Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4)
Part 22
--Elle s'appellera Aurore, comme ma pauvre mère qui n'est pas là pour la bénir, mais qui la bénira un jour, dit mon père en me recevant dans ses bras.
C'était le 5 juillet 1804, l'an dernier de la république, le 1er de l'empire.
--Elle est née _en musique et dans le rose_; elle aura du bonheur, dit ma tante.
CHAPITRE VINGTIEME.
Date de ce travail.--Mon signalement.--Opinion naïve de ma mère sur le mariage civil et le mariage religieux.--Le corset de Mme Murat.--Disgrace absolue des états-majors.--Déchiremens de coeur.--Diplomatie maternelle.
Tout ce qui précède a été écrit sous la monarchie de Louis-Philippe. Je reprends ce travail le 1er juin 1848, réservant pour une autre phase de mon récit, ce que j'ai vu et ressenti durant cette lacune.
J'ai beaucoup appris, beaucoup vécu, beaucoup vieilli durant ce court intervalle, et mon appréciation actuelle de toutes les idées qui ont rempli le cours de ma vie se ressentira peut-être de cette tardive et rapide expérience de la vie générale. Je n'en serai pas moins sincère envers moi-même. Mais Dieu sait si j'aurai la même foi naïve, la même ardeur confiante qui me soutenaient intérieurement! Si j'eusse fini mon livre avant cette révolution, c'eût été un autre livre, celui d'un solitaire, d'un enfant généreux, j'ose le dire, car je n'avais étudié l'humanité que sur des individus, souvent exceptionnels et toujours examinés par moi à loisir. Depuis, j'ai fait, de l'oeil, une campagne dans le monde des faits, et je n'en suis point revenue telle que j'y étais entrée. J'y ai perdu les illusions de la jeunesse, que, par un privilége dû à ma vie de retraite et de contemplation, j'avais conservées plus tard que de raison.
Mon livre sera donc triste, si je reste sous l'impression que j'ai reçue dans ces derniers temps. Mais qui sait? Le temps marche vite, et, après tout, l'humanité n'est pas différente de moi: c'est-à-dire qu'elle se décourage et se ranime avec une grande facilité. Dieu me préserve de croire, comme J.-J. Rousseau, que je vaux mieux que mes contemporains et que j'ai acquis le droit de les maudire. Jean-Jacques était malade quand il voulait séparer sa cause de celle de l'humanité.
Nous avons tous souffert plus ou moins, en ce siècle de la maladie de Rousseau. Tâchons d'en guérir, avec l'aide de Dieu.
Le 5 juillet 1804, je vins donc au monde, mon père jouant du violon et ma mère ayant une jolie robe rose. Ce fut l'affaire d'un instant. J'eus, du moins, cette part de bonheur que me prédisait ma tante Lucie, de ne point faire souffrir longtemps ma mère. Je vins au monde fille légitime; ce qui aurait bien pu ne pas arriver, si mon père n'avait pas résolument marché sur les préjugés de sa famille; et cela fut un bonheur aussi, car, sans cela, ma grand'mère ne se fût peut-être pas occupée de moi avec autant d'amour qu'elle le fit plus tard, et j'eusse été privée d'un petit fonds d'idées et de connaissances qui a fait ma consolation dans les ennuis de ma vie.
