Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13)
Part 20
Je ne me pique de trancher aucune question difficile, surtout en dehors de mon métier à moi, mais il me semble que celle-ci est la même qu'on peut appliquer à la traduction des livres étrangers. Pour ma part, si j'étais chargée de ce soin, et qu'il me fût permis de choisir, je ne choisirais que des chefs-d'œuvre, et je me plairais à les rendre le plus servilement possible, parce que les défauts des maîtres sont encore aimables ou respectables. Au contraire, si j'étais forcée de traduire un ouvrage utile, mais obscur et mal écrit, je serais tentée de l'écrire de mon mieux, afin de le rendre aussi clair que possible; mais il est bien probable que l'auteur vivant me saurait très mauvais gré du service que je lui aurais rendu, car il est dans la nature des talens incomplets de préférer leurs défauts à leurs qualités.
Ce malheur d'avoir trop bien fait doit arriver aux graveurs qui interprètent, et il n'y a peut-être qu'un peintre de génie qui puisse pardonner à son copiste d'avoir eu plus de talent que lui.
Cependant, si l'on admettait en principe que tout graveur est libre d'arranger à sa guise l'œuvre qu'il reproduit, et, pour peu que la mode encourageât cette licence, où s'arrêterait-on, et où serait le caractère utile et sérieux de cet art, dont le premier but est non-seulement de répandre et de populariser l'œuvre de la peinture, mais encore de conserver intacte à la postérité la pensée des maîtres, à travers le temps et les événemens qui détruisent les originaux?
Il faut que chaque science, chaque art, chaque métier même ait sa doctrine. Rien n'existe sans une pensée dominante où le travail se rattache, où la volonté se maintient consciencieuse. Dans les époques de décadence où chacun fait à sa guise, sans respect pour rien ni personne, les arts déclinent et périssent.
Calamatta, après avoir soulevé et retourné ces considérations dans sa pensée, se renferma dans une idée où il trouva au moins une certitude absolue: c'est qu'il faut savoir très bien dessiner pour savoir bien copier, et que qui ne le sait pas ne comprend pas ce qu'il voit et ne peut pas le rendre, quelque effort d'attention et de volonté qu'il y apporte. Il fit donc des études sérieuses en s'essayant à dessiner des portraits d'après nature, en même temps qu'il poursuivait ces travaux de burin qui prennent des années. Calamatta a travaillé sept ans de suite au _Vœu de Louis XIII_ de M. Ingres.
On lui doit quelques portraits remarquables qu'il a répandus par la gravure après les avoir dessinés lui-même, entre autres celui de M. Lamennais, dont la ressemblance est fidèle et dont l'expression est saisissante.
Mais le talent vraiment supérieur de Calamatta est dans la copie passionnément minutieuse et consciencieuse des maîtres anciens. Il a consacré le meilleur de sa volonté à reproduire la _Joconde_ de Léonard de Vinci, dont il termine la gravure peut-être au moment où j'écris, et dont le dessin m'a paru un chef-d'œuvre. Ce type, réputé si difficile à reproduire, cette figure de femme d'une beauté si mystérieuse, même pour ses contemporains, et que le peintre estima miraculeuse à saisir dans son expression, méritait de rester à jamais dans les arts. Le fugitif sourire de la Joconde, ce rayonnement divin d'une émotion inconnue, un grand génie a su le fixer sur la toile, arrachant ainsi à l'empire de la mort un éclair de cette vie exquise que fait la beauté exquise; mais le temps détruit les belles toiles aussi fatalement (quoique plus tardivement) qu'il détruit les beaux corps. La gravure conserve et immortalise. Un jour, elle seule restera pour attester que les maîtres et les femmes ont vécu, et tandis que les ossemens des générations ne seront plus que poussière, la triomphante Joconde sourira encore, de son vrai et intraduisible sourire, à de jeunes cœurs amoureux d'elle.
