Histoire de la Révolution française, Tome 09

Chapter 26

Chapter 261,522 wordsPublic domain

Cette dernière conjecture fut justement celle qui domina dans la pensée du cabinet anglais. Il était depuis six mois dans l'épouvante, et ne savait de quel côté viendrait éclater l'orage qui se formait depuis si long-temps. Dans cette anxiété, l'opposition s'était un moment réunie au ministère, et avait fait cause commune avec lui. Sheridan avait tourné son éloquence contre l'ambition, la turbulence envahissante du peuple français, et sauf la suspension de l'_habeas corpus_, avait, sur tous les points, adhéré aux propositions du ministère. Pitt fit sur-le-champ armer une seconde escadre. On fit pour la mettre à la mer des efforts extraordinaires, et on renforça de dix grands vaisseaux l'escadre du lord Saint-Vincent, pour le mettre en mesure de bien fermer le détroit, vers lequel on supposait qu'allait se diriger Bonaparte. Nelson fut détaché avec trois vaisseaux par lord Saint-Vincent, pour courir la Méditerranée, et observer la marche des Français.

Tout était disposé pour l'embarquement. Bonaparte allait partir pour Toulon, lorsqu'une scène arrivée à Vienne, et les dispositions manifestées par divers cabinets, faillirent le retenir en Europe. La fondation de deux nouvelles républiques avait excité au plus haut point la crainte de la contagion révolutionnaire. L'Angleterre, voulant fomenter cette crainte, avait rempli toutes les cours de ses émissaires. Elle pressait le nouveau roi de Prusse de sortir de sa neutralité, pour préserver l'Allemagne du torrent; elle faisait travailler l'esprit faux et violent de l'empereur Paul; elle cherchait à alarmer l'Autriche sur l'occupation de la chaîne des Alpes par les Français, et lui offrait des subsides pour recommencer la guerre; elle excitait les passions folles de la reine de Naples et d'Acton. Cette dernière cour était plus irritée que jamais. Elle voulait que la France évacuât Rome, ou lui cédât une partie des provinces romaines. Le nouvel ambassadeur Garat avait vainement déployé une extrême modération; il ne tenait plus aux mauvais traitemens du cabinet napolitain. L'état du continent inspirait donc de très justes craintes, et un incident vint encore les aggraver. Bernadotte avait été envoyé à Vienne, pour donner des explications au cabinet autrichien; et il devait y résider, quoique aucun ambassadeur n'eût encore été envoyé à Paris. Ce général, d'un esprit inquiet et susceptible, était peu propre au rôle qu'il était destiné à remplir. Le 14 avril (25 germinal) on voulait célébrer à Vienne l'armement des volontaires impériaux. On se souvient du zèle que ces volontaires avaient montré l'année précédente, et du sort qu'ils avaient eu à Rivoli et à la Favorite. Bernadotte eut le tort de vouloir s'opposer à cette fête, disant que c'était une insulte pour la France. L'empereur répondit avec raison qu'il était maître dans ses états, que la France était libre de célébrer ses victoires, mais qu'il était libre aussi de célébrer le dévouement de ses sujets. Bernadotte voulut répondre à une fête par une autre; il fit célébrer dans son hôtel l'une des victoires de l'armée d'Italie, dont c'était l'anniversaire, et arbora à sa porte le drapeau tricolore, avec les mots _égalité, liberté_. La populace de Vienne, excitée, dit-on, par des émissaires de l'ambassadeur anglais, se précipita sur l'hôtel de l'ambassadeur de France, en brisa les vitres, et y commit quelques désordres. Le ministère autrichien se hâta d'envoyer des secours à Bernadotte, et se conduisit à son égard autrement que le gouvernement romain à l'égard de Joseph Bonaparte. Bernadotte, dont l'imprudence avait provoqué cet événement, se retira de Vienne, et se rendit à Rastadt.

Le cabinet de Vienne fut extrêmement fâché de cet événement. Il était clair que ce cabinet, même en le supposant disposé à reprendre les armes, n'aurait pas commencé par insulter notre ambassadeur, et par provoquer des hostilités auxquelles il n'était pas préparé. Il est constant, au contraire, que, très mécontent de la France et de ses derniers envahissemens, pressentant qu'il faudrait rentrer un jour en lutte avec elle, il n'y était cependant pas encore disposé, et qu'il jugeait ses peuples trop fatigués, et ses moyens trop faibles, pour attaquer de nouveau le colosse républicain. Il s'empressa de publier une désapprobation de l'événement, et d'écrire à Bernadotte pour l'apaiser.

