Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4)
Part 11
Le général, qui s'intitulait alors Auguste Harville, était le comte d'Harville, qui fut depuis sénateur et chevalier d'honneur de Joséphine, avait été maréchal-de-camp avant la révolution, puis employé sous Dumouriez. Il avait été un peu froid ou hésitant à la bataille de Jemmapes. Traduit au tribunal révolutionnaire après la trahison de ce dernier, il avait eu le bonheur d'être acquitté. La suite de sa vie s'écoula dans les faveurs plus que dans la gloire. En 1814 il vota la déchéance de l'empereur et fut fait pair de France. Ce pouvait être un brave et galant homme, mais le résumé de ces existences qui ont servi toutes les causes ne laisse pas de traces bien chaudes dans la mémoire des hommes, et on peut, en tout temps, suspecter un peu leur sincérité. Ce général était fort sensible à la recommandation de la naissance. Son aide-de-camp et parent, le jeune marquis de Caulaincourt, le poussait à la hauteur et à la réaction contre les idées révolutionnaires. Le caractère d'aristocratie de ces deux personnages est très bien tracé dans les lettres de mon père, que je citerai encore, car elles offrent une peinture assez originale de l'esprit de réaction qui grandissait chaque jour dans les rangs de l'armée. On y verra que l'égalité de droits, établie par la révolution, n'y était déjà plus du tout l'égalité de fait.
LETTRE XIV.
«26 brumaire an VII (9 septembre 98), _Cologne_.
«... Les aides-de-camp du général dont l'un est le citoyen Caulaincourt, m'ont invité hier à dîner. Le repas a été très gai et très amical. On a passé ensuite dans la chambre du général qui a un érysipèle à la jambe. Je suis resté seul avec lui une demi-heure. Il m'a parlé avec l'aisance et l'affabilité d'un personnage d'autrefois, s'est inquiété de la manière dont j'étais logé et nourri; puis il me fit mille questions sur mon passé, sur ma naissance, sur mes relations. En apprenant que la femme et la fille du général de La Marlière avaient passé l'été chez toi, que la fille du général de Guibert avait épousé mon neveu, que Mme Dupin de Chenonceaux avait été la femme de mon grand-père, il devint de plus en plus gracieux, et je vis bien que tout cela ne lui était pas indifférent. On fit ensuite de la musique. Il y avait beaucoup d'élégans et d'élégantes de Cologne qui, pour des Allemands, n'ont pas mauvaise tournure. Chacun demandait au général: _Quel est donc ce chasseur-là?_ Car ce n'est pas en Allemagne la coutume que les ordonnances fassent salon avec les officiers supérieurs, et cette infraction à l'étiquette leur bouscule un peu l'esprit. Je m'en moque, et je vais mon train, d'autant plus qu'après la musique vint une magnifique collation dont aucun plat ne fit avec moi le renchéri. Puis du punch... Et puis on a valsé. Et puis les aides-de-camp m'ont invité à souper avec ceux du général Tréguier, commandant de la place. Nous avons bu du vin de Champagne qui cassait tout, puis encore du punch, puis nous nous sommes un peu grisé, et puis on s'est séparé à minuit.
«Tu vois que n'ayant pas le sou, je vis comme un prince. L'état-major est très bien composé. Les aides-de-camp sont tous des jeunes gens fort aimables, et le _citoyen_ de Caulaincourt m'a dit, de la part du général, que dans trois ou quatre mois je serais officier.
«On bat toujours les rebelles; on a brûlé plusieurs villages entre Mons et Bruxelles. Cologne est tranquille.........................
«Dis à ma bonne qu'il y a ici des places vacantes de vivandières, et que je lui en offre une. J'embrasse _il signor Fugantini-Deschartres_. Débite-t-on toujours, dans nos environs, bien des platitudes sur mon absence? Arrivent-ils à croire que je ne suis pas émigré, mais soldat? Tous nos bons paysans partent-ils? Demandent-ils où je suis? Il arrive ici une foule de conscrits. On les compte, on les enrégimente, on les conduit comme des moutons. Tous les matins, la rue de l'état-major en est remplie. Les uns chantent; quelques-uns, pauvres enfans, ont la larme à l'oeil. Je voudrais pouvoir les consoler ou leur donner ma gaîté.
