Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9)
Part 32
Il se passa alors environ six mois qui sont restées dans ma mémoire comme un rêve, et que je ne demande qu'à retrouver dans l'éternité pour ma part de paradis. Mon esprit était tranquille. Toutes mes idées étaient riantes. Il ne poussait que des fleurs dans mon cerveau, naguère hérissé de rochers et d'épines. Je voyais à toute heure le ciel ouvert devant moi, la Vierge et les anges me souriaient en m'appelant; vivre ou mourir m'était indifférent. L'empyrée m'attendait avec toutes ses splendeurs, et je ne sentais plus en moi un grain de poussière qui pût ralentir le vol de mes ailes. La terre était un lieu d'attente où tout m'aidait et m'invitait à faire mon salut. Les anges me portaient sur leurs mains, comme le prophète, pour empêcher que, dans la nuit, _mon pied ne heurtât la pierre du chemin_. Je ne priais plus autant que par le passé, cela m'était défendu, mais chaque fois que je priais, je retrouvais mes élans d'amour, moins impétueux peut-être, mais mille fois plus doux. La coupable et sinistre pensée du courroux du Père céleste et de l'indifférence de Jésus ne se présentait plus à moi. Je communiais tous les dimanches et à toutes les fêtes, avec une incroyable sérénité de cœur et d'esprit. J'étais libre comme l'air dans cette douce et vaste prison du couvent. Si j'avais demandé la clé des souterrains on me l'eût donnée. Les religieuses me gâtaient comme leur enfant chéri: ma bonne Alicia, ma chère Hélène, Mme Eugénie, Poulette, la sœur Thérèse, Mme Anne-Joseph, la supérieure, Elisa, et les anciennes pensionnaires, et les nouvelles, et la grande et la petite classe, je _traînais tous les cœurs après moi_. Tant il est facile d'être parfaitement aimable quand on se sent parfaitement heureux.
Mon retour à la gaîté fut comme une résurrection pour la grande classe. Depuis ma conversion la diablerie n'avait plus battu que d'une aile. Elle se réveilla sous une forme tout à fait inattendue: on devint anodin, diable à l'eau de rose, c'est-à-dire franchement espiègle, sans esprit de révolte, sans rupture avec le devoir. On travailla aux heures de travail, on rit et on joua aux heures de récréation comme on n'avait jamais fait. Il n'y eut plus de coteries, plus de camps séparés entre les diables, les sages et les bêtes. Les diables se radoucirent, les sages s'égayèrent, les bêtes prirent du jugement et de la confiance, parce qu'on sut les utiliser et les divertir.
Ce grand progrès dans les mœurs du couvent se fit au moyen des amusemens en commun. Nous imaginâmes, entre cinq ou six de la grande classe, d'improviser des charades ou plutôt de petites comédies, arrangées d'avance par _scénarios_ et débitées d'abondance. Comme j'avais, grâce à ma grand'mère, un peu plus de littérature que mes camarades et une sorte de facilité à mettre en scène des caractères, je fus l'auteur de la troupe. Je choisis mes acteurs, je commandai les costumes; je fus fort bien secondée et j'eus des sujets très remarquables. Le fond de la classe, donnant sur le jardin, devint théâtre aux heures permises. Nos premiers essais furent comme le début de l'art à son enfance; la comtesse les toléra d'abord, puis elle y prit plaisir, et engagea Mme Eugénie et Mme Françoise à venir voir s'il n'y avait rien d'illicite dans ce divertissement. Ces dames rirent et approuvèrent.
