, des lampions s'allument au Temple et l'illuminent toute la nuit en signe de réjouissance: la Révolution a écroué la monarchie[502].
Au deuxième étage de la petite tour, la Reine est couchée, Madame Royale auprès d'elle, dans l'ancien appartement du garde des archives de l'ordre de Malte. Madame de Lamballe est à côté de la Reine dans l'espèce d'antichambre qui sépare la chambre de la Reine de la chambre où sont logés le Dauphin, madame de Tourzel et la dame Saint-Brice [503]. La longue nuit, cette première nuit au Temple, courte seulement pour les enfants lassés!
Cinq jours se passent. Le 18 août, comme la famille royale dînait dans la chambre du Roi, deux officiers municipaux notifient au Roi qu'en vertu d'un arrêté de la Commune, toutes les personnes de service entrées au Temple avec lui vont sortir sous bonne et sûre garde. À cinq heures, Manuel vient au Temple. La Reine parle à Manuel, Manuel promet de faire suspendre l'arrêté. Tout à coup, dans la nuit du 19, deux commissaires de la municipalité viennent procéder à l'enlèvement de toutes les personnes qui ne sont pas membres de la famille Capet. MM. Hüe et Chamilly descendent de chez le Roi dans la chambre de madame de Lamballe: ils trouvent la Reine et ses enfants, Madame Élisabeth, madame de Lamballe, madame et mademoiselle de Tourzel, enlacés et confondant leurs pleurs[504]...
Derniers embrassements! premières larmes de séparation de la Reine, qui déjà conquièrent la pitié autour d'elle! Oui, déjà dans ces geôliers que la Révolution a triés parmi les fils de sa fortune et de son génie, parmi les plus purs et les plus durs, il en est d'ébranlés, il en est de touchés. Ils avaient juré le stoïcisme en entrant au Temple: ils oublient leur serment, le seuil du Temple franchi. À cette séduction de la grâce, que la Reine exerçait hier, il s'est joint la dignité d'une grande douleur; et la Reine est encore la Reine dans la tour du Temple: elle pleure, et les geôliers se dévouent.
Le procureur général de la Commune du 20 août, ce républicain avant la République qui avait écrit au Roi: _Sire, je n'aime pas les rois_; cet ennemi de la Reine, qui s'était fait le porte-voix des préventions de la Révolution contre la Reine dans sa fameuse _Lettre à la Reine_, Manuel craint et fuit le regard de la Reine, lorsqu'il lui apprend qu'elle va être enlevée à l'amitié de madame de Lamballe, aux soins de madame de Tourzel; Manuel se surprend à promettre à la Reine un sursis... Je le sais, Manuel résistera; il rougira de cette défaite de lui-même; il voudra briser cet enchantement qui l'enveloppe; il se retrempera dans les plaisanteries de la Révolution; il fera rire la Commune avec des risées sur l'_attirail embarrassant que traîne une famille royale, et qu'il faut balayer_. Il parlera, avec la joie et le ressentiment d'un homme qui a son orgueil à venger, il parlera des pleurs de la Reine, des pleurs de _cette femme altière que rien ne pouvait fléchir_; et il ajoutera, comme pour s'arracher aux tentations, en mettant l'insulte entre la Reine et lui: «J'ai dit, entre autres choses, à la femme du Roi, que je voulais lui donner pour son service des femmes de ma connaissance; elle m'a répondu qu'elle n'en avait pas besoin, qu'elle et sa sœur sauraient se servir réciproquement. Et moi de répondre: Fort bien, Madame, puisque vous ne voulez pas accepter de ma main des femmes pour votre service, vous n'avez qu'à vous servir vous-même, vous ne serez pas embarrassée sur le choix[505]...» Ce fut la dernière révolte et la dernière fanfaronnade de Manuel. Il ne lui arriva plus de se calomnier: il s'abandonna, et se donna tout entier à ces pleurs de «la femme du Roi.»