Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9)

Part 46

Chapter 463,888 wordsPublic domain

Il y avait pourtant des opinions auprès de nous qui eussent dû me donner à penser. Le frère aîné de James et quelques-uns de ses plus vieux amis, s'étaient ralliés avec ardeur à la monarchie et détestaient le souvenir des guerres ruineuses de l'empire. Était-ce affaire d'intérêt, considération de fortune, ou amour de la sécurité? James bataillait contre eux en vrai chevalier de la France, ne voyant que l'honneur du drapeau, l'horreur de l'étranger, la honte de la défaite et la douleur de la trahison. Après sept ans de Restauration, il avait encore des larmes pour les héros du passé, et comme il n'était ni bête, ni ridicule, ni _culotte du peau_, on écoutait avec émotion ses longues histoires de guerre souvent répétées, mais toujours pittoresques et saisissantes. Je les savais par cœur, et je les écoutais encore, y découvrant un talent de romancier historique qui m'attachait, quoique je fusse bien loin de songer à devenir romancier moi-même. Quelques passages du roman de _Jacques_ m'ont été suggérés par de vagues souvenirs des récits de mon père James.

Puisque j'ai nommé Loïsa Puget, que j'ai perdue de vue au bout de deux ou trois ans, je dois un souvenir à cette enfant remarquable, que j'ai à peine connue jeune fille. Elle avait quelques années de moins que moi, et cela faisait alors une si grande différence, que je ne me rappelle pas sans quelque étonnement l'espèce de liaison que nous avions ensemble. Il est certain qu'elle fut à peu près le seul être avec qui je m'entretins parfois d'art et de littérature au Plessis. Elle était douée d'une grande précocité d'esprit et montrait une aptitude en même temps qu'une paresse singulières dans toutes ses études. Elle fut, je crois une victime de la _facilité_. Elle comprenait tout d'emblée et s'assimilait promptement toutes les idées musicales et littéraires. Sa mère avait été cantatrice en province, et quoiqu'elle eût la voix cassée, chantait encore admirablement bien quand elle consentait à se faire entendre en petit comité. Elle était aussi très bonne musicienne et tourmentait Loïsa pour qu'elle étudiât sérieusement, au lieu d'improviser au hasard. Loïsa, qui avait du bonheur dans ses improvisations, ne l'écoutait guère. C'était un enfant terrible, plus terrible que tous ceux du Plessis. Jolie comme un ange, pleine de réparties drôles, elle savait se faire gâter par tout le monde. Je crois qu'elle s'est gâtée aussi elle-même à force de se contenter, esprit facile, de ses idées faciles. Elle a produit des choses gaies d'intention, spontanées, d'un rhythme heureux, d'une couleur nette et d'une parfaite rondeur. Ce sont des qualités qui l'emportent encore sur la vulgarité du genre. Mais moi qui me souviens d'elle plus qu'elle ne l'imagine peut-être (car j'étais déjà dans l'âge de l'attention quand elle n'était encore que dans celui de l'intuition), je sais qu'il y avait en elle beaucoup plus qu'elle n'a donné; et si l'on me disait que, retirée et comme oubliée en province, elle a produit quelque œuvre plus sérieuse et plus sentie que ses anciennes chansons, ne fût-ce que d'autres chansons (car la forme et la dimension ne font rien à la qualité des choses), je ne serais pas étonnée du tout d'un progrès immense de sa part.

Il y avait dans la maison un personnage assez fantastique qui s'appelait M. Stanislas Hue. C'était un vieux garçon surmonté d'un gazon jaunâtre et dont les traits durs n'étaient pas sans quelque analogie avec ceux de Deschartres: mais il ne s'y trouvait point la ligne de beauté originelle qui, en dépit du hâle, de l'âge et de l'expression à la fois bourrue et comique, révélait la beauté de l'âme de mon pédagogue. Le père Stanislas, on appelle volontiers ainsi ces vieux hommes sans famille qui passent à l'état de moines grognons, n'était ni bon ni dévoué. Il était souvent aimable, ne manquant ni de savoir ni d'esprit: mais il pensait et disait volontiers du mal de tout le monde. Il voyait en noir, et n'avait peut-être pas le droit d'être misanthrope, n'étant pas meilleur et plus aimant qu'un autre.

