Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9)
Part 33
Cette nouvelle tomba sur moi comme un coup de foudre, au milieu du plus parfait bonheur que j'eusse goûté de ma vie. Le couvent était devenu mon paradis sur la terre. Je n'y étais ni pensionnaire ni religieuse, mais quelque chose d'intermédiaire, avec la liberté absolue dans un intérieur que je chérissais et que je ne quittais pas sans regret, même pour une journée. Personne n'était donc aussi heureux que moi. J'étais l'amie de tout le monde, le conseil et le meneur de tous les plaisirs, l'idole des petites. Les religieuses, me voyant si gaie et persistant dans ma vocation, commençaient à y croire, et, sans l'encourager, ne disaient plus non. Elisa, qui seule ne s'était pas laissé distraire et égayer par mon entrain, y croyait fermement; sœur Hélène, plus que jamais. J'y croyais moi-même et j'y ai cru encore longtemps après ma sortie du couvent. Mme Alicia et l'abbé de Prémord étaient les deux seules personnes qui n'y comptaient pas, me connaissant probablement mieux que les autres, et tous deux me disaient à peu près la même chose: «Gardez cette idée si elle vous est bonne; mais pas de vœux imprudens, pas de secrètes promesses à Dieu, surtout pas d'aveu à vos parens avant le moment où vous serez certaine de vouloir pour toujours ce que vous voulez aujourd'hui. L'intention de votre grand'mère est de vous marier. Si dans deux ou trois ans vous ne l'êtes pas et que vous n'ayez pas envie de l'être, nous reparlerons de vos projets.»
Le bon abbé m'avait rendue bien facile la tâche d'être aimable. Dans les premiers temps, j'avais été un peu effrayée de l'idée que mon devoir, aussitôt que j'aurais pris quelque ascendant sur mes compagnes, serait de les prêcher et de les convertir. Je lui avais avoué que je ne me sentais pas propre à ce rôle. «Vous voulez que je sois aimée de tout le monde ici, lui avais-je dit: eh bien, je me connais assez pour vous dire que je ne pourrai pas me faire aimer sans aimer moi-même, et que je ne serai jamais capable de dire à une personne aimée: «Faites-vous dévote, mon amitié est à ce prix.» Non, je mentirais. Je ne sais pas obséder, persécuter, pas même insister, je suis trop faible.--Je ne demande rien de semblable, m'avait répondu l'indulgent directeur; prêcher, obséder serait de mauvais goût à votre âge. Soyez pieuse et heureuse, c'est tout ce que je vous demande, votre exemple prêchera mieux que tous les discours que vous pourriez faire.»
Il avait eu raison d'une certaine manière, mon excellent vieux ami. Il est certain que l'on était devenu meilleur autour de moi; mais la religion ainsi prêchée par la gaîté avait donné bien de la force à la vivacité des esprits, et je ne sais pas si c'était un moyen très sûr pour persister dans le catholicisme.
J'y persistais avec confiance, j'y aurais persisté, je crois, si je n'eusse pas quitté le couvent; mais il fallut le quitter, il fallut cacher à ma grand'mère, qui en aurait mortellement souffert, le regret mortel que j'avais de me séparer des nombreux et charmans objets de ma tendresse: mon cœur fut brisé. Je ne pleurai pourtant pas, car j'eus un mois pour me préparer à cette séparation, et quand elle arriva, j'avais pris une si forte résolution de me soumettre sans murmure, que je parus calme et satisfaite devant ma pauvre bonne maman. Mais j'étais navrée, et je l'étais pour bien longtemps.
Je ne dois pourtant pas fermer le dernier chapitre du couvent sans dire que j'y laissai tout le monde triste ou consterné de la mort de Mme Canning. J'étais arrivée, pour son caractère, au respect que lui devait ma piété; mais jamais ma sympathie ne m'avait poussée vers elle. Je fus pourtant une des dernières personnes qu'elle nomma avec affection dans son agonie.
Cette femme, d'une puissante organisation, avait eu sans doute les qualités de son rôle dans la vie monastique, puisqu'elle avait conservé, depuis la révolution, le gouvernement absolu de sa communauté. Elle laissait la maison dans une situation florissante, avec un nombre considérable d'élèves et de grandes relations dans le monde, qui eussent dû assurer à l'avenir une clientèle durable et brillante.
