Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4)
Part 25
«D'ailleurs cette ville est assez insipide. Depuis vingt-quatre heures que j'y suis, je m'y ennuie comme dans une prison. Les gens riches se sont enfuis, les bourgeois tremblent et se cachent, le peuple est frappé de stupeur. On dit que nous repartirons dans trois ou quatre jours pour marcher sur la Hongrie, faire mettre bas les armes aux débris de l'armée autrichienne, et hâter par là la conclusion de la paix.
«Sois toujours maussade en mon absence; oui, chère femme, c'est ainsi que je t'aime. Que personne ne te voie; ne songe qu'à soigner notre fille, et je serai heureux autant que je puis l'être loin de toi.
«Adieu, chère amie, j'espère te serrer bientôt dans mes bras. Mille baisers pour toi et pour mon Aurore.»
Cet _on dit_ sur une nouvelle marche en Hongrie aboutit à la bataille d'Austerlitz, le 4 décembre 1805. J'ignore si mon père y assista. Bien que plusieurs personnes me l'aient affirmé et que son article nécrologique l'atteste, je ne le crois pas, car la division Dupont, exténuée par les prodiges d'Haslach et de Diestern, dut rester à Vienne pour se refaire, et le nom de Dupont ne se trouve dans aucune des relations que j'ai lues de la bataille d'Austerlitz.
Disons en passant un mot sur Dupont, ce général si coupable ou si malheureux en Espagne, à Baylen, et si honteusement récompensé par la Restauration d'avoir été un des premiers à trahir la gloire de l'armée française dans la personne de l'Empereur. Il est certain que, dans la campagne que nous venons d'esquisser, il se montra grand homme de guerre. On a vu que mon père le jugeait légèrement en temps de paix, mais sérieusement ailleurs. L'empereur avait-il une méfiance, une prévention secrète contre Dupont? Il devait en être ainsi, ou bien Dupont aimait à jouer le rôle de mécontent. Il est bien certain que les plaintes de mon père, dans la lettre qu'on vient de lire, sont inspirées par un sentiment collectif. Il n'était pas, quant à lui, un personnage assez important pour se croire l'objet d'une inimitié particulière. Je ne sais pas quels sont ces courtisans, cette valetaille militaire, contre laquelle mon père regimbe avec tant d'amertume. Comme il avait le caractère le plus bienveillant et le plus généreux qui se puisse rencontrer, il faut croire qu'il y avait dans ses plaintes quelque chose de fondé.
On sait combien de rivalités et de colères l'empereur eut à contenir durant cette campagne; quelles fautes commit Murat par audace et par présomption, quelles indignations furent soulevées dans l'ame de Ney à ce propos. Qu'on se reporte à l'histoire, on trouvera sûrement la clé de cette douleur que mon père nourrit sur les champs de bataille, et qui marque un changement bien notable dans les dispositions de ceux qui avaient suivi le premier consul avec tant d'ivresse à Marengo. Sans doute, elles sont magnifiques ces campagnes de l'Empire, et nos soldats y sont des héros de cent coudées. Napoléon y est le plus grand général de l'univers. Mais comme l'esprit de cour a déjà défloré les jeunes enthousiasmes de la République! A Marengo, mon père écrivait en _post-scriptum_ à sa mère! «Ah! mon Dieu! j'allais oublier de te dire que je suis nommé lieutenant sur le champ de bataille.» Preuve qu'il n'avait guère pensé à sa fortune personnelle en combattant avec l'ivresse de la cause. A Vienne, il écrit à sa femme pour exprimer un doute dédaigneux sur la récompense qui l'attend. Chacun, sous l'Empire, songe à soi. Sous la République, c'était à qui s'oublierait.
Quoi qu'il en soit, la disgrace apparente dont la carrière de mon père semblait être frappé depuis le passage Mincio, cessa avec la campagne de 1805. Il obtint enfin de passer dans la ligne, et fut nommé capitaine du 1er hussards le 30 frimaire an XIV (20 décembre 1805)[50]. Il revint à Paris, puis, nous emmena, ma mère, Caroline et moi, à son régiment, qui était en garnison je ne sais où. Lorsqu'il répartit pour la campagne de 1806, il écrivait à sa femme à Tongres, au dépôt, chez le quartier-maître du régiment. Probablement, il fit un voyage à Nohant dans l'intervalle, mais je ne retrouve son histoire que dans les quelques lettres qui vont suivre:
[50] Il obtint aussi la croix de la Légion-d'honneur à cette époque.