J'étais fortement constituée, et, durant toute mon enfance, j'annonçai devoir être fort belle, promesse que je n'ai point tenue. Il y eut peut-être de ma faute, car, à l'âge où la beauté fleurit, je passais déjà les nuits à lire et à écrire. Etant fille de deux êtres d'une beauté parfaite, j'aurais dû ne pas dégénérer, et ma pauvre mère qui estimait la beauté plus que tout, m'en faisait souvent de naïfs reproches. Pour moi, je ne pus jamais m'astreindre à soigner ma personne. Autant j'aime l'extrême propreté, autant les recherches de la mollesse m'ont toujours paru insupportables. Se priver de travail pour avoir l'oeil frais, ne pas courir au soleil, quand ce beau soleil de Dieu vous attire irrésistiblement; ne point marcher dans de bons gros sabots, de peur de se déformer le coup de pied; porter des gants, c'est-à-dire renoncer à l'adresse et à la force de ses mains, se condamner à une éternelle gaucherie, à une éternelle débilité, ne jamais se fatiguer, quand tout nous commande de ne point nous épargner, vivre enfin sous une cloche pour n'être ni hâlée, ni gercée, ni flétrie avant l'âge, voilà ce qu'il me fut toujours impossible d'observer. Ma grand'mère renchérissait encore sur les réprimandes de ma mère, et le chapitre des chapeaux et des gants fit le désespoir de mon enfance. Mais, quoique je ne fusse pas volontairement rebelle, la contrainte ne put m'atteindre. Je n'eus qu'un instant de fraîcheur, et jamais de beauté. Mes traits étaient cependant assez bien formés, mais je ne songeai jamais à leur donner la moindre expression. L'habitude contractée, presque dès le berceau, d'une rêverie dont il me serait impossible de me rendre compte à moi-même, me donna de bonne heure l'_air bête_. Je dis le mot tout net, parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans l'intimité de ma famille, on me l'a dit de même, et qu'il faut bien que cela soit vrai.
Somme toute, avec des cheveux, des yeux, des dents, et aucune difformité, je ne fus ni laide ni belle dans ma jeunesse, avantage que je considère comme sérieux à mon point de vue: car la laideur inspire des préventions dans un sens, la beauté dans un autre. On attend trop d'un extérieur brillant, on se méfie trop d'un extérieur qui repousse. Il vaut mieux avoir une bonne figure qui n'éblouit et n'effraie personne, et je m'en suis bien trouvée avec mes amis des deux sexes.
J'ai parlé de ma figure, afin de n'avoir plus du tout à en parler. Dans le récit de la vie d'une femme, ce chapitre menaçant de se prolonger indéfiniment, pourrait effrayer le lecteur. Je me suis conformée à l'usage, qui est de faire la description extérieure du personnage que l'on met en scène. Et je l'ai fait dès le premier mot qui me concerne, afin de me débarrasser complétement de cette puérilité dans tout le cours de mon récit. J'aurais peut-être pu ne pas m'en occuper du tout. J'ai consulté l'usage, et j'ai vu que des hommes très sérieux, en racontant leur vie, n'avaient pas cru devoir s'y soustraire. Il y aurait donc eu peut-être une apparence de prétention à ne pas payer cette petite dette à la curiosité souvent un peu niaise du lecteur.
Je désire pourtant qu'à l'avenir, on se dérobe à cette exigence des curieux, et que si on est absolument forcé de tracer son portrait, on se borne à copier sur son passeport le signalement rédigé par le commissaire de police de son quartier, dans un style qui n'a rien d'emphatique ni de compromettant. Voici le mien: yeux noirs, cheveux noirs, front ordinaire, teint pâle, nez bien fait, menton rond, bouche moyenne; taille, quatre pieds dix pouces. Signes particuliers, aucun.
Mais justement, à ce propos, je dois dire ici une circonstance assez bizarre: c'est qu'il n'y a pas plus de deux ou trois ans que je sais positivement qui je suis; j'ignore quels motifs ou quelles rêveries portèrent plusieurs personnes, qui prétendaient m'avoir _vue naître_, à me dire que, pour des raisons de famille faciles à deviner dans un mariage secret, on ne m'avait pas attribué légalement mon âge véritable. Selon cette version, je serais née à Madrid, en 1802 ou 1803, et l'acte de naissance qui portait mon nom aurait été, en réalité, celui d'une autre enfant née depuis, et mort peu de temps après. Comme les registres de l'état civil n'avaient pas encore acquis à cette époque la rigoureuse exactitude que l'habitude de la législation nouvelle leur a donnée depuis; comme dans le mariage de mon père, il y eut en effet des irrégularités singulières dont je vais bientôt parler, et qu'il serait impossible de commettre aujourd'hui, le récit qui m'abusa n'était pas aussi invraisemblable qu'on pourrait le croire. En revanche, comme, en me faisant cette révélation prétendue, on m'avait assuré que mes parens ne me diraient pas la vérité sur ce point, je m'abstins toujours de les interroger et demeurai persuadée que j'étais née à Madrid et que j'avais un an ou deux de plus que mon âge présumé. A cette époque, je lus rapidement la correspondance de mon père avec ma grand'mère, et une lettre mal datée, intercalée mal à propos dans le recueil de 1803, me confirma dans mon erreur. Cette lettre, qu'on trouvera à sa place véritable, ne m'abusa plus, lorsqu'au moment de transcrire cette correspondance, je pus y porter un examen plus attentif. Enfin, un ensemble de lettres, sans intérêt pour le lecteur, mais très intéressantes pour me fixer sur ce point, lettres que je n'avais jamais classées et jamais lues, me donnent enfin la certitude de mon identité. Je suis bien née à Paris le 5 juillet 1804; je suis bien _moi-même_, en un mot, ce qui ne laisse pas que de m'être agréable, car il y a toujours quelque chose de gênant à douter de son nom, de son âge et de son pays. Or, j'ai subi ce doute pendant une dizaine d'années sans savoir que j'avais, dans quelques vieux tiroirs inexplorés, de quoi le dissiper entièrement. Il est vrai que là, comme dans tout, j'ai porté une habitude de paresse naturelle pour ce qui me concerne personnellement, et que j'aurais pu mourir sans savoir si j'avais vécu en _personne_, ou à la place d'une autre, si l'idée ne m'était venue d'écrire ma vie, et d'en approfondir le commencement.
