Histoire de la vie et de l'administration de Colbert

Chapter 40

Chapter 403,666 wordsPublic domain

.....Ensuitte tout le monde attendant quelque action un peu importante pour juger de quelle qualité seroit la conduitte du Roy dans les fonctions du surintendant, sy elle seroit rigoureuse ou foible, il se présenta une occasion favorable pour décider cette question. L'on avoit fait l'année précédente le retranchement _d'un quartier_ de toutes les rentes sur l'hostel de ville de Paris et de toutes les alliénations faictes les six dernières années. Le sieur Foucquet n'avoit osé toucher une augmentation de gages des Compagnies souveraines; souvent il les en avoit menacées, mais le remords de sa conscience qui luy donnoit de la crainte, l'avoit toujours obligé d'en retarder l'exécution. Le Roy s'estant fait représenter cette affaire, prit la résolution de faire ce retranchement et le fist exécuter malgré toutes les remontrances et publiques et secrètes et mesmes quelques menées sourdes, en sorte qu'il fust facile après ce coup d'essay de décider de quelle qualité seroit la conduitte de Sa Majesté.

Non seulement Sa Majesté soustient fortement ce retranchement mais mesme celuy de tous les fonds et droits alliénés, ce que le sieur Foucquet n'avoit pas faict par les mesmes raisons, quoyqu'il y eust une déclaration expédiée dès 1660 pour cet effet...

...La caballe des amis du sieur Foucquet ayant commencé de faire agir leurs pratiques, les esprits se divisèrent en sorte que la foiblesse du chef (de la Chambre de justice) qui se laissa emporter par une infinité de petites considérations et qui ne pust avoir la force de suivre les véritables maximes de sévérité des Chambres de justice quoyqu'il fust fortement appuyé par le Roy, divers petits intérêts particuliers qui entraînèrent les principaux et rendirent les bien intentionnez les plus foibles, furent cause que le Roy fust obligé de faire agir ceux de son Conseil pour pousser les affaires et pour démesler avec diligence tous les petits moyens dont se servoient ceux qui avoient trop de relaschement dans l'esprit contre les bien intentionnez pour faire passer les affaires par leurs advis; et pour bien faire connoistre les difficultés que Sa Majesté eust à surmonter, il est bon d'en faire la description[609].

Le premier président fort homme de bien, incapable de caballes, d'intrigues et de se départir jamais du bien du service du roy et du public ne se laissa pas... de croire qu'il debvoit avoir beaucoup de part aux affaires, et sur ce fondement, il voulut _avant_ de s'engager à servir dans la Chambre de justice, que l'on adjoustast aux commissaires qui avoient esté choisis par le Roy les sieurs Bernard Rezé et d'Ormesson, maistres des requestes, de Fayet et Renard, commissaires de la Grand Chambre du parlement de Paris pour se fortifier dans cette chambre affin que ses advis prévallussent toujours, ce qui luy fust facilement accordé par Sa Majesté qui avoit tout sujet de croire qu'il seroit le plus ferme appui de la justice et de la sévérité de cette Chambre comme effectivement il en avoit alors la volonté; ensuitte n'ayant pas esté satisfait de la part qu'il avoit prestendu avoir dans les affaires de l'administration de l'Estat, il commença à se plaindre presque publiquement des personnes dont le Roy se servoit dans les affaires de finance leur attribuant la cause entière de ce déplaisir.

