Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4)

Part 5

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Il faut encore dire à sa louange que de tous les anciens amis délaissés et soupçonnés par la douloureuse vieillesse de Rousseau, elle est peut-être la seule à laquelle il rende justice dans ses _Confessions_, et dont il avoue les bienfaits sans amertume. Elle fut bonne, même à Thérèse Levasseur et à son indigne famille. Elle fut bonne à tous, et réellement estimée; car l'orage révolutionnaire entra dans le royal manoir de Chenonceaux et respecta les cheveux blancs de la vieille dame. Toutes les mesures de rigueur se bornèrent à la confiscation de quelques tableaux historiques, dont elle fit le sacrifice de bonne grâce aux exigences du moment. Sa tombe, simple et de bon goût, repose dans le parc de Chenonceaux sous de mélancoliques et frais ombrages. Touristes qui cueillez religieusement les feuilles de ces cyprès, sans autre motif que de rendre hommage à la vertueuse beauté aimée de Jean-Jacques, sachez qu'elle a droit, à plus de respect encore. Elle a consolé la vieillesse de l'_homme de bien_ de son temps; elle a été son disciple; elle a inspiré à son propre mari la théorie du respect pour son sexe; grand hommage rendu à la supériorité douce et modeste de son intelligence. Elle a fait plus encore, elle a compris, elle, riche, belle et puissante, que _tous les hommes avaient droit au bonheur_. Honneur donc à celle qui fut belle comme la maîtresse d'un roi, sage comme une matrone, éclairée comme un vrai philosophe, et bonne comme un ange.

Une noble amitié qui fut calomniée, comme tout ce qui est naturel et bon dans le monde, unissait Francueil à sa belle-mère. Certes, ce dut être pour lui un titre de plus à l'affection et à l'estime que ma grand'mère porta à son vieux mari. Le commerce d'une belle-mère comme la première Mme Dupin, et celui d'une épouse comme la seconde, doivent imprimer un reflet de pure lumière sur la jeunesse et sur la vieillesse d'un homme. Les hommes doivent aux femmes plus qu'aux autres hommes ce qu'ils ont de bon ou de mauvais dans les hautes régions de l'ame, et c'est sous ce rapport qu'il faudrait leur dire: Dis-moi qui tu aimes, et je te dirai qui tu es. Un homme pourrait vivre plus aisément dans la société avec le mépris des femmes qu'avec celui des hommes: mais devant Dieu, devant les arrêts de la justice qui voit tout et qui sait tout, le mépris des femmes lui serait beaucoup plus préjudiciable. Ce serait peut-être ici le prétexte d'une digression; je pourrais citer quelques excellentes pages de M. Dupin, mon arrière-grand-père, sur l'égalité de rang de l'homme et de la femme dans les desseins de Dieu et dans l'ordre de la nature. Mais j'y reviendrai plus à propos et plus longuement dans le récit de ma propre vie.

CHAPITRE TROISIEME.

Une anecdote sur J.-J. Rousseau.--Maurice Dupin, mon père.--Deschartres, mon precepteur.--La tête du curé.--Le _liberalisme_ d'avant la révolution.--La visite domiciliaire.--Incarcération.--Dévoûment de Deschartres et de mon père.--_Nérina._

Puisque j'ai parlé de Jean-Jacques Rousseau et de mon grand-père, je placerai ici une anecdote gracieuse que je trouve dans les papiers de ma grand'mère Aurore Dupin de Francueil.

«Je ne l'ai vu qu'une seule fois (elle parle de Jean-Jacques) et je n'ai garde de l'oublier jamais. Il vivoit déjà sauvage et retiré, atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raillée par ses amis paresseux ou frivoles.

«Depuis mon mariage, je ne cessois de tourmenter M. de Francueil pour qu'il me le fit voir: et ce n'étoit pas bien aisé. Il alla plusieurs fois sans pouvoir être reçu. Enfin, un jour il le trouva jetant du pain sur sa fenêtre à des moineaux. Sa tristesse étoit si grande qu'il lui dit en les voyant s'envoler: «Les voilà repus. Savez vous ce qu'ils vont faire? Ils s'en vont au plus haut des toits pour dire du mal de moi, et que mon pain ne vaut rien.»