Parmi ceux de mes amis qui m'ont enseigné, par l'exemple soutenu (la meilleure des leçons), qu'il faut étudier, chercher et vouloir toujours; aimer le travail plus que soi-même, et n'avoir pour but dans la vie que de laisser après soi le meilleur de sa propre vie, Calamatta est aux premiers rangs, et, à ce titre, il garde dans mon âme une bonne part de ce respect qui est la base essentielle de toute amitié durable.
Je dois aussi une reconnaissance particulière, comme artiste, à M. Gustave Planche, esprit purement critique, mais d'une grande élévation. Mélancolique par caractère et comme rassasié, en naissant, du spectacle des choses humaines, Gustave Planche n'est cependant pas un esprit froid ni un cœur impuissant; mais une tension contemplative, trop peu accessible aux émotions variées et au laisser-aller de l'imprévu dans les arts, concentra le rayonnement de sa pensée sur un seul point fixe. Il ne voulut longtemps admettre, comprendre et sentir le beau que dans le grand et le sévère. Le joli, le gracieux et l'agréable lui devinrent antipathiques. De là une injustice réelle dans plusieurs faits d'appréciation, qui lui fut imputée à mauvaise humeur, à parti pris, bien qu'aucune critique ne soit plus intègre et plus sincère que la sienne.
Aussi nul critique n'a soulevé plus de colères et attiré sur lui plus de vengeances personnelles. Il endura le tout avec patience poursuivant ses _exécutions_ sous une apparente impassibilité. Mais c'était là un rôle que sa force intérieure n'acceptait pas réellement. Cette hostilité, qu'il avait provoquée, le faisait souffrir; car le fond de son caractère est plus bienveillant que sa plume, et si l'on y faisait bien attention, on verrait que cette forme cassante et absolue ne couvre pas les ménagemens caractéristiques de la haine. Une discussion douce le ramène facilement, ou, du moins, le ramenait alors des excès de sa propre logique. Il est vrai qu'en reprenant la plume, entraîné par je ne sais quelle fatalité de son talent, il achevait de briser ce qu'il s'était peut-être promis de ménager.
J'aurais complétement accepté ce caractère avec tous ses inconvéniens et tous ses dangers si j'avais trouvé juste et concluant le point de vue où il se plaçait, en tant que critique. La différence de mon sentiment sur les œuvres d'art que je défendais quelquefois contre ses anathèmes ne m'eût pas empêchée de regarder la sobriété et la sévérité de ses appréciations comme des effets utiles de ses convictions raisonnées.
Mais ce que je n'approuvais pas, et ce que j'ai approuvé de moins en moins, même chez mes amis, dans l'exercice de la critique en général, c'est le ton hautain et dédaigneux, c'est la rudesse des formes, c'est, en un mot, le sentiment qui préside parfois à cet enseignement et qui en dénature le but et l'effet. Je trouvais Planche d'autant plus dans l'erreur sur ce point, que son sentiment n'était égaré par aucune personnalité méchante, envieuse ou vindicative. Il parlait de tous les vivans, au contraire, avec une grande sérénité, et même, dans la conversation, il leur rendait beaucoup plus de justice ou montrait pour eux beaucoup plus d'indulgence qu'il ne voulait en faire paraître en écrivant. C'était donc évidemment le résultat d'un système et d'une croyance qui pouvaient être respectables, mais dont le résultat n'était pas bienfaisant.
Si la critique est _ce quelle doit être, un enseignement_, elle doit se montrer douce et généreuse, afin d'être persuasive. Elle doit ménager surtout l'amour-propre, qui, durement froissé en public, se révolte naturellement contre cette sorte d'insulte à la personne. On aura beau dire que la critique est libre et ne relève que d'elle-même, toutes choses relèvent de Dieu, qui a fait de la charité le premier de nos devoirs et la plus forte de nos armes. Si les critiques qui nous jugent sont plus forts que nous (ce qui n'arrive pas toujours), nous le sentirons aisément à leur indulgence, et les conseils enveloppés de ces explications modestes qui _prouvent_ ont une valeur que la raillerie et le dédain n'auront jamais.