D'ailleurs, M. de Turenne qui avoit creu que le dit sieur Foucquet l'empeschoit d'avoir la meilleure et la plus considérable part aux affaires et en la confiance du Roy et qui après sa perte s'estoit laissé fortement flatter de cette pensée, le bon traittement qu'il recevoit de Sa Majesté et mesmes ses advis qu'elle luy demandoit en toutes affaires importantes ne le satisfaisant pas parce qu'il n'estoit pas appellé par Sa Majesté dans les Conseils ordinaires quoy qu'elle eust bien tesmoigné depuis ce temps-là qu'elle seule conduisoit toute cette machine et qu'elle eust mesmes de très-puissantes raisons pour en user ainsi, ne laissa pourtant pas d'attribuer cette privation à ceux qui avoient l'honneur de servir Sa Majesté, et comme la matière des finances est toujours la plus susceptible de mauvaises impressions, l'ancienne amitié qu'il avoit avec le pier président, les mesmes intérêts et le même déplaisir en ce rencontre, leur donnèrent les mêmes sentiments dans lesquels ils furent fortement maintenus par le sieur Boucherat qui estant amy commun des deux avoit servy leurs veues et se trouvoit dans les mêmes sentiments parce que ne croyant pas qu'il y eust un homme de robe dans le royaume qui pust plus dignement que luy remplir la place de Chancelier de France ou la principalle administration des finances, il y pourroit facilement parvenir sy M. de Turenne et le pier président bien unis pouvoient avoir une part considérable dans la confiance du Roy.

A cette principalle et plus importante disposition se joignirent diverses autres raisons.

Le pier président se persuada que son mérite et ses services debvoient luy faire accorder tout ce qu'il demandoit soubz prétexte de l'accréditer dans sa Compagnie. I demanda avec grandes instances que l'on ne restranchast point le 3e quartier des augmentations de gages des Compagnies souveraines, que l'on deschargeast les greffiers de la taxe qui leur estoit demandée et que l'on restablist l'hérédité des procureurs postulants qui avoit esté révoquée. Le refus que le Roy fis de toutes les grâces luy donna beaucoup de déplaisir...

Mais ce qui acheva de le changer tout à fait fust que ses amis intimes qui estoient hors de la Chambre se trouvèrent tous unis dans de mesmes sentiments pour empescher tout ce qui pouvoit estre de la satisfaction du Roy et du public.

Le sieur Boucherat, pour les intérêts cy-dessus expliqués.

Le sieur Bernard Rezé pour un esprit de contrariété qui luy estoit naturel n'ayant jamais manqué de se porter contre la conduitte généralle des affaires.

Le sieur de Brillac avoit reçeu du sieur Foucquet, en gratifications _diverses augmentations_ en sa baronnie de Janzay en Poitou.

Le sieur Renard 6,000 liv. de rentes sur les tailles.

Ces 4 hommes estant toujours auprès de luy il ne faut pas s'estonner s'il ne pust revenir à ses 1ères bonnes intentions.

Le premier effect que cette mauvaise disposition produisit fust une prodigieuse langueur en toutes affaires. Le pier président n'alla jamais qu'à onze heures et demie à la Chambre, en sortant à midi, n'y retournant qu'entre trois et quatre heures et en sortant entre cinq et six heures, joint à cela diverses autres démonstrations et publiques et secrètes qu'il fist...

(_Le reste du mémoire contient de nouveaux détails sur les opérations financières, sur celles de la Chambre de justice, sur les mesures prises en 1662 par le gouvernement pour soulager les horreurs de la disette, enfin, sur toutes les parties de l'administration pendant la courte période qu'il embrasse._)

PIÈCE Nº II BIS.--INÉDITE.

LE CID ENRAGÉ[610].

COMÉDIE.

M. COLBERT parle seul.

Percé jusques au fond du coeur D'une atteinte imprévue aussy bien que mortelle, Autheur d'une entreprise insolente et cruelle Dont le honteux succez irrite ma fureur, Je demeure immobile, et mon âme abattue Cedde au coup qui me tue. Si près de voir Fouquet sur l'échaffault, O Dieux! l'étrange peine! Après avoir payé l'arrêt plus qu'il ne vault Pour rendre sa mort plus certaine, N'en remporter rien que la haine?