Ses manies divertissaient la famille, bien qu'on n'osât pas en rire devant lui. Je l'osai pourtant, ayant l'habitude de faire rire Deschartres de lui-même, et croyant la plaisanterie ouverte plus acceptable que la moquerie détournée. Je le rendis furieux, et puis il en revint. Et puis, il se refâcha et se défâcha, je ne sais combien de fois. Tantôt il avait un faible pour mes taquineries et les provoquait. Tantôt elles l'irritaient d'une façon burlesque. Il était pourtant très obligeant pour moi en général. Le beau cheval que je montais était à lui. C'était un andalou noir appelé Figaro, qui avait vingt-cinq ans, mais qui avait encore la souplesse, l'ardeur et la solidité d'un jeune cheval. Quelquefois son maître me le refusait, quand je l'avais mis de mauvaise humeur. Figaro se trouvait tout à coup boiteux. Mon père James allait me le chercher pendant que M. Stanislas avait le dos tourné. Nous partions au grand galop, et, au bout de deux heures, nous revenions lui dire que Figaro allait beaucoup mieux, l'air lui ayant fait du bien. Il s'en vengeait, au dire de James, par une bonne note bien méchante dans son journal; car il faisait un journal jour par jour, heure par heure, de tout ce qui se disait et se faisait autour de lui, et il avait ainsi, disait-on, vingt cinq ans de sa vie consignés, jusqu'aux plus insignifians détails, dans une montagne de cahiers pour lesquels il lui fallait une voiture de transport dans ses déplacemens et une chambre particulière dans ses établissemens. Je ne crois pas qu'il y ait eu d'homme plus chargé de ses souvenirs et plus embarrassé de son passé.

Une autre manie consistait à ne rien laisser perdre de ce qui traînait. Il ramassait, dans tous les coins de la maison et du jardin, les objets oubliés ou abandonnés, une bêche cassée, un mouchoir de poche, un vieux soulier, un vieux chenet, une paire de ciseaux. L'appartement qu'il occupait au Plessis était un musée encombré, jusqu'au plafond, de guenilles et de vieilles ferrailles. Ce n'était ni avarice ni penchant au larcin, car tout cela était pour lui sans usage, et une fois entré dans son capharnaüm, n'en devait sortir qu'à sa mort. Tout ce qu'on peut présumer de la cause de cette fantaisie, c'est que son vieux fonds de malice et de critique le portait à faire chercher aux gens peu soigneux les objets égarés. C'était une secrète joie pour lui de mettre les domestiques, les enfans et les hôtes de la maison en peine et en recherches. On n'avait pas la liberté de poser un livre sur le piano ou sur la table du salon, d'accrocher son chapeau à un arbre, de mettre un râteau contre un mur, ou un bougeoir sur l'escalier, sans qu'au retour, fût-ce au bout de cinq minutes, l'objet n'eût disparu pour ne jamais reparaître, tandis qu'il vous épiait, riant en sa barbe et se frottant le menton. «Ne cherchez pas, disait Mme Angèle, ou pénétrez, si vous pouvez, dans le magasin du père Stanislas.» Or, c'était la chose impossible. Le père Stanislas se renfermait au verrou quand il entrait chez lui et emportait sa clé quand il en sortait. Jamais _âme vivante_ n'avait balayé ou épousseté son cabinet de _curiosités_. Il a été mourir dans un autre château, chez M. de Rochambeau, où il avait, je crois, transporté dans des fourgons tout son attirail, et quand tous ces trésors sortirent de la poussière pour être inventoriés, on m'a dit qu'il y en aurait eu pour des frais considérables d'inventaire, si l'on n'eût pris le parti d'estimer le tout à dix-huit francs.