«Avant que je visse Rousseau, je venois de lire tout d'une haleine la _Nouvelle Héloïse_, et, aux dernières pages, je me sentis si bouleversée que je pleurois à sanglots. M. de Francueil m'en plaisantoit doucement. J'en voulois plaisanter moi-même: mais ce jour-là, depuis le matin jusqu'au soir, je ne fis que pleurer. Je ne pouvois penser à la mort de Julie sans recommencer mes pleurs. J'en étois malade, j'en étois laide.

«Pendant cela, M. de Francueil, avec l'esprit et la grâce qu'il savoit mettre à tout, courut chercher Jean-Jacques. Je ne sais comment il s'y prit, mais il l'enleva, il l'amena, sans m'avoir prévenue de son dessein.

«Jean-Jacques avait cédé de fort mauvaise grâce, sans s'enquérir de moi ni de mon âge ne s'attendant qu'à satisfaire la curiosité d'une femme, et ne s'y prêtant pas volontiers, à ce que je puis croire.

«Moi, avertie de rien, je ne me pressois pas de finir ma toilette: j'étois avec Mme d'Esparbès de Lussan, mon amie, la plus aimable femme du monde et la plus jolie, bien qu'elle fût un peu louche et un peu contrefaite. Elle se moquoit de moi parce qu'il m'avoit pris fantaisie depuis quelque temps d'étudier l'ostéologie, et elle faisoit, en riant, des cris affreux, parce que, voulant me passer des rubans qui étoient dans un tiroir, elle y avoit trouvé accrochée une grande vilaine main de squelette.

«Deux ou trois fois M. de Francueil étoit venu voir si j'étois prête. Il _avoit un air_, à ce que disoit _le marquis_ (c'est ainsi que j'appelois Mme de Lussan, qui m'avoit donné pour petit nom _son cher baron_). Moi, je ne voyois point d'air à mon mari et je ne finissois pas de m'accommoder, ne me doutant point qu'il étoit là, l'ours sublime, dans mon salon. Il y étoit entré d'un air à demi niais, demi bourru, et s'étoit assis dans un coin, sans marquer d'autre impatience que celle de diner, afin de s'en aller bien vite.

«Enfin ma toilette finie et mes yeux toujours rouges et gonflés, je vais au salon; j'aperçois un gros petit bonhomme assez mal vêtu et comme renfrogné, qui se levoit lourdement, qui mâchonnoit des mots confus. Je le regarde et je devine; je crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean-Jacques étourdi de cet accueil veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre l'esprit par une plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien dire. Rousseau me serra la main et ne m'adressa pas une parole.

«On essaya de diner pour couper court à tous ces sanglots. Mais je ne pus rien manger. M. de Francueil ne put avoir d'esprit, et Rousseau s'esquiva en sortant de table, sans avoir dit un mot, mécontent peut-être d'avoir reçu un nouveau démenti à sa prétention d'être le plus persécuté, le plus haï et le plus calomnié des hommes.»

J'espère que mon lecteur ne me saura pas mauvais gré de cette anecdote et du ton dont elle est rapportée. Pour une personne élevée à Saint-Cyr, où l'on n'apprennait pas l'orthographe, ce n'est pas mal tourné. Il est vrai qu'à Saint-Cyr, à la place de grammaire, on apprenait Racine par coeur et on y jouait ses chefs-d'oeuvre. J'ai bien regret que ma grand'mère ne m'ait pas laissé plus de souvenirs personnels écrits par elle-même. Mais cela se borne à quelques feuillets. Elle passait sa vie à écrire des lettres qui valaient presque, il faut le dire, celles de Mme de Sévigné, et à copier, pour la nourriture de son esprit, une foule de passages dans des livres de prédilection.

Je reprends son histoire.

Neuf mois après son mariage avec M. Dupin, jour pour jour, elle accoucha d'un fils qui fut son unique enfant, et qui reçut le nom de Maurice[16], en mémoire du maréchal de Saxe. Elle voulut le nourrir elle-même, bien entendu: c'était encore un peu excentrique, mais elle était de celles qui avaient lu _Emile_ avec religion et qui voulaient donner le bon exemple. En outre, elle avait le sentiment maternel extrêmement développé, et ce fut, chez elle, une passion qui lui tint lieu de toutes les autres.