Que je sens de rudes combats! Que ma raison est opprimée! J'ay perdu mon argent, je perds ma renommée Pour n'avoir peu mettre une teste à bas. O grand doyen des scélérats! Dont l'injustice consommée Regardoit déjà son trépas Comme une proye accoustumée; Séguier, escueil des innocens, Qui, pour complaire au ministère, Par de honteux abaissemens Ne trouves rien de trop indigne à faire, Faut-il que les arrêts Qui tant de fois ont fait périr des misérables, Et pour de bien moindres subjects, Sur la fin de les jours, malgré tant de projets, Tant d'intrigues détestables, Malgré moy, malgré toy, deviennent équitables Après tous les maux qu'ils ont faicts?.... ........................ Talon, le ciel a donc permis Que pour toute la récompense De ta mortelle haine et de ton arrogance, Tu n'ayes remporté que haine et que mépris; Et qu'un pédant que j'avois pris Pour réparer la négligence, M'ayt fait tomber de mal en pis Par l'excès de son ignorance[611].

Ce rapporteur, que j'ay duppé sy galamment, Pour une pompeuse espérance D'estre le chef[612] d'un parlement, Et qui croyoit sauver sa conscience En me vendant bien chèrement Une si lâche complaisance, Aura donc prôné vainement, Et pour tous fruits de son ouvrage; Je ne remporteray que le seul avantage D'avoir peu tromper un Normand..... .............................. Quoi! notre emphaticque Pussort Après avoir fait un effort De son éloquence bourgeoise Et prouvé clairement qu'il méritoit la mort Pour n'avoir pas couvert tout Saint-Mandé d'ardoise; Après avoir tronqué tant de diverses lois, Plutôt pour mon service Que pour celui du plus humain des rois, N'a pû forcer la chambre à faire une injustice Ny gagner une seule voix. .......................... Voisin, ce scélérat si consciencieux, Ce traître proctecteur de la cause publique, Sur qui j'avois jetté les yeux Pour empêcher par son intrigue Des dévots la sourde pratique Et le zèle séditieux, S'en est acquitté de son mieux; Mais que me sert toute ma politique Sy je n'en suis pas plus heureux. .......................... Et toy, cher confident de ma secrette rage, Qui dedans les concussions Fais ton apprentissage Par les plus noires actions, Mon cher Berrier, sur qui je fondois davantage Le succez de mes passions, Car je sçay tes inventions, Tes détours et ta fourberie; Que dois-je te dire aujourd'huy, Puisqu'enfin malgré ton appuy, Ton mensonge et ta calomnie, Le peuple voit la vérité, Au mesme endroit dont tu l'avois bannie, Triompher de la fausseté?

Dans le premier abord d'une faveur naissante Dont le moindre revers peut nous précipiter, Je voy mes desseins avortés Par une conduite imprudente; Je voy l'Afrique triomphante D'un roy que jusqu'ici rien n'avoit pu dompter; Je voy, pour comble de misère, Mon rival échapper des traits de ma colère, Et ces deux projets si fameux Qui me faisoient déjà prétendre Au premier rang d'après les dieux, Sont autant de degrés honteux Par où je suis prest de descendre.

Mais pourquoy m'alarmer sy fort, Sy cette rigueur non commune Qu'excite contre moy le sort Ne change rien à ma fortune: Je suis toujours Colbert, je suis toujours puissant; J'ay toujours la mesme avarice, Je fais toujours mesme injustice. Si j'ay manqué de perdre un innocent, N'ay-je pas retranché les rentes? Et, grâce à ce moyen, réduit au désespoir Mille familles languissantes. Est-ce là manquer de pouvoir?

Le Roy m'aime toujours et j'ay sa confidence, Que faut-il donc de plus à mon ambition? Sortez de mon esprit vains désirs de vengeance, Je me veux libérer de votre impertinence Et goûter le bonheur de ma condition. Ouy, je veux vivre heureux, quoique Fouquet respire, Puisqu'une éternelle prison Luy va ravir le moyen de me nuire.

Il s'en va, puis il revient tout d'un coup.

Vivre sans tirer ma raison! Observer un arrest si fatal à ma gloire! Endurer que la France imputte à ma mémoire De ne m'estre vengé que par une prison! Conserver une vie où mon ame égarée Voit ma perte assurée! N'escoutons plus ce penser trop humain Qui ne peut assouvir ma haine. Allons, Berrier, par un coup de ta main, Délivre-moy de cette peine.