Néanmoins, cette situation prospère s'éclipsa avec elle. J'avais vu élire Mme Eugénie, et comme elle m'aimait toujours, si je fusse restée au couvent, j'y aurais été encore plus gâtée; mais Mme Eugénie se trouva impropre à l'exercice de l'autorité absolue. J'ignore si elle en abusa, si le désordre se mit dans sa gestion ou la division dans ses conseils; mais elle demanda, au bout de peu d'années, à se retirer du pouvoir, et fut prise au mot, m'a-t-on dit, avec un empressement général. Elle avait laissé les affaires péricliter, ou bien je crois plutôt qu'elle n'avait pu les empêcher d'aller ainsi. Tout est mode en ce monde, même les couvens. Celui des Anglaises avait eu, sous l'empire et sous Louis XVIII, une grande vogue. Les plus grands noms de la France et de l'Angleterre y avaient contribué. Les Mortemart, les Montmorency y avaient eu leurs héritières. Les filles des généraux de l'Empire ralliés à la Restauration y furent mises, à dessein sans doute d'établir des relations favorables à l'ambition aristocratique des parens, mais le règne de la bourgeoisie arrivait, et quoique j'aie entendu les _vieilles comtesses_ accuser Mme Eugénie d'avoir laissé _encanailler_ son couvent, je me souviens fort bien que, lorsque j'en sortis, peu de jours après la mort de Mme Canning, le _tiers état_ avait déjà fait, par ses soins, une irruption très lucrative dans le couvent. Ç'avait été, pour ainsi dire, le bouquet de sa fructueuse administration.
J'avais donc vu notre personnel s'augmenter rapidement d'une quantité de charmantes filles de négocians ou d'industriels, tout aussi bien élevées déjà, et, pour la plupart, plus intelligentes (ceci était même remarquable et remarqué) que les petites personnes de grande maison.
Mais cette prospérité devait être et fut un de paille. Les gens _de la haute_, comme disent aujourd'hui les bonnes gens, trouvèrent le milieu trop roturier, et la vogue des beaux noms se porta sur le Sacré-Cœur et sur l'Abbaye-aux-Bois. Plusieurs de mes anciennes compagnes furent transférées dans ces monastères, et peu à peu l'élément patricien catholique rompit avec l'antique retraite des Stuarts. Alors sans doute les bourgeois, qui avaient été flattés de l'espérance de voir leurs héritières _frayer_ avec celles de la noblesse, se sentirent frustrés et humiliés. Ou bien l'esprit voltairien du règne de Louis-Philippe, qui couvait déjà dès les premiers jours du règne de son prédécesseur, commença à proscrire les éducations monastiques. Tant il y a, qu'au bout de quelques années je trouvai le couvent à peu près vide, sept ou huit pensionnaires au lieu de soixante-dix à quatre-vingts que nous avions été, la maison trop vaste et aussi pleine de silence qu'elle l'avait été de bruit; Poulette, désolée et se plaignant avec âcreté des nouvelles supérieures et de la ruine de notre _ancienne gloire_.
J'ai eu les derniers détails sur cet intérieur en 1847. La situation était meilleure, mais ne s'était jamais relevée à son ancien niveau: grande injustice de la vogue; car, en somme, les Anglaises étaient sous tous les rapports un troupeau de vierges sages, et leurs habitudes de raison, de douceur et de bonté n'ont pu se perdre en un quart de siècle.
CHAPITRE SEIZIEME.
Paris, 1820.--Projets de mariage ajournés.--Amour filial contristé.--Mme Catalani.--Arrivée à Nohant.--Matinée de printemps.--Essai de travail.--Pauline et sa mère.--La comédie à Nohant.--Nouveaux chagrins d'intérieur.--Mon frère.--Colette et le général Pepe.--L'hiver à Nohant.--Soirée de février.--Désastre et douleurs.
