Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13)

Part 17

Chapter 173,954 wordsPublic domain

Cet abattement ne fut que passager. Bientôt Caroline eut un fils, à qui sa mère donna le nom de Georges; et cet enfant devint la joie, l'amour suprême de Marie. Il fallait à ce cœur dévoué un être à qui elle pût se donner tout entière, le jour et la nuit, sans repos et sans restriction. «Mes enfans, disait-elle, prétendent que je les ai moins aimés à mesure qu'ils grandissaient. Cela n'est pas vrai; mais il est bien certain que je les ai aimés autrement. A mesure qu'ils avaient moins besoin de moi, j'étais moins inquiète d'eux, et c'est cette inquiétude qui fait la passion. Ma fille est heureuse; je troublerais son bonheur si j'avais l'air d'en douter. C'est son mari maintenant qui est sa mère, c'est lui qui la regarde dormir et qui s'inquiète si elle dort mal. Moi, j'ai besoin d'oublier mon sommeil, mon repos, ma vie pour quelqu'un. Il n'y a que les petits enfans qui soient dignes d'être choyés et couvés ainsi à toute heure. Quand on aime, on devient la mère d'un homme qui se laisse faire sans vous en savoir gré, ou qui ne se laisse pas faire, dans la crainte d'être ridicule. Ces chers innocens que nous berçons et que nous réchauffons sur notre cœur ne sont ni fiers ni ingrats, eux! Ils ont besoin de nous, ils usent de leur droit qui est de nous rendre esclaves. Nous sommes à eux comme ils sont à nous, tout entiers. Nous souffrons tout d'eux et pour eux, et comme nous ne leur demandons rien que de vivre et d'être heureux, nous trouvons qu'ils font bien assez pour nous quand ils daignent nous sourire.

«Tiens! me disait-elle en me montrant ce bel enfant, je demandais un saint, un ange, un Dieu, visible pour moi. Dieu me l'a envoyé. Voilà l'innocence, voilà la perfection, voilà la beauté de l'âme dans celle du corps. Voilà celui que j'aime, que je sers et que je prie. L'amour divin est dans une de ses caresses, et je vois le ciel dans ses yeux bleus.»

Cette tendresse immense qui se réveillait en elle plus vive que jamais donna un essor nouveau à son génie. Elle créa le rôle de _Marie-Jeanne_, et y trouva ces cris qui déchiraient l'âme, ces accens de douleur et de passion qu'on n'entendra plus au théâtre, parce qu'ils ne pouvaient partir que de ce cœur-là et de cette organisation-là, parce que ces cris et ces accens seraient sauvages et grotesques venant de toute autre qu'elle, et qu'il fallait une individualité comme la sienne pour les rendre terrifians et sublimes.

Mais ce fatal rôle et ce profond amour donnaient le coup de la mort à Mme Dorval. Elle fit une affreuse maladie à la suite de ce grand succès et réchappa, comme par miracle, d'une perforation au poumon. Elle s'était effrayée de l'idée de mourir. Georges vivait, elle voulait vivre.

Mme Dorval joua _Agnès de Méranie_ et fit ensuite un essai fort curieux, qui fut de jouer la tragédie classique à l'Odéon. Cela n'était ni dans son air, ni dans sa voix. Pourtant, elle avait dit les vers de Ponsard avec une si grande intelligence, elle avait été si chaste et si sobre dans _Lucrèce_, que le public fut curieux de lui entendre dire les vers de Racine. Elle étudia _Phèdre_ avec un soin infini, cherchant consciencieusement une interprétation nouvelle.

Au milieu de ces études, elle me parla d'elle-même avec la modestie naïve qui n'appartient qu'au génie. «Je n'ai pas, disait-elle, la prétention de trouver mieux que n'a fait Rachel, mais je peux trouver autre chose. Le public ne s'attend pas à me la voir imiter, je ne serais que sa parodie; mais il doit s'intéresser à moi dans ce rôle, non pas à cause de l'actrice, mais à cause de Racine. Il ne s'agit pas de retrouver l'intention première du poète: il n'y a rien de puéril comme les recherches de la vraie tradition. Il s'agit de faire valoir la beauté de la pensée et le charme de la forme, en montrant qu'elles se prêtent à toutes les natures et peuvent être exprimées par les types les plus opposés.