Ouy, c'est le plus grand de mes maux, Et pourveu que Fouquet périsse, Qu'il meure par prison ou qu'il meure en justice, C'est là le seul moyen de me mettre en repos. Je m'accuse déjà de trop de négligence, Courons à la vengeance; Je suis avare et dur, n'importe, cher Berrier, Je veux y consommer trois ou quatre pistolles Pour achepter un cuisinier Qui l'empoisonne à Pignerolles.

PIÈCE Nº III.--INÉDITE[613].

VERSION DU 118e PSEAUME DE DAVID

Dans lequel ce grand Roy exhorte tout le monde à publier les bontés de Dieu, explique les effects qu'il en a ressenty et prophétise la venüe de Nostre Seigneur.

Ce pseaume a beaucoup de rapport avec l'estat de mes affaires et à l'issüe que j'en espère par la miséricorde de Dieu[614].

Venez, accourez tous, peuples de lunivers, Confessés un seul Dieu, venés luy rendre hommage, Annoncés et loués en langages divers La bonté de celuy dont vous estes limage.

Vous peuple bien aimé dont il a faict le choix Par un sensible effect de sa miséricorde Expliqués ses bontés distes à haulte voix Et les maux qu'il empesche et les biens qu'il accorde.

Vous qu'il a séparés du reste des mortels Destinés isy bas à l'office des anges Prestres qu'il a chargés du soing de ses autels Chantés de sa bonté les divines louanges.

Et vous qui languisses de célestes ardeurs Elevés vers le ciel vos amoureuses plaintes Justes qui le craignés respectés ses grandeurs Publiés ses bontés et modérés vos craintes.

Triste accablé dennuicts et pressé de douleurs Jinvoque mon seigneur; jy mets mon espérance Touché de ma misère, et sensible à mes pleurs Il mescoulte, il mexauce, il me donne assistance.

Il se rend à ma voix, je le trouve en tout lieu Je lappelle, il me tend une main secourable Quaije à craindre appuyé des forces de mon Dieu Mortel qui que tu sois tu n'es plus redoutable[615].

Il vient à mon secours contre mes ennemis Contre eux en ma faveur sa puissance est armée Je les mespriseray, je les verray soumis Leurs injustes efforts s'en iront en fumée.

Quil est seur, qu'il est bon d'avoir aveuglement Sa confiance en Dieu plutost que sur les hommes Qui trompeurs ou trompés toujours égallement Nous font connoistre enfin trop tard ce que nous sommes[616].

Heureux qui sçait placer son espérance en luy Heureux celuy qui suit la loy de ses promesses Princes vostre parole est un fragile appuy Vos honneurs peu certains et vaines vos caresses[617].

Tout le monde s'estoit à ma perte engagé Mes ennemis trop fiers avoyent cru me surprendre Mais au nom de mon Dieu je suis assés vangé Jay veü leurs trahisons et jay sceu m'en deffendre[618].

Dans un triste séjour honteusement logé Ils m'ont de touttes parts entouré de milice Mais au nom de mon Dieu je suis assés vangé Leur conduitte paroist on cognoist leur malice.

Bruyants comme un essain autour de moy rangé Ils pétillent d'ardeur ainsi qu'un feu despines Mais au nom de mon Dieu je suis assés vangé Jay détruyct leurs picquants, jay dissipé leurs mines[619].

Poussé par eux, Seigneur, et prest à succomber Vous mavés soustenu contre leur violence Vous mavés affermy, je ne puis plus tomber Et vous me maintiendrés contre leur insolence.

Mon Seigneur est ma force, il est tout mon honneur Il soppose à leurs coups, je ne suis plus leur proye Il sest faict mon salut, il sest fait mon bonheur Jen fais tout mon plaisir, jen fais toutte ma joye.

Cest luy qui de la cheute a sceü me garantir Cest luy qui de mon coeur a banny la tristesse Justes qui le serves, faittes en retentir Dans vos sacrés concerts mille chants d'allégresse.

La dextre du Seigneur a fait voir sa vertu La dextre du seigneur a lancé son tonnerre La dextre du Seigneur tient l'orgueil abbatu La dextre du Seigneur me releve de terre.