Ce vieux renard avait, disait-on, douze mille livres de rentes. Il avait été administrateur des guerres, si j'ai bonne mémoire. Ne voulant pas dépenser sa petite fortune, il se mettait en pension chez des amis, au moindre prix possible et accumulait son revenu. C'était un pensionnaire insupportable à la longue, grognant à sa manière, qui consistait à railler amèrement le café trouble ou la sauce tournée, et à déchirer à belles dents la gouvernante ou le cuisinier. Il était le parrain de la dernière fille de James, paraissait l'aimer beaucoup, et faisait entendre adroitement qu'il se chargeait de sa dot dans l'avenir; mais il n'en fit rien, et content d'avoir fait enrager son monde, mourut sans songer à personne.

Ma mère, ma sœur, et Pierret vinrent rarement passer un jour ou deux au Plessis, pour savoir si je m'y trouvais bien et si je désirais y rester. C'était tout mon désir, et tout alla bien entre ma mère et moi jusque vers la fin du printemps.

A cette époque, M. et Mme Du Plessis allèrent passer quelques jours à Paris, et, bien que je demeurasse chez ma mère, ils venaient me prendre tous les matins pour courir avec eux dîner au _cabaret_, comme ils disaient, et _flâner_ le soir sur les boulevards. Ce cabaret, c'était toujours le _café de Paris_ ou les _Frères provençaux_; cette flânerie, c'était l'Opéra, la _Porte Saint-Martin_, ou quelque mimodrame du Cirque, qui réveillait les souvenirs guerriers de James. Ma mère était invitée à toutes ces parties: mais bien qu'elle aimât ce genre d'amusement, elle m'y laissait aller sans elle le plus souvent. Il semblait qu'elle voulût remettre tous ses droits et toutes ses fonctions maternelles à Mme Du Plessis.

Un de ces soirs-là, nous prenions après le spectacle des glaces chez Tortoni, quand ma mère Angèle dit à son mari: «Tiens, voilà Casimir!» Un jeune homme mince, assez élégant, d'une figure gaie et d'une allure militaire, vint leur serrer la main, et répondre aux questions empressées qu'on lui adressait sur son père, le colonel Dudevant, très aimé et respecté de la famille. Il s'assit auprès de Mme Angèle et lui demanda tout bas qui j'étais. «C'est ma fille, répondit-elle tout haut.--Alors, reprit-il tout bas, c'est donc ma femme? Vous savez que vous m'avez promis la main de votre fille aînée. Je croyais que ce serait Wilfrid, mais comme celle-ci me paraît d'un âge mieux assorti au mien, je l'accepte, si vous voulez me la donner.» Mme Angèle se mit à rire, mais cette plaisanterie fut une prédiction.

Quelques jours après, Casimir Dudevant vint au Plessis et se mit de nos parties d'enfant avec un entrain et une gaîté, pour son propre compte, qui ne pouvaient me sembler que de bon augure pour son caractère. Il ne me fit pas la cour, ce qui eût troublé notre sans-gêne, et n'y songea même pas. Il se faisait entre nous une camaraderie tranquille, et il disait à Mme Angèle, qui avait depuis longtemps l'habitude de l'appeler son gendre: «Votre fille est un bon garçon;» tandis que je disais de mon côté: «Votre gendre est un bon enfant.»

Je ne sais qui poussa à continuer tout haut la plaisanterie. Le père Stanislas, pressé d'y entendre malice, me criait dans le jardin quand on y jouait aux barres: «Courez donc après _votre mari_!» Casimir, emporté par le jeu, criait de son côté: «Délivrez donc _ma femme_!» Nous en vînmes à nous traiter de mari et de femme avec aussi peu d'embarras et de passion, que le petit Norbert et la petite Justine eussent pu en avoir.

Un jour, le père Stanislas m'ayant dit à ce propos je ne sais quelle méchanceté dans le parc, je passai mon bras sous le sien, et demandai à ce vieux ours pourquoi il voulait donner une tournure amère aux choses les plus insignifiantes.

«Parce que vous êtes folle de vous imaginer, répondit-il, que vous allez épouser ce garçon-là. Il aura soixante ou quatre-vingt mille livres de rente, et certainement il ne veut point de vous pour femme.

