Histoire de la République de Venise (Vol. 2)

Part 35

Chapter 351,511 wordsPublic domain

Devenus rois de Chypre les Vénitiens ne crurent pas pouvoir se dispenser de remplir envers le soudan d'Égypte toutes les obligations de la vassalité. L'investiture était un moyen de légitimer leur usurpation. Il leur importait de ménager ce prince, à cause du commerce considérable qu'ils faisaient dans ses états et pour qu'il ne s'alliât pas à l'empereur des Turcs, voisin et par conséquent ennemi de la république.

D'après ces considérations, ils firent auprès du soudan toutes les soumissions, qui pouvaient le déterminer à approuver la possession qu'ils avaient prise d'un fief qui était dans sa mouvance. On lui envoya des présents de la part de la reine et de la part de la seigneurie, comme si l'une et l'autre eussent mis, le même intérêt à faire sanctionner la révolution. Un ambassadeur fut chargé d'acquitter tout l'arriéré du tribut, et de prêter le serment de foi et hommage.

[Note en marge: Le soudan donne l'investiture de ce royaume aux Vénitiens.]

Le soudan reçut ce message avec beaucoup de hauteur, dédaigna de traiter cette affaire avec l'ambassadeur, dit qu'il ne connaissait ni la reine de Chypre, ni le général vénitien, au nom duquel l'ambassadeur s'était d'abord présenté, pour ne point compromettre la dignité de la république. Il fallut négocier cette affaire avec les ministres. La seigneurie eut l'art de les mettre dans ses intérêts; et au bout d'un an, le soudan accorda l'investiture du royaume de Chypre, et reçut les Vénitiens au nombre de ses vassaux.

Quand cette grande iniquité se trouva consommée, Georges Cornaro reçut la récompense de la pénible mission qu'il avait remplie auprès de la reine sa soeur; il fut élevé à la procuratie, et on obtint pour son fils le chapeau de cardinal, tant le pape était touché de voir conserver dans le domaine de la vraie religion, un royaume menacé de tomber au pouvoir des musulmans[327]. Ce pape était Alexandre VI.

[Note 327: E poco dopo si donò la porpora cardinalizia a Marco da lui figlio, dal papa Alessandro VI, in ricompensa di gloria, anche gloriosa alla religione, a cui si salvòo allora un regno ch'era in pericolo prossimo di divenir maometano. (SANDI, _Storia civile di Venezia_, lib. 8, ch. 12.)]

Cette occupation de Chypre par les Vénitiens n'eut pas seulement pour résultat l'accroissement de la puissance de la république; elle produisit une révolution dans les moeurs, ou au moins elle en accéléra la dépravation. Celles des Cypriotes étaient extrêmement corrompues, le climat de cette île, toujours mortel aux vertus austères, les jouissances de la mollesse et de la domination, la facilité d'acquérir des richesses, attirèrent les nobles vénitiens et en firent des satrapes voluptueux, qui rapportaient ensuite dans leur patrie l'habitude de l'indolence et des plus monstrueux dérèglements. Leur exemple corrompit bientôt toute la population, et le gouvernement ne se mit point en devoir d'arrêter les progrès de la contagion, parce que c'est, dit-on, un principe des gouvernements aristocratiques, que la dépravation des moeurs, en énervant les passions généreuses, devient une garantie de la tranquillité de l'état, et favorise l'oligarchie.

[Note en marge: XVIII. Acquisition de Vegia. 1480.]

La république, pendant qu'elle travaillait à cette acquisition importante, n'avait pas négligé, pour s'agrandir, quelques autres occasions, plus ou moins légitimes, qui s'étaient offertes.

Au fond du golfe, d'où semble sortir cette chaîne d'îles, qui longe les côtes de la Dalmatie, il y en avait une nommée Vegia, que possédait un seigneur du nom de Frangipani. Ce seigneur eut quelques différends avec les habitants de l'île; ceux-ci réclamèrent la protection de la république. Frangipani, sachant quel danger il y avait à la prendre pour arbitre, s'adressa au roi de Hongrie, pour en obtenir quelques secours, afin de faire rentrer dans le devoir des sujets qu'il qualifiait de rebelles. Ce prince lui envoya en effet une petite garnison; mais une escadre vénitienne se présenta devant l'île, et, comme on ne met pas la même ardeur à protéger un voisin faible qu'à le dépouiller, le roi ne voulut pas s'engager, pour cette affaire, dans une querelle sérieuse avec les Vénitiens. Il retira ses troupes, et, malgré les humiliations que le comte Frangipani vint subir à Venise, la seigneurie confisqua ce petit état et le réunit à ses domaines, accordant seulement à l'ancien possesseur une petite pension de mille ducats, pour tout dédommagement, sous la condition qu'il fixerait sa résidence à Venise.

[Note en marge: De Zante et de Céphalonie. 1483.]

Trois ans après, en 1483, les îles de Zante et de Céphalonie, à l'autre extrémité du golfe, dans la mer Ionienne, ayant été enlevées aux Turcs, par un des petits princes grecs établis sur cette côte, les Vénitiens entreprirent de persuader au pacha voisin, qui n'avait pas su les reprendre, qu'il convenait beaucoup mieux aux intérêts de la Porte, de voir ces îles occupées par eux, que par un prince grec. Ils ne demandaient que la permission d'en tenter la conquête. Le pacha le trouva bon, et aussitôt Zante fut occupée; une escadre vint attaquer Céphalonie, le prince qui y régnait fut tué dans une émeute, et le drapeau de Saint-Marc fut arboré dans ces nouvelles possessions.