Non je ne mourray pas mon Dieu ma préservé Et de trop de périls et par trop de merveilles Non je ne mourray pas mon Dieu ma réservé Pour vivre et publier ses grandeurs nompareilles[620].

Comme un maistre puissant mon Dieu ma chastié Dune juste rigueur mon offense est suivie Mais me voiant soumis, contrit, humilié Comme un père à son fils il ma donné la vie.

Vous qui gardés son temple ouvrés moy promptement Ouvrés sans différer son temple de justice Entrés justes, entrés et sans perdre un moment Confessons sa clémence à nos maux si propice.

Ouy je confesseray que vous m'avés sauvé Que vous avés Seigneur exaucé ma prierre Que j'estois criminel et qu'en vous jay trouvé La puissance dun maistre et la bonté d'un père.

Vos ennemis Seigneur sestoient bien abusés En mettant au rebut pour nen scavoir que faire La pierre que vous mesme aujourdhuy vous posés En vostre bastiment pour la pierre angulaire[621].

Cest une chose rare un chef doeuvre des cyeux Cest un digne sujet deternelle mémoire Un ouvrage parfaict admirable à nos yeux Cest loeuvre de vos mains, Seigneur cest votre gloire.

Je prevoy que bientost viendra cet heureux jour Jour longtemps attendu, jour de rejouissance Jour qua faict le Seigneur par un excès damour Jour illustre à jamais pour nostre délivrance.

Seigneur délivrés moy terminés ma langueur Adorable Seigneur que tout _vous_ soit prospere Et bény soit qui vient au nom de mon Seigneur Me tirer de mes fers et finir ma misere[622].

Déja je m'aperçois de ma félicité Je vous veux faire part de ces bonnes nouvelles Déja jay veü paroistre un rayon de clarté Cest mon Dieu, mon Sauveur, je vous lapprends fidelles.

Establissés un jour, mais un jour solennel Rendés grâces à Dieu, que le temple sappreste Qu'il soit orné de fleurs, remply jusquà lautel Et que chacun célèbre à lenvy cette feste.

Vous seul estes mon Dieu, je vous confesseray Je diray sans cesser vostre grandeur supresme Vous seul estes mon Dieu, je vous exalteray Je chanteray partout vostre clémence extrême.

Ouy je confesseray que vous mavés sauvé Que vous avés Seigneur exaucé ma prierre Que jestois criminel et quen vous jay trouvé La puissance d'un maistre et la bonté d'un père[623].

Venés, accourés tous peuples de lunivers Confessés un seul Dieu, venés luy rendre hommage Annoncés et loués en langages divers té de celuy dont vous estes louvrage.

FIN.

PIÈCE Nº IV.

VERS LATINS

ATTRIBUÉS A FOUQUET[624].

Il y a quelques années, un des membres de l'_Académie Delphinale_, M. Auzias, étant allé visiter le monastère de la Trappe d'Aiguebelle, un frère trappiste, qui s'occupe de recherches archéologiques et historiques, lui communiqua une pièce de vers latins découverte dans un registre de la cure de Réauville, petit village très-rapproché de la terre de Grignan où Mme de Sévigné a passé, comme on sait, plusieurs années auprès de sa fille.

Ces vers, on va le voir, ne peuvent se rapporter à un autre qu'à Fouquet après sa condamnation. Il est très-probable qu'ils furent apportés dans le pays par l'amie dévouée du prisonnier de Pignerol, et inscrits, en raison de leur mérite qui est incontestable, par le curé de Réauville, sur le registre de sa paroisse. Cette supposition est d'autant plus fondée que Mme de Sévigné connaissait parfaitement le latin. Enfin, les vers français qui précèdent et la tournure des idées de Fouquet ajoutent un nouveau poids à cette opinion. Seulement, ceux qu'on va lire leur sont de beaucoup supérieurs. «On y trouve, dit le _Bulletin de l'Académie Delphinale_, ses sentiments religieux, ses regrets sur la privation de son épouse, de ses enfants, de sa liberté, de sa fortune, de ses honneurs, et de la bonne grâce du grand roi; il se plaint de voir mettre en doute sa fidélité; de ce qu'on lui a enlevé tous ses moyens de défense, ses registres, ses comptes; de ce qu'il ne lui reste pas un des amis qui, chaque matin, lui formaient une si nombreuse cour de clients; il apprend que les uns, effrayés de sa chute, se sont tournés vers de plus fortunés que lui; que les autres enveniment les accusations qui l'accablent, et que, s'il en est resté de fidèles, les gardes, les fossés et les remparts de la prison les empêchent de pouvoir venir jusqu'à lui; les longs ennuis de la prison excitent son imagination et l'exposent à des maux qu'il se crée lui-même; il voit sa mère qui le baigne de larmes, ses frères exilés, ses enfants privés de leur père, et sa femme frappée de chagrins si peu mérités. Enfin, il termine par deux vers d'une admirable sensibilité et d'une heureuse expression.»