Je ne me souviens guère des surprises et des impressions qui durent, ou qui auraient dû m'assaillir dans ces premiers jours que je passai à Paris, promenée et distraite à dessein par ma bonne grand'mère. J'étais hébétée, je pense, par le chagrin de quitter mon couvent; et tourmentée de l'appréhension de quelque projet de mariage. Ma bonne maman, que je voyais avec douleur très changée et très affaiblie, parlait de sa mort, prochaine selon elle, avec un grand calme philosophique; mais elle ajoutait, en s'attendrissant et en me pressant sur son cœur: «Ma fille, il faut que je te marie bien vite, car je m'en vas. Tu es bien jeune, je le sais; mais quelque peu d'envie que tu aies d'entrer dans le monde, tu dois faire un effort pour accepter cette idée-là. Songe que je finirais épouvantée et désespérée, si je te laissais sans guide et sans appui dans la vie.»
Devant cette menace de son désespoir et de son épouvante au moment suprême, j'étais épouvantée et désespérée, moi aussi. «Est-ce qu'on va vouloir me marier? me disais-je? Est-ce que c'est une affaire arrangée? M'a-t-on fait sortir du couvent juste pour cela? Quel est donc ce mari, ce maître, cet ennemi de mes vœux et de mes espérances? Où se tient-il caché? Quel jour va-t-on me le présenter, en me disant: Ma fille, il faut dire oui, ou me porter un coup mortel!»
Je vis pourtant bien qu'on ne s'occupait que vaguement et comme préparatoirement de ce grand projet. Mme de Pontcarré proposait quelqu'un; ma mère proposait, de par mon oncle de Beaumont, une autre personne. Je vis le parti de Mme de Pontcarré, et elle me demanda mon opinion. Je lui dis que ce monsieur m'avait semblé fort laid. Il paraît qu'au contraire il était beau, mais je ne l'avais pas regardé, et Mme de Pontcarré me dit que j'étais une petite sotte.
Je me rassurai tout à fait en voyant qu'on faisait les paquets pour Nohant sans rien conclure, et même j'entendis ma bonne maman dire qu'elle me trouvait si enfant, qu'il fallait encore m'accorder six mois, peut-être un an de répit.
Soulagée d'une anxiété affreuse, je retombai bientôt dans un autre chagrin. J'avais espéré que ma petite mère viendrait à Nohant avec nous. Je ne sais quel orage nouveau venait d'éclater dans ces derniers temps. Ma mère répondit brusquement à mes questions: «Non, certes! je ne retournerai à Nohant que quand ma belle-mère sera morte!»
Je sentis que tout se brisait encore une fois dans ma triste existence domestique. Je n'osai faire de questions; j'avais une crainte poignante d'entendre, de part ou d'autre, les amères récriminations du passé. Ma piété, autant que ma tendresse filiale, me défendait d'écouter le moindre blâme sur l'une ou sur l'autre. J'essayai en silence de les rapprocher; elles s'embrassèrent, les larmes aux yeux, devant moi; mais c'étaient des larmes de souffrance contenue et de reproche mutuel. Je le vis bien, et je cachai les miennes.
J'offris encore une fois à ma mère de me prononcer afin de pouvoir rester avec elle, ou tout au moins de décider ma bonne maman à l'emmener avec moi.
Ma mère repoussa énergiquement cette idée. «Non, non, dit-elle, je déteste la campagne, et Nohant surtout, qui ne me rappelle que des douleurs atroces. Ta sœur est une grande demoiselle que je ne peux plus quitter. Va-t'en sans te désoler, nous nous retrouverons, et peut-être plus tôt que l'on ne croit!»
Cette allusion obstinée à la mort de ma grand'mère était déchirante pour moi. J'essayai de dire que cela était cruel pour mon cœur. «Comme tu voudras! dit ma mère irritée; si tu l'aimes mieux que moi, tant mieux pour toi, puisque tu lui appartiens à présent corps et âme.
--Je lui appartiens de tout mon cœur par la reconnaissance et le dévoûment, répondis-je, mais non pas corps et âme contre vous. Ainsi, il y a une chose certaine, c'est que si elle exige que je me marie, ce ne sera jamais, je le jure, avec un homme qui refuserait de voir et d'honorer ma mère.»
