Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4)

Part 23

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«En confirmant mes craintes, monsieur, vous avez navré mon coeur, et, de longtemps, il ne s'ouvrira aux consolations que vous voulez y répandre; mais il ne sera jamais fermé à la reconnaissance, et je sens tout le prix d'une intention qui honore le vôtre. Cependant, je dois trop à vos soins généreux pour ne pas en espérer encore quelque chose. Vous paraissez croire _que la plus grande irrégularité commise dans ce mariage fut d'avoir blessé les sentimens les plus respectables et les plus doux_. Je vois que vous le connaissez; mais vous ne connaissez pas, et puissiez-vous ne jamais connaître jusqu'à quel point il peut les avoir blessés! Je l'ignore encore moi-même; mais mon coeur me dit qu'il faut qu'il soit bien coupable, puisqu'il a cru devoir me faire un mystère de la démarche la plus essentielle de sa vie. C'est ce mystère que vous seul pouvez m'aider à approfondir, parce que vous seul en êtes jusqu'ici le dépositaire, parce que je n'ose confier à aucune personne de ma connaissance à Paris ce que mon fils n'a pas osé dire à sa mère; puisque j'ose encore moins, pendant qu'il y est, m'y rendre moi-même et quitter une terre que je me plaisais à embellir pour une compagne digne de lui et de moi. Et, cependant, il faut bien que je sache quelle est cette étrange belle-fille qu'il a voulu me donner... Ma tranquillité présente, son bien-être futur en dépendent. Pour que mon coeur se familiarise, s'il le faut, avec toutes les conséquences de sa faute, il est absolument nécessaire que mon esprit l'embrasse dans tous ses détails. Votre estimable collègue, le maire du.... arrondissement..... a bien voulu vous offrir _communication du dossier qui forme la réunion des pièces produites par les deux époux_. Il ne vous refusera pas, monsieur, une copie régulière de toutes ces pièces _sans exception_; et j'ose attendre de votre obligeance, j'aurais dû dire de votre sensibilité, que vous voudrez bien la lui demander, soit en votre nom, soit au mien.»

* * * * *

Il est facile de voir par cette lettre si douloureuse, si généreuse et pourtant si habile, que ma grand'mère désirait consulter, pièces en main, afin de faire déclarer, s'il était possible, la nullité du mariage. Elle n'ignorait pas autant qu'elle voulait bien le dire, les noms et précédens de sa belle-fille. Elle feignait de tout ignorer pour ne pas laisser pénétrer ses desseins, et si elle faisait pressentir une sorte de pardon qu'elle n'était encore nullement disposée à accorder, c'était dans la crainte de trouver dans le maire du ..... arrondissement (celui qui avait fait le mariage), un auxiliaire complaisant de ce mariage irrégulièrement contracté. Aussi ne s'adressait-elle pas à lui directement, mais bien au maire du 5e, qu'elle savait ne point avoir la rue Meslay dans sa juridiction, et sur l'intégrité duquel, probablement, elle avait quelques données particulières. La ruse délicate de la femme l'inspirait donc mieux que n'eût pu le faire un habile conseil, et j'avoue que cette petite conspiration contre la légitimité de ma naissance me paraît d'une légitimité tout aussi incontestable.

De son côté, mon père, conseillé probablement par un homme spécial, car de lui-même il fût tombé dans tous les piéges de la tendresse maternelle, devait vouloir cacher son mariage jusqu'au moment où tout délai d'opposition de la part de sa mère serait expiré. Ils se trompaient donc l'un l'autre, triste fatalité de leur mutuelle situation, et ils s'écrivaient comme si de rien n'était. Je dis qu'ils se trompaient, et pourtant ils n'échangeaient pas de mensonges. Le seul artifice était le silence que tous deux gardaient dans leurs lettres sur le principal objet de leurs préoccupations.

CHAPITRE VINGT-UNIEME.

