Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4)

Part 24

Chapter 244,021 wordsPublic domain

«Beaumont assure, écrivait mon père à ma grand'mère, que cela ne mérite pas le chagrin que tu t'en fais. D'abord, nous ne sommes pas assez riches que je sache, pour racheter l'édition publiée et pour obtenir que la prochaine soit corrigée; fussions-nous à même de le faire, cela donnerait d'autant plus de piquant aux exemplaires vendus, et, tôt ou tard, nous ne pourrions empêcher qu'on ne refît de nouvelles éditions conformes aux premières. Les héritiers de Marmontel consentiraient-ils, d'ailleurs, à cet arrangement avec les éditeurs? J'en doute, et nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait sévir, soit par promesses, soit par menaces, soit par des lettres de cachet contre la liberté d'écrire. On ne donne plus de coups de bâton à ces _faquins_ d'auteurs et d'imprimeurs. Et toi, ma bonne mère, qui, dès ce temps-là, étais du parti des encyclopédistes et des philosophes, tu ne peux pas trouver mauvais que nous ayons changé de lois et de moeurs. Je comprends bien que tu souffres d'entendre parler si légèrement de ta mère; mais en quoi cela peut-il atteindre ta vie, qui a toujours été si austère, et ta réputation qui est si pure? Pour mon compte, cela ne me fâche guère, qu'on sache dans le public ce qu'on savait déjà de reste, dans le monde, sur ma grand'mère maternelle. C'était, je le vois, par les mémoires en question, une aimable femme, douce, sans intrigue, sans ambition, très sage et de bonne vie, en égard à sa position. Il en a été d'elle comme de bien d'autres. Les circonstances ont fait ses fautes, et son naturel les a fait accepter en la rendant aimable et bonne. Voilà l'impression qui me reste de ces pages, dont tu te tourmentes tant, et sois certaine que le public ne sera pas plus sévère que moi.»

Ici se terminent les lettres de mon père à sa mère. Sans doute il lui en écrivit beaucoup d'autres durant les quatre années qu'il vécut encore et qui amenèrent de fréquentes séparations à la reprise de la guerre. Mais la suite de leur correspondance a disparu, j'ignore pourquoi et comment. Je ne puis donc consulter pour la suite exacte de l'histoire de mon père que ses états de service, quelques lettres écrites à sa femme et les vagues souvenirs de mon enfance.

Ma grand'mère se rendit à Paris dans le courant de ventose, avec l'intention de faire rompre le mariage de son fils, espérant même qu'il y consentirait, car jamais elle ne l'avait vu résister à ses larmes. Elle arriva d'abord à Paris à son insu, ne lui ayant pas fixé le jour de son départ, et ne l'avertissant pas de son arrivée comme elle en avait l'habitude. Elle commença par aller trouver M. Desèze qu'elle consulta sur la validité du mariage. M. Desèze trouva l'affaire _neuve_, comme la législation qui l'avait rendue possible. Il appela deux autres avocats célèbres, et le résultat de la consultation fut qu'il y avait matière à procès, parce qu'il y a toujours matière à procès dans toutes les affaires de ce monde, mais que le mariage avait neuf chances contre dix d'être validé par les tribunaux: que mon acte de naissance me constituait légitime, et qu'en supposant la rupture du mariage, l'intention, comme le devoir de mon père, serait infailliblement de remplir les formalités voulues, et de contracter de nouveau mariage avec la mère de l'enfant qu'il avait voulu légitimer.

Ma grand'mère n'avait peut-être jamais eu l'intention formelle de plaider contre son fils. En eût-elle conçu le projet, elle n'en aurait certes pas eu le courage. Elle fut probablement soulagée de la moitié de sa douleur en renonçant à ses velléités hostiles, car on double son propre mal en tenant rigueur à ce qu'on aime. Elle voulut cependant passer encore quelques jours sans voir son fils, sans doute afin d'épuiser les résistances de son propre esprit, et de prendre de nouvelles informations sur sa belle-fille. Mais mon père découvrit que sa mère était à Paris: il comprit qu'elle savait tout et me chargea de plaider sa cause. Il me prit dans ses bras, monta dans un fiacre, s'arrêta à la porte de la maison où ma grand'mère était descendue, gagna en peu de mots les bonnes grâces de la portière, et me confia à cette femme, qui s'acquitta de la commission ainsi qu'il suit.