Elle fit, en effet, des prodiges d'intelligence et de passion dans ce rôle. Pour quiconque n'eût pas vu Rachel, elle eût marqué dans les annales du théâtre, par cette création que, du reste, Rachel ne possédait pas, à cette époque, avec autant de perfection qu'aujourd'hui. Elle était trop jeune, et la première jeunesse ne peut secouer les apparences de la retenue et de la crainte, autant que la situation de Phèdre le comporte. Le rôle est brûlant, Mme Dorval y fut brûlante. Rachel y est brûlante maintenant, et Rachel est complète, parce qu'elle a encore la jeunesse, la beauté, la grâce idéale qui manquaient dès lors à Mme Dorval. Rachel inspire l'amour, elle l'inspirait déjà, bien qu'elle ne fût pas à l'apogée de son talent. Mme Dorval ne l'inspirait plus, et il y a plus d'amoureux que d'artistes dans un public quelconque. Mais tout ce qu'il y eut d'artistes pour la voir dans ce rôle, l'apprécia profondément et sentit des détails dont personne, pas même les grandes célébrités de l'empire, n'avaient peut-être révélé la portée.

En 1848, je vis Mme Dorval très effrayée et très consternée de la révolution qui venait de s'accomplir. M. Merle, bien que modéré par caractère et tolérant dans ses opinions, appartenait au parti légitimiste, et Mme Dorval s'imaginait qu'elle serait persécutée. Elle rêvait même d'échafauds et de proscriptions, son imagination active ne sachant pas faire les choses à demi.

Il n'y avait qu'un motif fondé à ses alarmes. Cette perturbation devait frapper et frappait déjà tous ceux qui vivent d'un travail approprié aux conditions de la forme politique que l'on remet en question. Les artisans et les artistes, tous ceux qui vivent au jour le jour, se trouvent momentanément paralysés dans de telles crises, et Mme Dorval, ayant à lutter contre l'âge, la fatigue, et son propre effroi, pouvait difficilement résister au passage de l'avalanche. J'étais dans une situation non moins précaire: la crise me surprenait endettée par suite du mariage de ma fille; d'un côté, on me menaçait d'une saisie sur mon mobilier, de l'autre, les prix du travail se trouvaient réduits de trois quarts, et encore le placement fut-il suspendu pendant quelques mois.

Mais j'étais à peu près insensible aux dangers de cette situation. Les privations du moment ne sont rien, je n'en parle pas. La seule souffrance réelle de ces momens-là, c'est de ne pouvoir s'acquitter immédiatement envers ceux qui réclament leurs créances, et de ne pouvoir assister ceux qui souffrent autour de soi. Mais quand on est soutenu par une croyance sociale, par un espoir impersonnel, les anxiétés personnelles, quelque sérieuses qu'elles soient, s'en trouvent amoindries.

Mme Dorval, qui eût très bien compris et senti les idées générales, mais qui en repoussait vivement l'examen et la préoccupation, ayant assez à souffrir, disait-elle, pour son propre compte, ne voyait que désastres et ne rêvait que catastrophes sanglantes dans la révolution de février. Pauvre femme! c'était le pressentiment de l'affreuse douleur qui allait frapper sa famille.

Au mois de juin 1848, après ces exécrables _journées_ qui venaient de tuer la république en armant ses enfans les uns contre les autres, et en creusant entre les deux forces de la révolution, peuple et bourgeoisie, un abîme que vingt années ne suffiront peut-être pas à combler, j'étais à Nohant, très menacée par les haines lâches et les imbéciles terreurs de la province. Je ne m'en souciais pas plus que de tout ce qui m'avait été personnel dans les événemens. Mon âme était morte, mon espoir écrasé sous les barricades.