Je ne pense pas qu'il faille céder à la critique, même la plus aimable, quand elle ne nous persuade pas; mais une critique élevée, désintéressée, noble de sentimens et de formes, doit nous être toujours utile, même quand elle nous contredit ouvertement. Elle soulève en nous-mêmes un examen nouveau et une discussion approfondie qui ne peuvent nous être que salutaires. Elle doit donc nous trouver reconnaissans quand son but est bien visiblement d'instruire le public et nous-mêmes.
C'était là certainement le but de Gustave Planche; mais il n'en prenait pas le moyen. Il blessait la personnalité, et le public, qui s'amuse de ces sortes de scandales, ne les approuve pas au fond. Du moment, d'ailleurs, qu'il aperçoit ou croit apercevoir la passion au fond du débat, il ne juge plus que la passion et oublie de juger l'œuvre qui en a soulevé les orages.
La connaissance générale, le goût et l'intelligence des arts ne gagnent donc rien à ces querelles, et l'instruction véritable que le beau savoir et le beau style de Gustave Planche eussent dû répandre en a été amoindrie.
Il n'est pas le seul à qui ce malheur soit arrivé. Par son caractère personnel, il l'a peut-être moins mérité qu'un autre; par la rudesse de son langage et la persistance de ses impitoyables conclusions, il s'y est exposé davantage.
Le reproche que je me permets de lui adresser est bien désintéressé, à coup sûr, car personne ne m'a plus constamment soutenue et encouragée.
En outre, j'ai une prédilection très grande pour les côtés élevés et tranchés de ce jugement véritablement éclairé de haut, à plusieurs égards, en peinture et en musique particulièrement. Je le trouve moins juste en littérature. Il n'a pas accepté des talens que le public a acceptés avec raison. Il s'est peut-être raidi dans sa conscience austère contre l'intelligence générale des engouemens, jusqu'y dépasser son but et à se sentir mal disposé, même pour les succès mérités.
Quoi qu'il en soit, il a montré un grand courage moral: si grand, qu'il y en a à le dire et à défendre l'homme, son talent et sa droiture contre les inimitiés que lui a attirées le ton acerbe de sa critique.
Lui-même, dès ses premiers pas dans la carrière, a posé sa doctrine avec la rigueur d'un esprit absolu. Mais, dur à lui-même encore plus qu'aux autres, il s'écrie: «C'est un abîme (la critique sévère) qui s'ouvre devant vous. Parfois il vous prend des éblouissemens et des vertiges. De questions en questions, on arrive à une question dernière et insoluble, le doute universel. Or, c'est tout simplement la plus douloureuse de toutes les pensées. Je n'en connais pas de plus décourageante, de plus voisine du désespoir... C'est une œuvre mesquine (toujours la critique) et qui ne mérite pas même le nom d'œuvre. C'est une oisiveté officielle, un perpétuel et volontaire loisir; c'est la raillerie douloureuse de l'impuissance, le râle de la stérilité; c'est un cri d'enfer et d'agonie[13].»
[13] Salon de 1831, par M. Gustave Planche. Paris, 1831.
Tout le reste du chapitre est aussi curieux et même de plus en plus curieux. C'est la confession, non pas ingénue et irréfléchie, mais volontaire et comme désespérée, d'un jeune homme ambitieux de produire quelque chose de grand, qui s'agite dans le collier de misère de la critique, acceptée contre son gré, dans un jour d'incertitude ou de découragement. «_Honte et malheur à moi_, dit-il, _si je ne puis jamais accepter ou remplir un rôle plus glorieux et plus élevé!_»
Ces plaintes étaient injustes, ce point de vue était faux. Le rôle de critique, bien compris, est un rôle tout aussi grand que celui de créateur, et de grands esprits philosophiques n'ont pas fait autre chose que la critique des idées et des préjugés de leur temps. Cela a bien suffi non-seulement à leur gloire, mais encore aux progrès de leur siècle, car toute œuvre de perfectionnement se compose de deux actes également importans de la volonté humaine, renverser et réédifier. On prétend que l'un est plus malaisé que l'autre; mais si l'on rebâtit difficilement et souvent fort mal, ne serait-ce pas que l'on commence toujours à fonder sur des ruines, et que si ces ruines servent encore de base à nos édifices mal assurés, c'est que le travail de la démolition, de la critique, n'a pas été assez complet et assez profond? D'où il résulte que l'un est aussi rare et aussi difficile que l'autre.