--Je vous donne ma parole d'honneur, lui dis-je, que je n'ai pas songé un seul instant à l'avoir pour mari, et puisqu'une plaisanterie, qui eût été de mauvais ton si elle n'eût commencé entre des personnes aussi chastes que nous le sommes toutes ici, peut tourner au sérieux dans des cervelles chagrines comme la vôtre, je vais prier _mon père_ et _ma mère_ de la faire cesser bien vite.»

Le père James, que je rencontrai le premier en rentrant dans la maison, répondit à ma réclamation que le père Stanislas radotait. «Si vous voulez faire attention aux épigrammes de ce vieux Chinois, dit-il, vous ne pourrez jamais lever un doigt qu'il n'y trouve à gloser. Il ne s'agit pas de ça. Parlons sérieusement. Le colonel Dudevant a, en effet, une belle fortune, un beau revenu, moitié du fait de sa femme, moitié du sien; mais dans le sien il faut considérer comme personnelle sa pension de retraite d'officier de la Légion-d'Honneur, de baron de l'empire, etc. Il n'a de son chef qu'une assez belle terre en Gascogne, et son fils, qui n'est pas celui de sa femme, et qui est fils naturel, n'a droit qu'à la moitié de cet héritage. Probablement il aura le tout, parce que son père l'aime et n'aura pas d'autres enfans; mais tout compte fait, sa fortune n'excèdera jamais la vôtre et même sera moindre au commencement. Ainsi, il n'y a rien d'impossible à ce que vous soyez réellement mari et femme, comme nous en faisions la plaisanterie, et ce mariage serait encore plus avantageux pour lui qu'il ne le serait pour vous. Ayez donc la conscience en repos, et faites comme vous voudrez. Repoussez la plaisanterie si elle vous choque; n'y faites pas attention, si elle vous est indifférente.

--Elle m'est indifférente, répondis-je, et je craindrais d'être ridicule et de lui donner de la consistance, si je m'en occupais.»

Les choses en restèrent là. Casimir partit et revint. A son retour, il fut plus sérieux avec moi et me demanda à moi-même ma main avec beaucoup de franchise et de netteté. «Cela n'est peut-être pas conforme aux usages, me dit-il; mais je ne veux obtenir le premier consentement que de vous seule, en toute liberté d'esprit. Si je ne vous suis pas trop antipathique et que vous ne puissiez pourtant pas vous prononcer si vite, faites un peu plus d'attention à moi, et vous me direz dans quelques jours, dans quelque temps, quand vous voudrez, si vous m'autorisez à faire agir mon père auprès de votre mère.»

Cela me mettait fort à l'aise. M. et Mme Du Plessis m'avaient dit tant de bien de Casimir et de sa famille, que je n'avais pas de motifs pour ne pas lui accorder une attention plus sérieuse que je n'avais encore fait. Je trouvais de la sincérité dans ses paroles et dans toute sa manière d'être. Il ne me parlait point d'amour et s'avouait peu disposé à la passion subite, à l'enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile à l'exprimer d'une manière séduisante. Il parlait d'une amitié à toute épreuve, et comparait le tranquille bonheur domestique de nos hôtes à celui qu'il croyait pouvoir jurer de me procurer. «Pour vous prouver que je suis sûr de moi, disait-il, je veux vous avouer que j'ai été frappé, à la première vue, de votre air bon et raisonnable. Je ne vous ai trouvée ni belle ni jolie, je ne savais pas qui vous étiez, je n'avais jamais entendu parler de vous; et, cependant, lorsque j'ai dit en riant à Mme Angèle que vous seriez ma femme, j'ai senti tout à coup en moi la pensée que si une telle chose arrivait, j'en serais bien heureux. Cette idée vague m'est revenue tous les jours plus nette, et quand je me suis mis à rire et à jouer avec vous, il m'a semblé que je vous connaissais depuis longtemps et que nous étions deux vieux amis.»

Je crois qu'à l'époque de ma vie où je me trouvais, et au sortir de si grandes irrésolutions entre le couvent et la famille, une passion brusque m'eût épouvantée. Je ne l'eusse pas comprise, elle m'eût peut-être semblé jouée ou ridicule, comme celle du premier prétendant qui s'était offert au Plessis. Mon cœur n'avait jamais fait un pas en avant de mon ignorance; aucune inquiétude de mon être n'eût troublé mon raisonnement ou endormi ma méfiance.