Il se fit rapidement de grands progrès dans nos représentations. On nous prêta de vieux paravens pour faire nos coulisses. Les accessoires nous vinrent de toutes parts. Chacune apporta de chez ses parens des matériaux pour les costumes. La difficulté était de s'habiller en homme. La pudeur et les nonnes ne l'eussent pas souffert. J'imaginai le costume Louis XIII, qui conciliait la décence et la possibilité de s'arranger. Nos jupes froncées en bas jusqu'à mi-jambes formèrent les haut-de-chausses; nos corsages mis sens devant derrière, un peu arrangés et ouverts sur des mouchoirs froncés en devant de chemise, et en crevés de manches, formèrent les pourpoints. Deux tabliers cousus ensemble firent des manteaux. Les rubans, perruques, chapeaux et fanfreluches ne furent pas difficiles à se procurer. Quand on manquait de plumes, on en faisait en papier découpé et frisé. Les pensionnaires sont adroites, inventives et savent tirer parti de tout. On nous permit les bottes, les épées et les feutres. Les parens en fournirent. Bref, les costumes furent satisfaisans, et l'on fut indulgent pour la mise en scène. On voulut bien prendre une grande table pour un pont et un escabeau couvert d'un tapis vert pour un banc de gazon.
On permit à la petite classe de venir assister à nos représentations, et on enrôla quiconque voulut s'engager. La supérieure, qui aimait beaucoup à s'amuser, nous fit dire enfin un beau jour, qu'elle avait ouï conter des merveilles de notre théâtre, et qu'elle désirait y assister avec toute la communauté. Déjà la classe et Mme Eugénie avaient prolongé la récréation jusqu'à dix heures, et puis jusqu'à onze, les jours de spectacle. La supérieure la prolongea pour le jour en question jusqu'à minuit: c'est-à-dire qu'elle voulut un divertissement complet. Sa demande et sa permission furent accueillies avec transport. On se précipita sur moi: «Allons, _l'auteur_, allons, _boute en train_ (c'était le dernier surnom qu'on m'avait donné), à l'œuvre! Il nous faut un spectacle admirable: il nous faut six actes, en deux ou trois pièces. Il faut tenir notre public en haleine depuis huit heures jusqu'à minuit. C'est ton affaire, nous t'aiderons pour tout le reste; mais pour cela, nous ne comptons que sur toi.»
La responsabilité qui pesait sur moi était grave. Il fallait faire rire la supérieure, mettre en gaîté les plus graves personnages de la communauté; et pourtant il ne fallait pas aller trop loin, la moindre légèreté pouvait faire crier au scandale et faire fermer le théâtre. Quel désespoir pour mes compagnes! Si j'ennuyais seulement, le théâtre pouvait être également fermé sous prétexte de trop de désordre dans les récréations du soir et de dissipation dans les études du jour, et le prétexte n'eût point été spécieux. Car il est bien certain que ces divertissemens montaient beaucoup de jeunes têtes, à la petite classe surtout.
Heureusement, je connaissais assez bien mon Molière, et, en retranchant les amoureux, on pouvait trouver encore assez de scènes comiques pour défrayer toute une soirée. Le _Malade imaginaire_ m'offrit un scénario complet. Du dialogue et de l'enchaînement des scènes je ne pouvais avoir un souvenir exact. Molière était défendu au couvent, comme bien l'on pense, et, tout directeur de théâtre que j'étais, je n'en étais pas moins vertueuse. Je me rappelai pourtant assez la donnée principale pour ne pas trop m'écarter de l'original dans mon scénario; je soufflai à mes actrices les parties importantes du dialogue, et je leur communiquai assez de la couleur de l'ensemble. Pas une n'avait lu Molière, pas une de nos religieuses n'en connaissait une ligne. J'étais donc bien sûre que ma pièce aurait pour toutes l'attrait de la nouveauté. Je ne sais plus par qui furent remplis les rôles, mais ils le furent tous avec beaucoup d'intelligence et de gaîté. Je retranchai du mien, moitié par oubli, moitié à dessein, beaucoup de crudités médicales, car je faisais monsieur Purgon. Mais, à peine eus-je commencé à faire agir et parler mon monde, à peine eus-je débité quelques phrases que je vis la supérieure éclater de rire, Mme Eugénie s'essuyer les yeux et toute la communauté se dérider.