Au milieu de cet abattement, je reçus de Marie Dorval la lettre que voici:

«Ma pauvre bonne et chère amie, je n'ai pas osé t'écrire: je te croyais trop occupée; et d'ailleurs je ne le pouvais pas; dans mon désespoir, je t'aurais écrit une lettre trop folle. Mais, aujourd'hui, je sais que tu es à Nohant, loin de notre affreux Paris, seule avec ton cœur si bon et qui m'a tant aimée! J'ai lu, à travers mes larmes, ta lettre à ***. Je t'y retrouve toujours tout entière, comme dans le roman du _Champi_.--Pauvre Champi!--Alors j'ai eu absolument besoin de t'écrire pour obtenir de toi quelques paroles de consolation pour ma pauvre âme désolée.--J'ai perdu mon fils, mon Georges!--le savais-tu?--Mais tu ne sais pas la douleur profonde, irréparable que je ressens.--Je ne sais que faire, que croire! Je ne comprends pas que Dieu nous enlève d'aussi chères créatures. Je veux prier Dieu, et je ne sens que de la colère et de la révolte dans mon cœur. Je passe ma vie sur son petit tombeau. Me voit-il? Le crois-tu? Je ne sais plus que faire de ma vie, je ne connais plus mon devoir. Je voudrais et je ne peux plus aimer mes autres enfans.--J'ai cherché des consolations dans les livres de prières. Je n'y ai rien trouvé qui me parle de ma situation et des enfans que nous perdons. Il faudrait remercier Dieu d'un aussi affreux malheur!--Non, je ne le peux pas! Jésus lui-même n'a-t-il pas crié: «Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?» Si cette grande âme a douté, que devenir, nous autres pauvres créatures? Ah! ma chère, que je suis malheureuse! c'était tout mon bonheur.--Je croyais que c'était ma récompense pour avoir été bonne fille, et bien dévouée toujours à toute une famille dont la charge était bien chère!--mais aussi bien lourde à mes pauvres épaules.... j'étais si heureuse! Je n'enviais rien à personne. Je luttais avec courage dans une profession _haïssable_, que je remplissais de mon mieux, et quand la maladie ne m'arrêtait pas, dans l'idée de rendre tout mon monde plus heureux autour de moi. Les révolutions... l'art perdu... nous étions encore heureux.--Nos pauvres petits faisaient des barricades, chantaient la _Marseillaise_, les bruits de la rue redoublaient leur gaîté! Eh bien! quelques jours après ces mêmes bruits redoublaient les convulsions de mon pauvre Georges. Il a eu quatorze jours d'agonie. Quatorze jours nous avons été sur la croix! Il est tombé à nos pieds le 3 mai. Il a rendu sa petite âme le 16 mai, à trois heures et demie du soir.

«Pardonne-moi de t'attrister, ma chère bonne, mais je viens à toi que j'aime tant! qui as toujours été si bonne pour moi! Toi qui es cause (car sans toi, cela ne se pouvait pas) de ce beau voyage dans le Midi, avec mon fils! ce voyage qui a rétabli ma santé (hélas! trop!), qui a rendu cet enfant si joyeux, qui a rempli de plaisirs, de promenade, de soleil, sa pauvre petite existence sitôt finie!

«Je viens encore à toi pour que tu m'écrives une lettre qui donne un peu de forces à mon âme. Je te demande du secours encore une fois. Les belles paroles qui sortent de ton noble cœur, de ta haute raison, je sais bien où les prendre, mais j'y trouverai un plus grand soulagement si elles viennent de ton cœur au mien.

«Adieu, ma chère George, mon amie et mon nom chéri!

«MARIE DORVAL.

«12 juin 1848, rue de Varennes, 2.»

Je n'ai pas voulu changer un mot, ni supprimer une ligne de cette lettre. Bien que je n'aie pas coutume de publier les éloges qu'on m'adresse, celui-ci est sacré pour moi. C'était la dernière bénédiction de cette âme aimante et croyante en dépit de tout, et cette tendre vénération pour les objets de son amitié montre les trésors de piété morale qui étaient encore en elle.

Les consolations qu'on lui adressait n'étaient jamais perdues. Elle fit un nouvel effort pour s'étourdir dans le travail et pour reprendre sa tâche de dévouement. Mais, hélas! ses forces étaient épuisées, je ne devais plus la revoir.

Je passai l'hiver à Nohant, et la dernière lettre qui soit sortie de sa main tremblante, elle l'écrivait en 1849 à sa chère Caroline, à l'occasion du 16 mai, ce jour fatal qui lui avait enlevé son Georges. Caroline m'envoya cette lettre froissée, brûlante de fièvre, et dont l'écriture torturée a quelque chose de tragique.

«_Caen_, le 15 mai 1849.