[16] Maurice-François-Elisabeth, né le 13 janvier 1778. Il eut pour parrain le marquis de Polignac.

Mais la nature se refusa à son zèle. Elle n'eut pas de lait, et, pendant quelques jours, qu'en dépit de plus atroces souffrances elle s'obstina à faire téter son enfant, elle ne put le nourrir que de son sang. Il fallut y renoncer, et ce fut pour elle une violente douleur, et comme un sinistre pronostic.

Receveur général du duché d'Albret, M. Dupin passait, avec sa femme et son fils, une partie de l'année à Châteauroux. Ils habitaient le vieux château qui sert aujourd'hui de local aux bureaux de la préfecture, et qui domine de sa masse pittoresque le cours de l'Indre et les vastes prairies qu'elle arrose. M. Dupin, qui avait cessé de s'appeler Francueil depuis la mort de son père, établit à Châteauroux des manufactures de drap, et répandit par son activité et ses largesses beaucoup d'argent dans le pays. Il était prodigue, sensuel, et menait un train de prince. Il avait à ses gages une troupe de musiciens, de cuisiniers, de parasites, de laquais, de chevaux et de chiens, donnant tout à pleines mains, au plaisir et à la bienfaisance, voulant être heureux, et que tout le monde le fût avec lui. C'était une autre manière que celle des financiers et des industriels d'aujourd'hui. Ceux-ci ne gaspillent pas la fortune dans les plaisirs, dans l'amour des arts et dans les imprudentes largesses d'un sentiment aristocratique suranné. Ils suivent les idées prudentes de leur temps, comme mon grand-père suivait la route facile du sien. Mais qu'on ne vante pas ce temps-ci plus que l'autre; les hommes ne savent pas encore ce qu'ils font et ce qu'ils devraient faire.

Mon grand-père mourut dix ans après son mariage, laissant un grand désordre dans ses comptes avec l'Etat et dans ses affaires personnelles. Ma grand'mère montra la bonne tête qu'elle avait en s'entourant de sages conseils, et en s'occupant de toutes choses avec activité. Elle liquida promptement, et, toutes dettes payées, tant à l'Etat qu'aux particuliers, elle se trouva _ruinée_, c'est-à-dire à la tête de 75,000 livres de rente[17].

[17] Voici un renseignement que me fournit mon cousin René de Villeneuve: «L'hôtel Lambert était habité par notre famille et par l'amie intime de Mme Dupin de Chenonceaux, la belle et charmante princesse de Rohan-Chabot. C'était un vrai palais. En une nuit, M. de Chenonceaux, fils de M. et de Mme Dupin, cet ingrat élève de J.-J., marié depuis peu de temps à Mlle de Rochechouart, perdit au jeu 70,000 livres. Le lendemain, il fallut payer cette dette d'honneur. L'hôtel Lambert fut engagé, d'autres bien vendus. De ces splendeurs, de ces peintures célèbres, il ne me reste qu'un très beau tableau de Lesueur représentant trois muses dont une joue de la basse. Il l'avait peint deux fois, l'autre exemplaire est au Musée. M. de Chenonceaux, notre grand-oncle et notre grand-père Francueil ont mangé sept à huit millions d'alors. Mon père, marié à la soeur de ton père, était en même temps propre neveu de Mme Dupin de Chenonceaux et son unique héritier. Voilà comment depuis quarante-neuf ans je suis propriétaire de Chenonceaux.» Je dirai ailleurs avec quel soin religieux et quelle entente de l'art M. et Mme de Villeneuve ont conservé et remeublé ce château, un des chefs-d'oeuvre de la renaissance.

La révolution devait restreindre bientôt ses ressources à de moindres proportions, et elle ne prit pas tout de suite son parti aussi aisément de ce second coup de fortune; mais, au premier, elle s'exécuta bravement, et, bien que je ne puisse comprendre qu'on ne soit pas immensément riche avec 75,000 livres de rente, comme tout est relatif, elle accepta cette _pauvreté_ avec beaucoup de vaillance et de philosophie. En cela, elle obéissait à un principe d'honneur et de dignité qui était bien selon ses idées; au lieu que les confiscations révolutionnaires ne purent jamais prendre dans son esprit une autre forme que celle du vol et du pillage.