«_Primlingen_, 2 octobre 1806.
«Depuis Mayence, nous avons été tellement errans, que je n'ai pu trouver un moment pour te donner de mes nouvelles. D'abord, je t'aime avec idolâtrie. Ceci n'est pas nouveau pour toi, mais c'est ce que je suis le plus pressé de te dire. Ah! que je suis déjà las d'être loin de toi: je jure bien que cette campagne-ci finie, quoi qu'il arrive, je ne te quitterai plus.
«Depuis trois jours, j'ai fait trente-six lieues avec ma compagnie pour escorter l'empereur. Il est arrivé hier soir à Wurzbourg. Nous sommes cantonnés aux environs. Toute la garde à pied est arrivée. Chemin faisant, l'empereur m'a fait plusieurs questions sur le régiment, et à la dernière, que le bruit de la voiture m'empêchait d'entendre, et que pourtant il répéta trois fois, je répondis à tout hasard: _Oui, Sire_. Je le vis sourire, et je juge que j'aurai dit une fière bêtise. S'il pouvait me donner ma retraite comme idiot ou sourd, je m'en consolerais bien en retournant près de toi.
«Adieu, ma jolie femme, ma chère amie, ce que j'aime, ce que je regrette, ce que je désire le plus au monde. Je t'embrasse de toute mon ame. J'aime mon Aurore, nos enfans, ta soeur, tout ce qui est à nous.»
_De mon père à ma mère._
«Le 7 décembre 1806.
«Depuis quinze jours, ma chère femme, je parcours les déserts de la Pologne à cheval, dès cinq heures du matin: et, après avoir marché jusqu'à la nuit, ne trouvant que la barraque enfumée d'un pauvre diable où je puis à peine obtenir une botte de paille pour me reposer. Aujourd'hui j'arrive dans la capitale de la Pologne, et je puis enfin mettre une lettre à la poste. Je t'aime cent fois plus que la vie. Ton souvenir me suit partout pour me consoler et me désespérer en même temps. En m'endormant, je te vois; en m'éveillant, je pense à toi; mon ame tout entière est près de toi. Tu es mon Dieu, l'ange tutélaire que j'invoque, que j'appelle au milieu de mes fatigues et de mes dangers. Depuis que je t'ai quittée, je n'ai pas joui d'un seul instant de repos, et je n'ai pas besoin de dire que je n'ai pas goûté un seul instant de bonheur. Aime-moi, aime-moi! c'est le seul moyen d'adoucir cette rude vie que je mène. Ecris-moi. Je n'ai encore reçu que deux lettres de toi. Je les ai lues cent fois, je les relis encore. Sois toujours la même femme qui m'écrit d'une manière si tendre et si adorable. Que l'absence ne te refroidisse pas. Je crois qu'elle augmente mon amour, s'il est possible. Ne perdons pas l'espoir de nous réunir bientôt. On traite à Posen. Il est très probable que nos succès détermineront les Russes à la paix. Je vais voir tout à l'heure Philippe Ségur et lui remettre le paquet que je te destine, il aura les moyens de te le faire parvenir promptement. Demain nous passons la Vistule. Les Russes sont à dix lieues d'ici, fort interloqués de notre marche et de nos manoeuvres. Pour moi, j'en suis à désirer un bon coup de sabre qui m'estropie à tout jamais et me renvoie auprès de toi. Dans le siècle où nous sommes un militaire ne peut espérer de repos et de bonheur domestique qu'en perdant bras ou jambes. Je ne rencontre pas un être dans l'armée qui ne fasse un voeu analogue; mais le maudit honneur est là qui nous retient tous. Beaucoup se plaignent, moi, je souffre tout bas, car, que m'importent les dégoûts, les privations, les fatigues, ce n'est point là ce qui me chagrine dans le métier, c'est ton absence, et je ne puis aller dire cela aux autres. Ceux qui ne te connaissent pas ne comprendraient pas l'excès de mon amour, ceux qui te connaissent le comprendraient trop.