Elle monta à l'appartement de ma bonne maman, et, sous le premier prétexte venu, demanda à lui parler. Introduite en sa présence, elle lui parla de je ne sais quoi, et tout en causant elle s'interrompit pour lui dire: Voyez donc, madame, la jolie petite fille dont je suis grand'mère! sa nourrice me l'a apportée aujourd'hui, et j'en suis si heureuse, que je ne puis pas m'en séparer un instant.

--Oui, elle est très fraîche et très forte, dit ma grand'mère en cherchant sa bonbonnière, et tout aussitôt la bonne femme, qui jouait fort bien son rôle, me déposa sur les genoux de la bonne maman, qui m'offrit des friandises et commença à me regarder avec une sorte d'étonnement et d'émotion. Tout à coup elle me repoussa en s'écriant: Vous me trompez, cet enfant n'est pas à vous. Ce n'est pas à vous qu'il ressemble... je sais, je sais ce que c'est!...

Effrayée du mouvement qui me chassait du sein maternel, il paraît que je me mis, non à crier, mais à pleurer de vraies larmes qui firent beaucoup d'effet. Viens, mon pauvre cher amour, dit la portière en me reprenant; on ne veut pas de toi, allons-nous-en.

Ma pauvre bonne maman fut vaincue. Rendez-la-moi, dit-elle: pauvre enfant! tout cela n'est pas sa faute. Et qui a apporté cette petite?--Monsieur votre fils lui-même, madame: il attend en bas: je vais lui reporter sa fille. Pardonnez-moi si je vous ai offensée, je ne savais rien, je ne sais rien, moi! J'ai cru vous faire plaisir, vous faire une belle surprise...--Allez, allez, ma chère, je ne vous en veux pas, dit ma grand'mère: allez cherchez mon fils, et laissez moi l'enfant.

Mon père monta les escaliers quatre à quatre. Il me trouva sur les genoux, contre le sein de ma bonne maman, qui pleurait en s'efforçant de me faire rire. On ne m'a pas raconté ce qui se passa entre eux, et comme je n'avais que 8 ou 9 mois, il est probable que je n'en tins pas note. Il est probable aussi qu'ils pleurèrent ensemble et s'aimèrent d'autant plus. Ma mère, qui m'a raconté cette première aventure de ma vie, m'a dit que, lorsque mon père me ramena auprès d'elle, j'avais dans les mains une belle bague avec un gros rubis, que ma bonne maman avait détachée de son doigt, en me chargeant de la mettre à celui de ma mère, ce que mon père me fit observer religieusement.

Quelque temps se passa encore, cependant, avant que ma grand'mère consentit à voir sa belle-fille. Mais déjà le bruit se répandait que son fils avait fait un mariage _disproportionné_, et le refus qu'elle faisait de la recevoir devait nécessairement amener des inductions fâcheuses contre ma mère, contre mon père, par conséquent. Ma bonne maman fut effrayée du tort que sa répugnance pouvait faire à son fils. Elle reçut la tremblante Sophie, qui la désarma par sa soumission naïve et ses tendres caresses. Le mariage religieux fut célébré sous les yeux de ma grand'mère, après quoi un repas de famille scella officiellement l'adoption de ma mère et la mienne.

Je dirai plus tard, en consultant mes propres souvenirs qui ne peuvent me tromper, l'impression que ces deux femmes, si différentes d'habitudes et d'opinions, produisait l'une sur l'autre. Il me suffira de dire, quant à présent, que, de part et d'autre, les procédés furent excellens; que les doux noms de mère et de fille furent échangés, et que si le mariage de mon père fit un petit scandale entre les personnes d'un entourage intime assez restreint, le monde que mon père fréquentait ne s'en occupa nullement et accueillit ma mère sans lui demander compte de ses aïeux ou de sa fortune; mais elle n'aima jamais le monde, et ne fut présentée à la cour de Murat que contrainte et forcée, pour ainsi dire, par les fonctions que mon père remplit plus tard auprès de ce prince.