Après avoir quitté Châteauroux, elle habita, rue du Roi de Sicile, un _petit appartement_, dans lequel, si j'en juge par la quantité et la dimension des meubles qui garnissent aujourd'hui ma maison, il y avait encore de quoi se retourner. Elle prit, pour faire l'éducation de son fils, un eune homme que j'ai connu vieux, et qui a été aussi mon précepteur. Ce personnage, à la fois sérieux et comique, a tenu trop de place dans notre vie de famille et dans mes souvenirs, pour que je n'en fasse pas une mention particulière.

Il s'appelait François Deschartres, et comme il avait porté le petit collet en qualité de professeur au collége du cardinal Lemoine, il entra chez ma grand'mère avec le costume et le titre d'abbé. Mais, à la révolution, qui vint bientôt chicaner sur toute espèce de titres, l'abbé Deschartres devint prudemment le citoyen Deschartres. Sous l'empire, il fut M. Deschartres, maire du village de Nohant; sous la restauration, il eût volontiers repris son titre d'abbé, car il n'avait pas varié dans son amour pour les formes du passé. Mais il n'avait jamais été dans les ordres, et d'ailleurs il ne put se délivrer d'un sobriquet que j'avais attaché à son omnicompétence et à son air important: on ne l'appelait plus dès lors que le _grand homme_.

Il avait été joli garçon, il l'était encore lorsque ma grand'mère se l'attacha: propret, bien rasé, l'oeil vif, et le mollet saillant. Enfin, il avait une très bonne tournure de gouverneur. Mais je suis sûre que jamais personne, dans son meilleur temps, n'avait pu le regarder sans rire, tant le mot _cuistre_ était clairement écrit dans toutes les lignes de son visage et dans tous les mouvemens de sa personne.

Pour être complet, il eût dû être ignare, gourmand et lâche. Mais loin de là, il était fort savant, très sobre et follement courageux. Il avait toutes les grandes qualités de l'ame jointes à un caractère insupportable et à un contentement de lui-même qui allait jusqu'au délire. Il avait les idées les plus absolues, les manières les plus rudes, le langage le plus outrecuidant. Mais quel dévoûment, quel zèle, quelle ame généreuse et sensible! pauvre _grand homme_! comme je t'ai pardonné tes persécutions! Pardonne-moi de même, dans l'autre vie, tous les mauvais tours que je t'ai joués, toutes les détestables espiègleries par lesquelles je me suis vengée de ton étouffant despotisme: tu m'as appris fort peu de choses, mais il en est une que je te dois et qui m'a bien servi: c'est de réussir, malgré les bouillonnemens de mon indépendance naturelle, à supporter longtemps les caractères les moins supportables et les idées les plus extravagantes.

Ma grand'mère, en lui confiant l'éducation de son fils, ne pressentait point qu'elle faisait emplette du tyran, du sauveur et de l'ami de toute sa vie.

A ses heures de liberté, Deschartres continuait à suivre des cours de physique, de chimie, de médecine et de chirurgie. Il s'attacha beaucoup à M. Desaulx, et devint sous le commandement de cet homme remarquable, un praticien fort habile pour les opérations chirurgicales. Plus tard, lorsqu'il fut le fermier de ma grand'mère et le maire du village, sa science le rendit fort utile au pays, d'autant plus qu'il l'exerçait pour l'amour de Dieu, sans rétribution aucune. Il était de si grand coeur qu'il n'était point de nuit noire et orageuse, point de chaud, de froid ni d'heure indue qui l'empêchassent de courir, souvent fort loin, par des chemins perdus, pour porter du secours dans les chaumières. Son dévoûment et son désintéressement étaient vraiment admirables. Mais comme il fallait qu'il fût ridicule autant que sublime en toutes choses, il poussait l'intégrité de ses fonctions jusqu'à battre ses malades quand ils revenaient guéris lui apporter de l'argent. Il n'entendait pas plus raison sur le chapitre des présens, et je l'ai vu dix fois faire dégringoler l'escalier à de pauvres diables, en les assommant à coups de canards, de dindons et de lièvres apportés par eux en hommage à leur sauveur. Ces braves gens humiliés et maltraités s'en allaient le coeur gros, disant: Est-il méchant, ce brave cher homme! quelques uns ajoutaient en colère: En voilà un que je tuerais, s'il ne m'avait pas sauvé la vie! Et Deschartres, de vociférer, du haut de l'escalier, d'une voix de stentor: «Comment, canaille, malappris, buter, misérable! je t'ai rendu service et tu veux me payer! Tu ne veux pas être reconnaissant! Tu veux être quitte envers moi! Si tu ne te sauves bien vite, je vais te rouer de coups et te mettre pour quinze jours au lit. Et tu seras bien obligé alors de m'envoyer chercher!»