Mon père avait fait publier ses bans à Boulogne-sur-Mer, et il contracta mariage à Paris à l'insu de sa mère. Ce qui ne serait point possible aujourd'hui le fut alors, grâce au désordre et à l'incertitude que la révolution avait apportés dans les relations. Le nouveau code laissait quelques moyens d'éluder les actes respectueux, et le cas d'_absence_ avait été rendu très fréquemment et facilement supposable par l'émigration. C'était un moment de transition entre l'ancienne société et la nouvelle, et les rouages de cette dernière ne fonctionnaient pas encore très bien. Je ne rapporterai pas les détails pour ne pas ennuyer le lecteur par des points de droit fort arides, bien que j'aie toutes les pièces sous les yeux. Certainement il y eut absence ou insuffisance de certaines formalités qui seraient indispensables aujourd'hui, et qui apparemment n'étaient pas jugées alors d'une importance absolue.
Ma mère était au moral un exemple de cette situation transitoire. Tout ce qu'elle avait compris de l'acte civil de son mariage, c'est qu'il assurait la légitimité de ma naissance.
Elle était pieuse et le fut toujours, sans aller jusqu'à la dévotion. Mais ce qu'elle avait cru dans son enfance, elle devait le croire toute sa vie sans s'inquiéter des lois civiles et sans penser qu'un acte par-devant le citoyen municipal pût remplacer un sacrement. Elle ne se fit donc pas scrupule des irrégularités qui facilitèrent son mariage civil, mais elle le porta si loin quand il fut question du mariage religieux, que ma grand'mère, malgré ses répugnances, fut obligée d'y assister. Cela eut lieu plus tard comme je le dirai.
Jusque-là ma mère ne se crut point complice d'un acte de rébellion envers la mère de son mari; et quand on lui disait que Mme Dupin était fort irritée contre elle, elle avait coutume de répondre:
--Vraiment, c'est bien injuste, et elle ne me connaît guère; dites-lui donc que je n'épouserai jamais son fils à l'église tant qu'elle ne le voudra pas.
Mon père voyant qu'il ne vaincrait jamais ce préjugé naïf et respectable croyance vraie au fond, car, à moins de nier Dieu, il faut vouloir que la pensée de Dieu intervienne dans une consécration comme celle du mariage, mon père avait le plus grand désir de faire consacrer le sien. Jusque-là il tremblait que Sophie, ne se regardant pas comme engagée par sa conscience, n'en vînt à tout remettre en question. Il ne doutait point d'elle, il n'en pouvait pas douter sous le rapport de l'attachement et de la fidélité. Mais elle avait des accès de fierté terrible quand il lui laissait entrevoir l'opposition de sa mère. Elle ne parlait de rien moins que d'aller au loin vivre de son travail avec ses enfans, et de montrer par là qu'elle ne voulait recevoir ni aumône ni pardon de cette orgueilleuse _grande dame_, dont elle se faisait une bien fausse et bien terrible idée.