Je trouvai donc le raisonnement de Casimir sympathique, et, après avoir consulté mes hôtes, je restai avec lui dans les termes de cette douce camaraderie qui venait de prendre une sorte de droit d'exister entre nous.

Je n'avais jamais été l'objet de ces soins exclusifs, de cette soumission volontaire et heureuse qui étonnent et touchent un jeune cœur. Je ne pouvais pas ne point regarder bientôt Casimir comme le meilleur et le plus sûr de mes amis.

Nous arrangeâmes avec Mme Angèle une entrevue entre le colonel et ma mère, et jusque-là nous ne fîmes point de projets, puisque l'avenir dépendait du caprice de ma mère, qui pouvait faire tout manquer. Si elle eût refusé, nous devions n'y plus songer et rester en bonne estime l'un de l'autre.

Ma mère vint au Plessis et fut frappée, comme moi, d'un tendre respect pour la belle figure, les cheveux d'argent, l'air de distinction et de bonté du vieux colonel. Ils causèrent ensemble et avec nos hôtes. Ma mère me dit ensuite: «J'ai dit oui, mais pas de manière à ne pas m'en dédire. Je ne sais pas encore si le fils me plaît. Il n'est pas beau. J'aurais aimé un beau gendre pour me donner le bras.» Le colonel prit le mien pour aller voir une prairie artificielle derrière la maison, tout en causant agriculture avec James. Il marchait difficilement, ayant eu déjà de violentes attaques de goutte. Quand nous fûmes séparés, avec James, des autres promeneurs, il me parla avec une grande affection, me dit que je lui plaisais extraordinairement, et qu'il regarderait comme un très grand bonheur dans sa vie de m'avoir pour sa fille.

Ma mère resta quelques jours, fut aimable et gaie, taquina son futur gendre pour l'éprouver, le trouva bon garçon, et partit en nous permettant de rester ensemble sous les yeux de Mme Angèle. Il avait été convenu que l'on attendrait, pour fixer l'époque du mariage, le retour à Paris de Mme Dudevant, qui avait été passer quelque temps dans sa famille, au Mans. Jusque-là, on devait prendre connaissance entre parens de la fortune réciproque, et le colonel devait régler le sort que, de son vivant, il voulait assurer à son fils.

Au bout d'une quinzaine, ma mère retomba comme une bombe au Plessis. Elle avait _découvert_ que Casimir, au milieu d'une existence désordonnée, avait été pendant quelque temps garçon de café. Je ne sais où elle avait pêché cette billevesée. Je crois que c'était un rêve qu'elle avait fait la nuit précédente, et qu'au réveil elle avait pris au sérieux. Ce grief fut accueilli par des rires qui la mirent en colère. James eut beau lui répondre sérieusement, lui dire qu'il n'avait presque jamais perdu de vue la famille Dudevant, que Casimir n'était jamais tombé dans aucun désordre; Casimir lui-même eut beau protester qu'il n'y avait pas de honte à être garçon de café, mais que n'ayant quitté l'école militaire que pour faire campagne comme sous lieutenant, et n'ayant quitté l'armée, au licenciement, que pour faire son droit à Paris, demeurant chez son père et jouissant d'une bonne pension, ou le suivant à la campagne où il était sur le pied d'un fils de famille, il n'avait jamais eu, même pendant huit jours, même pendant douze heures, le _loisir_ de servir dans un café; elle s'y obstina, prétendit qu'on se jouait d'elle, et m'emmenant dehors, se répandit en invectives délirantes contre Mme Angèle, ses mœurs, le ton de sa maison et les _intrigues_ de Du Plessis qui faisait métier de marier les héritières avec des aventuriers pour en tirer des pots-de-vin, etc., etc.

Elle était dans un paroxysme si violent que j'en fus effrayée pour sa raison et m'efforçai de l'en distraire en lui disant que j'allais faire mon paquet et partir tout de suite avec elle, qu'à Paris, elle prendrait toutes les informations qu'elle pourrait souhaiter, et que, tant qu'elle ne serait pas satisfaite, nous ne verrions pas Casimir. Elle se calma aussitôt. «Oui, oui, dit-elle. Allons faire nos paquets!» Mais à peine avais-je commencé, qu'elle me dit: «Réflexion faite, je m'en vas. Je me déplais ici. Tu t'y plais, restes-y, je m'informerai, et je te ferai savoir ce que l'on m'aura dit.»