«Je me retrouvai près de toi, dans la rue du Roi-de-Sicile, dans ton boudoir gris de perle. C'est étonnant comme la musique vous replonge dans les souvenirs. C'est comme les odeurs: quand je respire tes lettres, je crois être dans la chambre à Nohant, et le coeur me saute à l'idée que je vais te voir ouvrir ce meuble en marqueterie qui sent si bon, et qui me rappelle des choses si sérieuses d'un anti-temps[23].
[23] Ce meuble en marqueterie était le même dont Deschartres et mon père brisèrent les scellés en 93, pour soustraire des papiers qui eussent été l'arrêt de mort de ma grand'mère. J'ai toujours ce casier avec ses vingt-trois cartons, dont quelques-uns portaient encore naguère des traces de la cire de la république. Je n'ai découvert son identité qu'en retrouvant tout récemment les procès-verbaux du fait, et la lettre de mon père qu'on vient de lire. Les meubles ont leur histoire, et s'ils pouvaient parler que de choses ils nous raconteraient!
* * * * *
«En sortant de la comédie, ce diable de bon garçon (mon ami le secrétaire) m'a emmené souper. Je ne voulais pas boire de vin parce qu'il est trop cher ici, et que je voudrais m'en déshabituer. Il y avait six jours que je n'en avais goûté; mais, en le voyant sur la table, et pressé par mon camarade, je n'ai pas su résister.»
LETTRE XVIII.
«23 frimaire an VII (décembre 98). Cologne.
«Ma foi, ma bonne mère, si j'osais, je te gronderais, car je ne reçois pas de tes nouvelles, et je ne saurais m'y habituer. Je reviens encore de fouiller dans les dépêches du général, et je reviens encore une fois triste. J'ai été voir avant-hier mon brave compatriote le capitaine Fleury[24], j'y suis allé avec un autre capitaine de son régiment. Nous avons descendu le Rhin jusqu'à Mulheim dans une chaloupe à voiles, par un vent qui nous coupait la figure et qui nous menait d'un train admirable. Il nous a donné un très bon dîner et j'en avais besoin, car ce joli vent m'avait donné une faim de soldat. Ce brave homme nous a reçus à bras ouvert, et nous n'avons fait que parler du Berry. Le sentiment qu'on appelle amour de la patrie est de deux sortes. Il y a l'amour du sol, qu'on ressent bien vite dès qu'on a mis le pied sur la terre étrangère, où rien ne vous satisfait, ni la langue, ni les visages, ni les manières, ni les caractères. Il se mêle à cela je ne sais quel amour-propre national qui fait qu'on trouve tout plus beau et meilleur chez soi que chez les autres. Le sentiment militaire s'en mêle aussi, Dieu sait pourquoi! Mais enfin, enfantillage ou non, voilà que je m'en sens atteint et qu'une plaisanterie sur mon uniforme ou mon régiment me mettrait en colère tout aussi bien qu'un vieux soldat dont on raillerait le sabre ou la moustache.
[24] Le père de mon ami d'enfance.
«Et puis, outre cet attachement au sol, et cet esprit de corps, il y a encore l'amour de la patrie qui est autre chose et qui ne peut guère se définir; tu auras beau dire, ma bonne mère, qu'il y a quelque chimère dans tout cela, je sens que j'aime ma patrie comme Tancrède:
Qu'elle en soit digne ou non, je lui donne ma vie!
Nous avons senti tous ces amours-là confusément à travers le vin du Rhin, en trinquant à tout rompre, Fleury et moi, au Berry et à la France.
«Comment va ton pauvre métayer; Ses enfans partent-ils? Père Deschartres continue-t-il ses cures merveilleuses? Monte-t-il ma jument? Râcle-t-il toujours du violon? Dis à ma bonne que, depuis qu'elle ne s'en mêle plus, mes chemises ne sont pas dans un état brillant. Elle était bien bonne avec son idée de se faire envoyer mon linge pour le raccommoder! Le port pour aller et revenir coûterait plus cher que le linge ne vaut.