Malgré ses bienfaits, le pauvre _grand homme_ était aussi haï qu'estimé, et ses vivacités lui attirèrent parfois de mauvaises rencontres dont il ne se vanta pas. Le paysan berrichon est endurant jusqu'à un certain moment où il fait bon d'y prendre garde.

Mais je vais toujours anticipant sur l'ordre des temps dans ma narration. Qu'on me le pardonne! Je voulais placer, à propos des études anatomiques de l'abbé Deschartres, une anecdote qui n'est point couleur de rose. Ce sera encore un anachronisme de quelques années; mais les souvenirs me pressent un peu confusement me quittent de même, et j'ai peur d'oublier tout à fait ce que je remettrais au lendemain.

Sous la Terreur, bien qu'assidu à veiller sur mon père et sur les intérêts de ma grand'mère, il paraît que sa passion le poussait encore de temps en temps vers les salles d'hôpitaux et d'amphithéâtres de dissection. Il y avait bien assez de drames sanglans dans le monde en ce temps-là, mais l'amour de la science l'empêchait de faire beaucoup de réflexions philosophiques sur les têtes que la guillotine envoyait aux carabins. Un jour cependant il eut une petite émotion qui le dérangea fort de ses observations. Quelques têtes humaines venaient d'être jetées sur une table de laboratoire: avec ce mot d'un élève qui en prenait assez bien son parti! _Fraîchement coupées!_ On préparait une affreuse chaudière où ces têtes devaient bouillir pour être dépouillées et disséquées ensuite. Deschartres prenait les têtes une à une et allait les y plonger: «C'est la tête d'un curé, dit l'élève en lui passant la dernière, elle est tonsurée.» Deschartres la regarde et reconnaît celle d'un de ses amis qu'il n'avait pas vu depuis quinze jours et qu'il ne savait pas dans les prisons. C'est lui qui m'a raconté cette horrible aventure. «Je ne dis pas un mot: je regardais cette pauvre tête en cheveux blancs; elle était calme et belle encore, elle avait l'air de me sourire. J'attendis que l'élève eût le dos tourné pour lui donner un baiser sur le front. Puis je la mis dans la chaudière comme les autres et je la dissequai pour moi. Je l'ai gardée quelque temps, mais il vint un moment où cette relique devenait trop dangereuse. Je l'enterrai dans un coin de jardin. Cette rencontre me fit tant de mal que je fus bien longtemps sans pouvoir m'occuper de la science.»

Passons vite à des historiettes plus gaies.

Mon père prenait fort mal ses leçons. Deschartres n'aurait osé le maltraiter, et quoique partisan outré de l'_ancienne méthode_, du martinet et de la férule, l'amour extrême de ma grand'mère pour son fils lui interdisait les moyens efficaces. Il essayait à force de zèle et de ténacité de remplacer ce puissant levier de l'intelligence, selon lui, le fouet! Il prenait avec lui les leçons d'allemand, de musique, de tout ce qu'il ne pouvait lui enseigner à lui seul, et il se faisait son répétiteur en l'absence des maîtres. Il se consacra même, par dévoûment, à faire des armes, et à lui faire étudier les passes entre les leçons du professeur. Mon père, qui était paresseux et d'une santé languissante à cette époque se réveillait un peu de sa torpeur à la salle d'armes; mais quand Deschartres s'en mêlait, ce pauvre Deschartres qui avait le don de rendre ennuyeuses des choses plus intéressantes, l'enfant bâillait et s'endormait debout.