«Chère Caroline, ta pauvre mère a souffert toutes les tortures de l'enfer. Chère fille, nous voici dans l'anniversaire douloureux. Je te prie que la chambre de mon Georges soit fermée et interdite à tout le monde. Que Marie n'aille pas jouer dans cette chambre. Tu tireras le lit au milieu de la chambre. Tu mettras son portrait ouvert sur son lit, et tu le couvriras de fleurs, ainsi que dans tous les vases. Tu enverras chercher ces fleurs à la halle. Mets-lui tout le printemps qu'il ne peut plus voir. Puis, tu prieras toute la journée en ton nom et au nom de sa pauvre grand'mère.

«Je vous embrasse bien tendrement.

«TA MÈRE.»

A cette lettre déchirante était jointe celle-ci, de Caroline à moi:

«Ma mère est morte le 20 mai, un an et quatre jours après mon pauvre Georges. Elle est tombée malade dans la diligence, en allant à Caen donner des représentations. Elle s'est mise au lit en arrivant, et elle ne s'est plus relevée que pour revenir à Paris, où, deux jours après, elle est morte dans nos bras. Elle a bien souffert, mais ses derniers momens ont été doux. Elle pensait à ce pauvre petit ange qu'elle allait rejoindre: vous savez comme elle l'aimait. Cet amour l'a tuée. Il y avait un an qu'elle souffrait. Elle a souffert de toutes les façons. On a été si injuste, si cruel pour elle! Ah! madame, dites-moi que maintenant elle est heureuse! Je vous embrasse comme elle l'eût fait elle-même, de toute mon âme.

«CAROLINE LUGUET.»

«Le dernier livre qu'elle ait lu, c'est votre _Petite Fadette_.»

«23 mai 1849.

«Chère madame Sand,

«Elle est morte, cette admirable et pauvre femme! Elle nous laisse inconsolables. Plaignez-nous!

«RÉNÉ LUGUET.»

Maintenant, voici les détails de cette cruelle mort après une si cruelle vie. C'est Réné Luguet qui me les donna dans une admirable lettre dont je suis forcée de supprimer la moitié. On verra pourquoi.

«Chère madame Sand,

«Oh! vous avez raison, c'est pour nous un grand malheur, si grand, voyez vous, que c'en est fait pour nous de toute joie sur la terre. Pour mon compte, j'ai tout perdu, une amie, un compagnon d'infortune, une mère! ma mère intellectuelle, la mère de mon âme, celle qui donna l'essor à mon cœur, celle qui me fit artiste, qui me fit homme et qui m'en apprit les devoirs, celle qui me fit loyal et courageux, qui me donna le sentiment du beau, du vrai, du grand.--De plus, elle chérissait ma chère Caroline, elle adorait nos enfans. Elle en est morte! jugez, jugez si je la pleure.

«Chère madame, vous qu'elle a tant aimée, vous qu'elle vénérait, laissez moi vous raconter une partie de ses souffrances, vous aurez la mesure des miennes.

«Elle est donc morte de chagrin, de découragement. Le dédain, oui! le dédain l'a tuée!..................

«Quand la pauvre femme allait de porte en porte demander l'emploi de son talent, de son génie, on ouvrait de grands yeux au nom de Dorval. Le génie! Il est bien question de cela! Il lui manquait une ou deux dents, sa robe était noire, son regard triste. Les événemens ont amené dans les théâtres des désastres qui ont amené à leur tour................

«........ C'est donc au plus fort de cette décomposition que notre premier grand malheur arriva, mon Georges mourut. Marie, frappée au cœur, resta d'abord debout, sans nous laisser voir la profondeur de sa blessure: puis elle étendit la main pour se rattacher à quelque chose: vite, nous cherchâmes quelque grande diversion à ce grand chagrin, une grande création! *** vint avec un beau rôle. Elle le lut, l'apprit, elle y était sublime. C'était l'ancre du salut. Il fallait, quoi qu'elle fit, que quelques heures par jour fussent dérobées à sa douleur...............

«Sans motif, sans excuse, sans un mot d'explication, on lui retirait le rôle!...................

«C'en était fait. Elle reçut le coup en plein cœur. On dit à présent qu'on le regrette. Il est bien temps!