«Il s'est donné avant-hier un très beau bal; le général y était avec ses aides-de-camp. Je fus le saluer, et il me fit très bonne mine. Il me demanda si je savais valser, et je lui en donnai vite la preuve. Je remarquai qu'il me suivait des yeux et qu'il parlait de moi à un de ses aides-de-camp d'un air de satisfaction. Tu n'aimes pas la guerre, ma bonne mère, et je ne veux pas te dire de mal de l'ancien régime; mais pourtant j'aimerais mieux faire mes preuves sur un champ de bataille que dans un bal.
«Tu me demandes si j'ai planté là Caulincourt. Ce n'est point pour moi un homme à planter là, je t'assure car il fait la pluie et le beau temps chez le général. Je lui témoigne toujours tout le respect et les attentions auxquels je suis tenu; mais c'est un être original qui ne peut me plaire infiniment. Un jour il vous fait des avances; le lendemain il vous reçoit sèchement. Il dit des douceurs _à la Deschartres_. Il tance ses secrétaires comme des écoliers, et, dans la conversation la plus insignifiante, il garde le ton d'un homme qui fait la leçon à tout le monde. C'est l'amour du commandement personnifié. Il vous dit qu'il fait chaud ou froid, comme il dirait à son domestique de brider son cheval. J'aime infiniment mieux Durosnel, l'autre aide-de-camp. Celui-là est vraiment aimable, bon et simple dans ses manières. Il parle toujours avec franchise et amitié, et n'a pas de _caprices_. Il était aussi au bal d'avant-hier, et nous étions placés pour valser par rang de grade. D'abord le citoyen de Caulincourt, ensuite Durosnel, puis moi; de manière que l'adjoint, l'aide-de-camp et l'ordonnance accomplissaient leur rotation comme des planètes.
«Toutes tes réflexions sur le monde à propos de ma situation sont bien vraies, ma bonne mère. Je les garderai pour moi, et j'en ferai mon profit. Ta lettre est charmante, et je ne serai pas le premier à te dire que tu écris comme Sévigné, mais tu en sais plus long qu'elle sur les vicissitudes de ce monde.»
CHAPITRE NEUVIEME.
Suite des lettres.--Courses en traîneaux.--Les baronnes allemandes.--La chanoinesse.--Les glaces du Rhin.
LETTRE XXIII.
«_Cologne_, 18 nivose an VII (Janvier, 1799).
«.... Le général m'a fait inviter à diner par M. de Caulincourt. Il m'a fait parler de Jean-Jacques Rousseau, de mes aventures avec mon père, et m'a écouté de façon à me tourner la tête si j'étais un sot. Mais je me tenais sur mes gardes pour ne pas devenir babillard et pour ne dire que ce à quoi j'étais provoqué. Après le dîner, le général et M. Durosnel montèrent dans un traîneau magnifique représentant un dragon or et vert, traîné par deux chevaux charmans. Je montai dans un autre avec Caulincourt; mon camarade le hussard rouge, me voyant sortir de table et monter dans les traîneaux du général, ouvrait des yeux gros comme le poing. Il croyait rêver. Le général courait la ville en traîneau pour faire ses invitations à une grande partie qui devait avoir lieu le lendemain. Il voulut que je le suivisse dans toutes ses visites et chez Mme Herstadt, en la priant de laisser sa fille venir à cette partie. Il se mit en plaisantant à ses genoux en lui disant: Souffrirez-vous, madame, que je reste longtemps dans cette posture, en présence de mes aides-de-camp et de mon ordonnance, le petit-fils du maréchal de Saxe?--Les dames ouvrirent de grands yeux, ne comprenant probablement pas que je ne fusse pas émigré.
