Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4)
Part 15
«Le lendemain matin, nous partîmes pour Ivrée. Nous tournâmes le fort, en grimpant, hommes et chevaux, à travers de roches, par un sentier où les gens du pays n'avaient jamais osé mener des mulets. Aussi plusieurs des nôtres furent précipités. Un cheval de Bonaparte se cassa la jambe. Arrivé à un certain point qui domine le fort, Bonaparte s'arrêta, et lorgna, de fort mauvaise humeur, cette bicoque contre laquelle il venait d'échouer. Après mille fatigues, nous arrivâmes dans la plaine, et comme j'étais à pied, le général Dupont, satisfait de ma promenade de la veille, me donna un de ses chevaux à monter. Je cheminai avec ses aides-de-camp, ceux de Bonaparte et ceux de Berthier, et au milieu de cette troupe brillante, un des aides-de-camp du général Dupont, nommé Morin, prit la parole et dit: Messieurs, sur trente adjoints à l'état-major général, M. Dupin, arrivé d'avant-hier soir et n'ayant pas encore de cheval, est le seul qui fût avec le général à l'attaque du fort. Les autres étaient restés prudemment couchés. Il faut que je te dise maintenant ce que j'avais deviné au premier coup d'oeil. C'est que cet état-major est une pétaudière des plus complètes. On y donne le titre d'adjoint et on y attache quiconque est sans corps et sans distinction positive. Nous sommes cependant huit ou dix qui valons mieux que les autres et qui faisons société ensemble. L'état-major s'épure à mesure que nous avançons. On laisse les ganaches et les casse-dos pour le service des différentes places que nous traversons. Lacuée s'est bien trompé en te faisant valoir ces grands avantages de mon emploi. Nous sommes bien moins considérés que les aides-de-camp. Nous courons comme des ordonnances sans savoir ce que nous portons. Nous ne faisons point société avec le général et nous ne mangeons point avec lui.
«Lorsque nous fûmes à Ivrée, je vis bien qu'en avançant toujours, je ne recevrais pas mes chevaux de sitôt. Je pris le parti d'aller de mon pied léger aux avant-postes. On avait pris des chevaux la veille. Un officier du 12e hussards m'en céda, pour quinze louis, un qui en vaudrait trente à Paris. C'est un hongrois sauvage qui appartenait à un capitaine ennemi. Il est gris-pommelé. Ses jambes sont d'une finesse et d'une beauté incomparables. Le regard est de feu, la bouche légère, et par-dessus tous ces avantages, il a les manières d'une bête féroce. Il mord tous ceux qu'il ne connaît pas et ne se laisse monter que par son maître. C'est avec bien de la peine que je suis venu à bout de l'enfourcher. Ce coquin-là ne voulait pas servir la France. A force de pain et de caresses, j'en suis venu à bout. Mais, dans les premiers jours, il se cabrait et mordait comme un démon. Une fois qu'on est dessus, il est doux et tranquille. Il court comme le vent et saute comme un chevreuil. Lorsque mes deux autres seront arrivés, je pourrai le vendre. Voilà la poste qui arrive. Adieu, ma bonne mère, je n'ai que le temps de t'embrasser. Adieu! adieu!»
CHAPITRE QUATORZIEME.
Court résumé.--Bataille de Marengo.--Turin, Milan, en 1800.--Latour-d'Auvergne.--Occupation de Florence.--George Lafayette.
Mais si je continue l'histoire de mon père, on me dira peut-être que je tarde bien à tenir la promesse que j'ai faite de raconter ma propre histoire. Faut-il que je rappelle ici ce que j'ai dit au commencement de mon livre? Tout lecteur a la mémoire courte, et, au risque de me répéter, je résumerai de nouveau ma pensée sur le travail que j'ai entrepris.