Tous les ans, à la fête de la supérieure, on lui jouait la comédie avec beaucoup plus de soin et de pompe que ce que nous faisions là. On dressait alors un véritable théâtre. Il y avait un magasin de décors _ad hoc_, une rampe, un tonnerre, des rôles appris par cœur et admirablement joués. Mais les représentations n'étaient point gaies; c'était toujours les petits drames larmoyans de Mme de Genlis. Moi, avec mes paravens, mes bouts de chandelles, mes actrices recrutées de confiance parmi celles que leur instinct poussait à s'offrir; avec mon _scénario_ bâti de mémoire, notre dialogue improvisé et une répétition pour toute préparation, je pouvais arriver à un _fiasco_ complet. Il n'en fut point ainsi. La gaîté, la verve, le vrai comique de Molière, même récité par bribes et représenté par fragmens incomplets, enlevèrent l'auditoire. Jamais, de mémoire de nonne, on n'avait ri de si bon cœur.
Ce succès obtenu dès les premières scènes nous encouragea. J'avais préparé pour intermède une scène de _Matassins_ avec une poursuite bouffonne empruntée à _M. de Pourceaugnac_. Seulement, j'avais dit à mes actrices de se tenir dans les coulisses, c'est-à-dire derrière les paravens, et de n'exhiber les armes que si j'entrais moi-même en scène pour leur en donner l'exemple. Quand je vis qu'on était en humeur de tout accepter, je changeai vite de costume, et, faisant l'apothicaire, je commençai l'intermède en brandissant l'instrument classique au-dessus de ma tête. Je fus accueillie par des rires homériques. On sait que ce genre de plaisanterie n'a jamais scandalisé les dévots. Aussitôt mon régiment noir à tabliers blancs s'élança sur la scène, et cette exhibition burlesque (Poulette nous avait prêté tout l'arsenal de l'infirmerie) mit la communauté de si belle humeur que je pensai voir crouler la salle.
La soirée fut terminée par la cérémonie de réception, et comme je savais par cœur tous les vers, on avait pu les apprendre. Le succès fut complet, l'enthousiasme porté au comble. Ces dames, à force de réciter des offices en latin, en savaient assez pour apprécier le comique du latin bouffon de Molière. La supérieure se déclara divertie au dernier point, et je fus accablée d'éloges pour mon esprit et la gaîté de mes inventions. Je me tuais de dire tout bas à mes compagnes: «Mais c'est du Molière, et je n'ai fait merveille que de mémoire.» On ne m'écoutait pas, on ne voulait pas me croire. Une seule, qui avait lu Molière aux dernières vacances, me dit tout bas: «Tais-toi! il est fort inutile de dire à ces dames où tu as pris tout cela. Peut-être qu'elles feraient fermer le théâtre si elles savaient que nous leur donnons du Molière. Et puisque rien ne les a choquées, il n'y a aucun mal à ne leur rien dire, si elles ne te questionnent pas.»
En effet, personne ne songea à douter que l'esprit de Molière fût sorti de ma cervelle. J'eus un instant de scrupule d'accepter tous ces complimens. Je me tâtai pour savoir si ma vanité n'y trouvait pas son compte; je m'aperçus que c'était tout le contraire, et qu'à moins d'être fou, on ne pouvait que souffrir en se voyant décerner l'hommage dû à un autre. J'acceptai cette mortification par dévouement pour mes compagnes, et le théâtre continua à prospérer et à attirer la supérieure et les religieuses le dimanche.
Ce fut une suite de pastiches puisés dans tous les tiroirs de ma mémoire et arrangés selon les moyens et les convenances de notre théâtre. Cet amusement eut l'excellent résultat d'étendre le cercle des relations et des amitiés entre nous. La camaraderie, le besoin de s'aider les unes les autres pour se divertir en commun, engendrèrent la bienveillance, la condescendance, une indulgence mutuelle, l'absence de toute rivalité. Enfin le besoin d'aimer, si naturel aux jeunes cœurs, forma autour de moi un groupe qui grossissait chaque jour et qui se composa bientôt de tout le couvent, religieuses et pensionnaires, grande et petite classe. Je puis rappeler sans vanité ce temps où je fus l'objet d'un engouement inouï dans les fastes du couvent, puisque ce fut l'ouvrage de mon confesseur et le résultat de la dévotion tendre, expansive et riante où il m'avait entraînée.