«Nous avons un très beau bal par abonnement, où vont tous les officiers supérieurs et la bonne compagnie du crû. Tu ne croirais pas qu'une bécasse de baronne allemande, qui y mène ses filles, a trouvé mauvais que j'y fusse, et a défendu à ses filles de danser avec moi. C'est un capitaine de cavalerie qui loge chez elle qui est venu me conter cela. Il en était furieux et voulait déloger à l'instant même. Sa colère était burlesque, et j'ai été obligé de le calmer. Mais je n'ai pu l'empêcher, hier soir, d'aller donner le mot à tous les Français militaires et autres qui sont ici; et comme j'arrivais au bal, amenant mon quartier-maître et mon chef d'escadron avec lesquels je venais de dîner, d'autres officiers s'approchèrent de nous et nous dirent: La consigne est donnée, le serment est prêté:
«Aucun Français ne dansera avec les filles de la baronne ***. J'espère, messieurs, que vous voudrez bien prendre le même engagement. Je demande pourquoi: on me répond que la baronne a défendu à ses filles de danser avec les soldats, et j'apprends ainsi que c'est moi qui suis la cause de cette conspiration...
«Je suis tenté de bénir la fameuse baronne qui veut que les ordonnances _attendent dans la cour_ pendant que les officiers sont au bal. Cela m'a valu les paroles les plus aimables, les regards les plus ravissans de Mlle....., et nous sommes dans un échange d'intérêt et de reconnaissance qui me fait beaucoup espérer. Cette jeune personne est chanoinesse et à peu près maîtresse de ses actions. Elle est charmante, et, ma foi, si une chanoinesse du chapitre électoral n'a pas peur de mon dolman, je puis bien narguer la vieille baronne et ses pies-grièches de filles.....»
LETTRE XXIV.
«7 pluviôse an VII.
«Tu sais sûrement déjà qu'Ehrenbreitstein est rendu. Le Rhin fait ici des ravages du diable. Le port de Cologne est plein de bâtimens marchands hollandais: les glaces se sont d'abord fortement serrées; ensuite est arrivé un débordement qui les a portées à la hauteur des premiers étages des maisons du port. Il a gelé de nouveau par là-dessus; puis tout à coup le Rhin est rentré dans son lit, de manière que l'eau n'étant plus sous la glace, la glace s'est brisée et les bâtimens qui s'étaient rangés contre les maisons de plain-pied avec les croisées du premier, sont retombés sur le port de trente pieds de haut et se sont fracassés en grande partie. Cet événement est unique et ne s'est peut-être jamais vu. Hier, je suis resté toute l'après-midi sur le bastion du Rhin à observer ses mouvemens, avec un officier d'artillerie, jeune homme rempli de talens que j'ai pris en amitié et qui me le rend. Nous avions une pièce de 4, et, à chaque effort de la glace, nous avertissions les hommes du port par un coup de canon. Je me suis ressouvenu de mes jeux de la rue du Roi-de-Sicile, et en mettant le feu, je sentais que cela m'amusait encore. Tu as beau dire, ma chère mère, il n'y a rien de joli comme le bruit. Je voudrais bien pouvoir t'importuner encore de mon vacarme!..... Mais on vient me chercher pour dîner. On crie, on rit, c'est un bruit à ne pas s'entendre, et, quoique j'aime le tapage, je m'en passerais bien quand je cause avec toi. Allons, il faut que je te quitte brusquement, mais, avant, je t'embrasse comme je t'aime.
«Tu désires beaucoup la paix, ma bonne mère, et moi je tremble qu'on ne la fasse. La guerre est mon seul moyen d'avancement; si elle recommence, je suis officier avec facilité et avec honneur. En se conduisant proprement dans quelque affaire, on peut être nommé sur le champ de bataille. Quel plaisir! quelle gloire! mon coeur bondit rien que d'y songer! C'est alors qu'on obtient des congés, qu'on revient passer d'heureux momens à Nohant, et qu'on est par là bien récompensé du peu qu'on a fait!
..... On ne s'appelle plus ici _citoyen_ ni _citoyenne_; les militaires, entre eux, reprennent le _monsieur_ chaque jour davantage, et les dames sont toujours des _dames_. Dis au père Deschartres qu'il est un ...... de tant dormir.
«Adieu, ma bonne mère, je t'embrasse de toute mon ame.»
LETTRE XXIX.
«_Cologne_, le 20 pluviose an VII.
«Heureux celui qui conserve sa mère, et qui peut jouir de sa tendresse? Celui-là est prédestiné, car il aura connu le bonheur d'être aimé pour lui seul!