Ma mère ne se sentit jamais ni humiliée ni honorée de se trouver avec des gens qui eussent pu se croire au-dessus d'elle. Elle raillait finement l'orgueil des sots, la vanité des parvenus, et, se sentant peuple jusqu'au bout des ongles, elle se croyait plus noble que tous les patriciens et les aristocrates de la terre. Elle avait coutume de dire que ceux de sa race avaient le sang plus rouge et les veines plus larges que les autres, ce que je croirais assez, car si l'énergie morale et physique constitue en effet l'excellence des races, on ne saurait nier que cette énergie ne soit condamnée à diminuer dans les races qui perdent l'habitude du travail et le courage de la souffrance. Cet aphorisme ne serait certainement pas sans exception, et l'on peut ajouter que l'excès du travail et de la souffrance énervent l'organisation tout aussi bien que l'excès de la mollesse et de l'oisiveté. Mais il est certain, en général, que la vie part du bas de la société et se perd à mesure qu'elle monte au sommet, comme la sève dans les plantes.

Ma mère n'était point de ces intrigantes hardies dont la passion secrète est de lutter contre les préjugés de leur temps, et qui croient se grandir en s'accrochant, au risque de mille affronts, à la fausse grandeur du monde. Elle était mille fois trop fière pour s'exposer même à des froideurs. Son attitude était si réservée qu'elle semblait timide; mais si on essayait de l'encourager par des airs protecteurs, elle devenait plus que réservée, elle se montrait froide et taciturne.

Son maintien était excellent avec les personnes qui lui inspiraient un respect fondé, elle était alors prévenante et charmante; mais son véritable naturel était enjoué, taquin, actif, et par dessus tout ennemi de la contrainte. Les grands dîners, les longues soirées, les visites banales, le bal même lui étaient odieux. C'était la femme du coin du feu ou de la promenade rapide et folâtre; mais dans son intérieur comme dans ses courses, il lui fallait l'intimité, la confiance, des relations d'une sincérité complète, la liberté absolue de ses habitudes et de l'emploi de son temps. Elle vécut donc toujours retirée, et plus soigneuse de s'abstenir de connaissances gênantes que jalouse d'en faire d'avantageuses. C'était bien là le fond du caractère de mon père, et, sous ce rapport, jamais époux ne furent mieux assortis. Ils ne se trouvaient heureux que dans leur petit ménage. Partout ailleurs ils étouffaient de mélancoliques bâillemens, et ils m'ont légué cette secrète sauvagerie qui m'a rendu toujours le monde insupportable et le _home_ nécessaire.

Toutes les démarches que mon père avait faites avec beaucoup de tiédeur, il faut l'avouer, n'aboutirent à rien. Il avait eu mille fois raison de le dire: il n'était pas fait pour gagner ses éperons en temps de paix et les campagnes d'antichambre ne lui réussissaient pas. La guerre seule pouvait le faire sortir de l'impasse de l'état-major.

Il retourna au camp de Montreuil avec Dupont. Ma mère l'y suivit au printemps de 1805 et y passa deux ou trois mois au plus, durant lesquels ma tante Lucie prit soin de ma soeur et de moi. Cette soeur, dont j'aurai à parler plus tard et dont j'ai déjà indiqué l'existence, n'était pas fille de mon père. Elle avait cinq ou six ans de plus que moi et s'appelait Caroline. Ma bonne petite tante Lucie avait épousé M. Maréchal, officier retraité, dans le même temps que ma mère épousait mon père. Une fille était née de leur union cinq ou six mois après ma naissance. C'est ma chère Clotilde: la meilleure amie peut-être que j'aie jamais eue. Ma tante demeurait alors à Chaillot où mon oncle avait acheté une petite maison, alors en campagne, et qui serait aujourd'hui en ville. Elle louait, pour nous promener, l'âne d'un jardinier du voisinage. On nous mettait sur du foin dans les paniers destinés à porter les fruits et les légumes au marché, Caroline dans l'un, Clotilde et moi dans l'autre. Il paraît que nous goûtions fort, «cette façon d'aller.»

Pendant ce temps-là, l'empereur Napoléon, occupé à d'autres soins et s'amusant à d'autres chevauchées, s'en allait en Italie mettre sur sa tête la couronne de fer. _Guai a chi la tocca!_ avait dit le grand homme, l'Angleterre, l'Autriche et la Russie résolurent d'y toucher, et l'empereur leur tint parole.