Cette résolution était si forte en moi que ma pauvre mère eût bien dû m'en tenir compte. Moi, brisée désormais à la soumission chrétienne; moi qui, d'ailleurs, ne me sentais plus l'énergie de résister aux larmes de ma bonne maman, et qui voyais, par momens, s'effacer mon meilleur rêve, celui de la vie monastique, devant la crainte de l'affliger, j'aurais trouvé encore dans mon instinct filial la force que sœur Hélène avait eue pour briser le sien, quand elle avait résisté à son père pour aller à Dieu. Moi, moins sainte et plus humaine, j'aurais, je le crois, passé par-dessus le corps de ma grand'mère pour tendre les bras à ma mère humiliée et outragée.
Mais ma mère ne comprenait déjà plus mon cœur. Il était devenu trop sensible et trop tendre pour sa nature entière et sans nuances. Elle n'eut qu'un sourire d'énergique insouciance pour répondre à mon effusion: «Tiens, tiens! je crois bien! dit-elle. Je ne m'inquiète guère de cela. Est-ce tu ne sais pas qu'on ne peut pas te marier sans mon consentement? Est-ce que je le donnerai jamais quand il s'agira d'un monsieur qui prendrait de grands airs avec moi? Allons donc! Je me moque bien de toutes les menaces. Tu m'appartiens, et quand même on réussirait à te mettre en révolte contre ta mère, ta mère saura bien retrouver ses droits!»
Ainsi ma mère, exaspérée, semblait vouloir douter de moi et s'en prendre à ma pauvre âme en détresse pour exhaler ses amertumes. Je commençai à pressentir quelque chose d'étrange dans ce caractère généreux, mais indompté, et il y avait, à coup sûr, dans ses beaux yeux noirs quelque chose de terrible qui, pour la première fois, me frappa d'une secrète épouvante.
Je trouvai, par contraste, ma grand'mère plongée dans une tristesse abattue et plaintive qui me toucha profondément. «Que veux-tu, mon enfant? me dit-elle lorsque j'essayai de rompre la glace; ta mère ne peut pas ou ne veut pas me savoir gré des efforts immenses que j'ai faits et que je fais tous les jours pour la rendre heureuse. Ce n'est ni sa faute ni la mienne, si nous ne nous chérissons pas l'une l'autre: mais j'ai mis les bons procédés de mon côté en toutes choses, et les siens sont si durs que je ne peux plus les supporter. Ne peut-elle me laisser finir en paix? Elle a si peu de temps à attendre!»
Comme j'ouvrais la bouche pour la distraire de cette pensée: «Laisse, laisse! reprit-elle. Je sais ce que tu veux me dire. J'ai tort d'attrister tes seize ans de mes idées noires. N'y pensons pas. Va t'habiller. Je veux te mener ce soir aux Italiens!»
J'avais bien besoin de me distraire, et par cela même que j'étais mortellement triste, je ne m'en sentais ni l'envie ni la force. Je crois que c'est ce soir-là que j'entendis pour la première fois Mme Catalani dans _Il fanatico per la musica_. Je crois aussi que c'était Galli qui faisait le rôle du dilettante burlesque, mais je vis et entendis bien mal, préoccupée comme je l'étais. Il me sembla que la cantatrice abusait de la richesse de ses moyens, et que sa fantaisie de chanter des variations écrites pour le violon était antimusicale. Je sortais des chœurs et des motets de notre chapelle, et, dans le nombre de nos morceaux à _effet_, ceux qu'on chantait pendant le salut du saint sacrement, il se trouvait bien des antiennes vocalisées dans le goût rococo de la musique sacrée du dernier siècle; mais nous n'étions pas trop dupes de ces abus, et, en somme, on nous mettait sur la voie des bonnes choses. La musique bouffe des Italiens, si artistement brodée par la cantatrice à la mode, ne me causa donc que de l'étonnement. J'avais plus de plaisir à écouter le chevalier de Lacoux, vieil émigré, ami de ma grand'mère, me jouer sur la harpe ou sur la guitare des airs espagnols dont quelques-uns m'avaient bercée à Madrid, et que je retrouvais comme un rêve du passé endormi dans ma mémoire.