Suites des lettres.--Lettres de ma grand'mère et d'un officier civil.--L'abbé d'Andrezel.--Un passage des mémoires de Marmontel.--Ma première entrevue avec ma grand'mère.--Caractère de ma mère.--Son mariage à l'église.--Ma tante Lucie et ma cousine Clotilde.--Mon premier séjour à Chaillot.

LETTRE IV.

_De Maurice à sa mère._

«Fin brumaire an XIII (novembre 1804).

«Depuis six semaines, j'ai été si heureux près de toi, ma bonne mère, que c'est presque un chagrin maintenant que d'être obligé de t'écrire pour m'entretenir avec toi. Le calme, le bonheur dont j'ai joui à Nohant me rendent encore plus insupportables le tumulte, l'inquiétude et le bruit qui m'entourent à Paris.

«J'espère que je ne serai pas forcé d'aller retrouver mes rats et mon galetas au Fayel, car le général Suchet, qui m'a fait l'honneur d'arrêter sa voiture tout exprès pour me parler hier, m'a dit que tous les généraux de division allaient être mandés pour assister à la cérémonie du couronnement, et que probablement Dupont ne resterait pas dans son exil. Me voilà donc encore ici pour quelques jours, et je te rendrai compte de la fête.

«Quant à ***, elle se donne avec moi des airs de protection passablement drôles, de la part d'une personne qui ne me sert pas du tout. Elle disait hier que si Dupont lui eût envoyé de _bonnes notes_ sur mon compte, elle m'aurait fait faire mon chemin: mais que je voyais _trop mauvaise compagnie_. La compagnie que je vois vaut bien celle qui l'entoure. Vitrolles, en me racontant cela, riait aux éclats de cette impertinence, et la traitait sans façon de _péronnelle_. Va pour péronnelle! Mais je ne lui en veux pas, tout le monde est de même. Le ton de cour est la maladie de ceux qui n'y auraient jamais mis le pied autrefois.»

LETTRE V.

«_Paris_, 7 frimaire an XIII (novembre 1804).

«J'allais repartir pour le Fayel et perdre la cérémonie du couronnement, lorsque notre maréchal Ney m'apprend enfin qu'il vient d'expédier un courrier à Dupont pour le faire venir, et qu'on l'attend le lendemain. Je cours chercher ma malle, qui était déjà chargée, et que je n'arrache qu'avec peine des mains des conducteurs et après avoir épuisé toute mon éloquence. Je jette l'ancre et je cargue mes voiles. Dupont arrive en effet la veille du grand jour. Nous sommes très bons amis. Il s'est occupé de ma croix, et le rapport sera fait après le couronnement.

(_A lire, tout bas_:)

«Mon Aurore se porte à merveille. Elle est belle par admiration, et je suis dans l'enchantement que tu m'en aies demandé des nouvelles.

«Ta lettre m'a comblé d'aise. Tu y es bien _ma bonne mère_! et toutes les chimères d'orgueil dont je suis le témoin ne donneront jamais à ceux qui s'en nourrissent le quart du bonheur que je trouve dans les témoignages de ta tendresse. Conserve-moi bien ce bonheur-là! Je regrette chaque jour nos soirées, et nos causeries, et nos joyeux dîners, et le grand salon, tout Nohant enfin, et je ne me console qu'en songeant à y retourner. Adieu, ma bonne chère mère, parle de moi à d'Andrezel et à l'ingénieur Deschartres. Tes commissions sont faites.»