Gustave Planche, en avançant en âge et en réfléchissant mieux, comprit sans doute qu'il s'était trompé en méprisant sa vocation, car il la continua et fit bien, non pour son bonheur, ni pour le plus grand plaisir de ses adversaires, mais pour le progrès de l'_éducation du goût public_, auquel il a sérieusement contribué, en dépit des défauts de sa manière et des erreurs de son propre goût. S'il a manqué souvent aux convenances de forme, aux égards dus au génie lors même qu'on le croit égaré, aux encouragemens dus au talent consciencieux et patient qui n'est pas le génie, mais qui peut grandir sous une heureuse influence; si, en un mot, il a fait des victimes de son enthousiasme et de son abattement, de ses heures de puissance et de ses heures de spleen, il n'en a pas moins mêlé à ses plus amères réflexions contre les individus une foule d'excellentes choses générales dont la masse peut profiter, sauf à en faire une application moins rigide. Il a montré, sur un très grand nombre de sujets et d'objets, un goût sûr, éclairé, un sentiment délicat ou grandiose, exprimés d'une manière élégante, claire et toujours concise malgré l'ampleur. Sa forme n'a que le défaut d'être un peu trop sculpturale et uniforme. On la croirait recherchée et apprêtée, tant elle est parfois pompeuse; mais c'est une manière naturelle à cet écrivain qui produit avec une grande rapidité et une grande facilité.
Il me fut très utile, non-seulement parce qu'il me força, par ses moqueries franches, à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup trop de négligence, mais encore parce que sa conversation, peu variée mais très substantielle et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais à apprendre pour entrer dans mon petit progrès relatif.
Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes pour moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles qui ne doivent rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai jamais eu qu'à me louer, en ce qui me concerne.
Mais, puisque je raconte ma propre histoire, il faut bien que je dise que son intimité avait pour moi de graves inconvéniens. Elle m'entourait d'inimitiés et d'amertumes violentes. Il n'est pas possible d'avoir pour ami un critique aussi _austère_ (je me sers sans raillerie aucune du mot qu'il s'appliquait volontiers à lui-même), sans être réputé solidaire de ses aversions et de ses condamnations. Déjà Delatouche n'avait pas voulu se prêter à un raccommodement avec lui, et s'était brouillé avec moi à cause de lui. Tous ceux que Planche avait blessés, par des écrits ou des paroles, me faisaient un crime de le mettre chez moi en leur présence, et j'étais menacée d'un isolement complet par l'abandon d'amis plus anciens que lui, que je ne devais pas sacrifier, disaient-ils, à un nouveau venu.
J'hésitai beaucoup. Il était malheureux par nature, et il avait pour moi un attachement et un dévouement qui paraissaient en dehors de sa nature. J'eusse trouvé lâche de l'éloigner en vue des haines littéraires que ses éloges m'avaient attirées: on ne doit rien faire pour les ennemis; mais je sentais bien que son commerce me nuisait intérieurement. Son humeur mélancolique, ses théories de dégoût universel, son aversion pour le laisser-aller de l'esprit aux choses faciles et agréables dans les arts, enfin la tension de raisonnement et la persistance d'analyse qu'il fallait avoir quand on causait avec lui, me jetaient, à mon tour, dans une sorte de spleen auquel je n'étais que trop disposée à l'époque où je le connus. Je voyais en lui une intelligence éminente qui s'efforçait généreusement de me faire part de ses conquêtes, mais qui les avait amassées au prix de son bonheur, et j'étais encore dans l'âge où l'on a plus besoin de bonheur que de savoir.