Rose était mariée et devait nous quitter pour aller vivre à la Châtre aussitôt que nous serions de retour à Nohant. Impatiente de retrouver son mari, qu'elle avait épousé la veille du voyage à Paris, elle ne cachait guère sa joie et me disait avec sa passion rouge qui me faisait frémir de peur: «Soyez tranquille, votre tour viendra bientôt!»
J'allai embrasser une dernière fois toutes mes chères amies du couvent. J'étais véritablement désespérée.
Nous arrivâmes à Nohant aux premiers jours du printemps de 1820, dans la grosse calèche bleue de ma grand'mère, et je retrouvai ma petite chambre livrée aux ouvriers qui en renouvelaient les papiers et les peintures; car ma bonne maman commençait à trouver ma tenture de toile d'orange à grands ramages trop surannée pour mes jeunes yeux, et voulait les réjouir par une fraîche couleur lilas. Cependant mon lit à colonnes, en forme de corbillard, fut épargné, et les quatre plumets rongés des vers échappèrent encore au vandalisme du goût moderne.
On m'installa provisoirement dans le grand appartement de ma mère. Là, rien n'était changé, et je dormis délicieusement dans cet immense lit à grenades dorées qui me rappelait toutes les tendresses et toutes les rêveries de mon enfance.
Je vis enfin, pour la première fois depuis notre séparation décisive, le soleil entrer dans cette chambre déserte où j'avais tant pleuré. Les arbres étaient en fleurs, les rossignols chantaient, et j'entendais au loin la classique et solennelle cantilène des laboureurs, qui résume et caractérise toute la poésie claire et tranquille du Berry. Mon réveil fut pourtant un indicible mélange de joie et de douleur. Il était déjà neuf heures du matin. Pour la première fois depuis trois ans, j'avais dormi la grasse matinée, sans entendre la cloche de l'angélus et la voix criarde de Marie-Josephe m'arracher aux douceurs des derniers rêves. Je pouvais encore paresser une heure sans en courir aucune pénitence. Echapper à la règle, entrer dans la liberté, c'est une crise sans pareille dont ne jouissent pas à demi les âmes éprises de rêverie et de recueillement.
J'allai ouvrir ma fenêtre et retournai me mettre au lit. La senteur des plantes, la jeunesse, la vie, l'indépendance m'arrivaient par bouffées; mais aussi le sentiment de l'avenir inconnu qui s'ouvrait devant moi m'accablait d'une inquiétude et d'une tristesse profondes. Je ne saurais à quoi attribuer cette désespérance maladive de l'esprit, si peu en rapport avec la fraîcheur des idées et la santé physique de l'adolescence. Je l'éprouvai si poignante, que le souvenir très net m'en est resté après tant d'années, sans que je puisse retrouver clairement par quelle liaison d'idées, quels souvenirs de la veille, quelles appréhensions du lendemain, j'arrivai à répandre des larmes amères, en un moment où j'aurais dû reprendre avec transport possession du foyer paternel et de moi-même.
Que de petits bonheurs, cependant, pour une pensionnaire hors de cage! Au lieu du triste uniforme de serge amarante, une jolie femme de chambre m'apportait une fraîche robe de guingamp rose. J'étais libre d'arranger mes cheveux à ma guise, sans que Mme Eugénie me vînt observer qu'il était indécent de se découvrir les tempes. Le déjeuner était relevé de toutes les friandises que ma grand'mère aimait et me prodiguait. Le jardin était un immense bouquet. Tous les domestiques, tous les paysans venaient me faire fête. J'embrassais toutes les bonnes femmes de l'endroit, qui me trouvaient fort embellie parce que j'étais devenue _plus grossière_, c'est-à-dire, dans leur langage, que j'avais pris de l'embonpoint. Le parler berrichon sonnait à mon oreille comme une musique aimée, et j'étais tout émerveillée qu'on ne m'adressât pas la parole avec le blaisement et le sifflement britanniques. Les grands chiens, mes vieux amis, qui m'avaient grondée la veille au soir me reconnaissaient et m'accablaient de caresses avec ces airs intelligens et naïfs qui semblent vous demander pardon d'avoir un instant manqué de mémoire.