«La vie de cette pauvre mère s'échappait donc par trois blessures profondes, la mort d'un être adoré,--l'oubli et l'injustice partout,--à la maison, l'effroi de la misère!

«C'est ainsi que nous arrivâmes au 10 avril dernier. J'allais à Caen, elle devait venir m'y rejoindre, mais avant elle voulut tenter un dernier effort, une dernière démarche pour avoir _aux Français_ un coin et 500 fr. par mois. On lui répondit que bientôt, grâce à des _calculs intelligens_, on allait faire une économie de 300 fr. sur le _luminaire_, et que, si on pouvait vaincre la _répugnance_ du comité, on aviserait à lui donner _du pain_.

«Ce fut son dernier coup, car je vis dans ce moment-là son regard angélique se porter vers moi, et la mort était dans ce regard.

«Elle partit pour Caen, et là, tout de suite, en deux heures, je vis le mal si grand, que je dus appeler une consultation. L'état fut jugé très grave, il y avait fièvre pernicieuse et ulcère au foie. Je crus entendre prononcer ma propre condamnation à mort. Je ne pouvais en croire mes yeux, quand je regardais cet ange de douleur et de résignation, qui ne se plaignait pas, et qui, en me souriant tristement, semblait me dire: Vous êtes là, vous ne me laisserez pas mourir!

«A dater de ce moment-là, j'ai passé _quarante_ nuits à son chevet, _debout_! Elle n'a pas eu d'autre garde, d'autre infirmier, d'autre ami que moi. Je voulais seul accomplir cette tâche; pendant quarante jours, j'ai été là, la disputant à la mort, comme un chien fidèle défend son maître en péril.

«Puis j'ai vu venir la faiblesse, la profonde mélancolie. Elle s'est mise à parler sans cesse de son enfance, de ses beaux jours; elle résumait toute son existence: je me sentais terrassé par le désespoir, par la fatigue. Plusieurs fois, je m'étais évanoui. Il fallait prendre un parti, et, bien que les médecins eussent prédit la mort en cas de voyage, comme je voyais la mort arriver rapidement et qu'elle appelait Paris, sa fille et sa petite Marie avec un accent qui me fait encore frissonner... je demandai à Dieu un miracle, je retins le coupé de la diligence, je levai et je me mis à habiller moi-même cette créature adorée, qui se laissait faire, comme si j'avais été sa mère. Je la descendis dans mes bras, et une heure après, nous partions pour Paris tous deux mourans, elle de son mal, moi de mon désespoir.

«Deux heures plus tard, par une tempête affreuse nous versions: mais c'est à peine si nous nous en sommes aperçus. Tout nous était si égal!

«Enfin, le lendemain, elle était dans sa chambre, au milieu de nous tous. Dieu merci, elle était vivante; mais le mal, que le voyage avait engourdi, reprit son empire, et le 20 mai, à une heure, elle nous dit: _Je meurs, mais je suis résignée! ma fille, ma bonne fille, adieu.... Luguet.... sublime...._ Ce furent ses dernières paroles. Puis son dernier soupir s'est exhalé à travers un sourire. Oh! ce sourire, il flamboie toujours devant mes yeux, et j'ai besoin de regarder bien vite mes enfans et ma chère Caroline pour accepter la vie!

«Chère madame Sand, j'ai le cœur meurtri. Votre lettre a ravivé toutes mes tortures. Cette adorable Marie! vous avez été son dernier poète. J'ai lu la _Petite Fadette_ à son chevet. Puis nous avons parlé longtemps de tous ces beaux livres dont elle racontait les scènes touchantes en pleurant. Puis elle m'a parlé de vous, de votre cœur. Ah! chère madame Sand, comme vous aimiez Marie! comme vous aviez su comprendre son âme! comme elle vous aimait, et comme je vous aime!--Et comme je suis malheureux! Il me semble que ma vie est sans but et que je ne l'accepte plus que par devoir.

«J'attends le jour où je pourrai vous parler d'elle, vous raconter toutes les choses inouïes de grandeur et de beauté que cet ange m'a dites dans ses jours de mélancolie et dans ses jours de douleur.

«Votre affectionné et désolé,

«LUGUET.»