On me savait un gré infini d'être dévote, complaisante et amusante. La gaîté se communiqua aux caractères les plus concentrés, aux dévotions les plus mélancoliques. Ce fut à cette époque que je contractai une tendre amitié avec Jane Bazoini, un petit être pâle, réservé, doux, malingre en apparence, mais qui a vécu pourtant sans maladie et à qui ses beaux grands yeux noirs, d'une finesse lente et bonne, et son petit sourire d'enfant tenaient lieu de beauté. C'était, ce sera toujours une créature adorable que Jane. C'était la bonté, le dévouement, l'obligeance infatigables de Fanelly avec la piété austère et ferme d'Elisa, le tout couronné d'une grâce calme et modeste qui ne pouvait se comparer qu'à Jane elle-même.
Elle avait deux sœurs plus belles et plus brillantes qu'elle: Chérie, qui était la plus jolie, la plus vivante et la plus recherchée des trois pour la séduction de ses manières, pauvre charmante fille qui est morte deux ans après; Aimée, qui était belle de distinction et d'intelligence, et qui a traversé une jeunesse maladive pour épouser M. d'Héliand à vingt-sept ans. Aimée était à tous égards une personne supérieure. Ses manières étaient froides, mais son cœur était affectueux, et son intelligence la rendait propre à tous les arts, où elle excellait sans efforts et sans passion apparente.
Ces trois sœurs étaient en chambre avec une gouvernante pour les soigner, mais elles suivaient les classes et les prières comme nous. On jalousait l'amitié de Chérie et d'Aimée. Jane n'avait d'amies que ses sœurs. Elle était trop timide et trop réservée pour en rechercher d'autres. Cette modestie me toucha, et je vis bientôt que ce n'était pas la froideur et la stupidité qui causaient son isolement. Elle était tout aussi intelligente, tout aussi instruite et beaucoup plus aimante que ses sœurs. Je découvris en elle un trésor de bienveillance et de tendresse calme et durable. Nous avons été intimement liées jusqu'en 1831. Je dirai plus tard pourquoi, sans cesser de l'aimer comme elle le méritait, j'ai cessé de la voir sans lui en dire la raison.
Ma petite Jane montra dans nos amusemens qu'elle était aussi capable de gentillesse et de gaîté que les plus brillantes d'entre nous. Une fois même, elle fut punie du bonnet de nuit par la comtesse, qui ne prenait pas toujours en bonne part nos espiègleries; car la gaîté montait tous les jours d'un cran, et les plus raides s'y laissaient entraîner. Je me rappelle que cela était devenu pour moi, pour tout le monde, une commotion électrique et comme irrésistible. Certes, je m'abstenais désormais de tourner la pauvre comtesse en ridicule, et je faisais mon possible pour l'épargner quand les autres s'en mêlaient. Mais quand, pour la centième fois, elle se laissait prendre à la bougie de pomme qu'Anna ou Pauline plaçaient dans sa lanterne, et lorsqu'elle disait une parole pour l'autre avec le sang-froid d'une personne parfaitement distraite, en voyant toute la classe partir d'un seul éclat de rire, il me fallait en faire autant. Alors elle se tournait vers moi d'un air de détresse, et, comme Jules César à Brutus, elle me disait, en se drapant dans son grand châle vert: «Et vous aussi, Aurore!» J'aurais bien voulu me repentir, mais elle avait une manière de prononcer les _e_ muets qui sonnait comme un _o_. Anna la contrefaisait admirablement, et, se tournant vers moi, elle me criait: _Auroro! Auroro!_ Je n'y pouvais tenir, le rire devenait nerveux. J'aurais ri dans le feu, comme on disait.
La gaîté alla si loin, que quelques cervelles échauffées la firent tourner en révolte. C'était à une époque de la Restauration où il y eut comme une épidémie de rébellion dans tous les lycées, dans les pensions et même dans les établissemens de notre sexe. Comme ces nouvelles nous arrivaient coup sur coup, avec le récit de circonstances tantôt graves, tantôt plaisantes, les plus vives d'entre nous disaient: «Est-ce que nous n'aurons pas aussi notre petite révolte? Nous serons donc les seules qui ne suivrons pas la mode? Nous n'aurons donc pas notre petite note dans les journaux?»