Au moment où l'armée, réunie au rivage de la Manche, attendait avec impatience le signal d'une descente en Angleterre, l'empereur, voyant sa fortune trahie sur les mers, changea tous ses plans dans une nuit; une de ces nuits d'inspiration où la fièvre se faisant froide dans ses veines, le découragea d'une entreprise toute-puissante, pour une entreprise nouvelle dans son esprit.

CHAPITRE VINGT-DEUXIEME.

Campagne de 1805.--Lettres de mon père à ma mère.--Affaire d'Haslach.--Lettre de Nuremberg.--Belles actions de la division Gazan et de la division Dupont sur les rives du Danube.--Lettre de Vienne.--Le général Dupont.--Mon père passe dans la ligne avec le grade de capitaine et la croix.--Campagnes de 1806 et 1807.--Lettres de Varsovie et de Rosemberg.--Suite de la campagne de 1807.--Radeau de Tilsit.--Retour en France.--Voyage en Italie.--Lettres de Venise et de Milan.--Fin de la correspondance avec ma mère et commencement de ma propre histoire.

LETTRE I.

_De mon père à ma mère._

«_Haguenau_, 1er vendémiaire an IV

(22 septembre 1805).

«J'arrive avec Decouchy pour faire ici le logement de notre division, comme c'est notre coutume. Nous dînons chez le maréchal Ney. Il nous avertit que nous allons faire vingt lieues sans débride, passer le Rhin, et ne faire halte qu'à Dourlach, où nous devons rencontrer l'ennemi. Après une marche de cent cinquante lieues, une pareille galopade est capable de nous crever tous. N'importe, c'est l'ordre. En passant le Rhin, nous prenons sous nos ordres le 1er régiment de hussards et quatre mille hommes des troupes de l'électeur de Baden. Ainsi, nous allons être très forts avec cette division de douze mille hommes. Tu entendras parler de nous. Ah? mon amie, loin de toi les bagarres et les batailles sont les seules distractions que je puisse goûter; car, sans toi, les plaisirs me paraissent des motifs de tristesse, et tout ce qui peut rendre les autres inquiets et agités, en les mettant à mon niveau, me les fait paraître plus supportables. Je jouis intérieurement des figures renversées de beaucoup de gens très braves et très importans en temps de paix. Les routes sont couvertes des voitures de la cour, remplies de pages, de chambellans et de laquais, voyageant en bas de soie blancs. Gare les éclaboussures!

«Vraiment si je pouvais me réjouir de quelque chose quand je ne te vois pas, je crois que je serais content du branlebas qui se prépare. Ne crains pas d'infidélités, car, de longtemps, je n'aurai rien à démêler qu'avec le sexe masculin. Messieurs de l'Autriche vont nous donner du travail, et, du train dont on nous mène, je ne crois pas qu'on nous laisse le temps de penser à mal.

«Je n'irai point à Strasbourg et ne verrai ni ***, ni ****, ni *****, qui ne sont point gens à fréquenter les coups de fusil.

«Depuis que je t'ai quittée, je n'ai pas eu un seul moment de repos; il y a six nuits que je n'ai dormi et huit jours que je n'ai pu me déshabiller. Toujours en avant pour les logemens, j'en ai une extinction de voix. Je te demande si c'est dans cet équipage, et quand je te porte tout entière dans mon coeur, que je puis penser à aller faire l'agréable auprès des belles des villages que nous traversons en poste. Ce serait bien plutôt à moi d'être inquiet, si je ne croyais pas à ton amour, si je n'en connaissais pas toute la délicatesse. Ah! si je me mettais à être jaloux, je le serais même d'un regard de tes yeux, et, pour un rien, je deviendrais le plus malheureux des hommes. Mais loin de moi cette injure à notre amour! J'ai reçu, ma chère femme, ta lettre de Sarrebourg. Elle est aimable comme toi, elle m'a rendu la vie et le courage. Que notre Aurore est gentille! Que tu me donnes d'impatience de revenir pour vous serrer toutes deux dans mes bras! Je t'en conjure, chère amie, donne-moi souvent de tes nouvelles. Adresse-moi tes lettres: «à M. Dupin, aide-de-camp du général Dupont, commandant la 1re division du 6e corps, sous les ordres du maréchal Ney.» De cette manière, quelque mouvement que fasse l'armée, je les recevrai. Songe, chère femme, que c'est le seul plaisir que je puisse goûter loin de toi, au milieu des fatigues de cette campagne; parle-moi de ton amour, de notre enfant. Songe que tu m'arracherais la vie si tu cessais de m'aimer. Songe que tu es ma femme, que je t'adore, que je n'aime l'existence que pour toi et que je t'ai consacré la mienne. Songe que rien au monde, excepté l'honneur et le devoir, ne peut me retenir loin de toi; que je suis au milieu des fatigues et des privations de toute espèce; et qu'elles ne me paraissent rien en comparaison de celle que me laisse ton absence. Songe que l'espoir seul de te retrouver me soutient et m'attache à la vie.