Elle partit le soir même, revint encore faire des scènes du même genre, et, en somme, sans en être beaucoup priée, me laissa au Plessis jusqu'à l'arrivée de Mme Dudevant à Paris. Voyant alors qu'elle donnait suite au mariage et me rappelait auprès d'elle avec des intentions qui paraissaient sérieuses, je la rejoignis rue Saint-Lazare, dans un nouvel appartement assez petit et assez laid, qu'elle avait loué derrière l'ancien Tivoli. Des fenêtres de mon cabinet de toilette, je voyais ce vaste jardin, et dans la journée, je pouvais, pour une très mince rétribution, m'y promener avec mon frère, qui venait d'arriver et qui s'installa dans une soupente au-dessus de nous.

Hippolyte avait fini son temps, et, bien qu'à la veille d'être nommé officier, il n'avait pas voulu renouveler son engagement. Il avait pris en horreur l'état militaire, où il s'était jeté avec passion, il avait compté y faire un avancement plus rapide: mais il voyait bien que l'abandon des Villeneuve s'était étendu jusqu'à lui, et il trouvait ce métier de troupier en garnison, sans espoir de guerre et d'honneur, abrutissant pour l'intelligence et infructueux pour l'avenir. Il pouvait vivre sans misère avec sa petite pension, et je lui offris, sans être contrariée par ma mère, qui l'aimait beaucoup, de demeurer chez moi jusqu'à ce qu'il eût avisé, comme il en avait dessein, à se pourvoir d'un nouvel état.

Son intervention entre ma mère et moi fut très bonne. Il savait, beaucoup mieux que moi, trouver le joint de ce caractère malade. Il riait de ses emportemens, la flattait ou la raillait. Il la grondait même, et de lui elle souffrait tout. Son _cuir_ de hussard n'était pas aussi facile à entamer que ma susceptibilité de jeune fille, et l'insouciance qu'il montrait devant ses algarades les rendait tellement inutiles qu'elle y renonçait aussitôt. Il me récomfortait de son mieux, trouvant que j'étais folle de me tant affecter de ces inégalités d'humeur, qui lui semblaient de bien petites choses en comparaison de la salle de police et des _coups de torchon_ du régiment.

Mme Dudevant vint faire sa visite officielle à ma mère. Elle ne la valait certes pas pour le cœur et l'intelligence, mais elle avait des manières de grande dame et l'extérieur d'un ange de douceur. Je donnai tête baissée dans la sympathie que son petit air souffrant, sa voix faible et sa jolie figure distingué inspiraient dès l'abord, et m'inspirèrent, à moi, plus longtemps que de raison. Ma mère fut flattée de ses avances qui caressaient justement l'endroit froissé de son orgueil. Le mariage fut décidé; et puis il fut remis en question, et puis rompu, et puis repris au gré de caprices qui durèrent jusqu'à l'automne et qui me rendirent encore souvent bien malheureuse et bien malade; car j'avais beau reconnaître avec mon frère qu'au fond de tout cela ma mère m'aimait et ne pensait pas un mot des affronts que prodiguait sa langue, je ne pouvais m'habituer à ces alternatives de gaîté folle et de sombre colère, de tendresse expansive et d'indifférence apparente ou d'aversion fantasque.

Elle n'avait point de retours pour Casimir. Elle l'avait pris en grippe parce que, disait-elle, son nez ne lui plaisait pas. Elle acceptait ses soins et s'amusait à exercer sa patience, qui n'était pas grande, et qui pourtant se soutint avec l'aide d'Hippolyte et l'intervention de Pierret. Mais elle m'en disait pis que pendre, et ces accusations portaient si à faux qu'il leur était impossible de ne pas produire une réaction d'indulgence ou de foi dans les cœurs qu'elle voulait aigrir ou désabuser.