Toutes les existences sont solidaires les unes des autres, et tout être humain qui présenterait la sienne isolément, sans la rattacher à celle de ses semblables, n'offrirait qu'une énigme à débrouiller. La solidarité est bien plus évidente encore, lorsqu'elle est immédiate comme celle qui rattache les enfans aux parens, les amis aux amis du passé et du présent, les contemporains aux contemporains de la veille et du jour même. Quant à moi (comme quant à vous tous), mes pensées, mes croyances et mes répulsions, mes instincts comme mes sentimens seraient un mystère à mes propres yeux, et je ne pourrais les attribuer qu'au hasard, qui n'a jamais rien expliqué en ce monde, si je ne relisais pas dans le passé la page qui précède celle où mon individualité est inscrite dans le livre universel. Cette individualité n'a, par elle seule, ni signification, ni importance aucune. Elle ne prend un sens quelconque qu'en devenant une parcelle de la vie générale, en se fondant avec l'individualité de chacun de mes semblables, et c'est par là qu'elle devient de l'histoire.
Ceci posé, et pour n'y plus revenir, j'affirme que je ne pourrais pas raconter et expliquer ma vie sans avoir raconté et fait comprendre celle de mes parens. C'est aussi nécessaire dans l'histoire des individus que dans l'histoire du genre humain. Lisez à part une page de la révolution ou de l'empire, vous n'y comprendrez rien si vous ne connaissez toute l'histoire antérieure de la révolution et de l'empire; et pour comprendre la révolution et l'empire, encore vous faut-il connaître toute l'histoire de l'humanité. Je raconte ici une histoire intime; l'humanité a son histoire intime dans chaque homme. Il faut donc que j'embrasse une période d'environ cent ans pour raconter quarante ans de ma vie.
Je ne puis coordonner sans cela mes souvenirs. J'ai traversé l'empire et la restauration; j'étais trop jeune au commencement pour comprendre par moi-même l'histoire qui se faisait sous mes yeux et qui s'agitait autour de moi. J'ai compris alors, tantôt par persuasion, tantôt par réaction, à travers les impressions de mes parens. Eux, ils avaient traversé l'ancienne monarchie et la révolution. Sans leurs impressions, les miennes eussent été beaucoup plus vagues, et il est douteux que j'eusse conservé, des premiers temps de ma vie, un souvenir aussi net que celui que j'ai. Or, ces premières impressions, quand elles ont été vives, ont une importance énorme, et tout le reste de notre vie n'en est souvent que la conséquence rigoureuse.
SUITE DE L'HISTOIRE DE MON PÈRE.
J'ai laissé mon jeune soldat quittant le fort de Bard, et pour rappeler sa situation au lecteur, je citerai, d'une lettre datée d'Ivrée, et adressée par lui à _son neveu_ René de Villeneuve, quelques fragmens à propos des mêmes événemens.
Mais, d'abord, je dirai comment mon père, âgé de 21 ans, avait un neveu, son ami et son camarade, plus âgé d'un ou deux ans que lui-même. M. Dupin de Francueil avait soixante ans lorsqu'il épousa ma grand'mère. Il avait été marié en premières noces à Mlle Bouilloud, dont il avait eu une fille. Cette fille avait épousé M. de Villeneuve, neveu de Mme Dupin de Chenonceaux, et en avait eu deux fils, René et Auguste, que mon père aima toujours comme ses frères. On peut croire qu'ils le plaisantaient beaucoup sur la gravité de son rôle d'oncle, et qu'il leur fit grâce du respect que son titre réclamait. Une succession avait élevé quelques différends entre leurs hommes d'affaires, et voici comment, aujourd'hui, mon cousin René s'explique avec moi sur cette contestation: «Les gens d'affaires trouvaient des motifs de chicane, des chances de gain pour nous, à entamer un procès: il s'agissait d'une maison et de trente mille francs légués par M. de Rochefort, petit-fils de Mme Dupin de Chenonceaux, à notre cher Maurice. Maurice, mon frère et moi, nous répondîmes aux gens d'affaires que nous nous aimions trop pour nous disputer sur quoi que ce soit; que, s'ils tenaient cependant à se quereller entre eux, nous leur donnions la permission de se battre. J'ignore s'ils en profitèrent, mais nos débats de famille furent ainsi terminés.»