«Parle de moi à nos enfans. Je suis forcé de courir au fourrage. Pas un moment même pour goûter cette demi-consolation de t'écrire! Je t'aime comme un fou. Aime-moi si tu veux que je conserve la vie.»
Après l'affaire de la Passage mon père fut fait chef d'escadron, et, le 4 avril 1807, Murat se l'attacha en qualité d'aide-de-camp. Deschartres m'a raconté que ce fut à la recommandation de l'empereur, qui, l'ayant remarqué, dit au prince: «Voilà un beau et brave jeune homme: c'est comme cela qu'il vous faut des aides-de-camp.» Mon père s'attendait si peu à cette faveur qu'il faillit la refuser, en voyant qu'elle allait l'assujettir davantage, et créer un nouvel obstacle au repos absolu qu'il rêvait au sein de sa famille. Ma mère lui sut assez mauvais gré de ce qu'elle appela son ambition, et il eut à s'en justifier, ainsi qu'on le verra dans la lettre suivante:
«_Rosemberg_, 10 mai 1807, au quartier général du grand-duc de Berg.
«Après avoir couru pendant trois mois comme un dératé et donné au prince un assez joli échantillon de mon savoir-faire dans la partie des missions, j'arrive ici et j'y trouve deux lettres de toi, du 23 mars et du 8 avril. La première me tue. Il me semble que tu ne m'aimes déjà plus quand tu m'annonces que tu vas _t'efforcer de m'aimer un peu moins_. Heureusement je décachète la seconde et je vois bien que c'est à force de m'aimer que tu me fais tout ce mal. O ma chère femme, ma Sophie, tu as pu les écrire ces mots cruels, m'envoyer à trois cents lieues ce poison mortel, m'exposer à la douleur de lire cette lettre affreuse, pendant quinze jours peut-être, avant d'en avoir reçu une autre qui me rassure et me console! Me voilà forcé de remercier Dieu d'avoir été longtemps privé de tes nouvelles. O mon amie! abjure ces horribles pensées, ces injustes soupçons! Est-il possible que tu doutes de moi! Le plus sensible reproche que tu puisses me faire, c'est de me dire que je ne me souviens pas que Caroline existe, et que tu es effrayée en pensant à l'avenir de cette enfant. En quoi ai-je pu mériter ces doutes injurieux? Ai-je un seul moment cessé de la regarder comme ma fille? Ai-je fait, dans mes soins et dans mes caresses, la moindre différence entre elle et mes autres enfans? Depuis le jour où je t'ai vue pour la première fois, ai-je un moment cessé de t'adorer, d'aimer tout ce qui t'appartient: ta fille, ta soeur, tout ce que tu aimes? Tu m'accables de reproches comme si je t'abandonnais pour le seul plaisir de courir le monde. Je te jure sur l'honneur et sur l'amour, que je n'ai point demandé d'avancement, que le grand-duc m'a appelé auprès de lui sans que je me doutasse qu'il en eût la moindre idée; qu'enfin j'ai vu s'éloigner avec un profond chagrin le jour qui devait nous réunir. Te dirai-je tout? J'ai failli refuser, me sentant sans courage devant un nouveau retard à mon retour près de toi. Mais, chère femme, aurais-je rempli mon devoir envers toi, envers ma mère, qui a sacrifié son aisance à ma carrière militaire, envers nos enfans, nos _trois enfans_[51] qui auront bientôt besoin des ressources et de la considération de leur père, si j'avais rejeté la fortune qui venait d'elle-même me chercher?
[51] Ces trois enfans, c'étaient Caroline, moi, et un fils né en 1806, et qui n'a pas vécu. Je n'en ai aucun souvenir.