--Monsieur l'abbé, lui dit-il un jour naïvement et sans malice, est-ce que quand je me battrai pour tout de bon, ça m'amusera davantage?

--Je ne le crois pas, mon ami, répondit Deschartres; mais il se trompait. Mon père eut de bonne heure l'amour de la guerre et même la passion des batailles. Jamais il ne se sentait si à l'aise, si calme et si doucement remué intérieurement que dans une charge de cavalerie.

Mais ce futur brave fut d'abord un enfant débile et terriblement gâté. On l'éleva, à la lettre, dans du coton, et comme il fit une maladie de croissance, on lui permit d'en venir à cet état d'indolence, qu'il sonnait un domestique pour lui faire ramasser son crayon ou sa plume. Il en rappela bien, Dieu merci, et l'élan de la France, lorsqu'elle courut aux frontières, le saisit un des premiers, et fit de sa subite transformation un miracle entre mille.

Quand la révolution commença à gronder, ma grand'mère, comme les aristocrates éclairés de son temps, la vit approcher sans terreur. Elle était trop nourrie de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau pour ne pas haïr les abus de la cour. Elle était même des plus ardentes contre la coterie de la reine, et j'ai trouvé des cartons pleins de couplets, de madrigaux et de satires sanglantes contre Marie-Antoinette et ses favoris. Les gens comme il faut copiaient et colportaient ces libelles. Les plus honnêtes sont écrits de la main de ma grand'mère, peut-être quelques-uns sont-ils de sa façon: car c'était du meilleur goût de composer quelque épigramme sur les scandales triomphans, et c'était l'opposition philosophique du moment qui prenait cette forme toute française. Il y en avait vraiment de bien hardies et de bien étranges. On mettait dans la bouche du peuple et on rimait dans l'argot des halles des chansons inouïes sur la naissance du Dauphin, sur les dilapidations et les galanteries de l'_Allemande_; on menaçait la mère et l'enfant du fouet et du pilori. Et qu'on ne pense pas que ces chansons sortissent du peuple! Elles descendaient du salon à la rue. J'en ai brûlé de tellement obscènes, que je n'aurais osé les lire jusqu'au bout, et celles-ci, écrites de la main d'abbés que j'avais connus dans mon enfance, et sortant du cerveau de marquis de bonne race, ne m'ont laissé aucun doute sur la haine profonde et l'indignation délirante de l'aristocratie à cette époque. Je crois que le peuple eût pu ne pas s'en mêler, et que, s'il ne s'en fût pas mêlé en effet, la famille de Louis XVI aurait pu avoir le même sort et ne pas prendre rang parmi les martyrs.

Au reste, je regrette fort l'accès de pruderie qui me fit, à vingt ans, brûler la plupart de ces manuscrits. Venant d'une personne aussi chaste, aussi sainte que ma grand'mère, ils me brûlaient les yeux; j'aurais dû pourtant me dire que c'étaient des documens historiques qui pouvaient avoir une valeur sérieuse. Plusieurs étaient peut-être uniques, ou du moins fort rares. Ceux qui me restent sont connus et ont été cités dans plusieurs ouvrages.

Je crois que ma grand'mère eut une grande admiration pour Necker et ensuite pour Mirabeau. Mais je perds la trace de ses idées politiques à l'époque où la révolution devint pour elle un fait accablant et un désastre personnel.

Entre tous ceux de sa classe, elle était peut-être la personne qui s'attendit le moins à être frappée dans cette grande catastrophe; et, en fait, en quoi sa conscience pouvait-elle l'avertir qu'elle avait mérité collectivement de subir un châtiment social? Elle avait adopté la croyance de l'égalité autant qu'il était possible dans sa situation. Elle était à la hauteur de toutes les idées avancées de son temps. Elle acceptait le contrat social avec Rousseau; elle haïssait la superstition avec Voltaire; elle aimait même les utopies généreuses; le mot de république ne la fâchait point. Par nature, elle était aimante, secourable, affable, et voyait volontiers son égal dans tout homme obscur et malheureux. Que la révolution eût pu se faire sans violence et sans égarement, elle l'eût suivie jusqu'au bout sans regret et sans peur; car c'était une grande ame, et toute sa vie elle avait aimé et cherché la vérité.