Voici ces vers:

Sidereæ regina plagæ qua vindice surgens Naufragus iratis emergit salvus ab undis, Et laceram reficit peregrino in littore puppim; Numinis intemerata parens à numine summo, Altera spes, humanumque salus, quæ vota gementum Suseipis et fraetis præstas solatia rebus; Da mihi te facilem paulumque adverte querenti.

Ille ego qui quondam, summa ad fastigia vectus, Francigenum moderabar opes, quem longa clientum Mane salutabat spatiosa per atria turba, Ille ego tot procerum socius, quem tota colebat Gallia, quem populi toties dixere beatum, Nunc miser indigno clausus sub carcere, vitam In tenebris luctuque traho, nunc miles inermem Obsidet armatus, pilisque minacibus instat. Mens concussa malis, varioque agitata dolore, Hæret et incerta est quid primum defleat; uno Cuncta mihi sunt rapta die: dulcissima conjux, Pignora chara thori, libertas, census, honores, Prædia, rura, domus et magni gratia regis; Nec mihi de tantis superest, nisi futilis umbra. Hæc equidem cruciant animum; tamen acrius illud Pungit, et ardenti transigit viscera telo, Quod regni pro laude labor susceptus et ingens Curarum series patriae consumpta luendæ, Vana cadit, tristesque refert pro munere poenas; Quin etiam illa fides omni quæ carior auro, Quæque prior mihi luce fuit, vexata, malignæ Vocibus invidiæ, media mordetur in aula. His lamen insistit rigidus quæsitor et ansam Hinc rapit unde reus capitali crimine dicar. Scriniaque et pluteas digestaque computa fisci, Unde laboranti possim succurrere causæ, Accipio periisse mihi, casuve dolove, Nosse tuum est Virgo, puris quæ cuncta pererras Luminibus, cæcique vides penetratia cordis. Has inter latebras tanto in caligine rerum, Qui me consiliis prudentive adjuvet arte? Nullus amicus adest; horum nisi rumor inanis Nuntia falsa tulit, pars nostro territa casu, Majorique inhians fortunæ, turpia vertit Terga; mihi pars impositum mihi crimen acerbat, Insultatque malis. Quæ pars mihi fida remansit, Arma per elatis circumdata moenia fossis, Huc penetrare nequit, crebris stationibus omnes Quippe aditus tenet infaustæ custodia turris. Sic premor assidue, regis modo territat ira, Aversæque aures et quæ mihi fronte procaci, Improperat qui nostra tulit stipendia testis, Qui conviva meæ consumpsit fercula mensæ. Nunc mala me febris, nunc longi toedia torquent Carceris; ipse novos etiam mihi suscito luctus, Ingenio fingente, subit nam prævia mater, Sæpe mihi largis profundens fletibus ora; Extorresque domo fratres, prolesque parente Orba suo, et sponsæ non digna ferentis imago. Tristior ire dies, nox longior esse videtur, Apparentque animo majora pericula veris.

(Bulletin de l'_Académie Delphinale_, t. I, p. 262 et suiv.)

PIÈCE Nº V.

NOTE

COMMUNIQUÉE A M. EUGÈNE SUE PAR LA FAMILLE DE COLBERT,

EN 1839.