«Adieu, chère femme, je tombe de fatigue. J'ai un lit pour cette nuit! D'ici à longtemps je n'en trouverai plus, et je vais en profiter pour rêver de toi. Adieu donc, chère Sophie, je t'écrirai de Dourlach, si je peux. Reçois mille tendres baisers et donnes-en pour moi tout autant à Aurore. Sois sans inquiétude, je sais faire mon métier, je suis heureux à la guerre; le brevet et la croix m'attendent.

«_P.S._ Où as-tu pris qu'on payait double en temps de guerre? C'est plus que le contraire, car il n'est pas seulement question de l'arrivée du payeur. Cependant, comme nous n'avons pas de mer à traverser, et qu'il viendra tôt ou tard, ne crains rien pour moi, et ne me garde rien de l'argent que ma mère aura à te remettre. Ecris-lui pour la prévenir de ton arrivée à Paris.»

LETTRE II.

_De mon père à ma mère._

«_Nuremberg_, 29 vendémiaire an XIV.

«Nous sommes ici, ma chère femme, depuis hier soir, après avoir poursuivi l'ennemi sans relâche pendant quatre jours, nous avons fait toute l'armée autrichienne prisonnière. A peine en est-il resté quelques-uns pour porter la nouvelle et l'épouvante au fond de l'Allemagne. Le prince Murat qui nous commande est très content de nous, et doit, demain ou après, demander pour moi la croix à l'empereur, ainsi que pour trois autres officiers de la division.

«Je ne te parlerai pas des fatigues et des dangers de ces dix journées. Ce sont les inconvéniens du métier. Que sont-ils en comparaison des inquiétudes et des chagrins que me cause ton absence! Je ne reçois point de tes nouvelles. On dit même que l'ennemi, ayant inquiété continuellement notre gauche, aucune lettre de nous n'a pu passer en France. Juge de mon tourment, de mon angoisse. Sais-je si tu n'es pas horriblement inquiète de moi? Si tu as reçu l'argent que je t'ai fait passer? Si mon Aurore se porte bien? Être séparé de ce que j'ai de plus cher au monde sans pouvoir en obtenir un seul mot! Sois courageuse mon amie! Songe que notre séparation ne peut altérer mon amour. Quel bonheur de nous retrouver pour ne plus nous séparer! Dès que la campagne sera terminée, avec quelle ivresse je volerai dans tes bras pour ne plus m'en arracher, et te consacrer, ainsi qu'à Aurore, tous mes soins et tous mes instans: cette idée seule me soutient contre l'ennui et le chagrin qui, loin de toi, m'assiégent. Au milieu des horreurs de la guerre, je me reporte près de toi et ta douce image me fait oublier le vent, le froid, la pluie, et toutes les misères auxquelles nous sommes livrés. De ton côté, chère amie, pense à moi. Songe que je t'ai voué l'amour le plus tendre et que la mort seule pourra l'éteindre dans mon coeur. Songe que le moindre refroidissement de ta part empoisonnerait le reste de ma vie, et que si j'ai pu te quitter, c'est que le devoir et l'honneur m'en faisaient une loi sacrée.

«Nous quittons demain Nuremberg à cinq heures du matin pour nous rendre à Ratisbonne, où nous arriverons dans trois jours. Le prince Murat commande toujours notre division.»

LETTRE III.