Lorsque Maurice voulait lui persuader que le mariage contracté était indissoluble, et que sa mère viendrait à y souscrire tôt ou tard:--Eh non, disait-elle: votre mariage civil ne prouve rien, puisqu'il permet le divorce. L'Eglise ne le permet pas, nous ne sommes donc pas mariés, et ta mère n'a rien à me reprocher. Il me suffit que notre fille (j'étais née alors) ait un sort assuré. Mais quant à moi, je ne te demande rien et je n'ai à rougir devant personne.»
Ce raisonnement plein de force et de simplicité, la société ne le ratifiait pas, il est vrai. Elle le ratifierait encore moins aujourd'hui qu'elle s'est assise définitivement sur sa base nouvelle. Mais, à l'époque où ces choses se passaient, on avait déjà vu tant d'ébranlemens et de prodiges qu'on ne savait pas bien sur quel terrain l'on marchait. Ma mère avait les idées du peuple sur tout cela. Elle ne jugeait ni les causes ni les effets de ces nouvelles bases de la société révolutionnaire. «Cela changera encore, disait-elle. J'ai vu le temps où il n'y avait pas d'autre mariage que le mariage religieux. Tout à coup on a prétendu que celui-là ne valait rien et ne compterait plus. On en a inventé un autre qui ne durera pas et qui ne peut pas compter.»
Il a duré, mais en se modifiant d'une manière essentielle. Le divorce a été permis, puis aboli, et à présent on parle de le rétablir[42]. Jamais moment n'a été plus mal choisi pour soulever une aussi grave question. Et, bien que j'aie des idées arrêtées à cet égard, si j'étais de l'assemblée, je demanderais l'ordre du jour. On ne peut pas régler le sort et la religion de la famille dans un moment où la société est dans le désordre moral, pour ne pas dire dans l'anarchie. Aussi, lorsqu'il sera question de discuter cela, l'idée religieuse et l'idée civile vont se trouver encore une fois aux prises, au lieu de chercher cet accord sans lequel la loi n'a point de sens et n'atteint pas son but. Que le divorce soit rejeté, ce sera la consécration d'un état de choses contraire à la morale publique. Qu'il soit adopté, il le sera de telle manière et dans de telles circonstances, qu'il ne servira point la morale et ajoutera à la dissolution du pacte religieux de la famille. Je dirai mon opinion quand il faudra, et je reviens à mon récit.
[42] J'écris ceci le 2 juin 1848. J'ignore quelle sera la solution du projet présenté à l'Assemblée nationale par le ministre Crémieux.
Mon père avait vingt-six ans, ma mère en avait trente lorsque je vins au monde. Ma mère n'avait jamais lu Jean-Jacques Rousseau et n'en avait peut-être pas beaucoup entendu parler, ce qui ne l'empêcha pas d'être ma nourrice comme elle l'avait été et comme elle le fut de tous ses autres enfans. Mais, pour mettre de l'ordre dans le cours de ma propre histoire, il faut que je continue à suivre celle de mon père, dont les lettres me servent de jalons, car on peut bien imaginer que mes propres souvenirs ne datent pas encore de l'an XII.
Il passa une quinzaine à Nohant après son mariage, ainsi que je l'ai dit au précédent volume, et ne trouva aucun moyen d'en faire l'aveu à sa mère. Il revint à Paris, sous prétexte de poursuivre cet éternel brevet de capitaine, qui n'arrivait pas, et il trouva toutes ses connaissances, tous ses parens fort bien traités par la nouvelle monarchie: Caulaincourt, grand écuyer de l'empereur; le général d'Harville, grand écuyer de l'impératrice Joséphine; le bon neveu René, chambellan du prince Louis; sa femme, dame de compagnie de la princesse, etc. Cette dernière présenta à Mme Murat un état des services de mon père, que Mme Murat mit _dans son corset_, ce qui fait dire à mon père, à la date du 12 prairial an XII: «Voici le temps revenu où les dames disposent des grades, et où le corset d'une princesse nous promet plus que le champ de bataille. Soit j'espère me laver de ce corset-là quand nous aurons la guerre, et bien remercier mon pays de ce que mon pays me force à mal gagner.» .... Puis, revenant à ses chagrins personnels: «On m'apporte à l'instant, ma bonne mère, une lettre de toi, où tu m'affliges en t'affligeant. Tu prétends que j'ai été soucieux auprès de toi, et que des mots d'impatience me sont échappés. Mais est-ce que je t'en ai jamais, même dans ma pensée, adressé un seul? J'aimerais mieux mourir. Tu sais bien que c'était à l'adresse de Deschartres, en remboursement de ses sermons blessans et intempestifs. Jamais, quand j'ai été près de toi, je n'ai appelé avec impatience le jour qui devait m'en éloigner. Ah! que tout cela est cruel et que j'en souffre! Je retournerai bientôt te demander raison de tes lettres, méchante mère que je chéris!»