On voit, par cette lettre, que mon existence était acceptée par la bonne mère, et qu'elle ne pouvait se défendre de montrer l'intérêt qu'elle y prenait: et pourtant elle n'acceptait pas le mariage, et elle était occupée avec l'abbé d'Andrezel à chercher les preuves de nullité que son défaut de consentement pouvait y apporter. Le maire qui avait fait ce mariage avait été abusé par des témoignages hasardés. Averti par les réclamations de ma grand'mère, qui voulait avoir une copie régulière des actes, il ne se hâtait pas de répondre, effrayé peut-être des conséquences de son erreur, qui pouvaient retomber sur lui ou sur le juge de paix. De son côté, le maire du 5e arrondissement, qui n'avait pas de raison pour s'abstenir de répondre, et qui s'était fait communiquer les pièces, répondait, du moins, avec une réserve très convenable, sur la manière dont les formalités avaient été remplies, et se bornait à donner des détails sur la naissance de ma mère, sur Claude Delaborde, l'oiselier du quai de la Mégisserie, sur le grand-père Cloquard, qui vivait encore, et qui portait encore à cette époque, ce renseignement n'est pas dans la lettre du grave magistrat, un grand habit rouge et un chapeau à trois cornes, son habit de noces du temps de Louis XV, le plus beau sans doute qu'il eût jamais possédé, et dont il avait fait si longtemps ses dimanches, qu'il lui fallait enfin l'user par mesure d'économie. A propos de cette origine peu brillante de sa belle-fille, ma grand'mère écrivit au susdit maire, à la date du 27 frimaire an XIII:

«..... Quelques douloureuses que soient pour mon coeur les informations que vous avez bien voulu prendre, je n'en suis pas moins reconnaissante de votre préoccupation à éclairer ma triste curiosité. La parenté m'afflige fort peu, mais bien le personnel de la demoiselle. Votre silence à son égard, monsieur, m'est une certitude de mon malheur et de celui de mon fils. C'est sa première faute. Il était l'exemple des bons fils, et j'étais citée comme la plus heureuse des mères. Mon coeur se brise, et c'est en pleurant que je vous exprime, monsieur, ma sensibilité pour vos honnêtes procédés et l'estime très particulière avec laquelle, etc.»

A quoi le maire du 5e répondit: J'ai toutes ces lettres sous les yeux, ma grand'mère ayant pris copie des siennes, et ayant formé du tout une espèce de dossier:

«Madame,

«Si j'en juge par votre réponse à ma dernière lettre, la douleur vous a fait illusion sur un article que je crois me devoir à moi-même de redresser. Cet article est le plus essentiel à ma satisfaction comme à votre tranquillité.

«Il me semble, madame, que c'est sur des faits seulement que pourraient porter les données propres à adoucir dans cette circonstance l'épreuve qu'elle fait subir au coeur d'une mère. C'est du moins dans cette intention et dans cet esprit que j'ai fait des recherches et que je vous en ai transmis le résultat.

«Serait-ce le malheur de l'esprit entraîné par le sentiment, de se porter précipitamment à croire ce qu'il craint? A cet égard, ma lettre me semblait renfermer des inductions contraires à celles que vous en avez tirées sur le personnel de l'épouse que votre fils a choisie. Ne pouvant et ne voulant dire que des choses certaines, j'ai voulu juger par moi-même, et, ainsi que je vous l'ai dit, j'ai chargé une personne intelligente et sûre de pénétrer, sous un prétexte quelconque, dans l'intérieur des jeunes époux. Ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, on a trouvé un local extrêmement modeste, mais bien tenu: les deux jeunes gens ayant un extérieur de décence et même de distinction: la jeune mère au milieu de ses enfans, allaitant elle-même le dernier, et paraissant absorbée par ces soins maternels. Le jeune homme plein de politesse, de bienveillance et de sérénité. Comme la personne envoyée par moi avait pris pour prétexte de demander une adresse, monsieur votre fils est descendu à l'étage au-dessous pour la demander à M. Maréchal, qui est marié avec Mlle Lucie Delaborde, soeur cadette de Mlle Victoire Delaborde: M. Maréchal est monté fort obligeamment avec M. Dupin pour donner cette adresse. M. Maréchal est un officier retraité dont l'extérieur est très favorable. Enfin, le jugement de mon envoyé, auquel vous pouvez avoir confiance entière, est que quels qu'aient pu être les antécédens de la personne, antécédens que j'ignore entièrement, sa vie est actuellement des plus régulières et dénote même une habitude d'ordre et de décence qui n'aurait rien d'affecté. En outre, les deux époux avaient entre eux ce ton d'intimité douce qui suppose la bonne harmonie, et, d'après des renseigemens ultérieurs, je me suis convaincu que _rien n'annonce_ que votre fils ait à se repentir de l'union contractée.