«Mon ambition, dis-tu? Moi, de l'ambition! Si j'étais moins triste, tu me ferais rire avec ce mot-là. Ah! je n'en ai qu'une depuis que je te connais, c'est de réparer envers toi les injustices de la société et de la destinée; c'est de t'assurer une existence honorable et de te mettre à l'abri du malheur, si un boulet me rencontre sur le champ de bataille. Ne te dois-je donc pas cela? A toi, qui as supporté si longtemps ma mauvaise fortune, et quitté un palais pour une mansarde par amour pour moi! Juge un peu mieux de moi, ma Sophie, juges-en d'après toi-même. Non, il n'est pas un instant dans ma vie où je ne pense à toi; il n'est rien qui vaille pour moi la modeste chambre de ma chère femme. C'est là le sanctuaire de mon bonheur; rien ne peut valoir à mes yeux, ses jolis cheveux noirs, ses yeux si beaux, ses dents si blanches, sa taille si gracieuse, sa robe de percale, ses jolis pieds, ses petits souliers de prunelle. Je suis amoureux de tout cela comme le premier jour, et je ne désire rien de plus au monde; mais pour posséder ce bonheur en toute sécurité, pour n'avoir point à lutter contre la misère avec des enfans, il faut faire au présent quelques sacrifices. Tu dis que nous serons moins heureux dans un palais que dans notre petit grenier; qu'à la paix, le prince sera fait roi et que nous serons obligés d'aller habiter ses états où nous n'aurons plus notre obscurité, notre tête-à-tête, notre chère liberté de Paris. Il est bien probable que le prince sera roi, en effet, et qu'il nous emmènera avec lui. Mais je nie que nous puissions n'être pas heureux là où nous serons ensemble, ni que rien puisse gêner désormais un amour que le mariage a consacré. Que tu es bête, ma pauvre femme, de croire que je t'aimerai moins parce que je vivrai dans _le luxe et la dorure_! Et que tu es gentille, en même temps, de mépriser tout cela! Mais, moi aussi, je déteste les grandeurs et les vanités, et l'ennui de ces plaisirs-là me ronge quand j'y suis, tu le sais bien. Tu sais bien avec quel empressement je m'y dérobe pour être tranquille avec toi dans un petit coin. C'est pour mon petit coin que je travaille, que je me bats, que j'accepte une récompense et que j'aspire à avoir un régiment, parce que, alors, tu ne me quitteras plus et que nous aurons un intérieur à nous, aussi tranquille, aussi simple, aussi intime que nous le souhaitons. Et puis, quand je mettrais un peu d'amour-propre à te montrer quelquefois, heureuse et brillante à mon bras, pour te venger des sots dédains de certaines gens à qui notre petit ménage faisait tant de pitié, où serait le mal? Je serais fier, je l'avoue, d'avoir été, moi seul, l'artisan de notre fortune et de n'avoir dû qu'à mon courage, à mon amour pour la patrie, ce que d'autres n'ont dû qu'à la faveur, à l'intrigue ou à la chimère de la naissance. J'en sais qui sont quelque chose, grâce au nom ou à la galanterie de leurs femmes: ma femme à moi aura d'autres titres. Son amour fidèle et le mérite de son époux.
«Voilà la belle saison revenue. Que fais-tu, chère amie? Ah! que l'aspect d'une belle prairie ou d'un bois prêt à verdir remplit mon ame de souvenirs tristes et délicieux! aux bords du Rhin, l'année dernière, quels doux momens je passais auprès de toi! Trop courts instans de bonheur, de combien de regrets vous êtes suivis! A Marienwerder, je me suis promené aux bords de la Vistule, seul, en proie à mes chagrins, le coeur devoré de tristesse et d'inquiétude. Je voyais tout renaître dans la nature et mon ame était fermée au sentiment du bonheur. J'étais dans un endroit pareil à celui où tu avais si peur, près de Coblentz, où nous nous assîmes sur l'herbe et où je te pressais sur mon coeur pour te rassurer. Je me suis senti tout embrasé de ton souvenir, j'errais comme un fou, je te cherchais, je t'appelais en vain. Je me suis enfin assis fatigué et brisé de douleur, et au lieu de ma Sophie je n'ai trouvé sur ces tristes rivages que la solitude, l'inquiétude et la jalousie. Oui, la jalousie, je l'avoue; moi aussi, de loin, je suis obsédé de fantômes; mais je ne t'en parle pas de peur de t'offenser. Hélas! quand la fatigue des marches et le bruit des batailles cessent un instant pour moi, je suis la proie de mille tourmens. Toutes les furies de la passion viennent m'obséder. J'éprouve toutes les angoisses, toutes les faiblesses de l'amour. Oh! oui! chère femme, je t'aime comme le premier jour! Que nos enfans te parlent de moi sans cesse: ne te promène qu'avec eux; qu'ils te retracent à toute heure nos sermens et notre union. Parle-leur de moi aussi. Je ne vis que pour eux, pour toi et pour ma mère.