Je citerai encore une lettre de ce bon et grand cœur qui avait été digne d'une telle mère. Je lui en demande pardon d'avance. Ces épanchemens ne s'attendaient guère à la publicité; mais il s'agit ici, non de ménager la modestie de ceux qui vivent, il s'agit d'élever le monument de celle qui est morte. C'était une des plus grandes artistes et une des meilleures femmes de ce siècle. Elle a été méconnue, calomniée, raillée, diffamée, abandonnée par plusieurs qui eussent dû la défendre, par quelques uns qui eussent dû la bénir. Il faut qu'au moins quelques voix s'élèvent sur sa tombe, et ces voix-là seront le meilleur poids dans la balance où l'opinion pèse d'une main distraite le bien et le mal. Ces voix-là, ce sont les voix d'amis qui l'ont connue longtemps et qui ont recueilli et apprécié tous les secrets de son intimité: ce sont les voix de la famille. Elles prévaudront contre celles des gens qui voient de loin et jugent au hasard.

_Paris_, décembre 49.

«Chère madame Sand, j'ai vu hier votre pièce du _Champi_. Jamais, depuis que je suis au théâtre, je n'ai éprouvé une telle émotion! Ah! ce garçon dévoué, gardien fidèle de l'existence de la pauvre persécutée! Heureux fils qui sauve sa Madeleine! Tous n'ont pas ce bonheur-là! Comme j'ai pleuré! Blotti au fond de ma loge, le mouchoir aux dents, j'ai cru étouffer!

«Ah! c'est que, pour moi, ce n'était plus François et Madeleine: c'était elle et moi! ce n'était pas un homme et une femme qui peuvent ou doivent finir par un mariage; ce n'était même pas un fils et une mère; c'était deux âmes qui avaient besoin l'une de l'autre. Ah! j'ai vu passer là les dix belles années de ma vie, mon dévouement, mon espérance, mon but, mon soutien, tout! Oh! j'ai été trop heureux pendant dix ans, il fallait payer cela!

«Chère madame Sand, pardonnez-moi toutes ces larmes au sujet d'un succès qui réjouit tous ceux qui vous connaissent; mais à qui dirai-je ce que je souffre, si ce n'est à vous?

«Ne viendrez-vous donc pas à Paris voir votre pièce? Et nous!--ne nous cherchez plus rue de Varennes. Oh non! nous avons fui cette maison maudite. Nous y serions tous morts. Les portes, les corridors, les bruits de l'escalier, tout cela nous faisait frissonner à toute heure. Les cris de la rue venaient tous les matins, à heure fixe, nous rappeler qu'à _telle heure elle disait cela_. Enfin de ces riens qui tuent! Nous avons traîné ailleurs notre profonde tristesse.... Caroline vous embrasse tendrement; la pauvre enfant est désolée aussi. Ma tendresse pour elle augmente chaque jour. Elle mérite tant d'être heureuse, celle-là!

«RÉNÉ LUGUET.»

C'est ainsi que fut aimée, c'est ainsi que fut pleurée Marie Dorval. Son mari, M. Merle, était déjà tombé dans un état de langueur suivi de paralysie. Aimable et bon, mais profondément personnel, il trouva tout simple de rester, lui, ses infirmités affreuses et ses dettes intarissables à la charge de Luguet et de Caroline, auxquels il n'était rien, sinon un devoir légué par Mme Dorval, devoir qu'ils accomplirent jusqu'au bout, en dépit des vicissitudes de la vie d'artiste et des mauvais jours qu'ils eurent à traverser, tant leur fut chère et sacrée la pensée de continuer la tâche de dévouement qui leur était léguée par elle.

Oui, si elle a été trahie et souillée, cette victime de l'art et de la destinée, elle a été aussi bien chérie et bien regrettée. Et je n'ai pas parlé de moi, de moi qui ne me suis pas encore habituée à l'idée qu'elle n'est plus, et que je ne pourrai plus la secourir et la consoler; de moi, qui n'ai pu raconter cette histoire et transcrire ces détails sans me sentir étouffée par les larmes; de moi, qui ai la conviction de la retrouver dans un meilleur monde, pure et sainte comme le jour où son âme quitta le sein de Dieu pour venir errer dans notre monde insensé, et tomber de lassitude sur nos chemins maudits!

CHAPITRE TRENTE-TROISIEME.

Eugène Delacroix.