Le quereller sur la cause fatale de sa tristesse, cause tout à fait mystérieuse qui doit tenir à son organisation et que je n'ai jamais pénétrée, parce qu'il ne la pénétrait sans doute pas lui-même, eût été injuste et cruel; je ne voulus donc pas entamer de ces discussions profondes qui achèvent de tuer le moral quand elles ne le sauvent pas. Je n'étais pas d'ailleurs dans une position apostolique. Je me sentais abattue et brisée moi-même, car c'était le temps où j'écrivais _Lélia_, évitant soigneusement de dire à Planche le fond de mon propre problème, tant je craignais de le lui voir résoudre par une désespérance sans appel, et ne m'entretenant avec lui que de la forme et de la poésie de mon sujet.
Cela n'était pas toujours de son goût, et si l'ouvrage est défectueux, ce n'est pas la faute de son influence, mais bien, au contraire, celle de mon entêtement.
Je sentais bien, moi, tout en me débattant contre le doute religieux, que je ne pourrais sortir de cette maladie mortelle que par quelque révélation imprévue du sentiment ou de l'imagination. Aussi je sentais bien que la psychologie de Planche n'était pas applicable à ma situation intellectuelle.
J'avais même, dans ces temps-là, des éclairs de dévotion que je cachais avec le plus grand soin à tous, et à lui particulièrement: à tous, non! Je les disais à Mme Dorval, qui seule pouvait me comprendre. Je me souviens d'être entrée plusieurs fois alors, vers le soir, dans les églises sombres et silencieuses, pour me perdre dans la contemplation de l'idée du Christ, et pour prier encore avec des larmes mystiques comme dans mes jeunes années de croyance et d'exaltation.
Mais je ne pouvais plus méditer sans retomber dans mes angoisses sur la justice et la bonté divines, en regard du mal et de la douleur qui régnent sur la terre. Je ne me calmais un peu qu'en rêvant à ce que j'avais pu comprendre et retenir de la _Théodicée_ de Leibnitz. C'était ma dernière ancre de salut que Leibnitz! Je m'étais toujours dit que le jour où je le comprendrais bien, je serais à l'abri de toute défaillance de l'esprit.
Je me souviens aussi qu'un jour Planche me demanda si je connaissais Leibnitz, et que je lui répondis _non_ bien vite, non pas tant par modestie que par crainte de le lui entendre discuter et _démolir_.
Je n'aurais pourtant pas repoussé Planche d'autour de moi, dans un but d'intérêt personnel, même d'un ordre si élevé et si précieux que celui de ma sérénité intellectuelle, sans des circonstances particulières qu'il comprit avec une grande loyauté de désintéressement et sans aucun dépit d'amitié. Pourtant on l'accusa auprès de moi de quelques mauvaises paroles sur mon compte. Je m'en expliquai vivement avec lui. Il les nia sur l'honneur, et par la suite, de nombreux témoignages m'affirmèrent la sincérité de sa conduite à mon égard. Je n'ai plus fait que le rencontrer. La dernière fois, ce fut chez Mme Dorval, et je crois bien qu'il y a quelque chose comme déjà dix ans de cela.
Je n'ai pourtant pas épuisé le fiel que mon estime pour lui avait amassé contre moi, car, en 1852, à propos d'une préface, où j'eus l'impertinence de dire qu'_un critique sérieux, M. Planche, avait seul bien jugé Sédaine, dans ces derniers temps_, des journalistes me firent dire que _M. Planche, le seul critique sérieux de l'époque, avait seul bien jugé ma pièce_. C'était une interprétation un peu tiraillée on le voit; mais la prévention n'y regarde pas de si près. Cela donna lieu à une petite campagne de feuilletons contre moi. Voici l'occasion d'en faire une bien plus brillante, car je dis encore que Planche est un des critiques les plus sérieux de ce temps-ci, le plus sérieux, hélas, si l'on applique ce mot à l'absence totale de bonheur et d'enjouement! car il est facile de voir, à ses écrits qu'il n'a pas encore trouvé en ce monde le plus petit mot pour rire.