Ces trois jeunes gens étaient bons et désintéressés, sans aucun doute; mais le temps aussi valait mieux que celui où nous sommes. Malgré les vices du gouvernement directorial, malgré l'anarchie des idées, la tourmente révolutionnaire avait laissé dans les esprits quelque chose de chevaleresque. On avait souffert, on s'était habitué à perdre sa fortune sans lâcheté, à la recouvrer sans avarice, et il est certain que le malheur et le danger sont de salutaires épreuves. L'humanité n'est pas encore assez pure pour ne pas contracter les vices de l'égoïsme dans le repos et dans les jouissances matérielles. Aujourd'hui, l'on trouverait bien peu de familles où des collatéraux, en présence d'un héritage contestable, termineraient leur différend en s'embrassant et en riant à la barbe des procureurs.
Dans la lettre que mon père écrivit d'Ivrée à l'aîné de ses neveux, il raconte encore le passage du Saint-Bernard et l'attaque du fort de Bard. Les fragmens que je vais transcrire montrent combien on agissait gaîment et sans la moindre pensée de vanterie dans ce beau moment de notre histoire:
«..... J'arrive au pied d'un roc, près d'un précipice où mon état-major s'était perché. Je me présente au général: il me reçoit. Je m'installe, je présente mon respect à Bonaparte. La même nuit, il ordonne l'attaque du fort de Bard. _Je me trouve_ à l'assaut avec mon général[26]. Les boulets, les bombes, les grenades, les obus grondent, roulent, tonnent, éclatent de tous côtés. Nous sommes battus, je ne suis point blessé.....
[26] _Je me trouve_ est bien joli. On a vu qu'il y avait été sans ordres, sans cheval, et _pour le plaisir_.
«Nous tournons le fort en grimpant à travers les rochers et les abîmes. Bonaparte grimpe avec nous. Plusieurs hommes roulent dans les précipices. Nous descendons enfin dans la plaine: on s'y battait. Un hussard venait de prendre un beau cheval; je l'arrête, et me voilà monté, chose assez nécessaire à la guerre. Ce matin, je porte un ordre aux avant-postes; je trouve les chemins jonchés de cadavres. Demain, ou cette nuit, nous avons une bataille rangée. Bonaparte n'est pas patient, il veut absolument avancer. Nous y sommes tous fort disposés.........................
«Nous dévastons un pays admirable. Le sang, le carnage, la désolation marchent à notre suite, nos traces sont marquées par des morts et des ruines. On a beau vouloir ménager les habitans, l'opiniâtreté des Autrichiens nous force à tout canonner. J'en gémis tout le premier, et tout le premier pourtant, cette maudite passion des conquêtes et de la gloire me saisit et me fait désirer impatiemment qu'on se batte et qu'on avance.»
LETTRE I.
_De Maurice à sa mère._
«_Stradella_, 21 prairial.
«Nous courons comme des diables. Hier, nous avons passé le Pô et rossé l'ennemi. Je suis très fatigué. Toujours à cheval, chargé de missions délicates et pénibles, je m'en suis tiré assez bien, et t'en donnerai des détails lorsque j'aurai un peu de temps. Ce soir, je n'ai que celui de t'embrasser et de te dire que je t'aime.»
LETTRE II.
«Au quartier-général, à _Torre di Garofolo_, le 27 prairial an VIII.
«Historiens, taillez vos plumes; poètes, montez sur Pégase; peintres, apprêtez vos pinceaux; journalistes, mentez tout à votre aise! Jamais sujet plus beau ne vous fut offert. Pour moi, ma bonne mère, je vais te conter le fait tel que je l'ai vu, et tel qu'il s'est passé.