[Note en marge: Restitution de Céphalonie.]

Cependant le sultan, qui ne partageait pas l'opinion de son pacha, sur l'utilité de faciliter des conquêtes aux Vénitiens, redemanda ces îles avec sa hauteur ordinaire. Il fallut négocier, on chercha à gagner du temps, et on obtint, en restituant Céphalonie, la permission de conserver Zante, moyennant un tribut de cinq cents ducats, que la république se soumit à payer au sultan.

FIN DU TOME DEUXIÈME.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

Page. LIVRE IX. Guerre contre le roi de Hongrie. -- Perte de la Dalmatie. -- Nouvelle peste à Venise, 1355-1361. -- Fondation de la bibliothèque de Saint-Marc, par Pétrarque. -- Dernières révoltes de Candie. -- Expédition contre Alexandrie. -- Élection d'André Contarini, 1361-1367. -- Nouvelle révolte de Trieste. -- Démêlé avec l'évêque de Venise. -- Guerre contre le seigneur de Padoue, le roi de Hongrie et le duc d'Autriche, 1367-1377. -- Aventure de Charles Zéno. -- Occupation de l'île de Ténédos. -- Affaires de l'Orient. -- Commencement de la guerre contre les Génois, le roi de Hongrie, le patriarche d'Aquilée, et le seigneur de Padoue, 1377-1378 5

LIVRE X. Guerre de Chiozza, 1378-1381 77

LIVRE XI. Guerre contre Carrare, seigneur de Padoue. -- La république recouvre le Trévisan. -- Acquisition de Corfou, Durazzo, Alessio, Argos, Naples de Romanie, et Scutari, 1382-1390. -- Ligue contre les Turcs. -- Bataille de Nicopolis. -- Tamerlan, appelé par les chrétiens, attaque Bajazet, et le bat à Angora. -- Nouvelle rupture entre les Génois et les Vénitiens, 1388-1403. -- Guerre en Lombardie contre François Carrare II. -- Acquisition de Vicence, de Feltre, de Bellune, de la province de Rovigo, et de Vérone. -- Siége et prise de Padoue. -- Mort des princes Carrare. -- Jugement de Charles Zéno, par le conseil des Dix. 1397-1406 165

LIVRE XII. Acquisition de Zara et de quelques autres places en Dalmatie, de Lépante et de Patras. -- Traité avec les Turcs. -- Acquisition de quelques villes sur le Pô. -- Guerre avec le roi de Hongrie. -- Trève, 1406-1413. -- La seigneurie refuse la ville d'Ancône. -- Rupture momentanée avec les Turcs. -- Acquisition de Corinthe. -- Mort de Charles Zéno. -- Guerre contre le roi de Hongrie et le patriarche d'Aquilée. -- Conquête du Frioul. -- Acquisition de Cattaro. -- Situation de la république après ces conquêtes, 1413-1420 243

LIVRE XIII. Délibération sur la guerre proposée par les Florentins contre le duc de Milan. -- Mort du doge Thomas Moncenigo, 1420-1423. -- Acquisition et perte de Salonique. -- Déclaration de guerre contre le duc de Milan. -- Siége de Brescia. -- Victoires de François Carmagnole. -- Traité de paix par lequel la république acquiert Brescia, 1423-1426 287

LIVRE XIV. Nouvelle guerre contre le duc de Milan. -- Bataille de Macalo gagnée par François Carmagnole. -- Paix de 1428. -- Acquisition de Bergame, 1426-1428. -- La république acquiert l'expectative de la principauté de Ravenne. -- Troisième guerre contre le duc de Milan. -- Bataille perdue par les Vénitiens. -- Mort de François Carmagnole, 1428-1433 353

LIVRE XV. Quatrième guerre contre le duc de Milan. -- Campagne de Piccinino et de Gatta-Melata. -- Siége de Brescia. -- François Sforce paraît sur le théâtre de la guerre. -- Prise et reprise de Vérone. -- Paix de 1441. -- La république acquiert Lonato, Valeggio, Peschiera, et usurpe l'état de Ravenne, 1433-1441 408

LIVRE XVI. Guerre dans le Milanais. -- Mort de Philippe-Marie Visconti. -- Guerre des Vénitiens contre les Milanais et François Sforce. -- Paix par laquelle la république acquiert la province de Crême. -- Reprise de la guerre contre Sforce. -- Il est couronné duc de Milan, 1441-1450. -- Guerre des Vénitiens contre Sforce, duc de Milan. -- Les Français auxiliaires du duc. -- Pacification générale. Ligue d'Italie, 1451-1454. -- Prise de Constantinople par les Turcs. -- Traité entre la république et Mahomet II. -- Transaction avec le patriarche d'Aquilée. -- Translation du siége patriarcal de Grado à Venise. -- Malheurs et déposition du doge François Foscari. -- Création des inquisiteurs d'état, 1453-1457 460

LIVRE XVII. Traité de commerce avec le soudan d'Égypte. -- Guerre contre les Turcs dans la Morée. -- Projet de croisade. -- Perte de l'île de Négrepont. Alliance avec la Perse. -- Guerre dans l'Asie mineure et en Albanie. -- Belle défense de Scutari. -- Paix avec le sultan. -- Perte de Scutari, 1457-1479. -- Affaires de Chypre; acquisition de ce royaume par la république. -- Réunion des îles de Vegia et de Zante au domaine de Venise, 1469-1484 555

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME DEUXIÈME.