«Ici, le printemps et le lieu que nous occupons me rappellent le Fayel. Mais, hélas! Boulogne est bien loin, et le triste château me laisse tout entier à mes regrets. En y arrivant, je l'ai trouvé absolument désert; tout le monde était parti avec le prince pour Elbing, où s'est passée la fameuse revue de l'empereur. Le prince commandait et m'a fait courir de la belle manière. Adieu, chère femme. On parle beaucoup de la paix: rien n'annonce la reprise des hostilités. A! quand serai-je près de toi! Je te presse mille fois dans mes bras avec tous nos enfans. Pense à ton mari, à ton amant.
«MAURICE.»
«Que mon Aurore est gentille de penser à moi et de savoir déjà t'en parler!»
Au mois de juin de la même année, mon père accompagna Murat, qui, de son côté, accompagnait Napoléon à la fameuse conférence du radeau de Tilsit. De retour en France au mois de juillet, mon père ne tarda pas à repartir pour l'Italie avec Murat et l'empereur, qui allait là faire des rois et des princes nouveaux.
«_Venise_, 28 septembre 1807.
«Après avoir affronté tous les précipices de la Savoie et du Montcenis, j'ai été culbuté dans un fossé bourbeux du Piémont, par la nuit la plus noire et la plus détestable, et, de plus, au milieu d'un bois, coupe-gorge fameux, où, la veille, on avait assassiné et volé un marchand de Turin. Le sabre d'une main et le pistolet de l'autre, nous avons fait sentinelle jusqu'à ce qu'il nous soit arrivé main-forte pour nous remettre sur pied, c'est-à-dire pendant trois heures. Bientôt les chevaux nous ont manqué, ensuite les chemins sont devenus affreux. Arrivés au bord de la mer, le vent s'est élevé contre nous et nous avons pensé chavirer dans la lagune. Enfin, nous voici dans Venise la belle, où je n'ai encore vu que de l'eau fort laide dans les rues et bu que de fort mauvais vin à la table de Duroc. Depuis Paris, voici la première nuit que je vais passer dans un lit. L'empereur ne passera que huit jours ici. Je n'ai pas le temps de t'en dire davantage. Je t'aime, tu es ma vie, mon ame, mon Dieu, mon tout.»
«_De Milan_, le 11 décembre 1807.
«Cette date doit te dire, chère amie, que je pense à toi doublement s'il est possible, puisque je suis dans un lieu si plein de souvenirs de notre amour, de mes douleurs, de mes tourmens et de mes joies. Ah! que d'émotions j'ai éprouvées en parcourant les jardins voisins du cours! Elles n'étaient pas toutes agréables; mais ce qui les domine toutes, c'est mon amour pour toi. C'est mon impatience de me retrouver dans tes bras. Nous serons bien certainement à Paris, à la fin du mois. Il est impossible de s'ennuyer plus que je ne fais ici; j'ai des fêtes et des cérémonies par dessus la tête. Tous mes camarades en disent presque autant, encore n'ont-ils pas d'aussi puissans motifs que moi pour désirer d'en finir avec toutes ces comédies. L'air est appesanti pour moi de grandeurs, de dignités, de raideur et d'ennui. Le prince est malade, et par cette raison nous devancerons, j'espère, le retour de l'empereur, et je vais bientôt te retrouver, toujours mon ange, mon diable et ma divinité. Si je ne trouve pas de lettres de toi à Turin, je te tirerai tes petites oreilles. Adieu, et mille tendres baisers à toi, à notre Aurore et à ma mère. Je t'écrirai de Turin.»
La vie de mon père, cette vie si pure et si généreuse, touche à sa fin. Je n'aurai plus de lui qu'une affreuse catastrophe à raconter. Désormais je vais être guidée par mes propres souvenirs, et comme je n'ai pas la prétention d'écrire l'histoire de mon temps en dehors de la mienne propre, je ne dirai de la campagne d'Espagne que ce que j'en ai vu par mes yeux à une époque où les objets extérieurs, étranges et incompréhensibles pour moi, commençaient à me frapper comme des tableaux mystérieux. On me permettra de rétrograder un peu et de prendre ma vie au moment où je commence à la sentir.