«Après la glorieuse affaire de Montebello nous arrivons le 23 à Voghera. Le lendemain nous en partons à dix heures du matin, conduits par notre héros, et à quatre de l'après-midi, nous arrivons dans les plaines de San-Giuliano. Nous y trouvons l'ennemi, nous l'attaquons, nous le battons, et l'acculons à la Bormida, sous les murs d'Alexandrie. La nuit sépare les combattans; le 1er consul et le général en chef vont se loger dans une ferme à Torre di Garofolo. Nous nous étendons par terre sans souper, et l'on dort. Le lendemain matin, l'ennemi nous attaque, nous nous rendons sur le champ de bataille et nous y trouvons l'affaire engagée. C'était sur un front de deux lieues. Une canonnade et une fusillade à rendre sourd! Jamais, au rapport des plus anciens, on n'avait vu l'ennemi si fort en artillerie. Sur les neuf heures, le carnage devenait tel que deux colonnes rétrogrades de blessés et de gens qui les portaient, s'étaient formées sur la route de Marengo à Torre di Garofolo. Déjà nos bataillons étaient repoussés de Marengo. La droite était tournée par l'ennemi, dont l'artillerie formait un feu croisé avec le centre. Les boulets pleuvaient de toutes parts. L'état-major était alors réuni. Un boulet passe sous le ventre du cheval de l'aide-de-camp du général Dupont. Un autre frise la croupe de mon cheval. Un obus tombe au milieu de nous, éclate et ne blesse personne. On délibère pourtant sur ce qu'il est bon de faire. Le général en chef envoie à la gauche un de ses aides-de-camp, nommé Laborde avec qui je suis assez lié; il n'a pas fait cent pas que son cheval est tué, je vais à la gauche avec l'adjudant-général Stabenrath. Chemin faisant, nous trouvons un peloton du 1er de dragons. Le chef s'avance vers nous tristement, nous montre douze hommes qu'il avait avec lui, et nous dit que c'est le reste de cinquante qui formaient son peloton le matin. Pendant qu'il parlait, un boulet passe sous le nez de mon cheval, et l'étourdit tellement qu'il se renverse sur moi comme mort. Je me dégage lestement de dessous lui. Je le croyais tué et fus fort étonné quand je le vis se relever. Il n'avait aucun mal. Je remonte dessus et nous nous rendons à la gauche, l'adjudant-général et moi. Nous la trouvons rétrogradant. Nous rallions, de notre mieux, un bataillon. Mais à peine l'était-il que nous voyons, encore plus sur la gauche, une colonne de fuyards courant à toutes jambes. Le général m'envoie l'arrêter. C'était là chose impossible. Je trouve l'infanterie pêle-mêle avec la cavalerie, les bagages et les chevaux de main. Les blessés abandonnés sur la route et écrasés par les caissons et l'artillerie. Des cris affreux, une poussière à ne pas se voir à deux pas de soi. Dans cette extrémité, je me jette hors de la route et cours en avant, criant: _halte à la tête!_ Je cours toujours; pas un chef, pas un officier. Je rencontre Caulincourt le jeune, blessé à la tête, et fuyant, emporté par son cheval. Enfin je trouve un aide-de-camp. Nous faisons nos efforts pour arrêter le désordre. Nous donnons des coups de plat de sabre aux uns, des éloges aux autres; car, parmi ces désespérés il y avait encore bien des braves. Je descends de cheval, je fais mettre une pièce en batterie, je forme un peloton. J'en veux former un second. A peine avais-je commencé que le premier avait déjà déguerpi. Nous abandonnons l'entreprise et courons rejoindre le général en chef. Nous voyons Bonaparte battre en retraite.
«Il était deux heures; nous avions déjà perdu, tant prises que démontées, douze pièces de canon. La consternation était générale; les chevaux et les hommes harassés de fatigue, les blessés encombraient les routes. Je voyais déjà le Pô, le Tesin à repasser; un pays à traverser dont chaque habitant est notre ennemi, lorsqu'au milieu de ces tristes réflexions, un bruit consolateur vient ranimer nos courages. La division Desaix et Kellermann arrivent avec treize pièces de canon. On retrouve des forces, on arrête les fuyards. Les divisions arrivent; on bat la charge et on retourne sur ses pas; on enfonce l'ennemi, il fuit à son tour, l'enthousiasme est à son comble: on charge en riant; nous prenons huit drapeaux, six mille hommes, deux généraux, vingt pièces de canon, et la nuit seule dérobe le reste à notre fureur.