_De mon père à ma mère._

«_Vienne_, le 30 brumaire an XIV.

«Ma femme, ma chère femme, ce jour est le plus beau de ma vie. Dévoré d'inquiétude, excédé de fatigue, j'arrive à Vienne avec la division. Je ne sais si tu m'aimes, si tu te portes bien, si mon Aurore est triste ou joyeuse, si ma femme est toujours ma Sophie. Je cours à la poste. Mon coeur bat d'espérance et de crainte. Je trouve une lettre de toi; je l'ouvre avec transport. Je tremble de bonheur en lisant les douces expressions de ta tendresse... Oh! oui! chère femme, c'est pour la vie que je suis à toi, rien au monde ne peut altérer l'ardent amour que je te porte, et tant que tu le partageras, je défierai le sort, la fortune et les ridicules injustices. J'avais grand besoin de lire une lettre de ma femme pour me faire supporter l'ennui de mon existence.

«Après m'être battu en bon soldat, avoir exposé cent fois ma vie pour le succès de nos armes, avoir vu périr à mes côtés mes plus chers amis, j'ai eu le chagrin de voir nos plus brillans exploits ignorés, défigurés, obscurcis par la valetaille militaire. _Je m'entends_ et tu dois m'entendre, et reconnaître les courtisans. Sans cesse à la tête des régimens de notre division, j'ai vu que le courage et l'intrépidité étaient des qualités inutiles, et que la faveur seule distribuait les lauriers. Enfin, nous étions six mille il y a deux mois, nous ne sommes plus que trois mille aujourd'hui. Pour notre part, nous avons pris cinq drapeaux à l'ennemi, dont deux aux Russes, nous avons fait cinq mille prisonniers, tué deux mille hommes, pris quatre pièces de canon, le tout dans l'espace de six semaines, et nous voyons citer tous les jours, dans les rapports, des gens _qui n'ont rien fait du tout_, tandis que nos noms restent dans l'oubli. L'estime et l'affection de nos camarades me consolent. Je reviendrai pauvre diable, mais avec des amis que j'ai faits sur le champ de bataille, et qui sont plus sincères que messieurs de la cour. Je t'ennuie de mon humeur noire; mais à qui puis-je conter mes chagrins, si ce n'est à ma Sophie, et qui peut mieux qu'elle les partager et les adoucir?

«Enfin, comme nos soldats sont excédés, que nous nous sommes battus _sans relâche_ depuis huit jours avec les Russes, on nous a renvoyés de la Moravie ici pour prendre quelque repos. J'ai tout perdu à l'affaire d'Haslach[49]. Je m'en suis indemnisé depuis aux dépens d'un officier de dragons de Latour, auquel j'ai fait mettre pied à terre.

[49] Pendant cette glorieuse affaire, les Autrichiens s'étaient jetés à Albeck sur les bagages de la division Dupont, et s'en étaient emparés ramassant ainsi, dit M. Thiers quelques vulgaires trophées, triste consolation d'une défaite essuyée par 25,000 hommes contre 6,000.

«On nous promet toujours de fort belles choses, mais Dieu sait si cela viendra! Ma mère m'écrit que tu ne manqueras de rien, et que je puis être tranquille. A propos, de quelle nouvelle folie m'as-tu régalé? J'en ai fait rire Debaine aux larmes. Mlle Roumier est ma vieille bonne à qui ma mère fait une pension pour m'avoir élevé. Elle avait quarante ans quand je vins au monde! Le beau sujet de jalousie! Je raconte cette folie à tous mes amis.

«J'ai vu ce matin Billette. Sa vue, qui me rappelait la rue Meslée, m'a causé une joie infinie. Je l'ai embrassé comme mon meilleur ami, parce que je pouvais lui parler de toi, et qu'il pouvait me répondre. Quoiqu'il n'ait pas de nouvelles directes à me donner de ta santé, je l'ai questionné jusqu'à l'ennuyer.

«On parle de nous renvoyer bientôt en France, car la guerre finit ici faute de combattans. Les Autrichiens n'osent plus se mesurer avec nous, ils sont terrifiés. Les Russes sont en pleine déroute. On nous regarde ici avec stupéfaction. Les habitans de Vienne peuvent à peine croire à notre présence.