Le directoire crut voir dans l'événement de Vienne une rupture. Il donna sur-le-champ contre-ordre à Bonaparte, et il voulait même qu'il partît pour Rastadt, afin d'imposer à l'empereur, et de le forcer, ou à donner des satisfactions, ou à recevoir la guerre. Bonaparte, fort mécontent du retard apporté à ses projets, ne voulut point aller à Rastadt, et jugeant mieux la situation que le directoire, affirma que l'événement n'avait pas la gravité qu'on lui supposait. En effet, l'Autriche écrivit aussitôt qu'elle allait envoyer enfin un ministre à Paris, M. de Degelmann; elle parut congédier le ministre dirigeant Thugut; elle annonça que M. de Cobentzel se rendrait dans un lieu fixé par le directoire, pour s'expliquer avec un envoyé de la France sur l'événement de Vienne et sur les changemens survenus en Europe depuis le traité de Campo-Formio. L'orage paraissait donc dissipé. De plus, les négociations de Rastadt avaient fait un progrès important. Après avoir disputé la rive gauche du Rhin pied à pied, après avoir voulu se réserver le terrain compris entre la Moselle et le Rhin, puis un petit territoire entre la Roër et le Rhin, la députation de l'Empire avait enfin concédé toute la rive gauche. La ligne du Rhin nous était enfin reconnue comme limite naturelle. Un autre principe, non moins important, avait été admis, celui de l'indemnisation des princes dépossédés, au moyen des sécularisations. Mais il restait à discuter des points non moins difficiles: le partage des îles du Rhin, la conservation des postes fortifiés, des ponts et têtes de pont, le sort des monastères, et de la noblesse immédiate sur la rive gauche, l'acquittement des dettes des pays cédés à la France, la manière d'y appliquer les lois de l'émigration, etc., etc. C'étaient là des questions difficiles à résoudre, surtout avec la lenteur allemande.

Tel était l'état du continent. L'horizon paraissant un peu éclairci, Bonaparte obtint enfin l'autorisation de partir pour Toulon. Il fut convenu que M. de Talleyrand partirait immédiatement après lui pour Constantinople, afin de faire agréer à la Porte l'expédition d'Égypte.

FIN DU TOME NEUVIÈME.

TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME NEUVIÈME.

CHAPITRE VII

Situation du gouvernement dans l'hiver de l'an V(1797).--Caractères et divisions des cinq directeurs, Barras, Carnot, Rewbell, Letourneur et Larévellière-Lépaux.--État de l'opinion publique. Club de Clichy. --Intrigues de la faction royaliste. Complot découvert de Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle.--Élections de l'an V.--Coup d'oeil sur la situation des puissances étrangères à l'ouverture de la campagne de 1797.

CHAPITRE VIII

État de nos armées à l'ouverture de la campagne de 1797.--Marche de Bonaparte contre les états romains.--Traité de Tolentino avec le pape. --Nouvelle campagne contre les Autrichiens.--Passage du Tagliamento. Combat de Tarwis.--Révolution dans les villes de Bergame, Brescia et autres villes des états de Venise.--Passage des Alpes Juliennes par Bonaparte. Marche sur Vienne. Préliminaires de paix avec l'Autriche signés à Léoben.--Passage du Rhin à Neuwied et à Dirsheim.--Perfidie des Vénitiens. Massacre de Vérone. Chute de la République de Venise.

CHAPITRE IX.

Situation embarrassante de l'Angleterre après les préliminaires de paix avec l'Autriche; nouvelles propositions de paix; conférences de Lille. --Élections de l'an V.--Progrès de la réaction contre-révolutionnaire. --Lutte des conseils avec le directoire.--Élection de Barthélemy au directoire, en remplacement de Letourneur, directeur sortant. --Nouveaux détail sur les finances de l'an V.--Modifications dans leur administration proposées par l'opposition.--Rentrée des prêtres et des Émigrés.--Intrigues et complot de la faction royaliste.--Division et forces des partis.--Dispositions politiques des armées.

CHAPITRE X.

Concentration de troupes autour de Paris.--Changemens dans le ministère. --Préparatifs de l'opposition et des clichyens contre le directoire. --Lutte des conseils avec le directoire.--Projet de loi sur la garde Nationale.--Loi contre les sociétés politiques.--Fête à l'armée d'Italie.--Manifestations politiques.--Augereau est mis à la tête des forces de Paris.--Négociations pour la paix avec l'empereur. --Conférences de Lille avec l'Angleterre.--Plaintes des conseils sur la marche des troupes.--Message énergique du directoire à ce sujet. --Divisions dans le parti de l'opposition.--Influence de Mme de Staël; tentative infructueuse de réconciliation.--Réponse des conseils au message du directoire.--Plan définitif du directoire contre la majorité des conseils.--Coup d'état du 18 fructidor.--Envahissement des deux conseils par la force armée.--Déportation de cinquante-trois députés et de deux directeurs, et autres citoyens.--Diverses lois révolutionnaires sont remises en vigueur.--Conséquences de cette révolution.

CHAPITRE XI.

Conséquences du 18 fructidor.--Nomination de Merlin (de Douai ) et de François (de Neufchâteau) en remplacement des deux directeurs Déportés.--Révélations tardives et disgrâce de Moreau.--Mort de Hoche. --Remboursement des deux tiers de la dette.--Loi contre les ci-devant Nobles.--Rupture des conférences de Lille avec l'Angleterre. --Conférences d'Udine.--Travaux de Bonaparte en Italie; fondation de la république cisalpine; arbitrage entre la Valteline et les Grisons; constitution ligurienne; établissemens dans la Méditerranée.--Traité de Campo-Formio.--Retour de Bonaparte à Paris. Fête triomphale.

CHAPITRE XII.

Le général Bonaparte à Paris; ses rapports avec le directoire.--Projet d'une descente en Angleterre.--Rapports de la France avec le continent. --Congrès de Rastadt. Causes de la difficulté des négociations. --Révolution en Hollande, à Rome et en Suisse.--Situation intérieure de la France; élections de l'an VI; scissions électorales. Nomination de Treilhard au directoire.--Expédition en Égypte, substituée par Bonaparte au projet de descente; préparatifs de cette expédition.