«Le lendemain matin, le général Mélas envoie un parlementaire: c'était un général. On le reçoit dans la cour de notre ferme, au son de la musique de la garde consulaire et toute la garde sous les armes. Il apporte des propositions. On nous cède Gènes, Milan, Tortone, Alexandrie, Acqui, Pizzighitone, enfin une partie de l'Italie et le Milanais. Ils s'avouent vaincus. Nous allons aujourd'hui dîner chez eux à Alexandrie. L'armistice est conclu. Nous donnons des ordres dans le palais du général Mélas. Les officiers autrichiens viennent me demander de parler pour eux au général Dupont. C'est, en vérité, trop plaisant! Aujourd'hui, l'armée française et l'armée autrichienne n'en forment plus qu'une. Les officiers impériaux enragent de se voir ainsi donner des lois; mais ils ont beau enrager, ils sont battus. _Væ victis!_
«Ce soir, le général Stabenrath, nommé pour l'exécution des articles du traité, et avec lequel j'étais le matin de la bataille, m'a dit en me serrant la main qu'il était content de moi; que j'avais été comme un beau diable, et que le général Dupont en était instruit. Dans le fait, je puis te dire, ma bonne mère, que j'ai été ce qui s'appelle ferme et toute la journée sous le boulet. Nous avons eu un nombre infini de blessés, et, comme ils le sont tous par le canon, très peu en reviendront. On en apporta hier par centaines au quartier-général, et, ce matin, la cour était pleine de morts. La plaine de Marengo est jonchée de cadavres sur un espace de deux lieues. L'air est empesté, la chaleur étouffante. Nous allons demain à Tortone, j'en suis fort aise, car, outre qu'on meurt de faim ici, l'infection devient telle que, dans deux jours, il ne serait plus possible d'y tenir. Et quel spectacle! on ne s'habitue pas à cela.
«Pourtant, nous sommes tous de fort bonne humeur; voilà la guerre! Le général a des aides-de-camp fort aimables, et qui me témoignent beaucoup d'amitié. Plus d'inquiétude, ma bonne mère, voilà la paix; dors sur les deux oreilles; bientôt, nous n'aurons plus qu'à nous reposer sur nos lauriers. Le général Dupont va me faire lieutenant. Vraiment! j'allais oublier de te le dire, tant je me suis oublié depuis quelques jours. Comme son aide-de-camp a été blessé, je lui en sers provisoirement. Adieu, ma bonne mère, je suis harassé de fatigue et vais me coucher sur la paille. Je t'embrasse de toute mon ame. A Milan, où nous allons ces jours-ci, je t'en dirai plus long et j'écrirai à mon oncle de Beaumont.»
LETTRE III.
«_Au citoyen Beaumont, à l'hôtel de Bouillon, quai Malaquais, Paris._
«_Turin_, le .. messidor an VIII (juin ou juillet 1800).
«Pim, pan, pouf, patatra! en avant! sonne la charge! En retraite! en batterie! Nous sommes perdus! Victoire! Sauve qui peut! Courez à droite, à gauche, au milieu! Revenez, restez, partez, dépêchons-nous! Gare l'obus! au galop! Baisse la tête, voilà un boulet qui ricoche.... Des morts, des blessés, des jambes de moins, des bras emportés, des prisonniers, des bagages, des chevaux, des mulets, des cris de rage, des cris de victoire, des cris de douleur, une poussière du diable, une chaleur d'enfer, des f..., des b..., des m..., un charivari, une confusion, une bagarre magnifique. Voilà, mon bon et aimable oncle, en deux mots, l'aperçu clair et net de la bataille de Marengo, dont votre neveu est revenu très bien portant, après avoir été culbuté, lui et son cheval, par le passage d'un boulet, et avoir été régalé, pendant quinze heures, par les Autrichiens, du feu de trente pièces de canon, de vingt obusiers et de trente mille fusils. Cependant, tout n'est pas si brutal, car le général en chef, content de mon sang froid et de la manière dont j'avais rallié des fuyards pour les ramener au combat, m'a nommé lieutenant sur le champ de bataille de Marengo. Je n'ai donc plus qu'un fil dans mon épaulette. Maintenant, couverts de gloire et de lauriers, après avoir été dîner chez papa Mélas et lui avoir donné nos ordres dans son palais d'Alexandrie, nous sommes revenus à Turin avec mon général, nommé ministre extraordinaire du gouvernement français, et nous donnons des lois au Piémont, logés au palais du duc d'Aoste, ayant chevaux, voitures, spectacles, bonne table, etc. Le général Dupont a sagement congédié tout son état-major; il n'a conservé que ses deux aides-de-camp et moi, de manière que me voilà adjoint tout seul au ministre. Comme je n'entends pas grand'chose aux affaires, je donne mes audiences dans la salle à manger, parce que, par principe, je ne parle jamais mieux que quand je suis _dans mon assiette_. C'est avec de telles maximes qu'on gouverne sagement les empires. Malheureusement, voilà la guerre terminée; tant pis, car encore trois ou quatre culbutes sur la poussière des champs de bataille, et j'étais général. Cependant, je ne perds pas courage. Quelque bon matin, les affaires se brouilleront encore, et nous rattraperons le temps perdu, en nous retapant sur nouveaux frais.