Je vins au monde le 12 messidor. Ma grand-mère n'en sut rien. Le 16, mon père lui écrivait sur toute autre chose.
LETTRE I.
_De Maurice à sa mère, à Nohant._
«_Paris_, 16 messidor an XII.
«J'ai reçu ton aimable lettre pour Lacuée. Je la lui ai portée moi-même. Il était à Saint-Cloud. J'y suis retourné hier, et je l'ai vu. Ma demande est au bureau de la guerre, et doit être mise sous les yeux de l'empereur la semaine prochaine. Je suis porté sur le tableau d'avancement. D'un autre côté, notre famille fait son chemin: M. de Ségur vient d'être nommé grand dignitaire de l'empire et grand-maître des cérémonies, avec 100,000 fr. d'appointemens, plus 40,000 comme conseiller d'Etat. René entre en fonctions avec une grande clef d'or brodée au derrière. Le prince va avoir une garde. _Appoline m'y promet une compagnie._ Le prince sera grand connétable. Je me frotte les yeux pour savoir si je ne fais pas un rêve absurde; mais j'ai beau les refermer, l'ambition ne vient pas, et je me sens toujours partagé entre celle d'aller me battre ou celle d'aller vivre près de toi. Je ne puis en avoir de plus brillante, et celle des autres me fait toujours un drôle d'effet. Je me réjouis pourtant du bonheur de ceux que j'aime, parce que je ne suis pas né jaloux. Mais mon bonheur ne serait pas fait comme cela. Je voudrais de l'activité, de l'honneur, ou bien une petite aisance et le bonheur domestique. Si j'étais capitaine, tu pourrais venir ici, j'aurais bien de quoi avoir un cabriolet bien suspendu pour te promener; je te soignerais, je te ferais oublier toutes nos tristesses: Deschartres n'étant pas là, nous serions encore heureux comme autrefois, j'en suis sûr. Je t'aime tant, quoi que tu en dises, que tu finirais bien par y croire. Ta dernière lettre est bonne comme toi, et dans ma joie, je l'ai montrée _à tout le monde_[43]. Ne me gronde pas. Je t'embrasse de toute mon ame.
[43] C'est-à-dire à Sophie.
«Beaumont a fait un mélodrame pour la Porte-Saint-Martin. Ce n'est pas bon, mais cela n'est pas nécessaire pour avoir du succès. Et d'ailleurs, cela l'amuse tant[44].
[44] J'ignore quel fut le sort du mélodrame de mon grand-oncle: je n'en sais même pas le titre.
«Le voyage de l'empereur remet au mois de septembre mon projet de retourner de suite auprès de toi; mais alors j'irai faire tes vendanges, et si Deschartres fait encore le docteur, je le camperai dans sa cuve.»
Mon père eut à cette époque une fièvre scarlatine pendant laquelle René écrivait à ma grand'mère pour la rassurer, et il lui échappait quelques indiscrétions involontaires sur ma naissance, dont il la croyait informée. Il n'est point question du mariage dans ces lettres. Je ne pense pas qu'il en eût reçu la confidence, mais il attribue à la persévérance de l'attachement de Maurice pour Sophie le peu de succès de ses démarches pour son avancement. Cela ne me paraît pas prouvé, car mon père était compris dans une mesure de disgrace générale, concernant les états-majors. S'il est vrai qu'il eût pu faire faire une exception en sa faveur à force d'obsessions et de démarches, je ne lui en veux pas d'avoir été inhabile à ce genre de succès. Mais ma grand'mère, effrayée et irritée des insinuations que le plus tendre intérêt dictait à M. de Villeneuve, écrivit une lettre assez amère à son fils, ce qui lui donna un nouvel accès de fièvre. La réponse est pleine de tendresse et de douleur.