«Je me trompe, il doit un jour ou l'autre se repentir amèrement d'avoir brisé le coeur de sa mère; mais vous-même l'avez dit, madame, c'est sa première, sa seule faute! et j'ai tout lieu de croire, que si elle est grave envers vous, elle est réparable par sa tendresse et grâce à la vôtre. Il appartient à votre coeur maternel de l'absoudre, et je serais heureux de vous apporter une consolation en vous confirmant que le _ton qu'on a vu chez lui_ ne justifie en rien vos douloureux présages.

«C'est dans cet esprit, madame, que je vous prie d'agréer, etc.»

Quelque rassurante que fût cette bonne et honnête réponse, ma grand'mère n'en persista pas moins à se munir des pièces qui pouvaient lui laisser l'espoir de rompre ce mariage.

Ce fut l'abbé d'Andrezel qui repartit pour Paris muni de toutes les procurations nécessaires. L'abbé d'Andrezel, qu'on n'appelait plus l'abbé depuis la révolution, était un des hommes les plus spirituels et les plus aimables que j'aie connus. Il a fait je ne sais quelles traductions du grec, et passait pour savant. Il a été recteur de l'université et, pendant quelque temps, censeur sous la restauration. Ce n'était pourtant pas un royaliste à idées exagérées. Il avait été très joli garçon, et je crois qu'il était encore très libertin. Il avait donc assez mauvaise grâce à se charger d'une mission aussi grave que celle qui lui était confiée par ma grand'mère. Il y mit pourtant beaucoup d'activité, car toutes les consultations qui forment le dossier relatif au mariage de mon père lui sont adressées et sont provoquées par lui. De toutes ces consultations, il résulte que le mariage est indissoluble et que l'officier public qui l'a consacré, étant de bonne foi, toutes recherches contre lui n'aboutiraient qu'à une vengeance personnelle sans effet contre le mariage contracté.

Pendant que l'abbé d'Andrezel agissait à Paris, et que, de Nohant, ma grand'mère écrivait à son fils sans lui témoigner son irritation et sa douleur, mon père, toujours muet sur l'article principal, l'entretenait de ses affaires et de ses démarches.

LETTRE VI.

«28 frimaire an XIII.

«J'arrive de Montreuil, par la _fraîcheur_; il m'a fallu y courir avant le 30, me présenter devant l'inspecteur aux revues, pour être porté sur la liste des payables. A mon retour, je trouve René enflammé pour moi du plus beau zèle. Il a dîné chez son prince avec Dupont, et ils ont eu à mon sujet un long entretien. Dupont a beaucoup vanté _mes talens et ma valeur_. Le prince s'est beaucoup étonné de me savoir si peu avancé. Je vais lui être présenté, et il dit s'intéresser beaucoup à moi. Malheureusement il a peu de crédit en ce moment; si sa femme pouvait se mêler de mes affaires, ce serait beaucoup plus sûr.

«Pour t'obéir, je vais faire encore tous mes efforts pour entrer dans la garde: je vais, encore une fois, tenter les protecteurs et les courtisans; quant aux places de finances, le cautionnement des receveurs est de cent mille écus comptant. Il n'y faut pas songer......................................

«Je travaille à mon opéra, et je t'envoie le projet de mon plan. Dis-moi si tu l'approuves.

«Aurore est bien sensible, ma bonne mère, au baiser que je lui ai donné de ta part. Si elle pouvait parler ou écrire, elle te souhaiterait une _bonne année_ la mieux tournée et la plus tendre du monde. Elle ne dit rien encore, mais je t'assure qu'elle n'en pense pas moins. C'est un enfant que j'adore; pardonne-moi cet amour-là, il ne nuit en rien à mon amour pour toi, au contraire, il me fait mieux comprendre et apprécier celui que tu me portes.