«Ne m'en veuillez pas, mon bon oncle, d'être resté si longtemps sans vous écrire. Mais nos courses, nos conquêtes, nos victoires, m'ont absolument pris tous mes instans. Désormais, je serai plus exact; je n'y aurai pas grand'peine. Je n'aurai qu'à suivre les mouvemens de mon coeur, il me ramène toujours vers mon bon oncle, que j'embrasse de toute mon ame.
«Je prie M. de Bouillon d'agréer l'hommage de mon respect,
«MAURICE.»
Dans une troisième lettre sur la bataille de Marengo, lettre adressée aux jeunes Villeneuve, et commençant ainsi: «_Or, écoutez, mes chers neveux_,» mon père ajoute quelques circonstances omises à dessein dans ses autres lettres:
«Votre _respectable_ oncle, après avoir été frisé par un boulet, culbuté par un autre, lui et son cheval, avait reçu dans la poitrine un coup de crosse, ce qui lui procura un petit crachement de sang qui dura une heure, et dont il se guérit en courant toute la journée au grand trot et au grand galop, etc..... Au reste, mes amis, si je ne me suis pas fait tuer, ce n'est pas ma faute.. Le détail de toutes nos misères serait trop long; mais figurez-vous ce que c'est que de rester trois grands jours dans des plaines brûlantes sans rien manger. A _Torre di Garofolo_, nous avions, pour tout soulagement, un puits pour 1,400 hommes..............................................
Il finit en disant:
«Recevez, mes bons amis, vingt-trois embrassades chacun, et présentez mes respects à ces dames.»
LETTRE VI.
«_Milan_, le .. fructidor an VIII (septembre 1800).
«Il y a bien longtemps que je ne t'ai écrit, ma bonne mère, mais les derniers temps de notre séjour à Turin ont été si remplis, nous avons eu tant à faire pour mettre en ordre le reste de notre ministère; à peine arrivés à Milan, nous avons eu tant de visites à rendre avec le général Dupont, que, jusqu'à présent, je n'ai pu te donner de mes nouvelles. Le général continue à me montrer beaucoup d'intérêt. Tes lettres n'y ont pas peu contribué. Je suis de tous ses voyages, de toutes ses parties. Il a laissé à Turin Decouchy et Merlin....
«Nous passons notre temps ici à courir en voiture et à faire des dîners. Nous en faisons de fort bons chez Pétiet, le ministre de France. Le soir, nous allons au cours et au spectacle, qui est magnifique. Il y a une cantatrice et un ténor admirables. Les ballets sont fort mal dansés, mais les décorations superbes. En somme, forcé de m'amuser _par ordre_, je prends le parti de m'amuser pour tout de bon. Milan est fort agréable; mais je suis fort content de m'en aller. Tout cela est bel et bon; mais deux mois passés dans les plaisirs ne vous avancent pas plus que si vous aviez dormi deux mois. Et deux mois passés dans les camps peuvent me faire capitaine. Et puis, il faut courir et voyager quand on est jeune: cette coutume date de Télémaque. Adieu, ma bonne mère; il faut que j'aille faire mon porte-manteau. Je t'embrasse de toute mon ame.»
LETTRE VII.
«_Bologne_, 24 fructidor.
«.....................