«Ta lettre, ma bonne mère, est venue compléter bien agréablement ma journée. Je l'ai reçue au retour d'une promenade que j'ai faite de l'autre côté du Rhin avec Lecomte (c'est le nom du chasseur à qui j'ai servi de témoin). Il m'a mené voir le bâtiment d'un négociant de ses amis. Ce vaisseau n'a point souffert des glaces, il est très joli; les chambres sont d'une propreté parfaite. Nous l'avons visité dans tous les sens. Il était rempli de marchandises. Le négociant, avec tout son monde, était occupé à le faire charger pour la Hollande. Maîtres et ouvriers grouillaient sur le pont. Il faisait le plus beau temps du monde. Seuls nous ne faisions rien, le chasseur et moi, au milieu de tous ces visages affairés. Pour moi, appuyé sur mon sabre, la pipe à la ......, l'oeil stupidement fixé sur ce spectacle, je me disais à part moi: «Je suis né dans une condition plus riche et plus élevée que ces gros négocians qui ont des maisons en ville, des vaisseaux en rade, de l'or plein leurs coffres; et moi, soldat de la République, je n'ai pour toute propriété que mon sabre et ma pipe. Mais les glaces, mais le feu, mais les voleurs, mais les douaniers ne m'empêchent pas de dormir. Que d'inquiétudes de moins! Que la ville s'effondre, que le port et tout ce qui est dedans s'engloutisse, je m'en moque..... et même, je dirais à la hussarde, je m'en.... Travaillez pour vous-mêmes, canailles, amassez de l'argent; nous, nous travaillerons pour notre pays et nous recueillerons de l'honneur. Mon métier vaut bien le vôtre.»
«Là-dessus, laissant mon chasseur à bord, occupé à vider quelques bouteilles avec son ami le négociant, je suis revenu trouver ma chanoinesse, qui m'avait promis d'avoir un grand mal de tête pour se dispenser d'aller à la comédie, ce qui lui permettrait de rester _seule_ chez elle toute la soirée.
CHAPITRE DIXIEME.
Suite des lettres.--Saint-Jean.--Vie de garnison.--_La petite maison_.--Départ de Cologne.
LETTRE XXXI.
«Le 24 ventose, _Cologne_, an VII (mars 1799).
«De mon père à sa mère,
«Caulaincourt est enfin parti, je lui ai souhaité une bonne santé et un beau voyage. Il m'a répondu par de grandes révérences encore plus glaciales que de coutume. Je n'ai pas pleuré, c'est singulier!
«Le général me dit que je ne m'occupe pas assez. Mais à quoi veut-il que je m'occupe puisqu'il ne me donne rien à faire, que je n'ai même pas un cheval à monter, et que notre temps ici se passe à faire des visites, à aller au bal et à la comédie? Si je n'avais la passion de la musique je m'ennuierais à mourir, car je suis obligé d'étudier les commandemens et les manoeuvres de l'escadron dans ma chambre, ce qui ne m'apprend pas grand'chose. Depuis que je suis chez mon docteur, j'accompagne sa fille. A ma prière, ma belle chanoinesse a repris la musique qu'elle possède admirablement. Elle a fait venir un piano de Mayence, et elle le touche avec beaucoup de goût et de légèreté. Je vais aussi très souvent jouer du violon et chanter chez Mme Maret, femme du commissaire des guerres en chef à Cologne. Elle reçoit tout ce qu'il y a de mieux ici en Français, et le général y vient quelquefois.
«Nous avons eu une très belle revue, favorisée par un temps magnifique. Pour le coup, les plumets et les broderies ont brillé tout à leur aise. La musique était fort bonne, et tout cela me grisait. J'étais heureux. Mais tout cela donne le goût du métier et ne me satisfait pas. Il est vrai que voilà la guerre recommencée sinon déclarée. Ce sera, j'espère, le signal de mon avancement. Que cette espérance ne t'effraie pas: songe qu'il y aura des remplacemens à faire dans les corps, et qu'il faudra bien que mon tour vienne. Connais-tu rien de plus risible que les négociations de Rastadt? On se fait de grandes politesses de part et d'autre, et on se canonne avec des protestations d'amitié. A la bonne heure!