«Tu sais sans doute que le prince Joseph va être _nommé roi_ de Lombardie, et Eugène Beauharnais roi d'Etrurie. On parle d'une déclaration de guerre très prochaine.»

* * * * *

LETTRE VII.

«_Paris_, 9 ventose.

«En vérité, ma bonne et chère mère, si je voulais prendre ta lettre dans le ton où tu me l'as écrite, il ne me resterait plus qu'à me jeter à la rivière. Je vois bien que tu ne penses pas un mot de ce que tu me dis. La solitude et l'éloignement te grossissent les objets: mais quoique je sois fort de ma conscience, je n'en suis pas moins douloureusement affecté de ton langage. Tu me reproches toujours ma mauvaise fortune, comme si j'avais pu la conjurer, comme si je ne t'avais pas dit et prouvé cent fois que les états-majors étaient complétement en disgrace.

«Il ne faut point croire que le hasard et les protections conspirent beaucoup pour ou contre nous. L'empereur a son système, j'ai été très bien servi auprès de lui par Clarke et Caulaincourt. Dupont lui-même m'a rendu justice et bien servi dans ces derniers temps. Je ne me plains de personne et surtout je n'envie personne; je me réjouis des faveurs qui tombent sur mes parens et mes amis. Seulement je me dis que je ne parviendrai pas par le même chemin, parce que je ne sais pas m'y prendre. L'empereur seul travaille et nomme. Le ministre de la guerre n'est plus qu'un premier commis. L'empereur sait ce qu'il fait et ce qu'il veut faire. Il veut ramener à lui ceux qui ont fait les superbes, et entourer sa famille et sa personne de courtisans arrachés à l'ancien parti. Il n'a pas besoin de complaire à de petits officiers comme nous, qui avons fait la guerre par enthousiasme, et dont il n'a rien à craindre. Si tu était lancée dans le monde, dans l'intrigue; si tu conspirais contre lui avec les amis de l'étranger, tout irait mieux pour moi; je ne serais pas ignoré, délaissé; je n'aurais pas eu besoin de payer de ma personne, de dormir dans l'eau et dans la neige, d'exposer cent fois ma vie, et de sacrifier notre petite aisance au service de la patrie. Je ne te reproche pas ton désintéressement, ta sagesse et ta vertu, ma bonne mère, au contraire, je t'aime et t'estime, et te vénère pour ton caractère. Pardonne-moi donc, à ton tour, de n'être qu'un brave soldat et un _sincère_ patriote.

«Consolons-nous pourtant; vienne la guerre, et tout cela changera probablement. Nous serons bons à quelque chose quand il s'agira de coups de fusil, et alors on songera à nous.

«Je ne veux pas relire la dernière page de ta lettre: je l'ai brûlée. Hélas! que me dis-tu? Non, ma mère, un galant homme ne se déshonore pas parce qu'il aime une femme; et une femme n'est pas une fille quand elle est aimée d'un galant homme qui répare envers elle les injustices de la destinée. Tu sais cela mieux que moi, et mes sentimens, formés par tes leçons, que j'ai toujours religieusement écoutées, ne sont que le reflet de ton ame. Par quelle inconcevable fatalité me reproches-tu aujourd'hui d'être l'homme que tu as fait au moral comme au physique?

«Au milieu de tes reproches, ta tendresse perce toujours. Je ne sais qui t'a dit que pendant quelque temps j'avais été dans la misère, et tu t'en inquiètes après coup. Eh bien! il est vrai que j'ai habité un petit grenier l'été dernier, et que mon ménage de poète et d'amoureux faisait un singulier contraste avec les chamarrures d'or de mon costume militaire. N'accuse personne de ce moment de gêne, dont je ne t'ai point parlé et dont je ne me plaindrai jamais. Une dette que je croyais payée et dont l'argent avait passé par des mains infidèles a été la seule cause de ce petit désastre, déjà réparé par mes appointemens. J'ai maintenant un petit appartement très agréable, et je ne manque de rien.