Vers le soir, Deschartres, qui avait été à je ne sais plus quelle soirée éloignée, arriva enfin, avec sa veste, ses grandes guêtres et sa casquette en soufflet. Il ne s'était pas encore avisé, le cher homme, que je dusse être changée et grandie depuis trois ans, et tandis que je lui sautais au cou, il demandait où était Aurore. Il m'appelait mademoiselle; enfin, il fit comme mes chiens, il ne me reconnut qu'au bout d'un quart d'heure.
Tous mes anciens camarades d'enfance étaient aussi changés que moi. Liset était _loué_, comme on dit chez nous. Je ne le revis pas; il mourut peu de temps après. Cadet était devenu aide valet de chambre. Il servait à table et disait naïvement à Mlle Julie, qui lui reprochait de casser toutes les carafes: «Je n'en ai cassé que sept la semaine dernière.» Fanchon était bergère chez nous. Marie Aucante était devenue la reine de beauté du village. Marie et Solange Croux étaient des jeunes filles charmantes. Pendant trois jours ma chambre ne désemplit pas des visites qui m'arrivaient. Ursule ne fut pas des dernières.
Mais, comme Deschartres, tout le monde m'appelait mademoiselle. Plusieurs étaient intimidés devant moi. Cela me fit sentir mon isolement. L'abîme de la hiérarchie sociale s'était creusé entre des enfans qui jusque-là s'étaient sentis égaux. Je n'y pouvais rien changer, on ne l'eût pas souffert. Je me pris à regretter davantage mes compagnes de couvent.
Pendant quelques jours ensuite, je fus tout au plaisir physique de courir les champs, de revoir la rivière, les plantes sauvages, les prés en fleur. L'exercice de marcher dans la campagne, dont j'avais perdu l'habitude, et l'air printanier me grisaient si bien, que je ne pensais plus et dormais de longues nuits avec délices; mais bientôt l'inaction de l'esprit me pesa, et je songeai à occuper ces éternels loisirs qui m'étaient faits par l'indulgente gâterie de ma grand'mère.
J'éprouvai même le besoin de rentrer dans la règle, et je m'en traçai une dont je ne me départis pas tant que je fus seule et maîtresse de mes heures. Je me fis naïvement un _tableau_ de l'emploi de ma journée. Je consacrais une heure à l'histoire, une au dessin, une à la musique, une à l'anglais, une à l'italien, etc. Mais le moment de m'instruire réellement un peu n'était pas encore venu. Au bout d'un mois, je n'avais fait encore que résumer, sur des cahiers _ad hoc_, mes petites études du couvent, lorsque arrivèrent invitées par ma bonne maman, Mme de Pontcarré et sa charmante fille Pauline, ma blonde et enjouée compagne du couvent.
Pauline, à seize ans comme à six, était toujours cette belle indifférente qui se laissait aimer sans songer à vous rendre la pareille. Son caractère était charmant comme sa figure, comme sa taille, comme ses mains, comme ses cheveux d'ambre, comme ses joues de lis et de roses; mais comme son cœur ne se manifestait jamais, je n'ai jamais su s'il existait, et je ne pourrais dire que cette aimable compagne ait été mon amie.
Sa mère était bien différente. C'était une âme passionnée jointe à un esprit éblouissant. Trop sanguine et trop replète pour être encore belle (j'ignore même si elle l'avait jamais été), elle avait des yeux noirs si magnifiques et une physionomie si vivante, une si belle voix et tant d'âme pour chanter, une conversation si réjouissante, tant d'idées, tant d'activité, tant d'affection dans les manières, qu'elle exerçait un charme irrésistible. Elle était de l'âge de mon père, et ils avaient joué ensemble dans leur enfance. Ma grand'mère aimait à parler de son cher fils avec elle, et s'était prise d'amitié pour elle assez récemment, bien qu'elle l'eût toujours connue; mais cette amitié fit bientôt place chez elle à un sentiment contraire, dont je ne m'aperçus pas assez tôt pour ne pas la faire souffrir.