LETTRE III.
«10 fructidor (août 1804).
«Je suis, dis-tu, ma bonne mère, un ingrat et un fou. Ingrat, jamais! Fou, je le deviendrai peut-être, malade de corps et d'esprit comme me voilà. Ta lettre me fait beaucoup plus de mal que la réponse du ministre, car tu m'accuses de mon propre guignon, et tu voudrais que j'eusse fait des miracles pour le conjurer. Je n'en sais point faire, en fait de courbettes et d'intrigues. Ne t'en prends qu'à toi-même qui, de bonne heure, m'as enseigné à mépriser les courtisans. Si tu ne vivais pas depuis quelques années loin de Paris et retirée du monde, tu saurais que le nouveau régime est, sous ce rapport, pire que l'ancien, et tu ne me ferais pas un crime d'être resté moi-même. Si l'on avait fait la guerre plus longtemps, je crois que j'aurais conquis mes grades. Mais depuis qu'il faut les conquérir dans les antichambres, j'avoue que je n'ai pas, sous ce rapport-là, de brillantes campagnes à faire valoir. Tu me reproches de ne te jamais parler de mon intérieur. C'est toi qui ne l'as jamais voulu! Est-ce possible, quand, au premier mot, tu m'accuses d'être un mauvais fils! Je suis forcé de me taire, car je n'ai à te faire qu'une réponse dont tu ne te contentes pas, c'est que je t'aime et que je n'aime personne plus que toi.--N'est-ce pas toi qui as été toujours contraire à mon désir de quitter Dupont et de rentrer dans la ligne? A présent tu reconnais que je suis dans un cul-de-sac, mais il est trop tard. Il faut maintenant _obtenir cela comme une faveur spéciale de Sa Majesté_. La faveur et moi ne faisons guère route ensemble.»
Il retourna à Nohant et y passa encore six semaines sans que le fatal aveu pût passer de son coeur à ses lèvres. Mais son secret fut deviné; car, vers la fin de brumaire an XIII (novembre 1804), en même temps qu'il revenait à Paris, sa mère écrivait au maire du cinquième arrondissement:
«Une mère, monsieur, n'aura pas, sans doute, besoin de justifier auprès de vous le titre avec lequel elle se présente pour solliciter votre attention.
«J'ai de fortes raisons pour craindre que mon fils unique ne se soit récemment marié à Paris sans mon consentement. Je suis veuve; il a 26 ans; il sert; il s'appelle Maurice-François-Elisabeth Dupin. La personne avec laquelle il a pu contracter mariage a porté différens noms. Celui que je crois le sien est Victoire Delaborde. Elle doit être un peu plus âgée que mon fils; tous deux demeurent ensemble rue Meslay, no 15, chez le sieur Maréchal[45], et c'est parce que je suppose cette rue dans votre arrondissement, que je prends la liberté de vous adresser mes questions et de vous confier mes craintes. J'ose espérer que vous voudrez bien faire parvenir ma lettre à celui de MM. vos collègues dans l'arrondissement duquel se trouve la rue Meslay.
[45] Mon oncle: il venait de se marier avec Lucie.
«Cette fille ou femme, car je ne sais de quel nom l'appeler, avant de s'établir dans la rue Meslay, demeurait, en nivose dernier, rue de la Monnaie, où elle tenait une boutique de modes.
«Depuis qu'elle habite la rue Meslay, mon fils en a eu une fille, que je crois née en messidor, et inscrite sur les registres sous le nom d'Aurore, fille de M. Dupin et de..... L'inscription pourrait, ce me semble, vous donner quelque lumière sur le mariage, s'il existe précédemment, comme je le crois, à cause du prénom qu'on a donné à l'enfant. Quelques indices me font présumer qu'il peut avoir été contracté en prairial dernier. J'ai l'honneur d'écrire à un magistrat, peut-être à un père de famille. Ce double titre ne m'aura pas vainement flattée d'une réponse aussi prompte que possible et d'une discrétion inviolable, quel que soit le résultat des recherches que je prends la liberté de vous demander.
«J'ai l'honneur, etc.
«DUPIN.»
_Deuxième lettre de Mme Dupin au maire du 5e arrondissement._