«Qu'est-ce que me dit donc d'Andrezel, que tu vas peut-être venir à Paris, peut-être vendre Nohant? Je n'y comprends rien. Ah! ma bonne mère, viens, et toutes nos peines s'envoleront dans une explication tendre et sincère. Mais ne vends pas Nohant, tu le regretterais. Adieu; je t'embrasse de toute mon ame, bien triste et bien effrayé de ton mécontentement. Et cependant Dieu m'est témoin que je t'aime et que je mérite ton amour.

«MAURICE.»

Dans une dernière lettre de cette correspondance, mon père entretient assez longuement sa mère d'un incident qui paraissait la tourmenter beaucoup.

On venait de publier les Mémoires posthumes de Marmontel. Ma grand'mère avait beaucoup connu Marmontel dans son enfance; mais elle ne m'en parla jamais, et les Mémoires posthumes expliquent assez pourquoi.

Voici une page de ces Mémoires.

«L'espèce de bienveillance que l'on avait pour moi dans cette cour[46] me servit cependant à me faire écouter et croire dans une affaire intéressante. L'acte de baptême d'Aurore, fille de Mlle Verrière, attestait qu'elle était fille du maréchal de Saxe[47]; et après la mort de son père, Mme la dauphine était dans l'intention de la faire élever. C'était l'ambition de la mère; mais il vint dans la fantaisie de M. le dauphin de dire qu'elle était ma fille, et ce mot fit son impression. Mme de Chalut me le dit en riant; mais je pris la plaisanterie de M. le dauphin sur le ton le plus sérieux. Je l'accusai de légèreté, et, en offrant de faire preuve que je n'avais connu Mlle Verrière que pendant le voyage du maréchal en Prusse, et plus d'une année après la naissance de cette enfant, je dis que ce serait inhumainement lui enlever son véritable père que de me faire passer pour l'être. Mme de Chalut se chargea de plaider cette cause devant Mme la dauphine et M. le dauphin céda. Ainsi Aurore fut élevée à leurs frais, au couvent des religieuses de Saint-Cloud, et Mme de Chalut[48], qui avait à Saint-Cloud sa maison de campagne, voulut bien se charger, pour l'amour de moi et à ma prière, des soins et des détails de cette éducation.»

[46] Celle du dauphin, père de Louis XVI.

[47] Marmontel se trompe, puisqu'il y eut lieu de rectifier cet acte par arrêt du Châtelet.

[48] Cette Mme de Chalut, qui était Mlle Varanchon, femme de chambre favorite de la première et de la seconde dauphine, fut mariée par cette dernière, et son mari fut fait fermier-général. Elle a tenu mon père sur les fonts de baptême avec le marquis de Polignac.

Ce fragment ne pouvait mécontenter ma grand'mère, et Marmontel avait certainement droit à sa reconnaissance. Mais, dans un autre endroit, l'auteur des _Incas_ raconte avec moins de réserve ses relations avec Mlle Verrière. Bien qu'il y parle avec estime et affection de la conduite, du caractère et du talent de cette jeune actrice, il entre dans des détails d'intimité qui nécessairement devaient faire souffrir sa fille. Celle-ci en écrivit donc à mon père pour l'engager à voir s'il ne serait pas possible de faire supprimer le passage dans les nouvelles éditions. L'oncle Beaumont fut consulté. Il était également intéressé à l'affaire, puisque, dans ce même passage, Marmontel raconte comme quoi, ayant été cause que le maréchal de Saxe avait retiré à Mlle Verrière la pension de douze mille livres qu'il lui faisait pour elle et sa fille, cette belle personne en fut dédommagée par le prince de Turenne, sous promesse, de la part de Marmontel, de ne plus la voir. Or, l'oncle Beaumont était, comme je l'ai déjà dit, fils de Mlle Verrière et de ce prince de Turenne, duc de Bouillon. Cependant, il prit la chose moins au sérieux.