La comtesse émue devenait plus sévère parce qu'elle avait peur. Nos bonnes religieuses, quelques unes du moins, avaient des figures allongées, et pendant trois ou quatre jours (je crois que nos voisins les Écossais avaient fait aussi leur insurrection) il y eut une sorte de méfiance et de terreur qui nous divertissait beaucoup. Alors on s'imagina de faire semblant de se révolter pour voir la frayeur de ces dames, celle de la comtesse surtout. On ne m'en fit point part; on était si bon pour moi qu'on ne voulait pas me mettre aux prises avec ma conscience, et on comptait bien m'entraîner dans le rire général quand l'affaire éclaterait.
Il en fut ainsi: un soir, à la classe, comme nous étions toutes assises autour d'une longue table, la comtesse au bout, raccommodant ses nippes à la clarté des chandelles, j'entends ma voisine dire à sa voisine: «_Exhaussons!_» Le mot fait le tour de la table, qui, enlevée aussitôt par trente paires de petites mains, s'élève et s'exhausse en effet jusqu'au-dessus de la tête de la comtesse. Fort distraite comme d'habitude, la comtesse s'étonne de l'éloignement de la lumière, mais au moment où elle lève la tête, la table et les lumières s'abaissent et reprennent leur niveau. On recommença plusieurs fois le même tour sans qu'elle s'en rendît compte. C'était à peu près la scène du niais au logis de la sorcière, dans les _Pilules du Diable_. Je trouvai la chose si plaisante que je ne me fis pas grand scrupule de recevoir le mot d'ordre et d'_exhausser_ comme les autres. Mais enfin la comtesse s'aperçut de nos sottises et se leva furieuse. Il était convenu qu'on ferait aussitôt des mines de mauvais garçons pour l'effrayer. Chacune se pose en conspirateur, les bras croisés, le sourcil froncé, et des chuchotemens font entendre autour d'elle le mot terrible de _révolte_. La comtesse était incapable de tenir tête à l'orage. Persuadée que le moment fatal est venu, elle s'enfuit en faisant flotter son grand châle comme une mouette qui étend ses ailes et qui prend son vol à travers les tempêtes.
Elle avait perdu l'esprit; elle traversa le jardin pour se réfugier et se barricader dans sa chambre. Pour augmenter sa terreur, nous jetâmes les flambeaux, les chandelles et les tabourets par la fenêtre au moment où elle passait. Nous ne voulions ni ne pouvions l'atteindre; mais ce vacarme accompagné des cris: «Révolte! révolte!» pensa la faire mourir de peur. Pendant une heure, nous fûmes livrés à nous-mêmes et à nos rires inextinguibles, sans que personne osât rétablir l'ordre. Enfin nous entendîmes de loin la grosse voix de la supérieure qui arrivait avec un bataillon de doyennes. C'était à notre tour d'avoir peur, car la supérieure était aimée, et comme on n'avait voulu que faire semblant de se révolter, il en coûtait d'être grondées et punies comme pour une révolte véritable. Aussitôt on court fermer au verrou les portes de la classe et de l'avant-classe; on se hâte de ranger tout, on repêche les tabourets et les flambeaux, on rajuste et on rallume les chandelles, puis, quand tout est en ordre, tout le monde se met à genoux et on commence tout haut la prière du soir, tandis qu'une de nous rouvre les portes au moment où la supérieure s'y présente, après quelque hésitation.
La comtesse fut regardée comme une folle et comme une visionnaire, et Marie-Josephe, la servante qui rangeait la classe le matin, et qui était la meilleure du monde, ne se plaignit pas de la fracture de quelques meubles et de quelques chandelles. Elle nous garda le secret, et là finit notre révolution.
Tout allait le mieux du monde, le carnaval arrivait, et nous préparions une soirée de comédie comme jamais nous n'avions encore espéré de la réaliser. Je ne sais plus quelle pièce de Molière ou de Regnard j'avais mise en canevas. Les costumes étaient prêts, les rôles distribués, le violon engagé. Car ce jour-là nous avions un violon, un bal, un souper, et toute la nuit pour nous divertir à discrétion.