«Ce que tu me dis de notre moisson prochaine n'est pas gai; mais dans ma sagesse optimiste, j'ai imaginé que si le blé était plus rare il serait plus cher, et que tu n'y perdrais rien. Il est vrai que les pauvres, sur qui cela retombe, te retomberont sur les bras, et que tu en nourriras plus que de coutume. De loin, je vois bien que mon optimisme est en défaut, et que les bons coeurs ne vont pas à la richesse.....
«Dis à Saint-Jean que le bruit court à l'armée que l'on va faire une levée de tous les hommes depuis quarante ans jusqu'à cinquante-cinq ans, et qu'alors je tâcherai de le faire entrer comme cuisinier dans le régiment, afin qu'il ne soit exposé qu'au feu de la cuisine, car je crois que celui des batteries ne lui conviendrait pas.»
Ce Saint-Jean, objet fréquent des amicales railleries de mon père, était le cocher de la maison et l'époux d'Andelon, la cuisinière. Ce vieux couple est mort chez nous, le mari quelques mois avant ma grand'mère qui ne l'a pas su, son état de paralysie nous permettant de le lui cacher. Saint-Jean était un ivrogne fort comique. Toute sa vie il avait été atrocement poltron, et, quand il était ivre surtout, il était assailli par les revenans, par _Georgeon_, le diable de la vallée noire; par la _Levrette blanche_, par la _Grand'Bête_, par le monde fantastique des superstitions du pays. Chargé d'aller chercher les lettres à La Châtre, les jours de courrier, il prenait chaque fois, pour faire ce voyage d'une lieue, des précautions solennelles, surtout en hiver, lorsqu'il ne devait être de retour qu'aux premières heures de la nuit. Dès le matin, après s'être lesté de quelques pintes de vin du crû, il chaussait une paire de bottes qui datait au moins du temps de la Fronde, il endossait un vêtement d'une forme et d'une couleur indéfinissables, qu'il appelait sa _roquemane_; Dieu sait où il avait pêché ce nom-là! Puis il embrassait sa femme, qui lui apportait respectueusement une chaise, moyennant quoi il se hissait sur un antique et flegmatique cheval blanc, lequel, _en moins de deux petites heures_ (c'était son expression), le transportait à la ville. Là, il s'oubliait encore deux ou trois petites heures au cabaret, avant et après ses commissions, et enfin, à la nuit tombante, il reprenait le chemin de la maison, où il arrivait rarement sans encombre; car tantôt il rencontrait une bande de brigands qui le rouaient de coups, tantôt, voyant venir à lui une énorme boule de feu, son cheval _fougueux_ l'emportait à travers champs, tantôt le diable, sous une forme quelconque, se plaçait sous le ventre de son cheval et l'empêchait d'avancer; tantôt, enfin, il lui sautait en croupe et prenait un tel poids que le pauvre animal était forcé de s'abattre. Parti de Nohant à neuf heures du matin, il réussissait pourtant à y rentrer vers neuf heures du soir; et, tout en dépliant lentement son portefeuille pour remettre les lettres et les journaux à ma grand'mère, il nous faisait le plus gravement du monde le récit de ses hallucinations.
Un jour il eut une assez plaisante aventure, dont il ne se vanta pas. Perdu dans les profondes méditations que procure le vin, il revenait, par une soirée sombre et brumeuse, lorsqu'avant d'avoir eu le temps de prendre le large, il se trouva face à face avec deux cavaliers armés, qui ne pouvaient être que des brigands. Par une de ces inspirations de courage que la peur seule peut donner, il arrête son cheval et prend le parti d'effrayer les voleurs en faisant le voleur lui-même, et en s'écriant d'une voix terrible: «Halte-là, messieurs, la bourse ou la vie!»
Les cavaliers un peu surpris de tant d'audace, et se croyant environnés de bandits, tirent leurs sabres, et, prêts à faire un mauvais parti au pauvre Saint-Jean, le reconnaissent et éclatent de rire. Ils ne le quittèrent pourtant pas sans lui faire une petite semonce et le menaçant, s'il recommençait, de le conduire en prison. Il avait arrêté la gendarmerie.