S'il y a de sa faute dans ce continuel déplaisir, n'oublions pas que nous disons souvent d'un malade qui s'aigrit et se décourage: C'est sa faute!--Et qu'en disant cela, nous sommes assez cruels sans y prendre garde. Quand la maladie nous empoigne, nous sommes plus indulgens pour nous-mêmes et nous trouvons légitime de crier et de nous plaindre. Eh bien! il y a des intelligences fatalement souffrantes d'un certain rêve qu'elles nous paraissent s'obstiner à caresser au détriment de tout le reste. Que ce rêve s'applique aux arts ou aux sciences, au passé ou au présent, il n'en est pas moins une idée fixe produite par une faculté idéaliste prononcée, et, dans l'impossibilité où cette faculté se trouve de transiger avec elle-même, il n'y a pas de prise pour les conseils et les reproches du dehors.
Un autre caractère mélancolique, un autre esprit éminent était Charles Didier. Il fut un de mes meilleurs amis, et nous nous sommes refroidis, séparés, perdus de vue. Je ne sais pas comment il parle de moi aujourd'hui; je sais seulement que je peux parler de lui à ma guise.
Je ne dirai pas comme Montesquieu; «Ne nous croyez pas quand nous parlons l'un de l'autre; nous sommes brouillés.»--Je me sens plus forte que cela, à cette heure où je résume ma vie avec le même calme et le même esprit de justice que si j'étais avec la pleine possession de ma lucidité, _in articulo mortis_.
Je regarde donc dans le passé, et j'y vois entre Didier et moi quelques mois de dissentiment et quelques mois de ressentiment. Puis, pour ma part, de longues années de cet oubli qui est ma seule vengeance des chagrins que l'on m'a causés, avec ou sans préméditation. Mais, en deçà de ces malentendus et de ce parti pris, je vois cinq ou six années d'une amitié pure et parfaite. Je relis des lettres d'une admirable sagesse, les conseils d'un vrai dévoûment, les consolations d'une intelligence des plus élevées. Et maintenant que le temps de l'oubli est passé pour moi, maintenant que je sors de ce repos volontaire, nécessaire peut-être, de ma mémoire, ces années bénies sont là, devant moi, comme la seule chose utile et bonne que j'aie à constater et à conserver dans mon cœur.
Charles Didier était un homme de génie, non pas sans talent, mais d'un talent très inférieur à son génie. Il se révélait par éclairs, mais je ne sache pas qu'aucun de ses ouvrages ait donné issue complète au large fond d'intelligence qu'il portait en lui-même. Il m'a semblé que son talent n'avait pas progressé après _Rome souterraine_, qui est un fort beau livre. Il se sentait impuissant à l'expension littéraire complète, et il en souffrait mortellement. Sa vie était traversée d'orages intérieurs contre la réalité desquels son imagination n'était peut-être pas assez vive pour réagir. La gaîté où nous voulions quelquefois l'entraîner, et où il se laissait prendre, lui faisait plus de mal que de bien. Il la payait, le lendemain, par une inquiétude ou un accablement plus profonds, et ce monde d'idéale candeur que la bonhomie de l'esprit des autres faisait et fait encore apparaître devant moi fuyait devant lui comme une déception folle.
Je l'appelais mon ours, et même mon ours blanc, parce que, avec une figure encore jeune et belle, il avait cette particularité d'une belle chevelure blanchie longtemps avant l'âge. C'était l'image de son âme, dont le fond était encore plein de vie et de force, mais dont je ne sais quelle crise mystérieuse avait déjà paralysé l'effusion.
Sa manière, brusquement grondeuse, ne fâchait aucun de nous. On plaignait cette sorte de misanthropie sous laquelle persistaient des qualités solides et des dévouemens aimables; on la respectait quand même elle devenait chagrine et trop facilement accusatrice. Il se laissait ramener, et c'était un homme d'une assez haute valeur pour qu'on pût être fier de l'avoir influencé quelque peu!
En politique, en religion, en philosophie et en art, il avait des vues toujours droites et quelquefois si belles que, dans ses rares épanchemens, on sentait la supériorité de son être voilé à son être révélé.