Mais un événement politique qui devait naturellement retentir comme une calamité publique dans un couvent vint faire rentrer les costumes au magasin et la gaîté dans les cœurs.
Le duc de Berry fut assassiné à la porte de l'_Opéra_ par _Louvel_. Crime isolé, fantasque comme tous les actes de délire sanguinaire, et qui servit de prétexte à des persécutions, ainsi qu'à un revirement subit dans l'esprit du règne de Louis XVIII.
Cette nouvelle nous fut apportée le lendemain matin, et commentée par nos religieuses d'une manière saisissante et dramatique. Pendant huit jours, on ne s'entretint pas d'autre chose, et les moindres détails de la mort chrétienne du prince, le désespoir de sa femme, qui coupa, disait-on, ses blonds cheveux sur sa tombe; toutes les circonstances de cette tragédie royale et domestique, rapportées, embellies, amplifiées et poétisées par les journaux royalistes et les lettres particulières, défrayèrent nos récréations de soupirs et de larmes. Presque toutes nous appartenions à des familles nobles, royalistes ou bonapartistes ralliées. Les Anglaises, qui étaient en majorité, prenaient part au deuil royal par principe, et d'ailleurs le récit d'une mort tragique, et les larmes d'une illustre famille étaient émouvans pour nos jeunes imaginations comme une pièce de Corneille ou de Racine. On ne nous disait pas que le duc de Berry avait été un peu brutal et débauché, on nous le peignait comme un héros, comme un second Henri IV, sa femme comme une sainte et le reste à l'avenant.
Moi seule peut-être je luttais contre l'entraînement général. J'étais restée bonapartiste et je ne m'en cachais pas, sans cependant me prendre de dispute avec personne à ce sujet.
Dans ce temps-là, quiconque était bonapartiste était traité de libéral. Je ne savais ce que c'était que le libéralisme: on me disait que c'était la même chose que le jacobinisme, que je connaissais encore moins. Je fus donc émue quand on me répéta sur tous les tons: «Qu'est-ce qu'un parti qui prêche, commet et préconise l'assassinat?--S'il en est ainsi, répondis-je, je suis tout ce qu'il vous plaira, excepté libérale,» et je me laissai attacher au cou je ne sais plus quelle petite médaille frappée en l'honneur du duc de Berry, qui était devenue comme un ordre pour tout le couvent.
Huit jours de tristesse, c'est bien long pour un couvent de jeunes filles. Un soir, je ne sais qui fit une grimace, une autre sourit, une troisième dit un bon mot, et voilà le rire qui fait le tour de la classe, d'autant plus violent et nerveux, qu'il succédait aux pleurs.
Peu à peu on nous laissa reprendre nos amusemens. Ma grand'mère était à Paris. Comme on lui rendait bon témoignage de ma conduite, elle n'avait plus sujet de me gronder sérieusement, et elle s'apercevait aussi que ma simplicité et mon absence de coquetterie n'allaient pas mal à une figure de seize ans. Elle me traitait donc avec toute sa bonté maternelle; mais un nouveau souci s'était emparé d'elle à propos de moi: c'était ma dévotion et le secret désir que je conservais, et qu'elle avait appris vraisemblablement par Mme de Pontcarré (qui devait le tenir de Pauline), de me faire religieuse. Elle avait su l'été précédent, par diverses lettres de personnes qui m'avaient vue au parloir, que j'étais souffrante, triste et _toute confite en Dieu_. Cette dévotion triste ne l'avait pas beaucoup inquiété. Elle s'était dit avec raison que cela n'était pas de mon âge et ne pouvait durer. Mais quand elle me vit bien portante, fraîche, gaie, ne prenant avec personne d'airs révêches, et néanmoins rentrant chaque fois dans mon cloître avec plus de plaisir que je n'en étais sortie, elle eut peur, et résolut de me reprendre avec elle aussitôt qu'elle repartirait pour Nohant.