DEUXIEME PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
Premiers souvenirs.--Premières prières.--L'oeuf d'argent des enfans.--Le père Noël.--Le système de J.-J. Rousseau.--Le bois de lauriers.--Polichinelle et le réverbère.--Les romans entre quatre chaises.--Jeux militaires.--Chaillot.--Clotilde.--L'empereur.--Les papillons et les fils de la Vierge.--Le roi de Rome.--Le flageolet.
Il faut croire que la vie est une bien bonne chose en elle-même, puisque les commencemens en sont si doux et l'enfance un âge si heureux. Il n'est pas un de nous qui ne se rappelle cet âge d'or comme un rêve évanoui, auquel rien ne saurait être comparé dans la suite. Je dis un rêve, en pensant à ces premières années où nos souvenirs flottent incertains et ne ressaisisent que quelques impressions isolées dans un vague ensemble. On ne saurait dire pourquoi un charme puissant s'attache, pour chacun de nous, à ces éclairs du souvenir, insignifians pour les autres.
La mémoire est une faculté qui varie selon les individus et qui, n'étant complète chez aucun, offre mille inconséquences. Chez moi, comme chez beaucoup d'autres personnes, elle est extraordinairement développée sur certains points, extraordinairement infirme sur certains autres. Je ne me rappelle qu'avec effort les petits événemens de la veille, et la plupart des détails m'échappent même pour toujours. Mais quand je regarde un peu loin derrière moi, mes souvenirs remontent à un âge où la plupart des autres individus ne peuvent rien retrouver dans leur passé. Cela tient-il essentiellement à la nature de cette faculté en moi ou à une certaine précocité dans le sentiment de la vie?
Peut-être sommes-nous doués tous à peu près également sous ce rapport, et peut-être n'avons-nous la notion nette ou confuse des choses passées qu'en raison du plus ou moins d'émotion qu'elles nous ont causé? Certaines préoccupations intérieures nous rendent presque indifférens à des faits qui ébranlent le monde autour de nous. Il arrive aussi que nous nous rappelons mal ce que nous avons peu compris. L'oubli n'est peut-être que de l'inintelligence ou de l'inattention.
Quoi qu'il en soit, voici le premier souvenir de ma vie, et il date de loin. J'avais deux ans, une bonne me laissa tomber de ses bras sur l'angle d'une cheminée. J'eus peur et je fus blessée au front. Cette commotion, cet ébranlement du système nerveux ouvrirent mon esprit au sentiment de la vie, et je vis nettement, je vois encore le marbre rougeâtre de la cheminée, mon sang lui coulait, la figure égarée de ma bonne. Je me rappelle distinctement aussi la visite du médecin, les sangsues qu'on me mit derrière l'oreille, l'inquiétude de ma mère, et la bonne congédiée pour cause d'ivrognerie. Nous quittâmes la maison, et je ne sais où elle était située. Je n'y suis jamais retournée depuis; mais si elle existe encore, il me semble que je m'y reconnaîtrais.
Il n'est donc pas étonnant que je me rappelle parfaitement l'appartement que nous occupions rue Grange-Batelière, un an plus tard. De là datent mes souvenirs précis et presque sans interruption. Mais depuis l'accident de la cheminée jusqu'à l'âge de trois ans, je ne me retrace qu'une suite indéterminée d'heures passées dans mon petit lit sans dormir, et remplie de la contemplation de quelque pli de rideau ou de quelque fleur au papier des chambres.
Je me souviens aussi que le vol des mouches et leur bourdonnement m'occupaient beaucoup et que je voyais souvent les objets doubles, circonstance qu'il m'est impossible d'expliquer et que plusieurs personnes m'ont dit avoir éprouvée aussi dans la première enfance. C'est surtout la flamme des bougies qui prenait cet aspect devant mes yeux, et je me rendais compte de l'illusion sans pouvoir m'y soustraire. Il me semble même que cette illusion était un des pâles amusemens de ma captivité dans le berceau et cette vie du berceau m'apparaît extraordinairement longue, et plongée dans un mol ennui.